C’était ridicule que d’être mariés et de vivre séparément. Un sujet de plaisanterie pour amis et amies. Mais, somme toute, cette exaspération continuelle maintenait à chaud et au frais le désir que Daniel et Martine avaient l’un de l’autre, d’être ensemble, ne plus se séparer. Exaspérant de se donner des rendez-vous stupides et de se séparer encore et toujours. Ils étaient réduits à des rencontres rapides, allaient à l’hôtel, s’écrivaient des petits mots… Martine rêvait à leur appartement. Daniel aimait mieux ne pas y penser, ne pas en parler. Puisqu’ils devaient habiter la ferme… Il faudra que j’abandonne mon travail ? disait Martine. Tu t’occuperas des roses… Alors Martine se taisait… Souvent, cela tournait à la dispute. En attendant, M. Georges, M’man Donzert et Cécile payaient les échéances de leur cadeau de mariage : l’appartement. L’appartement se profilait dans l’avenir. Les roses n’y poussaient pas. Daniel et Martine s’aimaient, se cherchaient…
D’ailleurs, juste maintenant, avec ou sans appartement, Daniel était obligé de rester à Versailles, au foyer de l’École d’Horticulture : avec la pré-spécialisation de la troisième année, il travaillait comme un damné et n’avait pas le temps pour le va-et-vient entre Paris et Versailles ; et Martine ne pouvait pas laisser tomber son Institut de beauté, il fallait bien travailler, le mariage n’avait pas augmenté les mensualités que M. Donelle envoyait à son fils.
Il y avait une autre raison pour laquelle Martine aimait autant ne pas abandonner juste maintenant M’man Donzert. En rentrant de la ferme-roseraie, elle était tombée en plein dans le drame : Cécile avait rompu avec Jacques. Personne n’arrivait à en démêler les raisons. Peut-être n’était-ce qu’une brouille d’amoureux ? Peut-être que cela allait s’arranger ? « Oh, il ne m’aime pas… » disait Cécile d’une voix lasse, et Martine elle-même, pour qui Cécile n’avait pas de secrets, n’arrivait pas à lui tirer autre chose.
Elles étaient dans leur chambre, comme si Martine n’était pas mariée, enveloppées l’une de bleu ciel, et l’autre de rose, Cécile allongée et Martine assise sur le bord de son lit. Jamais ces deux filles ne s’étaient disputées, jalousées, enviées… Martine avait depuis toujours un seul homme en tête, tous les autres restaient, en ce qui la concernait, à la disposition de Cécile. Cécile plaisait facilement, avec sa joliesse blonde, fine, mince, et déjà plusieurs fois elle s’était fiancée… et toujours, à la dernière minute, cela ne se faisait pas. Elle n’en expliquait jamais les raisons, il semblait ne pas y en avoir, cela se défaisait, c’est tout, et Cécile ne les pleurait pas, ses fiancés.
Mais cette fois, elle était triste, tellement triste.
Peut-être, le mariage de Martine, le temps qui passait… Martine essayait de comprendre, cherchait… Avec sa nouvelle expérience. Elle songea à cette seconde, à la ferme, près de la porte derrière laquelle on chuchotait, lorsqu’un doute-éclair l’avait traversée… Peut-être était-ce cela qui avait fait rompre Cécile ?
— Tu as peut-être appris que Jacques te trompait ?
Cécile secoua la tête : non, ce n’était pas ça. Et, soudain, elle se mit à parler, à vider son cœur. C’était compliqué, elle avait toujours tout compliqué elle-même. En réalité, elle ne voulait pas quitter M’man Donzert, et Martine, la maison, quoi… Elle y était si bien. Elle traînait les choses en longueur, refusait et de se marier tout de suite et de coucher, parce que si elle avait couché avec l’un ou l’autre de ses fiancés, elle aurait été obligée de se marier avec et de quitter la maison, et elle n’en avait aucune envie… Qu’est-ce qu’elle aurait eu en se mariant avec Jacques ? Jacques vit chez ses parents, des ouvriers, il n’a même pas de chambre à lui. Il aurait fallu coucher dans la salle à manger, dans un logement sans salle de bains, avec les cabinets dans l’escalier… Jacques avait beau gagner sa vie, ils n’auraient pas eu de quoi aller se loger ailleurs, et comme Cécile le lui disait pour la mille et unième fois, et qu’il fallait attendre, et qu’elle ne coucherait pas avec lui avant d’être sûre qu’ils auraient un appartement, il s’est subitement fâché, et a dit qu’il ne voulait plus la revoir…
Martine était devenue toute pâle :
— Alors, c’est moi qui ai détruit ton mariage, Cécile ? L’appartement que vous m’avez donné, il aurait pu être à toi… C’est trop affreux !
Martine appuya ses deux mains aux doigts écartés contre sa poitrine…
— Non ! non, non !.. cria Cécile, je n’en veux pas, de ton appartement. C’est moi qui ai tout manigancé pour qu’on te le donne. Si je l’avais, je serais obligée de me marier avec Jacques. Je ne veux pas me marier avec Jacques. S’il m’avait aimée, il ne m’aurait pas quittée parce que j’ai refusé de coucher avec lui ! Il ne m’aime pas ! Sainte Vierge, je ne l’aime pas ! Il allait encore à peu près comme fiancé, mais comme mari — jamais ! Martine, surtout ne me donne pas ton appartement, tu m’obligerais à me marier. Je ne veux pas me marier !
Cécile éclata en sanglots et tomba au cou de Martine. Elles pleuraient toutes les deux, se baisant les joues, les yeux mouillés…
— Qu’est-ce que tu veux, qu’est-ce que tu veux vraiment ma chérie ? chuchotait Martine.
— Ah ! mais tu sais bien comment je suis ! Qu’est-ce que tu as à me poser des questions ! C’est plus facile de ne pas me marier, de rester ici avec Maman, avec toi et M. Georges, que de me marier…
— Alors ? — M’man Donzert était à la cuisine. — Martine, tu as pleuré ! Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
— Oh, rien… Que Jacques ne l’aimait pas. Ça fait triste. Vous nous ferez bien une petite tasse de chocolat, M’man Donzert ? Cécile se repose, je vais la lui porter.
M’man Donzert sortait le chocolat du placard.
— Je ne tenais pas à ce que Cécile épouse un ouvrier, disait-elle en s’affairant, et je suis comme toi, je n’aime pas Jacques. Mais j’aime encore mieux en passer par Jacques que de la voir recommencer des fiançailles… On dirait un enfant qu’elle n’arrive pas à porter à terme… Elle va bientôt avoir vingt-trois ans, ça ne paraît pas, mais le temps passe… Fais quelque chose, Martine… C’est la fille la plus sage, la plus douce du monde, mais elle me rendra folle !..
M’man Donzert rattrapa ses lunettes qui s’embuaient et glissaient sur le petit nez, entre les bonnes joues. Martine avait pris des ciseaux qui traînaient sur la table et coupait une petite peau, au pouce… Elle dit sans lever les yeux :
— Cécile est trop bien ici… Il faudra lui trouver un homme paternel qui l’emporte dans ses bras et un endroit prêt pour la recevoir… Alors peut-être se décidera-t-elle.
C’était un lundi, jour libre pour la famille. Ils s’en furent ensemble au cinéma, à l’heure creuse avant le dîner, comme jadis, avant la rencontre avec Daniel, avant la rupture avec Jacques, quand tout semblait encore tranquille.
— Dépêchez-vous, Mesdames…
M. Georges, la calvitie astiquée, le linge comme s’il se faisait blanchir à Londres, vérifia si l’on avait éteint partout l’électricité et s’il avait bien pris ses clefs.
Le cinéma était désert, le film quelconque… Ça ne fait rien, la vie en couleurs tendres vous changeait les idées. « J’ai bien ri… » dit Cécile sur le chemin du retour, et tout le monde fut content que Cécile eût ri. À la maison, le couvert était mis : M’man Donzert mettait le couvert avant de partir, cela faisait accueillant au retour. Il y avait du vol-au-vent ce soir. Cécile aimait le vol-au-vent, l’appétit revenait. Elle s’assombrit seulement lorsque Daniel demanda Martine au téléphone : elle, personne ne l’appelait plus au téléphone.
Vint l’heure de se mettre au lit… Cécile, couchée sur le dos, le visage plein de crème, les cheveux tirés, essayait de ne pas salir la taie d’oreiller. Martine revenue de la salle de bains, puisque son tour était le soir, passait sa chemise de nuit :
— J’ai pensé dans mon bain… — dit-elle, se glissant dans les draps et baissant la radio, — au fond, le jour où je m’en irai, ton mari pourrait coucher à ma place… Comme ça, il n’y aurait rien de changé.
— Et les enfants ?
— Quels enfants ? Tu en es déjà aux enfants ! Tu es marrante ! Tu sais très bien que tu peux rattraper Jacques comme tu veux…
— Oh, non ! Jacques, c’est fini. Je ne lui pardonnerai jamais. Et puis, Maman n’aime pas Jacques, il ne va pas du tout avec le genre de la maison. Pour les heures, il est régulier à cause de l’usine, mais pour le reste… Il va rentrer avec ses godasses sales sur le tapis, il se promène à demi-nu, et il parle fort, mais fort !.. À la radio, il n’écoute que les informations, à tous les postes et à toutes les heures.
— Alors… pas de Jacques.
Martine tourna le bouton de la radio qui éleva la voix. Puis au bout d’un moment elle la lui baissa :
— Cécile… Tu ne dors pas ? Qu’est-ce que tu penses de M. Genesc, tu sais celui que Mme Denise a amené avec elle, au bar, rue de la Paix… Quand nous sommes rentrés de la ferme… Un homme pas grand… il est quelque chose dans une usine de matières plastiques… qui racontait que tout ça venait d’Allemagne…
Cécile ne répondait pas, et Martine croyait déjà qu’elle dormait, quand elle entendit sa voix rêveuse :
— Cela ne serait pas pour me déplaire… les matières plastiques…
— Ah ! je t’assure, tu vaux dix !
Martine n’arrivait pas à s’endormir. Les aveux de Cécile, lorsqu’elle avait compris le rôle que pouvait jouer un appartement… tout l’échafaudage de ses rêves avait failli s’écrouler autour d’elle ! Si Cécile avait tenu à Jacques… Heureusement, non, elle n’y tenait pas, Martine pouvait garder son appartement et ses rêves, sans remords. Mais maintenant elle aurait aimé que Cécile se mariât. M’man Donzert avait raison, Cécile finirait par rester vieille fille. Cécile gourmande de baisers comme de sucreries, aimait grignoter et non pas manger, et n’avait jamais faim d’un homme, comme Martine avait faim de Daniel.
Martine passa à ses songes familiers : elle ne pouvait se décider pour le lit… un matelas à ressorts, c’est entendu, mais de quelle marque ? Un matelas à ressorts est garanti quinze ans. Ce n’est pas beaucoup. Un lit, c’est fait pour la vie, quand on achète un lit, c’est pour y dormir jusqu’à la mort, pour y mourir. Et Martine n’avait pas l’intention de mourir dans quinze ans, il faudrait faire des réparations ? Il y avait aussi la question de la toile : à ramages, c’est entendu… mais blanc sur gris, ou bleu ciel et gris ? Martine se tourmentait. Ah, il fallait que Daniel se dépêchât de gagner sa vie. On achèterait tout à crédit. On paierait insensiblement, mais quand même il fallait aussi avoir de quoi vivre. Martine était tout à fait décidée à ne pas aller s’enterrer à la ferme du père Donelle. Et d’abord, ils n’en avaient pas les moyens : avant que Daniel ne gagne même son petit salaire de manucure… Pour autant qu’elle avait pu s’en rendre compte, M. Donelle logeait et nourrissait les membres de la famille qui travaillaient chez lui, mais c’était bien tout… C’est très joli, la rose à parfum, mais Martine se trouvait finalement de l’avis du père de Daniel : cela pouvait devenir plus coûteux que la Bourse ou les cartes. Elle espérait bien que la passion de Daniel se tasserait, il ne fallait pas le brusquer, mais la décision de Martine était prise : Daniel se ferait « paysagiste », puisque, à son école, il y avait maintenant un cours spécial pour la création de parcs et jardins… Il aurait un bureau à Paris, « paysagerait » les propriétés de gens riches et gagnerait beaucoup d’argent. En attendant, toutes les fois que la question de l’appartement revenait sur le tapis, il se renfrognait et disait qu’il ne comprenait pas pourquoi cet appartement à Paris, puisque de toute façon ils allaient vivre à la ferme. Elle le laissait dire… Bêta ! Martine se sentait attendrie par la naïveté de Daniel : il croyait vraiment qu’il pourrait se faire rosiériste ! Martine pensait à Daniel : elle allait dormir toutes les nuits dans ses bras, sur un merveilleux matelas à ressorts.
Daniel l’attendait dans la quatre-chevaux, devant la porte de l’immeuble :
— Tu vas bien ?
— Et toi ?
Ils ne s’embrassaient pas, ils se regardaient, Martine assise à côté de Daniel, Daniel ne démarrant pas. C’est à peine s’ils se parlaient avant d’arriver à cet hôtel où ils avaient pris l’habitude d’aller.
Huit jours qu’ils ne s’étaient pas vus ! Ils ne pouvaient s’arracher l’un à l’autre, bégayants, inarticulés, sourds et aveugles au reste du monde.
Daniel se réveilla avec Martine dans ses bras, il retrouvait les papiers peints à ramages, les craquelures du plafond, les barres du lit en cuivre… Il avait une faim de loup, et une soif extraordinaire. Martine disait quelque chose. Qu’est-ce qu’elle racontait ? Elle s’était décidée pour un matelas… Quel matelas ? À ressorts ? Et alors ? Écoute, Martine, je ne comprends rien à ton histoire… Hop ! on va manger !
Un mois de septembre, on dirait un mois d’août… Au café, boulevard Saint-Michel, des lumières, un bruit abracadabrant. On était les uns sur les autres. Des jeunes barbes en collier, des blue-jeans collant aux fesses et aux mollets… le hâle rapporté des vacances se montrait encore tenace dans l’entrebâillement des chemises… Martine, de toutes les filles, était la plus belle, un oiseau au plumage lisse et brillant, parmi les autres avec leurs pantalons collants, leurs queues de cheval, les pieds nus en sandales… « Elles sont mal tenues… J’aime mieux ne pas m’imaginer… » Martine détournait les yeux, dégoûtée. Elle-même était en blanc, immaculée, avec des rangs de perles au cou, les cheveux noirs coupés très court, parfaitement coiffée, le visage lui-même ordonné et lisse… chaque poil des sourcils bien horizontaux brillait, les cils noirs, courts et drus, encadraient nettement la matité des yeux… le rouge dessinait, sans bavure, les contours de sa bouche assez grande, les lèvres renflées… Un pied sur la barre du tabouret devant le bar, elle avançait une jambe, la taille légèrement pliée. Cette chute de reins qu’elle avait ! Une déesse ! Daniel en était à son troisième pernod : de sa vie, il n’avait eu pareille soif !
— À ressorts, disait-il, à ressorts… Je ne songe pas à faire l’amour avec toi autrement que sur un matelas à ressorts !..
Martine se fâchait presque : cette façon qu’il avait de prendre à la légère quelque chose qui la préoccupait tant ! Mais Daniel faisait si drôle quand il essayait de la calmer en prenant un air grave pour dire :
— Mais c’est très sérieux, j’ai étudié la question…
Avec ses cheveux en brosse, ses épaules de débardeur et ce regard d’une innocence végétale, c’était un homme, c’était un enfant, c’était Daniel qu’elle avait attendu toute sa vie et qu’elle avait.
Il était peut-être un peu soûl. Parce que pendant le dîner, soudain, il s’assombrit. Martine lui racontait toute l’histoire de Cécile : l’abominable peur qu’elle avait eue à cause de l’appartement… elle avait vraiment un moment cru qu’elle serait obligée de lui céder le leur… et l’histoire de l’ami de Mme Denise qui était quelque chose dans les matières plastiques.
— Elle vaut dix !.. disait Martine. « Les matières plastiques ne seraient pas pour me déplaire… » Comme idée sur un homme ! C’est un bébé…
Et Daniel, soudain, s’était assombri.
— Qu’est-ce que tu as, Daniel ?
Et le rituel :
— Rien…
— Tu n’es pas content d’être avec moi ?…
— Hein ?… Si, si…
Sa bouche crispée devint très grande. Les joues se creusèrent. Il fumait sa pipe par petites bouffées rapides… Son œil vague se posa sur Martine :
— Tu sais ce qu’elle est, ta Cécile ? Une huître…
Martine se ramassa : alors, il se taisait pour penser à Cécile ? Elle ne dit rien, sur l’expectative.
— Toutes pareilles… On sait que c’est en vie quand on met du citron dessus… C’est muet, c’est nacré, et c’est rare quand on y trouve une perle… Pourquoi ne lui donnes-tu pas ton appartement ?
Martine joignit les mains :
— Lui donner l’appartement ?…
— C’est semi-végétal… Elle y sera bien. Tandis que toi… — Daniel regardait Martine de ses yeux vagues — tu es du monde animal, sauvage… Malheureusement, un animal dans les matières plastiques ! Si je te suivais, ce n’est pas dans la jungle que je me retrouverais, mais dans les grands magasins, rayon ménage et hygiène, avec les éponges en matière plastique de couleurs ravissantes !
— Tant pis… — Martine sortit sa boîte à poudre. — Je ne te suis pas du tout pour le moment. Je crois que ce n’est pas très flatteur. Un animal dans les matières plastiques… C’est pire que du Picasso… Secoue-toi, Daniel. Demande l’addition et on s’en va.
Daniel devait être à Versailles le lendemain à la première heure. Ils auraient pourtant pu retourner à l’hôtel, cela leur arrivait, Daniel se levait alors à six heures… Mais il ne le lui proposa pas. Il demanda l’addition et reconduisit Martine. « À bientôt ! » dit-il, et la quatre-chevaux disparut à toute vitesse.