Cette lune de miel ensoleillée était encastrée dans la vie quotidienne de la ferme, monotone et prévisible comme la ronde du soleil Tout le monde travaillait ; eux pas… Ils vivaient à part, mangeaient seuls, ce qui arrangeait tout le monde, on se sentait plus libre sans la jeune dame à Daniel. La mère-aux-chiens leur préparait de petits plats, elle jugeait la cuisine que l’on servait aux autres peu convenable pour des jeunes mariés. Aussitôt après le repas du soir, les ouvriers partaient, ils ne couchaient pas à la ferme, et avec leur départ, la maison d’un seul coup tombait au fond de la nuit immobile et calme : il n’y avait pas que les ouvriers qui s’en allaient, tout le monde disparaissait…
Daniel et Martine faisaient l’amour, dormaient, marchaient, prenaient la quatre-chevaux… Jamais personne ne s’imposait, ne les accompagnait, ne posait de questions… Tout semblait être ici à un perpétuel beau fixe. C’était une idyllique paix des champs avec un ruban de satin autour du cou. C’était la surface lisse et opaque d’un monde, où, invisibles et impalpables, s’entrecroisaient les sentiments, les rapports des gens, leurs désirs et passions. La lune de miel de Daniel et Martine en prenait une saveur secrète.
On montait la garde autour du nouvel hybride, on le surveillait de loin, on allait faire un tour par là… Et il y avait les nouvelles combinaisons à faire, recueillir le pollen, préparer les roses femelles. Conciliabules avec Pierrot, système de fausses étiquettes… Parfois, il incombait à Martine de retenir Bernard, par exemple le dimanche, après le repas pris ensemble, au café. Elle se mettait à parler du village où ils étaient nés l’un et l’autre et où Martine ne retournait jamais, bien qu’ici elle ne fût qu’à une vingtaine de kilomètres de sa mère, de ses frères et sœur. Non, elle n’avait aucun complexe à ce sujet, mais pourquoi réveiller de vieilles histoires, comment savoir ce que la Marie, sa mère, allait inventer en la voyant… Elle avait donné par le notaire son autorisation pour le mariage, c’était tout ce qu’on lui demandait. Martine parlait de la nuit où elle s’était perdue dans les bois, des jonquilles qu’elle vendait sur la route nationale… Bernard la dévorait des yeux, en oubliait son café, le rendez-vous qu’il avait au bourg. Martine, les yeux mi-clos, se disait avec haine qu’il s’était bien, très bien remis de la peur qu’il avait eue lors du départ des Allemands, personne ne s’était occupé de lui, quelques huées, voilà tout, ah, les Français ne sont pas vindicatifs… Avec une délectation perverse, Martine s’alanguissait dans le soleil sous l’œil dévorant de Bernard : elle se vengeait. L’imbécile ! Lorsque Daniel revint de prison, et qu’il trouva le cousin Bernard à la ferme, son père lui avait dit : « Personnellement, je m’en fous… Il travaille, les roses ne se plaignent pas. Laisse-le tranquille. » Daniel l’avait laissé tranquille. Après ce qu’il venait de vivre, il avait assez à faire pour rattraper le temps perdu, à respirer, à bouger, à étudier… Il s’en fichait, de Bernard, il ne le remarquait pas. C’était Bernard qui avait l’air de sortir de prison, et non Daniel. « Et cet air, il l’a gardé ! » pensait Martine, faisant les yeux doux à Bernard. C’était un fait, une fois qu’on avait pensé cela, on ne pouvait pas ne pas se dire qu’il semblait étrangement pâle parmi tous les autres qui travaillaient ici, que, ses cheveux coupés court, on eût dit qu’ils repoussaient après une tonte, et qu’il avait quelque chose d’inquiétant dans les yeux, surtout lorsqu’on avait remarqué ses mains trop grandes pour sa taille, ses poignets sur lesquels on imaginait facilement des menottes… C’était ainsi que les yeux de la haine, ceux de Martine, voyaient Bernard.
— Avec cette affaire-là — disait Martine à Daniel qui revenait en nage d’avoir fait on ne sait trop quoi d’illégal sur des rosiers, et Bernard parti aussitôt Daniel revenu — tu n’as pas besoin de cinéma, tu as ton suspense à domicile…
Peut-être, après tout, Martine se serait-elle ennuyée sans ce suspense, isolée dans le rien faire, parmi le travail acharné des autres, peut-être Daniel et Martine auraient-ils vite épuisé les sujets de conversation, si grande était la divergence de leurs pensées… Mais la vie quotidienne se parait pour Martine de la lutte pour un rêve : puisqu’elle avait épousé Daniel, elle s’était mise à croire à la réalisation des chimères. La rose parfumée que Daniel allait créer pimentait la chaude monotonie des jours. Martine rêvait… Cette rose aurait le Grand Prix au concours de Bagatelle, ou de Lyon, de Genève, de Rome. La rose porterait son nom à elle : Martine Donelle. Il y aurait des millions de rosiers Martine Donelle dans le monde entier, et le créateur de la rose Martine Donelle serait couvert de gloire et d’argent.
Elle rêvait, renversée dans une chaise longue que Daniel avait installée pour elle près du mur de la ferme, d’où l’on pouvait voir les plantations de rosiers, et des champs à l’infini. Ils avaient acheté cette chaise longue dans la petite ville voisine, avec des ruelles comme des fentes entre les vieux murs, de belles maisons aux solives sculptées, un donjon du XIIIe siècle, abandonné, une barbe d’herbe et même des buissons sortant d’entre les pierres. Il y avait sur la place une église romane, une pharmacie, un quincaillier, et un grainetier qui vendait des instruments de jardinage et des sièges de jardin à toile orange, rayée… Martine avait choisi cette chaise longue en tube métallique, si bien comprise qu’elle épousait exactement la forme du corps et que l’on pouvait redresser, abaisser d’une pression d’épaules ou des pieds. Tous les jours, elle y prenait son bain de soleil… Avec à la main le petit poste sans fil, cadeau de mariage de Mme Denise, elle passait le long du mur, traînant derrière elle comme un parfum des airs de musique : chacun à son travail, qui aurait-elle pu rencontrer ici ?… Elle s’en allait, de cette démarche à elle, la tête haute et immobile, on eût dit portant un récipient plein de liquide, lançant en avant ses longues jambes qui faisaient valser sa jupe… Lorsqu’elle en avait une, car, ici, elle était nue, avec un cache-sexe et une grande serviette-éponge à la main, pour le cas improbable où quelqu’un passerait par là.
Un jour pourtant, un client arrivé à l’improviste que M. Donelle emmenait aux plantations… Ils tombèrent tout droit sur Martine qui offrait au soleil l’or de sa peau, ses vingt ans. À côté d’elle, la radio délirait doucement, et il venait des plantations un parfum suave et fort.
— Il ne manque que le toucher et le goût pour que les cinq sens soient comblés, monsieur Donelle ! dit le client.
— C’est la femme de mon fils, répondit M. Donelle, il vous faudra rester sur votre faim… Ça vous apprendra à venir à l’improviste.
C’était un vieux client de la maison, un amateur de roses passionné, et il y avait bien vingt ans qu’il venait régulièrement chez M. Donelle s’entretenir de roses et en acheter de nouvelles variétés. Martine n’avait pas bougé, faisant semblant de dormir, c’était ce qu’elle avait de mieux à faire. Ils passèrent.
Un drôle d’homme que le père Donelle, pensait Martine… Avec lui les choses n’étaient pas toujours ce qu’elles semblaient être. Pourquoi avait-il soudain fait venir des roses de Damas ? Il n’avait d’explications à donner à personne, mais avait pourtant incidemment dit que la mode se mettait à la rose démodée, comme dans l’ameublement au meuble Charles X, paraît-il… Martine avait alors dit à Daniel que, sûrement, le vieux l’avait fait exprès, qu’il savait parfaitement ce que Daniel trafiquait, et qu’il voulait l’aider. Pourquoi aurait-il fait venir juste les rosiers qu’il lui fallait pour les nouvelles hybridations ?… Daniel avait haussé les épaules : son père, l’aider ? Mais le vieux aurait préféré le voir entretenir des danseuses à le voir faire des expériences… Martine pensait que le père Donelle voulait simplement empêcher Daniel de les mettre tous sur la paille. Il gueulait, et, en sous main, il l’aidait. Elle ne le disait pas à Daniel, il se serait mis en colère : vous êtes tous contre moi ! Il avait pourtant beaucoup de respect pour son père, Daniel… « Des hommes comme mon père, disait-il, autrefois ils faisaient la France : intelligent, inusable, patient… le soldat de 14–18… Mais les temps ont changé, nom de Dieu ! Nous avons dans tous les domaines l’intervention violente de la science ! La guerre des tranchées, c’est fini ! Il nous faut une autre sorte de patience. Si on nous fait faire la guerre maintenant, l’homme y pèsera encore moins lourd que le fantassin de 14–18. Et la Résistance… c’était le Moyen Age, la guerre artisanale. Actuellement je fais partie de l’armée pacifique des chercheurs. Ce que je cherche, ce n’est pas un remède contre le cancer, ni la pénicilline… Mais si je trouvais scientifiquement la rose de forme moderne, avec le parfum des roses anciennes, la génétique aurait fait un tout petit pas minuscule. Et si mon père n’était pas resté l’homme passif, inadapté au XXe siècle, il ne m’aurait pas empêché de travailler… Dire qu’on a ici la meilleure chance pour la réussite, la collaboration du laboratoire et de la pratique… Mon père sait sur les roses tout ce que la vie parmi elles peut apprendre à un homme. Mais si, moi, je crois à la pratique, lui ne croit pas à la science. Il est vrai que je ne suis pas encore un savant, mais, tu sais, je travaille, je me donne du mal, je t’assure… » Martine avait dans l’oreille sa voix… Comme il avait dit cela, le pauvre ! Si humblement… Ah ! ce n’était pas quelqu’un qui se croyait… L’infâme Bernard ! Parce que le père Donelle… Martine ne discutait pas, elle n’allait pas bêtement irriter Daniel, mais Martine soupçonnait le père Donelle de carrément croire à la science. Seulement, il devait être comme les paysans, ce M. Donelle qui parlait l’anglais et fréquentait les gros industriels et les stars de cinéma, ses clientes et clients respectueux… ce M. Donelle était un paysan têtu et méfiant. Sûr qu’il voulait aider Daniel, mais en limitant les dégâts.
Un membre de la famille Donelle qui ne s’intéresserait pas aux roses, cela ne s’était encore jamais vu, avait dit M. Donelle, lorsque Martine était arrivée à la ferme. Pourtant, en arrivant, elle ne s’y intéressait nullement. La voilà prise au jeu. Par le mauvais côté peut-être, le côté intrigues et luttes, comme à une cour… Elle voulait que Daniel gagnât, elle était son supporter ardent, et elle ne protestait pas quand il disparaissait dès l’aurore, pour aller aider les autres dans les plantations, elle se disait qu’en même temps il surveillerait Bernard. Martine se levait paresseusement, allait prendre sa douche, dans : la cour, derrière un vieux paravent que Daniel avait descendu pour elle du grenier… remontait, s’habillait, se maquillait aussi soigneusement qu’à Paris. Rêvait comment elle transformerait, aménagerait la ferme le jour où elle reviendrait ici, maîtresse des lieux. Mais plus souvent, elle rêvait à Paris, à cet appartement qui serait le leur une fois la maison en construction terminée. Elle avait vu une chambre à coucher… Elle la voulait. Elle savait déjà dans tous les détails comment seraient les papiers, les rideaux, les bibelots… jusqu’aux cintres dans l’armoire, qu’elle voulait recouverts d’étoffe pour elle, en bois verni pour Daniel. Elle voyait les fleurs dans les vases, les lampes…
Il lui arrivait aussi de rôder dans la partie inhabitée de la ferme, parce que, dans l’autre, elle n’avait jamais été invitée à y entrer : chez les paysans, les étrangers ne montent pas dans les chambres. Elle ne savait pas comment étaient logés M. Donelle, Dominique, les petits, les cousins, cela ne la regardait pas, et elle épousait leur discrétion. Mais de ce côté, la maison était vide, personne n’y allait jamais. Un jour Martine y avait pourtant fait une découverte… Comme elle errait de chambre en chambre, s’imaginant les étoffes claires, les glaces, les meubles en tube métallique, elle finit par s’asseoir dans un fauteuil de velours au dossier ondulé. Leur chambre à eux, à Paris… Gagnée par le silence de ces pièces muettes, à l’odeur un peu sucrée de bois chaud et d’étoffes poussiéreuses, elle s’abandonnait à la torpeur, quand quelque chose lui fit dresser l’oreille. Un frôlement… Comme une voix sourde… Martine se leva, s’approcha doucement de la porte menant dans la chambre voisine… Là, il y avait quelqu’un. Elle avait la main sur la poignée. Mais ne la tourna pas. Parce que son cœur avait fait une chute verticale comme un monte-charge rompant tous les cordages et poulies, s’écrasant quelque part, en bas, dans une douleur qui envoyait des éclairs par tous les os brisés, les nerfs déchiquetés… c’est pour cela que Martine s’était arrêtée devant cette porte fermée, derrière laquelle on chuchotait :
— Demain, tu reviendras demain…
— Demain, demain, demain…
Mais Martine n’écouta pas plus loin : ce n’était pas Daniel !.. Elle s’en allait, descendant à pas feutrés l’escalier de pierre. En bas, elle entrouvrit la porte du bureau, remarqua que le siège de Dominique était vide, s’excusa. On lui sourit, mais puisqu’elle n’avait besoin de rien, la machine à écrire reprit son cliquetis, et le doigt du comptable glissait à nouveau le long de la colonne des chiffres. M. Donelle était au téléphone, occupé à pester : « Mademoiselle, ne coupez pas, mais ne coupez pas, bon Dieu !.. » Martine referma la porte du bureau.
Elle traversa la salle à manger, humide et fraîche. Dans la cuisine, la mère-aux-chiens mettait la table : les hommes allaient rentrer pour déjeuner. Martine se demanda si elle garderait cette table, une table de ferme, en chêne, inusable comme la pierre, et sur laquelle tout repas prenait une saveur médiévale. Après tout, on pourrait peut-être la garder, cette table, elle avait un petit genre… Martine remonta dans la chambre, par l’escalier en colimaçon, se recoucha et se rendormit. Cette seconde devant la porte close l’avait brisée, on aurait dit un accident d’auto…
Dans l’après-midi, au lieu de prendre son bain de soleil, elle revint à la cuisine où Dominique faisait goûter les enfants. Elle regardait sa belle-sœur, mais c’était une porte close, à laquelle il aurait été vain de frapper. Jouant le désœuvrement, elle avait suivi Dominique au bureau, lui demanda à voir comment étaient faits les livres de comptes… c’est compliqué, mon Dieu ce que c’est compliqué… Elle lui avait même proposé de lui faire les ongles. Dominique rougit violemment et cacha ses mains.
Le soir, comme ils montaient tous les deux dans leur chambre Martine dit à Daniel :
— Ça vaut dix ! sais-tu comment Dominique appelle votre cuisine ? « La salle de séjour », mon cher ! Tu te demandais si sous ses airs de mystère elle n’était pas simplement sotte : tu as gagné !
Daniel se déshabillait, ils aimaient être nus tous les deux. Le pantalon tombé, il le laissa à terre, et même lui donna un petit coup de pied pour s’approcher de la fenêtre : il n’était pas ordonné, Daniel. Le soleil se couchait de ce côté, et ce soir le ciel était plus excentrique que jamais, avec des rouges violents parmi des nuages noirs bordé de jaune, toutes les couleurs encore lumineuses, phosphorescentes.
— Phosphorescentes… répéta Martine. Comme ma petite Sainte Vierge que M’man Donzert m’avait apportée de Lourdes… Ce n’était pas un miracle. Des couleurs phosphorescentes…
— Tu aurais préféré le miracle ?… — Daniel se tut… Puis reprit : — Moi, je préfère penser que Dominique s’est fichue de toi, et qu’elle est assez fine pour te parler ton langage. Jamais je ne lui ai entendu dire « salle de séjour »… non pas que cela soit un gros mot… Mais ici, tu as raison : ça vaut dix !
Daniel se mit à rire aux éclats, et comme toujours on aurait dit que ce rire n’avait pas demandé mieux que de sortir :
— Martine, dit-il, je crains bien que, la sotte, ce soit toi !
Martine couchait nue, elle n’allait pas user ses dentelles à la ferme. Elle s’approcha de Daniel et, sans rien dire, regarda avec lui mourir les extravagances du ciel… Quand il n’y resta plus que du gris-bleu, Martine soupira…
— Ce que les hommes sont bêtes, dit-elle… Sais-tu seulement que ta sœur a un amant ?
— Tiens !.. Je suis bien content pour elle. Viens vite, on va se coucher. C’est épuisant, la greffe. Je tombe de sommeil.
C’est au milieu de la nuit, devant un ciel qu’ils voyaient du lit, débarrassé des nuages, avec une étoile plus lumineuse que les autres, que Martine entreprit Daniel au sujet de la chambre à coucher : elle voulait en acheter une pour le nouvel appartement en construction que M’man Donzert et M. Georges et Cécile avaient acheté pour eux, à crédit. Daniel écoutait mal, sur le point de se rendormir, mais à force de parler, de poser des questions, de se tourner et de se retourner, Martine avait fini par le réveiller. Quelle chambre à coucher ? Pourquoi fallait-il acheter une chambre à coucher ? Puisqu’ils n’avaient pas d’argent ! C’est très joli à dire, à crédit ! Les facilités de paiement… parlons-en, des facilités… ce sont plutôt des difficultés de paiement. Mais où veux-tu qu’on prenne l’argent ! Mais M. Georges leur a déjà acheté l’appartement, voyons, Martine, et père vient de nous donner la quatre-chevaux achetée à crédit, voyons… On va devenir les esclaves de tout le monde ! Il me faut terminer mes études, j’en ai encore pour un an à me faire entretenir, ce n’est pas drôle, je t’assure, et encore l’autre année, pendant les vacances, j’avais travaillé tout le temps aux plantations, j’ai aidé, tandis que, cette année, j’y vais à mes moments perdus, je fais l’amour… C’est pas que je m’en plaigne… Mais maintenant que tu connais les rapports familiaux… Tu me vois demandant de l’argent à mon père pour une chambre à coucher ?…
— Bon, dit Martine, n’en parlons plus. On couchera par terre.
— Tu ne coucheras pas par terre, on apportera un lit d’ici, et tout ce qu’il faut…
Daniel était assis dans les draps et parlait fort, face à l’étoile.
— Ne crie pas ! On dirait l’époux de ma mère… J’aime mieux coucher par terre que dans les lits d’ici. Des cercueils. Ils sentent la sueur et le cadavre.
— Ah, mon Dieu… Qu’est-ce que c’est que cette calamité ! — Daniel retomba dans les oreillers.
— Daniel, j’ai eu tort de t’en parler… J’ai choisi une chambre qui me plaît follement, et je l’aurai… Tu verras. Peut-être seras-tu encore fier de moi. Bien que je parle comme tu n’aimes pas, et que je ne sois qu’une sotte. J’ai eu tort de t’embêter avec ça. C’est fini. Embrasse-moi.
Il ne fut plus question de la chambre à coucher. On n’en avait guère le temps d’ailleurs, les jours ensoleillés filaient de plus en plus vite, ils s’emballaient, coupés par les apparitions de lune… Il fallait que Daniel menât à bien les travaux d’hybridation commencés, et il restait avec les autres dans les plantations, travaillait comme eux : d’une part, il voulait par le travail au moins rendre à son père le prix des rosiers qu’il lui volait, et, d’autre part, il lui était bien plus facile de procéder, sans se faire remarquer, à la fécondation artificielle avec le pollen choisi par lui, sur les roses préparées, que s’il n’y faisait que des apparitions… Il y avait encore autre chose, et, là, Martine pouvait l’aider : le cousin Pierrot, à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession, avait au printemps planté des rosiers dans un terrain appartenant à M. Donelle, mais bien trop petit pour qu’on se dérange pour lui. Il s’agissait maintenant d’y aller, et pour l’hybridation, et pour y piquer des églantiers sur lesquels Pierrot grefferait au mois d’août le nouvel hybride : la rose rouge au parfum de rose, leur espoir, celle qui porterait le nom de Martine Donelle… Daniel et Martine partiraient avec la quatre-chevaux, comme pour une promenade, rien de plus naturel, Pierrot les rejoindrait en vélo.
L’expédition n’était pas un jeu, si quelqu’un découvrait le petit terrain… Daniel, à cette idée, mourait d’humiliation, imaginant son père, les ouvriers riant de l’enfantillage, sans parler de Bernard… Et Paulot ? Que penserait le petit Paulot, qui avait pour Daniel une vénération sans bornes… Affreux, c’était affreux. Avec cette peur d’être découverts, ce matin-là, tout leur paraissait bizarre. Pendant qu’ils prenaient leur petit déjeuner, la mère-aux-chiens n’avait cessé de grommeler des choses incompréhensibles… Comme Daniel sortait la voiture, Dominique, la discrète, avait soudain demandé :
— Où allez-vous ? Vous avez l’air de contrebandiers…
Mais elle avait rencontré le regard de Martine et s’en fut au bureau sans attendre la réponse. Et comme la voiture passait le portail, l’ouvrier moustachu leur cria : « Alors, on se promène ?… » avec un grand rire idiot…
Ils roulaient en silence…
— Je ne te conseille pas de tuer Bernard, dit enfin Martine, tu ne tiendrais pas le coup !
Mais Daniel ne rit pas, il était triste, très triste :
— C’est vrai, dit-il, je ne tiendrais pas le coup. Je me rends compte qu’un criminel doit être aussi soupçonneux qu’un policier… Tout lui devient suspect… Il suspecte chacun de « savoir »…
— Moi, je trouve ça passionnant…
— Tu n’es pas dégoûtée… Je t’assure que moi… Faut-il que cela nous tienne, Pierrot et moi, pour que nous nous livrions à de pareilles manigances… Si la vie d’un rosiériste n’était pas si courte, si dramatiquement courte… Pour savoir si la rose Martine Donelle vaut quelque chose, il nous faut attendre encore trois ans. Ah, si j’avais tous les rosiers de mon père, les terres, les serres que les Donelle ont un peu partout… Je te mettrais, toi et nos enfants, sur la paille, mais quelle vie, ma chérie, quelle vie ! Il y en a qui s’en vont chercher l’aventure, ou qui s’emmerdent à en mourir… quand il y a de l’aventure dans chaque brin d’herbe, dans chaque pierre…
Martine se sentait fébrile : cette passion de Daniel commençait à lui faire peur… Celui qui s’aviserait de la contrecarrer… Elle songea que cela ne serait pas facile dans ces conditions de ne pas vivre à la ferme. Pourtant, elle était résolue à ne pas revenir ici : après tout, la passion des roses ne l’avait pas gagnée. Le premier cas dans la famille des Donelle.