CHAPITRE II LES VOYAGEURS SANS BAGAGE

Ces messieurs entourent la valtoche comme s’il s’agissait d’un sarcophage qu’on vient de mettre à jour.

Il y a là le nouveau dirlo de la Rousse (le successeur de celui qui a succédé à Bérurier), un vice-sous-secrétaire d’Etat, le commandant Flanel (qui appartient à l’antenne de l’Elysée), plus un grand de la D.S.T. dont j’ai oublié le nom parce que je ne me le rappelle plus.

— Tout s’est bien passé, commissaire ? me demande mon « boss » d’un ton négligent, comme si la chose allait de soi.

C’est un petit gros, déplumé du dessus, qui devient écarlate au moindre effort (ouvrir un tiroir de son bureau lui en est un).

— Parfaitement bien, réponds-je.

Je déteste les aréopages. Ces gens qui ne sont pas de parole, mais de parlote, grenouilleurs d’antichambres ministérielles, francs comme des Wisigoths, toujours prêts à t’envoyer à la castagne à l’œil pour te désavouer quand les choses tournent mal, et qui s’approprient tes victoires pour ne te laisser que le sparadrap et le mercurochrome ; ces gens, donc, me bassinent le bassin, m’oignent les précieuses à l’huile d’hypocrisie et, pour te dire tout une grande bonne fois, me flanquent une incoercible envie de gerber.

Je les contemple, saisis d’effroi, paltoquets décorés en cours de gradation, bassement avides, louches comploteurs et cireurs de pompes patentés ; les contemple en remerciant le Seigneur de ne m’avoir point fait à leur image, mais harnaché de défauts différents des leurs et nanti de quelques qualités qui me servent de tromboling.

— Vous avez ouvert cette valise, commissaire ? questionne le sous-machin-au-chose.

— Non, monsieur le ministre, lui vaporisé-je, manière de faire frémir sa pauvre bibite colimaçonne dans son slip pour cul étroit.

J’ajoute :

— Je ne me le serais pas permis, ma mission consistant uniquement à m’en emparer.

— Elle ne serait pas piégée ? hasarde le commandant Martel.

Qu’aussitôt sa réflexion militaire provoque une reculade du groupe, au point que le grand de la D.S.T. me marche sur le pied, ce foutu con.

— Elle a été passée aux rayons « X », en laboratoire, mon commandant ; on n’a rien détecté de suspect.

— Eh bien, ma foi, en ce cas, ouvrez-la donc, commissaire, me prie le dirluche. Cela vous revient de droit puisque c’est vous qui l’avez conquise.

Conquise ! Je te jure, y en a qui chient pas la honte !

Je m’approche de la valise aux fermoirs énergiques et fais jouer ceux-ci d’un double et simultané mouvement des pouces. Les assistants ont encore reculé. Comme je ne me transforme pas en confetti, ils rabattent. Ainsi des poissons qui se tirent quand un corps solide tombe dans l’eau, puis qui, vite, reviennent voir ce dont il s’agit.

La valise est garnie de polyester teint en rouge dans lequel on a ménagé quatre alvéoles pour y loger quatre bocaux (de chacun un bocal). A l’intérieur de ceux-ci on ne voit rien qu’une sorte de matière un peu laiteuse dans le fond. Sur les couvercles vissés, des étiquettes comportent des indications en anglais mêlé de latin et puis des têtes de mort stylisées.

Ces messieurs regardent d’un air circonspect les quatre récipients. On pourrait croire qu’il s’agit de bocaux de confiture vides, ou bien d’étuis à objectifs.

— Ma foi, je pense que nos collègues américains seront satisfaits, gazouille mon taulier.

Il est presque violet d’avoir dit ça. Ce mec, à sa place, je ferais surveiller ma tension artérielle. J’évoque le cher Achille des temps enfuis. Il avait l’air d’un lord anglais mâtiné comte ou duc de France, le Tondu. Le « nouveau », lui, évoque un patron de bistrot qui se serait hissé jusqu’à la grande brasserie. Il a l’air content de lui et prêt à payer sa tournée.

— On les a prévenus du succès de l’entreprise ? demande le sous-truc-du-machin.

— Pas encore, je vous laisse ce plaisir, le pourlèche mon directeur de bistrot, bien le long de sa grosse veine bleue.

— En ce cas, je me mets immédiatement en rapport avec l’ambassade U.S.

Le commandant Flanel murmure :

— Et en attendant que nous leur restituions ces saloperies, où allons-nous les entreposer ?

Un silence lui répond. Eloquent. Chacun défrime les quatre récipients à haute teneur de mort violente. Personne n’est très joyce pour les héberger. On ne sait jamais…

Mon taulier soupire :

— Ici, je ne suis pas outillé pour, le coffre dont je dispose n’a pas la profondeur voulue, je peux vous le montrer. D’ailleurs il est archicomble de documents qu’il me serait impossible de transférer ailleurs.

Le gugus de la D.S.T. assure que, lui non plus, il ne saurait se charger du colis. Le commandant hausse les épaules. Vous le voyez-t-il emporter cela à l’Elysée, voyons, messieurs ? Non, on ne le voit pas. Bon, donc ça va être la fête au vice-sous-secrétaire d’Etat, mais il égosille que son burlingue est tout petit. Son poste a été créé en surplus et il loge dans une ancienne salle de bains, du ministère des Affaires en cours, alors vous jugez ?

J’écoute ces quatre glandus jouer mentalement au rugby avec la damnée valise. Ils se font des passes, mais sans essayer de monter à l’essai. Les suggestions qu’ils échangent feraient pleurer un oignon.

A la fin, c’est le commandant qui trouve l’idée du siècle : ils vont aller déposer la valise dans un coffre de la banque G.D.B. à côté. Ils le loueront à leurs quatre noms, conjointement. Le moment venu, lorsque les Ricains viendront chercher leur camelote, ils iront la retirer avec eux et procéderont à la passation des bocaux. Cette proposition est acceptée à l’unanimité. Chacun trouve que, pour un commandant, c’est même pas mal concocté.

Les quatre se lèvent et vont décrocher leurs impers car il lancequine comme Walkyrie sur Paname. Ces messieurs se taillent sans même me dire au revoir, après avoir mandaté le brigadier Poilala pour coltiner la valise.

Car je te le répète : on ne sait jamais !…

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