— Abu Ammar ! Abu Ammar !
Il fallut quelques secondes à Malko pour réaliser que la speakerine de Radio Liban venait de mentionner Yasser Arafat par son nom de guerre, « Abu Ammar », au cours du bulletin d’informations. Pour les Syriens, Arafat était devenu le traître, l’homme à abattre …La musique fit place aux informations, mais le Syrien continua à menacer le poste de radio, le doigt sur la détente, couvrant d’injures l’invisible chef de l’OLP. Sans le canon de l’arme à deux centimètres de la tête de Malko, la scène aurait été comique.
Mahmoud coupa précipitamment la radio, puis se lança dans une grande tirade à l’intention du soldat, la main sur le cœur. Peu à peu, l’autre se détendit, et finit même par sourire. D’un geste magnanime, il leur montra la route et Mahmoud s’empressa de démarrer. Dès le premier virage, il se retourna vers Malko, hilare :
— Jésus-Christ ! Ce salaud a failli nous faire faire demi-tour !
— Comment l’avez-vous calmé ?
— Je lui ai dit que j’étais sunnite comme lui, que Abu Ammar était un chien …
— Mais je croyais que vous étiez chiite ?
— Je suis ce qu’il faut quand il faut, corrigea dignement le chauffeur. Je lui ai expliqué aussi que les étrangers étaient très généreux et qu’une autre fois, je lui rapporterais un transistor …
— Au prochain barrage, éteignez la radio, conseilla Malko.
Ils montaient à travers le Meta et déjà, on apercevait la neige sur les crêtes. Des files de camions les croisaient sans cesse, venant de la Bekaa. Quelques kilomètres plus loin, nouveaux soldats. Trois Syriens frigorifiés, sur une crête, autour d’un brasero. Ils jetèrent un coup d’œil distrait au laissez-passer. Le premier check-point faisait tout le travail … Et cela continua au rythme monotone d’un barrage tous les cinq kilomètres. La route sinuait dans la rocaille, contournant les pentes désertiques du Meta, les plaques de neige se faisaient plus nombreuses. Un Mig syrien passa au-dessus d’eux dans un hurlement de réacteur. Parvenus au sommet, après Aintoura, ils aperçurent sur l’autre versant, à droite de la route, un immense tapis blanc et floconneux : la mer de nuages qui recouvrait la Bekaa, la vallée la plus riche du Liban.
— Zahlé est là-dessous, expliqua Mahmoud. J’espère qu’ils ne vont pas nous stopper.
Au bout d’une descente abrupte, ils découvrirent Zahlé, encore noyée de brume : la grande ville chrétienne de la Bekaa, enclavée dans la zone musulmane. Des postes syriens ralentissaient la circulation, mais on les laissa passer. Ensuite, la route filait tout droit jusqu’à Baalbek, soixante kilomètres plus loin, le long de la vallée semée des mêmes barrages. À chaque uniforme syrien, le cœur de Malko battait un peu plus vite : ils se trouvaient chez l’ennemi. Si un officier de renseignement syrien apprenait sa présence, il n’était pas près de revoir le château de Liezen. D’habitude, les Syriens commençaient par crever les yeux de leurs prisonniers de marque. Juste pour les mettre dans l’ambiance …
Neyla se réveilla, blottie contre Malko et machinalement, posa une main possessive sur lui. Sournoisement, dans le dos de Mahmoud, elle entreprit de le masser. Malko était cependant trop concentré sur ce qu’il avait à faire pour apprécier à sa juste valeur cette caresse matinale. Neyla renonça, au grand dam de Mahmoud, qui surveillait son manège dans le rétroviseur et regretta visiblement de ne pas voir la suite.
— Regardez ! lança-t-il soudain.
Malko aperçut alors le plus grand cimetière de voitures de son existence. Des milliers et des milliers de carrosseries entassées des deux côtés de la route, comme une muraille.
— D’où viennent-elles ?
— Abu Chaki ! fit Mahmoud. Il vole les voitures, vend les plus belles aux Syriens et désosse les autres pour les pièces détachées. La police de Beyrouth est impuissante ici.
C’était saisissant. Les carcasses rouillées s’entassaient sur des kilomètres et des kilomètres. Le brouillard se levait, révélant un ciel bleu. Neyla se redressa, et bâilla :
— J’ai faim !
— Il faut attendre Baalbek, dit Malko.
La route se séparait en deux. La branche ouest continuait directement sur la Syrie, celle de l’est faisait une boucle pour atteindre Baalbek. Nouveau barrage. Cette fois, le gradé syrien fut un peu plus méfiant. Mahmoud dut expliquer que Malko, journaliste, avait rendez-vous avec un dirigeant chiite d’Amal, à Baalbek. Le Syrien les regarda partir pensivement et Malko le vit décrocher un téléphone … Il n’aimait pas cela du tout : il n’y avait qu’une seule route pour regagner Zahlé. Facile à surveiller.
Des champs verdâtres s’étendaient, à perte de vue, jusqu’aux flancs des montagnes. Mahmoud les désigna avec un large sourire.
— Le pavot ! expliqua-t-il. Le meilleur du pays ! Les paysans sont furieux parce que les Hezbollahis iraniens parcourent la Bekaa en leur disant que Mahomet interdit la drogue … Il y a peu de convertis.
Les Syriens contrôlaient maintenant une petite fortune.
La route se mit à monter légèrement et dans le lointain, sur la gauche, Malko aperçut des colonnades dorées sous les rayons du soleil levant : le site archéologique de Baalbek. Neyla ouvrait de grands yeux, n’ayant jamais vu que les ruines modernes de Beyrouth. Des entrepôts et des garages bordaient la route, qui devint d’un coup très animée. À chaque croisement, des soldats syriens débonnaires réglaient la circulation, doublés par des miliciens barbus, farouches et imbus de leur force. Ils passèrent devant le mur d’une caserne décorée d’un énorme portrait de Khomeiny. Juste à l’entrée de Baalbek, Mahmoud annonça à voix basse, comme si on avait pu les entendre :
— Regardez à droite, les Israéliens !
Malko sursauta. Le Tsahal n’était quand même pas dans la Bekaa ! Il vit un enchevêtrement de poutrelles tordues, de murs écroulés, de débris, de voitures brûlées. Des miliciens étaient en train de fouiller des décombres : le résultat du dernier raid de Mirages israéliens …
Pourvu que l’ami de « Johnny », son contact, ne soit pas resté sous les bombes. Sa tension ne tombait pas : cela se passait trop bien. Il allait savoir très vite de quel côté était vraiment « Johnny ». Baalbek apparut, tout en longueur, coincé entre les ruines et une colline pelée dominée par les hautes murailles de la caserne du cheikh Abdallah.
Mahmoud se retourna, visiblement soulagé.
— Nous sommes arrivés.
L’hôtel Palmyra avait connu des jours meilleurs. Une affiche en arabe, anglais et français accrochée à l’entrée recommandait poliment de ne pas pénétrer dans les lieux avec ses armes, l’hôtel étant sous la protection du CICR[14].
Malko poussa la porte et frissonna : la température ne dépassait pas zéro à l’intérieur. Privé de clients depuis belle lurette, l’hôtel n’était pas chauffé. Désert. Un Libanais âgé, fripé comme une vieille pomme, surgit, muet d’étonnement devant ces étrangers.
— Des petits déjeuners ! réclama Malko.
Le vieux les amena dans une salle à manger sinistre, encore plus glaciale, où il se hâta d’allumer du feu dans la cheminée. Deux autres employés s’empressèrent, visiblement très intrigués. Malko en accrocha un :
— Est-ce que Sayed est là ? Je voudrais lui parler.
— C’est le vieux là-bas. Je lui dis.
Le vieil employé trottina jusqu’à leur table.
— Je viens voir Nabil Moussaoni, annonça Malko. Vous pouvez le prévenir ? Vers deux heures.
Sayed approuva silencieusement. Sans commentaires, mais il conseilla aussitôt avec insistance :
— Ne sortez pas seuls de l’hôtel sans escorte. Les Iraniens occupent Baalbek, ils ne veulent pas voir d’étrangers. C’est moi qui aurais des ennuis …
— Mais les Syriens …
Sayed eut un geste vague.
— À l’entrée et à la sortie, mais les Iraniens sont partout. Ils se sont installés dans l’ancien lycée et ont une permanence en face de la poste. Ils ont même rebaptisé la place du Marché, place Khomeiny et ont demandé à l’école des sœurs que les petites filles portent des tchadors à partir de huit ans !
Charmante ambiance … Malko se réchauffa les mains aux coquilles des œufs à la coque. Il finissait son café quand plusieurs barbus, croulant sous les cartouchières, firent irruption dans la salle à manger, et s’installèrent à une table voisine. Tous arboraient des bandeaux rouges autour de la tête. Sur chaque crosse de Kalachnikov, il y avait, collée, l’effigie en couleur de Khomeiny ! Des Hezbollahis. Des Fous de Dieu.
Ils jetèrent des coups d’œil intrigués aux étrangers, mais cela n’alla pas plus loin. Malko se hâta quand même de quitter la salle à manger entraînant Neyla, décomposée. Il était à peine huit heures du matin. La jeune chiite expliqua à Sayed alors leur problème de voiture volée – couverture indispensable – et le vieux lui donna le téléphone de Abu Chaki, le voleur de voitures. Elle se mit au travail tandis que Malko se réchauffait aux faibles rayons du soleil levant. Baalbek se trouvait à mille mètres, il faisait un froid de canard. Neyla le rejoignit :
— J’ai averti Abu Chaki. Il va envoyer une voiture nous chercher. Pourvu que tout se passe bien.
Il n’y avait plus qu’à attendre. D’autres Iraniens arrivèrent, les premiers repartirent, dans un cliquetis d’armes inquiétant. Enfin, une vieille Mercedes à la tôle dentelée s’arrêta. Elle était conduite par un gros barbu, accompagné d’un milicien d’Amal, reconnaissable au portrait de l’imam Moussa Sadr collé sur sa crosse. Mahmoud alla aux nouvelles. C’était bien celui qu’ils attendaient. Ils s’entassèrent dans la Mercedes et prirent le chemin de la ville. Le centre était animé, avec partout des Iraniens en armes. Ils aboutirent dans une sorte de terrain vague à la sortie est, bordé d’une véritable montagne de carcasses de voitures. Un employé mal rasé les reçut dans un bureau minuscule, l’air méfiant.
Les palabres commencèrent en arabe. Neyla expliqua à Malko :
— Abu Chaki n’est pas encore là. C’est son assistant.
Neyla sortit la photo de la BMW, donna le numéro et raconta les circonstances du vol. L’autre prit quelques notes, indifférent, s’interrompant sans cesse pour répondre au téléphone. Le côté le plus sympathique de l’endroit était le poêle qui répandait dans la pièce une agréable chaleur. Un superbe Coran relié de vert trônait sur le bureau, sur une pile de papiers. Finalement, l’employé conclut qu’il fallait effectuer des recherches, que toutes les voitures volées n’étaient pas proposées à Abu Chaki.
— Revenez vers quatre heures, proposa-t-il. Si nous avons la voiture, il faudra payer cinq mille livres. Êtes-vous d’accord ?
Neyla affirma qu’elle était d’accord et Malko exhiba les billets, ce qui détendit considérablement l’ambiance. Le Libanais leur offrit même un café amer à la cardamome. Celui-ci bu, Malko dit à Neyla :
— Avertissez-le que nous allons visiter les ruines, en attendant le rendez-vous de quatre heures.
L’employé affirma aussitôt qu’il préviendrait les Iraniens et qu’il n’y aurait pas de problème. Si on les arrêtait, il fallait dire qu’ils étaient les hôtes de Abu Chaki. Ils se levaient pour sortir, quand l’employé jeta une phrase en arabe et Neyla s’arrêta net.
— Attendez, dit-elle, il ne veut pas que nous sortions tout de suite.
Elle se rassit. Malko, resté debout, aperçut une animation inhabituelle près des voitures démolies. Un pick-up bondé d’Iraniens escortait une grosse Volvo rouge conduite par un seul homme. Les Iraniens repartirent et la Volvo se rangea au milieu d’autres voitures.
Malko se demanda pourquoi on les avait enfermés dans le bureau. Les Iraniens venaient-ils de livrer une voiture « préparée » que les hommes d’Abu Chaki allaient acheminer sur Beyrouth, grâce à leur filière ? Il essaya de relever le numéro de la Volvo rouge sans y parvenir.
Le mal rasé leur ouvrit la porte : la Mercedes qui les avait amenés était là. De nouveau, ils traversèrent Baalbek à toute vitesse jusqu’à l’hôtel Palmyra. Juste le temps de déjeuner et ensuite de se rendre aux ruines. Mahmoud annonça qu’il ne les accompagnerait pas. Prudent. Neyla semblait avoir perdu l’appétit, réalisant à quel point elle était impliquée maintenant dans une mission délicate. Elle demanda soudain :
— Si nous repartions ? J’ai peur. Les Iraniens sont très méfiants. Ils peuvent demander aux gens d’Amal de vérifier qui nous sommes et cela risque de tourner mal.
— Tout ira bien, affirma Malko.
Il savait que sa couverture de journaliste tiendrait en cas de vérification. Et il ne pouvait pas abandonner un rendez-vous aussi important. Il sortit de l’hôtel et regarda les ruines qui brillaient sous le soleil. Des Migs syriens passèrent très haut dans le ciel, laissant des traînées blanches de condensation.
Malko poussa la porte de bois menant à l’enceinte des ruines, flanquée d’un guichet depuis longtemps fermé. À l’extérieur, un vieux chameau sur lequel les touristes se faisaient jadis photographier, broutait mélancoliquement une herbe rare. Une petite maison de conte de fées se dressait sur une pelouse au milieu de laquelle un homme était en train de remplir les écuelles d’une douzaine de chats. Il se redressa en apercevant Malko et Neyla, et s’approcha avec une expression surprise.
— Touristes ?
— Presque, dit Malko, nous venons à Baalbek pour affaires. Peut-on visiter les ruines ?
Les chats jouaient dans la carcasse trouée d’impacts de balles d’une vieille Dauphine. Le gardien eut un geste circulaire.
— Vous êtes chez vous ! Prenez votre temps, vous ne serez pas dérangés …
Ils grimpèrent vers la partie la plus éloignée, un escalier gigantesque qui menait au terre-plein où se dressaient six colonnes, seuls vestiges du temple de Jupiter. L’ocre clair des pierres se mariait merveilleusement au ciel bleu. Les colonnes intactes étaient impressionnantes, d’autres renversées, semblaient avoir été foudroyées. Malko et Neyla stoppèrent au bord de l’esplanade d’où on distinguait Baalbek et la route la contournant, très loin en contrebas, comme dans un autre monde.
Où était celui qu’il devait rencontrer ? Le vieux Sayed avait-il pu avoir le contact ? Si Rachel avait raison, il ne viendrait pas, mais Malko signait son arrêt de mort en se trouvant dans ces ruines. Et par la même occasion, celui de Neyla. Il n’avait pu emporter d’arme, à cause des barrages … Neyla s’appuya contre lui.
— Qu’est-ce qu’on fait ?
— On attend, dit Malko. Une demi-heure. Si personne ne vient, nous retournerons à l’hôtel.
Ils s’assirent au soleil, sur une pierre vieille de vingt siècles et s’enlacèrent comme deux amoureux, au cas où on les aurait observés.
Environ vingt minutes plus tard, Neyla sursauta et se détacha de Malko.
— Regarde, sur l’escalier !
Il aperçut alors une silhouette en train de monter les marches menant à l’entrée du temple de Bacchus, aux parois encore presque intactes, légèrement en contrebas de l’endroit où ils se trouvaient. Malko et Neyla redescendirent, gagnant le second temple. Le nouveau venu avait disparu à l’intérieur. Ils le découvrirent en pénétrant à leur tour. Un homme jeune, vêtu d’un jean et d’un chandail rouge, immobile, contemplait la plaque offerte jadis par le Kaiser au maire de Baalbek. Les trois silhouettes semblaient écrasées par la masse imposante du temple. En se rapprochant, Malko vit la crosse d’un pistolet dépasser du chandail, accroché à un ceinturon flambant neuf. L’homme se retourna : il avait une petite moustache, un visage en lame de couteau, grêlé de petite vérole et des yeux enfoncés à l’expression inquiète. Il dévisagea Malko de haut en bas, puis Neyla et s’approcha. Ses lèvres dessinèrent plus qu’il ne dit :
— « Johnny » ?
— Aiwa[15], dit Malko.
Ce qui persuada son interlocuteur qu’il parlait arabe. Ce dernier se lança dans un flot de paroles à voix basse. Interrompu par Malko qui précisa, en anglais :
— Je ne parle pas arabe. Français ou anglais.
Il parlait français.
— Il faut faire vite, dit-il, je crois que j’ai été suivi.
Malko eut l’impression d’avaler une cuillerée de plomb.
— Qui ?
— Les agents de la Sécurité. Des Hezbollahis. Ils se méfient de nous.
— Vous avez des informations ? « Johnny » a dit que vous saviez beaucoup de choses.
Le Palestinien regarda derrière lui avant de dire à toute vitesse :
— Ils ont fait venir trois ULM de Téhéran, via Damas. Dans des caisses. Seuls quelques Syriens les ont vus. Même les Hezbollahis ne sont pas tous au courant, et encore moins les gens de Amal.
Le sang de Malko ne fit qu’un tour.
— Où sont-ils ?
L’autre tournait sans cesse la tête vers l’escalier.
— Je ne sais pas. Au début, ils étaient à la caserne Cheikh Abdallah. Puis, ils les ont remontés et déplacés. Je crois qu’ils se trouvent dans l’école de Brital, à dix kilomètres d’ici. On ne pourrait pas les détruire sans tuer des dizaines d’enfants.
Diabolique …
Malko avait encore bien des questions à poser. Une légère exclamation de Neyla attira son attention.
— On vient ! Il y a des gens.
Il se retourna. Deux hommes grimpaient le monumental escalier menant au temple de Bacchus, sans se presser. Évidemment, il n’y avait qu’une seule issue, les quelques ouvertures dans la pierre donnant sur un à-pic de trente mètres.
L’ami de « Johnny » semblait paralysé, fixant les nouveaux arrivants comme s’ils étaient des diables. Malko dut le tirer par le bras, pour le faire redescendre sur terre.
— Qui va piloter ces ULM ? Et pour quoi faire ?
— Des Iraniens, murmura le Palestinien. Des militaires choisis pour leur dévotion à l’ayatollah Khomeiny. Ils sont tous partis pour Beyrouth hier …
— Pour Beyrouth !
Son interlocuteur inclina la tête affirmativement.
— Oui. Les ULM doivent partir demain ou après-demain, par la route. Dans des camions syriens et des véhicules du PSP. Ils arriveront directement dans la banlieue sud de Beyrouth. Ils voyagent dans des camions, les ailes repliées, prêts à être utilisés en quelques minutes. Ensuite …
— Ensuite, quoi ?
Les deux nouveaux venus se rapprochaient. Très jeunes, eux aussi, des tenues militaires, avec des ceinturons neufs où pendaient des étuis à pistolets. Des miliciens chiites. Les yeux du Palestinien roulaient dans leurs orbites, affolés.
— Ils les ont équipés avec de l’explosif et des roquettes, dit-il à voix basse.
— Contre quoi ?
Le Palestinien bredouilla :
— Je ne sais pas, c’est un secret très bien gardé. Il faut à présent que …
Les deux miliciens étaient maintenant tout près. Malko intercepta leurs regards méfiants. Il était temps de réagir.
— Retournez-vous, dit-il au Palestinien, n’ayez pas l’air inquiet.
L’ami de « Johnny » obéit. Malko fit un pas de côté pour se trouver derrière lui. Aussitôt, un des deux hommes apostropha violemment le Palestinien en arabe. À l’expression de Neyla, il comprit que les problèmes commençaient. S’efforçant de sourire, il demanda en français à la jeune chiite :
— Qu’est-ce qu’ils disent ?
— Qu’il n’a pas le droit de parler à un étranger. Que la zone est interdite et que nous sommes sûrement des espions sionistes. Ils veulent nous amener à leur quartier général.
Le Palestinien venait de répliquer sur le ton de la dénégation indignée.
— Il prétend qu’il ne nous connaît pas, traduisit Neyla, mais ils ne le croient pas.
Malko regarda les lieux. Une seule sortie, devant laquelle se trouvaient les deux miliciens. L’un d’eux porta la main à sa ceinture. Les choses se gâtaient. Une fois arrêtés, ils étaient fichus. Les Syriens l’identifieraient et ne le relâcheraient jamais. L’information qu’il détenait maintenant pouvait sauver des centaines de vies et changer la politique libanaise. Seulement, il fallait la ramener à Beyrouth.
Autrement dit dans un autre monde.
Il lui restait quelques secondes pour agir. Un des miliciens était déjà en train d’ouvrir l’étui de son pistolet. Avant qu’il ait pu saisir son arme, Malko lança sa main droite en avant, saisit la crosse du pistolet glissé dans la ceinture du Palestinien et s’empara de l’arme, un Tokarev.
Par ce geste, il créait une situation irréversible, d’où ils avaient une chance sur mille de sortir. Mais en ne faisant rien, c’était fichu, sans espoir.
Braquant le Tokarev sur les deux miliciens, il cria en anglais :
— Ne bougez pas ou je vous tue !
Les deux hommes s’immobilisèrent aussitôt. Heureusement, les parois du temple les dissimulaient au monde. Il ignorait cependant si les deux hommes étaient seuls, si les ruines n’étaient pas cernées. L’image de Rachel traversa son esprit. Les faits semblaient donner raison à la fille du Mossad : il était tombé dans un piège mortel …
La scène demeura figée quelques secondes. Le Palestinien était blanc, les deux autres plutôt médusés. Très jeunes, ils semblaient dépassés par la situation. Neyla s’appuyait aux vieilles pierres, livide, une main devant la bouche. Malko cherchait désespérément une solution. Tout à coup, un des miliciens, ignorant l’arme braquée sur lui, fit un pas de côté et prit les jambes à son cou vers la sortie du temple. S’il s’échappait et donnait l’alarme, ils auraient en quelques minutes tous les Hezbollahis de Baalbek sur le dos. Malko leva son pistolet, ramena le chien en arrière, visant le dos de l’homme qui courait.
S’il appuyait sur la détente, la détonation immanquablement allait attirer l’attention.
S’il laissait le milicien s’échapper, les ruines seraient cernées en très peu de temps.
Son index poussa la détente de quelques dixièmes de millimètres. Il arrêta son geste, le cerveau en fusion. Quelle décision prendre ? Une fois engagé dans l’escalier monumental du temple de Bacchus, le milicien serait hors de portée.