25.

Un millier d’invités, dont certains venus d’aussi loin que Miami Beach et Buenos Aires. Sept caravanes de restauration, plus un camion Volvo bourré de victuailles et de vins. Cadeaux, butin et montagnes de tributs dignes de rivaliser avec la chaîne Baranof. Trois jours de jeûne et de prières. Toute la famille des klezmorim Muzikant, de quoi équiper la moitié d’un orchestre symphonique. Les Rudashevsky au grand complet jusqu’à l’arrière-grand-père qui, à moitié ivre, déchargeait en l’air un vieux revolver Nagant. Pendant la semaine précédant le jour dit, une queue de gens s’étirait dans le hall d’entrée, sur le trottoir, au carrefour et jusque deux rues plus bas dans Ringelblum Avenue, avec l’espoir d’une bénédiction du roi des futurs mariés. Jour et nuit, un branle-bas autour de la maison pareil à celui d’une plèbe en quête de révolution.

Une heure avant le mariage, ils étaient toujours là à l’attendre. Des chapeaux et des parapluies luisants dans la rue. À une heure aussi tardive, il y avait peu de chances pour qu’il les reçoive ou entende leurs suppliques et leurs histoires larmoyantes. Mais on ne savait jamais. Il avait toujours été dans la nature de Mendel d’être imprévisible.

Elle était à sa fenêtre en train de regarder les solliciteurs à travers les rideaux, quand la jeune fille était entrée pour annoncer que Mendel était parti et que deux dames demandaient à la voir. La chambre de Mrs Shpilman, qui donnait sur la cour intérieure, avait vue entre les maisons voisines jusqu’au carrefour, sur les chapeaux et les parapluies luisants de pluie. Des Juifs serrés les uns contre les autres, trempés, désireux d’entrevoir Mendel.

Jour du mariage, jour des obsèques.

— Parti, avait-elle répété sans se retourner, en proie à ce sentiment de futilité et de complétude mêlées qu’on ressent dans les rêves.

Il ne servait à rien de poser la question, pourtant c’était la seule chose qui pût franchir ses lèvres :

— Parti où ?

— On sait pas, madame. Personne l’a vu depuis hier soir.

— Hier soir.

— Ce matin.

La veille, elle avait présidé un forshpiel en l’honneur de la fille du rebbè shtrakenzer. Un excellent mariage. Une fiancée accomplie, belle et talentueuse, avec un tempérament ardent qui manquait aux sœurs de Mendel, mais dont elle, sa mère, sentait qu’il était admiratif. Évidemment, bien que parfaite, la jeune shtrakenzer ne convenait pas, Mrs Shpilman s’en doutait. Depuis bien longtemps avant que la bonne vienne lui dire que Mendel était introuvable, qu’il avait disparu au beau milieu de la nuit, Mrs Shpilman savait qu’aucun degré d’accomplissement, de beauté ou d’ardeur chez une jeune fille ne conviendrait à son fils. Mais il y avait toujours une différence, non ? Entre l’union que prévoyait le Saint Nom, béni soit-Il, et la réalité de la situation sous la khuppah. Entre le commandement et l’observance, le ciel et la terre, le mari et la femme, Sion et le Juif. On appelait cette différence « le monde ». C’est seulement avec la venue du Messie que le déficit serait comblé, toutes les séparations, distinctions et distances abolies. Jusqu’alors, loué soit Son Nom, des étincelles, de brillantes étincelles pouvaient franchir cette brèche, comme entre des pôles électriques. Et nous devons leur être reconnaissants de leur lumière momentanée.

Voilà, du moins, comment elle avait eu l’intention de présenter les choses à Mendel, s’il l’avait consultée au sujet de ses fiançailles avec la fille du rebbè shtrakenzer.

— Votre mari très en colère, avait ajouté la jeune fille, Betty, une Philippine, comme toutes les autres.

— Qu’a-t-il dit ?

— Il a rien dit, madame. C’est comme ça je sais lui en colère. Il envoie des tas de gens chercher partout, il appelle le maire.

Mrs Shpilman s’était détournée de la fenêtre ; la phrase « Ils ont été obligés d’annuler le mariage » métastasait dans son abdomen. Betty ramassait des chiffons de mouchoirs en papier sur le tapis turc.

— Quelles dames ? s’était enquise Mrs Shpilman. Qui sont-elles ? Ce sont des verbovers ?

— L’une peut-être, l’autre non. Elles ont juste dit qu’elles voulaient vous parler.

— Où sont-elles ?

— En bas dans votre bureau. Une dame tout en noir, un voile sur la tête. On dirait que son mari vient de mourir.

Mrs Shpilman ne se rappelle même plus quand les premiers hommes désespérés et les premiers cas terminaux ont commencé à s’adresser à Mendel. Il est possible qu’ils soient venus d’abord en secret, à la porte de service, encouragés par les commérages d’une des bonnes. Il y avait eu la domestique devenue stérile après avoir été charcutée à Cebu, dans sa jeunesse, par un mauvais chirurgien. Mendel avait pris une des poupées qu’il confectionnait pour ses sœurs avec du feutre et une épingle à linge, épinglé une bénédiction au crayon entre ses jambes de bois et glissé le tout dans la poche de la malheureuse. Dix mois plus tard, Remedios donnait naissance à un fils. Il y avait eu Dov-Ber Gursky, leur chauffeur, secrètement endetté de dix mille dollars auprès d’un briseur de doigts russe. Sans qu’on lui ait rien demandé, Mendel avait tendu un billet de cinq dollars en disant qu’il espérait que cela pourrait l’aider. Deux jours après, un notaire de Saint Louis écrivait à Gurky pour l’informer qu’il venait d’hériter d’un demi-million de dollars d’un oncle dont il n’avait jamais entendu parler. Dès la bar-mitzva de Mendel, les malades et les agonisants, les démunis, les parents d’enfants maudits étaient devenus vraiment casse-pieds. Ils débarquaient à n’importe quel moment du jour et de la nuit, ils pleurnichaient et quémandaient. Mrs Shpilman avait pris des dispositions pour protéger Mendel, instaurant heures de visite et conditions. Mais le jeune homme avait un don. Et il est dans la nature d’un don d’être sans fin donné et redonné.

— Je ne peux pas les recevoir, avait dit Mrs Shpilman, s’asseyant sur son lit étroit, avec son dessus-de-lit en chenille de coton blanche et les housses d’oreillers qu’elle avait brodées avant la naissance de Mendel. Ces dames dont tu parles… – Parfois, quand elles ne pouvaient pas l’atteindre, les femmes venaient à elle, à la rebbetzen, et elle les bénissait de son mieux, avec les petits moyens dont elle disposait. – Il faut que je finisse de m’habiller. La cérémonie est dans une heure, Betty. Une heure ! Ils le trouveront bien…

Elle s’attendait à ce qu’il la trahisse depuis des années, depuis la première fois où elle avait compris qu’il était ce qu’il était. Un mot si effrayant pour une mère, avec ses sous-entendus de constitution délicate, de vulnérabilité face aux prédateurs, rien pour protéger l’oiseau à part son plumage. Et l’envol. Bien sûr, l’envol. Elle avait compris ça à son sujet bien avant qu’il l’eût lui-même compris, elle l’avait senti dans la douce nuque de son nouveau-né, elle l’avait lu sous forme de texte caché dans les vagues bosses de ses genoux en culottes courtes. Un petit air efféminé dans sa manière de baisser les yeux devant les compliments des autres. Et puis, à mesure qu’il grandissait, elle ne pouvait pas ne pas le remarquer même s’il essayait de s’en cacher, la manière dont il devenait mal à l’aise et s’enfermait dans le mutisme, semblant couvrir son feu intérieur, à l’entrée dans la pièce d’un Rudashevsky ou de certains de ses cousins.

Pendant toute la planification du mariage, les fiançailles, les préparatifs de la cérémonie, elle avait guetté chez Mendel des signes d’appréhension ou de mauvaise volonté. Mais il était demeuré fidèle à son devoir et aux projets maternels. Sarcastique parfois, oui, et même irrévérencieux, se moquant d’elle pour sa croyance indéfectible que le Saint Nom, loué soit-il, passait Son temps telle une vieille matrone à conclure des mariages entre les âmes de ceux qui n’étaient pas encore nés. Une fois, il avait ramassé un coupon de tulle blanc abandonné au salon par ses sœurs, en avait couvert sa tête et avait fait l’inventaire des défauts physiques de Mendel Shpilman d’une voix qui était une étrange imitation de celle de sa fiancée. Tout le monde avait ri, mais le cœur de sa mère battait à tout rompre. À l’exception de ce moment-là, il paraissait être resté pareil à lui-même, prodiguant son dévouement aux 613 commandements, à l’étude de la Torah et du Talmud, à ses parents, aux fidèles pour qui il était une vedette. À coup sûr, aujourd’hui encore, on retrouverait bien Mendel.

Elle remonta ses bas, enfila sa robe, rajusta sa combinaison. Elle mit la perruque commandée spécialement pour le mariage au prix de trois mille dollars. Un chef-d’œuvre blond cendré avec des reflets rouge et or et des tresses, comme ses vrais cheveux quand elle était jeune. Ce n’est qu’après avoir caché sa tête rasée sous cet éclatant réticule qu’elle avait commencé à paniquer.

Sur une table de bois blanc trônait un téléphone noir privé de cadran. Si elle décrochait, un appareil identique sonnerait dans le bureau de son mari. Depuis dix ans qu’elle vivait dans cette maison, elle ne l’avait utilisé que trois fois, une fois poussée par la souffrance et deux fois par la colère. Au-dessus du téléphone était accrochée une photographie de son grand-père, le huitième rebbè, de sa grand-mère et de sa mère à l’âge de cinq ou six ans, prenant la pose sous un saule de carton, sur la berge d’une rivière en trompe-l’œil. Des habits noirs, le nuage flou de la barbe de son grand-père et, par-dessus tout, les cendres incandescentes du temps qui retombent sur les morts des vieilles photos. Était absent du groupe le frère de sa mère, dont le nom était une sorte de malédiction si puissante qu’on ne devait jamais le prononcer. Son apostasie, bien que connue, demeurait un mystère pour elle. Ce qu’elle avait compris, c’est que tout avait commencé par un ouvrage caché, L’île mystérieuse, qu’on avait découvert dans un tiroir, pour culminer avec la rumeur selon laquelle son oncle avait été repéré dans une rue de Varsovie, rasé et coiffé d’un canotier plus scabreux qu’un roman français.

Elle posa la main sur le combiné du téléphone sans cadran. Panique dans ses organes, panique à grincer des dents.

— Je ne répondrais pas si je pouvais, avait dit son mari juste dans son dos. Si tu dois enfreindre le shabbat, au moins ne pèche pas pour rien !

Bien qu’il ne fût pas alors aussi blafard et aussi lunaire qu’il l’était devenu au fil des années suivantes, la vue de son mari dans sa chambre était toujours une source d’étonnement, l’avènement d’une seconde lune dans son ciel. Il embrassait du regard les chaises en tapisserie, la frange de lit verte, la page vierge en satin blanc de son lit, ses fioles et ses flacons. Elle le voyait lutter pour garder un sourire railleur aux lèvres, mais le résultat fut un mélange d’avidité et de dégoût. Cette expression lui avait rappelé le sourire avec lequel son époux avait jadis accueilli l’émissaire de quelque tribunal éloigné d’Éthiopie ou du Yémen, un rabbi aux yeux de biche avec un caftan criard. Cet impossible rabbi noir et sa Torah exotique, royaume des femmes, c’étaient des caprices divins, des circonvolutions de la pensée de Dieu, qu’il était presque hérétique d’imaginer ou d’essayer de comprendre.

Plus il s’attardait et plus il perdait son air amusé, plus il semblait perdu. Finalement, elle s’était laissé attendrir. Il n’était pas sur son territoire. C’était un signe de la souillure grandissante de l’inadéquation de cette journée que, pour son ambassade, son mari se fût aventuré si loin sur cette terre d’eau de rose et de coussins à glands.

— Assieds-toi, dit-elle enfin, je t’en prie.

Reconnaissant, avec des gestes lents, il soumit une chaise à rude épreuve.

— On le retrouvera, proféra-t-il d’une voix doucereuse et menaçante.

Son apparence la choquait. Conscient qu’autrement il pouvait paraître fruste aux autres, c’était en général un homme soigné de sa personne. Mais son nez était crochu désormais, sa chemise mal boutonnée, ses bajoues marbrées par la fatigue et ses favoris ébouriffés comme s’il avait tiré dessus.

— Excuse-moi, chéri, avait-elle dit, ouvrant la porte de son vestiaire et disparaissant à l’intérieur.

Elle méprisait les couleurs sombres en faveur chez les femmes verbovers de sa génération. L’endroit où elle se retirait était tapissé de bleu indigo, de violet, de mauve héliotrope. Elle s’installa sur un petit pouf à la jupe frangée. Elle tendit un orteil gainé de bas et poussa la porte, laissant un interstice de deux centimètres.

— J’espère que tu n’y vois pas d’inconvénient, c’est mieux ainsi.

— On le retrouvera, répéta son mari, soudain plus prosaïque, tâchant de la rassurer, elle et pas lui.

— Mieux vaut pour lui, lança-t-elle, afin que je puisse le tuer !

— Calme-toi.

— Je dis ça très calmement. Est-il ivre ? Il a bu ?

— Non, il jeûnait, il était bien. La nuit dernière, il nous a donné une telle leçon sur Parshat Chayei Sarah. C’était électrisant. À réveiller un mort. Mais quand il a eu fini, son visage était couvert de larmes. Il a dit qu’il avait besoin de prendre l’air. Personne ne l’a revu depuis.

— Je le tuerai ! s’était-elle écriée.

Aucune réponse ne venait de la chambre, seul le bruit râpeux de sa respiration régulière, implacable. Elle regrettait sa menace, rhétorique sur ses lèvres à elle, mais dans l’esprit de son mari, cette bibliothèque ambulante, les mots prenaient la dangereuse couleur de l’action.

— Sais-tu par hasard où il est ? s’enquit son mari au bout d’un silence, avec une légèreté de ton qui avait quelque chose de menaçant.

— Comment le saurais-je ?

— Il te parle, il vient te voir.

— Jamais.

— Je sais que si.

— Comment peux-tu le savoir ? À moins que tu n’aies transformé les bonnes en espionnes…

Le silence de son mari confirma l’ampleur de sa dépravation. Elle prit la glorieuse résolution de ne plus jamais sortir de son vestiaire.

— Je ne suis pas venu ici pour me disputer avec toi ou te blâmer. Bien au contraire, j’espérais pouvoir m’imprégner de ton calme et de ta prudence habituelle. Maintenant que je suis ici, je me sens poussé, contre mon jugement en tant que rabbin et en tant qu’homme, mais avec l’entier soutien de ma sollicitude paternelle, à te faire quand même des reproches.

— Pourquoi ?

— Ses aberrations, son côté bizarre, la perversion de son âme. C’est ta faute. Un fils pareil est le fruit de l’arbre de sa mère.

— Va à la fenêtre, le somma-t-elle. Regarde à travers le rideau. Vois ces pauvres quémandeurs, ces idiots et ces Yids brisés venir chercher une bénédiction que, malgré tout ton pouvoir et ton savoir, tu ne serais jamais capable d’accorder, honnêtement ! Non que ce genre d’impuissance t’ait jamais empêché de la proposer par le passé…

— Je peux bénir d’une autre manière.

— Regarde-les !

— Regarde-les, toi. Sors de ce placard et regarde.

— Je les ai vus, siffla-t-elle entre ses dents. Et ils ont tous une perversion de l’âme.

— Mais ils la cachent. Par modestie et humilité, par peur de Dieu, ils la déguisent. Dieu nous ordonne de nous couvrir la tête en Sa présence, de ne pas rester tête nue.

Elle entendit le raclement et le grincement des pieds de chaise, suivi du bruit du traînement de ses pantoufles. Elle entendit l’articulation de sa hanche gauche craquer avec un bruit sec. Il émit un grognement de douleur.

— Voilà tout ce que je demande à Mendel, reprit-il. Ce que peut penser un homme, ce qu’il ressent, ces choses-là n’ont aucun intérêt, aucune pertinence pour moi ou pour Dieu. Peu importe au vent que le drapeau soit rouge ou bleu.

— Ou rose.

Un autre silence s’ensuivit, moins lourd que l’autre, comme s’il était parvenu à une conclusion, ou comme s’il se souvenait qu’à une époque il aurait pu trouver la petite blague de sa femme amusante.

— Je le retrouverai, affirma-t-il. Je le ferai asseoir et lui dirai ce que je sais. Je lui expliquerai que, tant qu’il obéit à Dieu et suit Ses commandements, tant qu’il se conduit vertueusement, il a sa place ici. Que je ne lui tournerai pas le dos le premier, que le choix de nous abandonner dépend de lui.

— Un homme peut-il être un Tsaddik Ha-Dor et vivre caché de lui-même et de son entourage ?

— Un Tsaddik Ha-Dor est toujours caché. C’est là une marque de sa nature. Je devrais peut-être lui expliquer ça. Lui dire que ces… impressions… qu’il éprouve et contre lesquelles il lutte sont d’une certaine manière la preuve de son aptitude à diriger.

— Ce n’est peut-être pas le mariage avec cette fille qu’il fuit, objecta-t-elle. Ce n’est peut-être pas ça qui l’effraie, qu’il ne peut pas supporter…

La phrase qu’elle n’avait jamais osé formuler devant son mari lui resta, comme d’habitude, sur le bout de la langue. Elle en remaniait, épurait et éliminait des éléments depuis quarante ans, telles les strophes d’un poème écrit par un prisonnier privé de l’usage du papier et du stylo.

— Il y a peut-être une autre forme d’aveuglement qu’il ne peut pas concilier avec sa vie.

— Il n’a pas le choix, répliqua son mari. Même s’il est devenu un mécréant, même si, en restant ici, il s’expose à l’hypocrisie ou au mensonge. Un homme pourvu de ses talents, de ses dons, n’a pas le droit d’évoluer, de travailler et de risquer sa fortune dans ce monde impur. Il serait un danger pour les autres, en particulier pour lui.

— Ce n’est pas l’aveuglement dont je parlais. Je parlais de celui que… que partagent tous les verbovers.

S’ensuivit un silence menaçant, ni lourd ni léger, le vaste silence d’un dirigeable avant l’étincelle statique.

— Je ne connais personne qui le provoque.

Batsheva laissa tomber sa phrase ; elle courait déjà dans les airs depuis trop longtemps pour regarder en bas plus d’une seconde.

— Alors on doit donc le garder ici, avec ou sans son consentement.

— Crois-moi, ma chérie, et ne te méprends pas sur mes intentions. L’alternative serait quelque chose de bien pire.

Elle chancela un instant, puis se rua hors de son vestiaire afin de voir ce qu’il y avait dans son regard quand il menaçait la vie de son propre fils, selon son opinion à elle, pour le péché d’être ce qu’il avait plu à Dieu de le faire. Mais, aussi silencieux qu’un dirigeable, il s’était déjà envolé. Finalement, elle ne trouva que Betty, revenue pour renouveler les prières des visiteurs. Betty était une bonne domestique, mais elle avait le chic bien philippin pour prendre un vif plaisir au scandale. Elle avait du mal à cacher sa jubilation sous les nouvelles qu’elle apportait.

— Madame, une dame dit qu’elle a un message de la part de Mendel, annonça-t-elle. Elle dit qu’il est désolé, il ne rentre pas à la maison. Pas de mariage aujourd’hui !

— Bien sûr qu’il rentre à la maison, répliqua Mrs Shpilman, luttant contre l’envie de gifler Betty. Jamais Mendel ne… – Elle se tut avant de pouvoir prononcer la suite. – Jamais Mendel ne partirait sans dire au revoir.

La femme qui apportait un message de son fils n’était pas une verbover. C’était une Juive moderne, vêtue modestement, par respect pour le voisinage, d’une élégante cape noire sur une longue jupe imprimée. Dix ou quinze ans de plus que Mrs Shpilman. Une créature aux cheveux et aux yeux sombres, qui en son temps avait dû être très belle. À l’entrée de son hôtesse, elle se leva d’un bond de la bergère proche de la fenêtre, disant qu’elle s’appelait Brukh. Son amie, une personne replète d’apparence pieuse, peut-être une satmar, portait une longue robe noire, des bas assortis et un chapeau à larges bords enfoncé sur une sheytl bas de gamme. Ses bas pochaient, et la boucle de strass de son ruban de chapeau, pauvre fille, se décollait. Sa voilette bouffait en haut à gauche d’une manière que Mrs Shpilman trouvait pathétique. En regardant cet être démuni, elle oublia momentanément les terribles nouvelles déversées par les deux femmes dans sa maison. Un sentiment de grâce l’envahit avec une force si pressante qu’elle eut du mal à le contenir. Elle aurait voulu prendre la femme mal fagotée dans ses bras et l’embrasser d’une manière qui durerait, qui consumerait sa tristesse. Elle se demanda si c’était là l’effet que cela faisait d’être Mendel en permanence.

— Qu’est-ce que c’est que cette absurdité ? s’exclama-t-elle. Asseyez-vous.

— Vous m’en voyez désolée, madame Shpilman, répondit celle qui s’appelait Brukh, reprenant sa place, perchée tout au bord de sa bergère comme pour montrer qu’elle n’avait pas l’intention de rester.

— Avez-vous vu Mendel ?

— Oui.

— Et où est-il ?

— Il habite chez un ami. Il n’y restera pas longtemps.

— Il rentre à la maison.

— Non, non, excusez-moi, madame Shpilman. Mais vous pourrez atteindre Mendel par l’intermédiaire de cette personne. Chaque fois que vous en aurez besoin, où qu’il soit.

— Quelle personne ? Dites-moi. Qui est cet ami ?

— Si je vous le dis, vous devez me promettre de le garder pour vous. Sinon, Mendel dit… – Elle jeta un regard vers sa compagne comme si elle en espérait un soutien moral pour prononcer les huit mots suivants : vous n’entendrez plus jamais parler de lui.

— Mais ma chère, je ne veux plus entendre parler de lui, rétorqua Mrs Shpilman. Donc il ne sert vraiment à rien de me dire où il est ?

— Je suppose, madame.

— Sauf que si vous ne me dites pas où il est… et pas d’idiotie !… je vais devoir vous envoyer au garage Rudashevsky et les laisserai vous arracher ce renseignement à leur manière.

— Oh, voyons, je n’ai pas peur de vous ! s’écria celle qui s’appelait Brukh avec une curieuse pointe de sourire dans la voix.

— Non ? Et pourquoi cela ?

— Parce que Mendel m’a dit de ne pas avoir peur de vous.

Elle capta la confiance dans la voix et les manières de Brukh, entendit son écho. Un air de taquinerie, d’espièglerie, que Mendel imposait à toutes ses relations avec sa mère, ainsi qu’avec son redoutable père. Mrs Shpilman avait toujours pensé qu’il avait le diable au corps, mais elle se rendait compte à présent que c’était peut-être tout simplement un moyen de survie, une façon de se protéger. Un plumage pour son petit oiseau.

— C’est bien à lui de parler de ne pas avoir peur. Fuir ainsi son devoir et sa famille ! Pourquoi ne garde-t-il pas un peu de sa magie pour lui-même ? Dites-moi. Pourquoi ne vient-il pas montrer sa pitoyable et lâche personne et n’épargne-t-il pas à sa famille un abîme de déshonneur et de honte ? Pourquoi s’acharner sur une belle et innocente jeune fille ?

— Il le ferait s’il le pouvait, répondit Brukh, et la veuve à ses côtés qui n’avait pas soufflé mot poussa un soupir. J’en suis vraiment persuadée, madame Shpilman.

— Et pourquoi ne peut-il pas ? Expliquez-moi.

— Vous le savez.

— Non, je ne sais rien.

Mais si, elle le savait. Apparemment, ces deux inconnues qui étaient venues la voir pleurer le savaient aussi. Mrs Shpilman se laissa choir dans un fauteuil de style Louis XIV patiné blanc et garni de tapisserie, indifférente aux plis occasionnés à la soie de sa robe par son plongeon subit. Elle enfouit son visage dans ses mains et fondit en larmes. De honte et d’humiliation, de voir ruinés des mois et des années de projets, d’espoirs et de discussions, d’interminables ambassades et allées et venues entre les tribunaux de Verbov et de Shtrakenz. Mais surtout, confie-t-elle, elle avait pleuré sur elle-même. Parce qu’elle avait juré avec sa détermination habituelle de ne plus jamais revoir son fils unique gâté pourri bien-aimé.

Quelle femme égoïste ! Ce n’était que plus tard qu’elle avait pensé à éprouver un regret fugace pour le monde que Mendel ne rachèterait jamais.

Après que Mrs Shpilman eut sangloté pendant une ou deux minutes, la veuve mal fagotée s’était levée de l’autre bergère pour venir se planter devant elle.

— Je vous en prie, avait-elle dit d’une voix épaisse, en posant une main potelée sur le bras de Mrs Shpilman, une main aux phalanges couvertes d’un fin duvet roux. On avait peine à croire que seulement vingt ans plus tôt Mrs Shpilman avait pu la fourrer tout entière dans sa bouche.

— Tu me fais marcher ! s’écria Mrs Shpilman, une fois qu’elle eut retrouvé sa présence d’esprit.

Après le choc initial qui lui avait donné un coup au cœur, elle avait senti un étrange soulagement. Si Mendel se cachait sous neuf enveloppes, alors huit de celles-ci étaient de la pure bonté. Une plus grande bonté qu’elle et son mari, des êtres coriaces qui avaient survécu et prospéré dans un monde rude, pouvaient avoir engendré avec leur chair, sans intervention divine d’aucune sorte. Mais la couche la plus intime de Mendel Shpilman, la neuvième, était un démon et l’avait toujours été, un shkots qui adorait donner des attaques à sa mère.

— Tu me fais marcher, répéta-t-elle.

— Non.

Il souleva sa voilette, lui laissant voir sa souffrance, ses incertitudes. Elle comprit qu’il craignait de commettre une grave erreur, et reconnut comme venant d’elle la détermination avec laquelle il voulait la commettre.

— Non, mama, répéta Mendel. Je suis venu te dire au revoir. – Puis, lisant à livre ouvert dans l’expression de sa mère, avec un sourire tremblant : Et non, je ne suis pas un travesti.

— Tu ne l’es pas ?

— Mais non !

— Pour moi, tu en as l’air.

— Tu t’y connais.

— Je veux que tu quittes cette maison.

Alors que ce qu’elle voulait, c’était qu’il reste caché dans son aile de la maison, déguisé comme il l’était, son bébé, son petit prince, son garçon diabolique…

— Je m’en vais.

— Je ne veux plus jamais te revoir. Je ne veux plus te téléphoner, je ne veux plus que tu me téléphones, je ne veux même pas savoir où tu es !

Elle n’avait qu’à appeler son mari et Mendel resterait. D’une certaine manière, ce n’était pas plus impensable que les réalités souterraines de sa vie confortable, « ils » l’obligeraient à rester.

— Très bien, mama, dit-il.

— Ne m’appelle plus comme ça !

— Très bien, madame Shpilman.

Et dans sa bouche, ces mots semblaient familiers, affectueux. Elle se remit à pleurer.

— Mais juste pour que tu saches, continua-t-il, j’habite chez un ami.

Serait-ce un amant ? Pouvait-il avoir mené une double vie ?

— Un ami ?

— Un vieil ami. Il m’aide, c’est tout. Mrs Brukh que tu vois m’aide aussi.

— Mendel m’a sauvé la vie, expliqua Mrs Brukh. Il y a longtemps.

— Elle est bien bonne ! dit Mrs Shpilman. Alors il vous a sauvé la vie. Ça lui fait une belle jambe.

— Madame Shpilman, intervint Mendel.

Il lui prit les mains et les serra entre ses paumes chaudes. Sa peau était d’un degré plus chaude que celle des autres. Quand on prenait sa température, le thermomètre indiquait 38,1 °C.

— Enlève tes mains, parvint-elle à dire. Immédiatement.

Il l’embrassa sur le sommet de la tête ; même à travers l’épaisseur des faux cheveux, l’empreinte de son baiser parut s’éterniser. Puis il lâcha ses mains, abaissa sa voilette et sortit de la pièce d’un pas pesant, les bas plissés, Mrs Brukh sur ses talons.

Un long moment, des heures, des années, Mrs Shpilman resta assise dans son fauteuil Louis XIV. Une sensation de froid l’envahit, une aversion glacée pour la Création, pour Dieu et Ses œuvres mal conçues. Au début, le sentiment d’horreur qui l’étreignait semblait être lié à son fils et à son péché, à son refus de se soumettre, avant de se muer ensuite en une horreur d’elle-même. Elle médita les crimes et les injustices qui avaient été commis dans son intérêt à elle, et tout ce mal n’était pourtant qu’une goutte d’eau dans une grande mer noire. Un lieu terrible, cette mer, cet abîme entre l’intention et l’Acte qu’on appelait « le monde ». La fuite de Mendel n’était pas un refus de se soumettre, c’était une soumission. Le Tsaddik Ha-Dor donnait sa démission. Il ne pouvait pas être ce que ce monde-là et ses Juifs, sous la pluie avec leurs peines de cœur et leurs parapluies, voulaient qu’il soit, ce que sa mère et son père voulaient qu’il soit. Il ne pouvait même pas être ce que lui-même voulait être. Elle espérait – toujours assise, elle priait le ciel – qu’un jour, au moins, il trouverait une voie pour être ce qu’il était.

Dès que sa prière se fut échappée de son cœur, son fils lui manqua. Elle se languissait de Mendel, se reprochant amèrement de l’avoir renvoyé sans avoir d’abord cherché à savoir où il se cachait, où il allait, comment elle pourrait le voir ou entendre sa voix de temps à autre. Puis elle ouvrit les mains qu’il avait serrées une dernière fois dans les siennes et découvrit, entortillée sur sa paume gauche, un petit bout de ficelle.

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