Chapitre XII

Ça y était !

Malko échangea un bref regard avec Neyla. La Mercedes 500 pouvait embarquer facilement cinq personnes. L’offre sentait le soufre à un kilomètre, mais il n’y avait pas à discuter. Il prit place dans la vieille Mercedes entre deux moustachus hérissés de cartouchières et vit Neyla monter à l’arrière de la 500 blanche. Le chauffeur et un garde s’installèrent à l’avant.

Majestueusement, Abu Chaki vint se mettre à côté de Neyla, et la limousine blanche démarra. Ou le voleur de voitures aimait ses aises, ou il avait une idée derrière la tête. Peu de chances qu’il mette ce voyage à profit pour discuter de l’éducation coranique de Neyla.

Un peu plus loin, les deux véhicules franchissaient le premier barrage de l’armée syrienne. Sans même s’arrêter ! C’est tout juste si les soldats et les miliciens d’Amal ne présentèrent pas les armes … La limousine blanche filait à toute vitesse sur la route rectiligne, ne ralentissant même pas aux checkpoints, s’annonçant seulement à grands coups de klaxon. Apparemment, Abu Chaki n’avait pas beaucoup de problèmes avec les Syriens … Les voisins de Malko étaient muets comme des carpes et une faible odeur d’œillet régnait dans la voiture …

Rassuré, il se détendit et bascula dans une sorte de somnolence. Il fut réveillé par le brusque ralentissement. Ils étaient à l’entrée de Zahlé. Ce barrage avait une tout autre allure. Des chevaux de frise coupaient la route, une longue file de véhicules divers s’allongeait à perte de vue, des soldats syriens couraient dans tous les sens … Malko sentit son estomac se contracter. Cette animation était inquiétante.

Cette fois, l’attente se prolongea, en dépit des coups de klaxon impatients du chauffeur d’Abu Chaki.

Ce dernier émergea de la 500 blanche et se dirigea d’un pas majestueux vers l’officier syrien qui commandait le barrage. De loin, Malko assista à la discussion, ponctuée de grands gestes.

Il vit le marchand de voitures revenir, le visage sombre, et se dit que le pire était à craindre. Abu Chaki se dirigea droit sur le véhicule où se trouvait Malko. Il apostropha son voisin qui sortit vivement pour laisser Malko descendre à son tour.

— Que se passe-t-il ?

— Une histoire très grave. Deux militaires ont été assassinés à Baalbek, probablement par des agents sionistes. Les Syriens recherchent les meurtriers. Ils fouillent toutes les voitures.

Malko sentit sa gorge se serrer. C’était le gros pépin. Abu Chaki ajouta, de sa voix douce :

— Ils ont été tués dans les ruines de Baalbek. Vous y étiez, paraît-il. Vous n’avez rien vu ?

— Je n’ai rien vu, dit Malko.

Le gros Libanais hocha la tête :

— Si les Syriens attrapent ces sionistes, ils vont les pendre.

Malko ne répondit pas. L’allusion était claire. Il se trouvait entièrement dans les mains du gros homme. Celui-ci releva la tête et lui adressa un sourire innocent :

— Je pense que je pourrai convaincre l’officier syrien de nous laisser passer sans perdre de temps. Mais il faudrait le motiver. Ces Syriens sont très gourmands. J’ai très peu d’argent sur moi.

— Combien ?

— Je pense que cinq mille livres …

Sans commentaire, Malko plongea dans la voiture et prit l’argent. Abu Chaki le fit disparaître et s’éloigna vers l’officier syrien. Malko remonta et attendit, le cœur battant. Cinq minutes plus tard, la limousine blanche et la vieille Mercedes doublèrent la file de voitures en attente, traversèrent Zahlé en trombe et filèrent vers Aley, au lieu de prendre la route du nord par laquelle ils étaient venus. Le soulagement de Malko ne dura pas. Cette route-là arrivait directement dans la banlieue sud, chez Amal. Leur sort continuait à être entre les mains d’Abu Chaki.

Il se pencha en avant, tentant d’apercevoir la 500 blanche devant eux. Juste à ce moment, une main tira le rideau blanc, dissimulant la lunette arrière de la limousine. Malko eut l’impression de recevoir un coup de poing dans l’estomac. Les cinq mille livres ne suffisaient pas à Abu Chaki. Depuis le début, son envie de Neyla crevait les yeux. Malko avait beau savoir que la jeune chiite n’en était pas à un amant près, il s’en voulait de l’avoir livrée à ce gros poussah. La nuit était tombée. La 500 n’était plus qu’une masse claire dans le pinceau des phares de la voiture d’escorte. Malko essaya de ne pas penser à ce qui pouvait se passer dans la Mercedes blanche. Il était partagé entre deux sentiments : le dégoût de ce que Neyla risquait de subir, et le désir un peu honteux que la jeune chiite ne se rebelle pas, poussant alors Abu Chaki à des extrémités regrettables.


* * *

Depuis Zahlé, Neyla savait ce qui allait arriver. Elle connaissait assez les hommes pour ne pas se méprendre sur la façon dont Abu Chaki la regardait. Aussi, lorsqu’il posa la main sur sa cuisse, elle se recroquevilla intérieurement. Le gros Libanais la dégoûtait, et elle avait eu trop peur pour se sentir la muqueuse d’attaque. Elle ferma les yeux, faisant semblant de dormir. Les doigts de son voisin remontèrent jusqu’à l’endroit où le tissu du jean était chaud et plus souple. Neyla resserra les cuisses, instinctivement. Aussitôt, Abu Chaki se pencha vers elle et gronda :

— Laisse-toi faire, petite putain, sinon, je dis aux Syriens ce que vous avez fait. C’est avec des baïonnettes qu’ils te baiseront …

Neyla se sentit liquéfiée. Comment savait-il ? Elle se fit toute molle et se dit que ce n’était qu’un mauvais moment à passer … Brutalement, les doigts défirent le jean, y plongèrent, la fouillèrent sans douceur, plus pour s’assurer que c’était une femme que pour lui procurer un quelconque plaisir. D’ailleurs, la panique la rendait sèche comme de l’amadou …

Une main lui enserra la nuque, la courbant vers le ventre de son voisin. Ce dernier lança au chauffeur :

— Mets de la musique !

Les battements rythmés des tambourins s’élevèrent dans la 500, couvrant la respiration haletante du voleur de voitures. Neyla résistait encore, les bras ballants, le jean ouvert sur son ventre nu. La nuit était tombée et la limousine blanche filait dans un paysage désolé.

Elle baissa encore la tête et ses lèvres entrèrent en contact avec quelque chose de chaud et de mou. Subrepticement, son voisin s’était mis à l’aise. Résignée, elle joignit ses doigts à sa bouche, découvrant ce qui semblait une longue saucisse inerte. Surmontant son dégoût, elle entreprit de lui donner la vie, la manipulant avec une maladresse voulue. La main pesa de nouveau sur sa nuque, forçant son visage plus bas.

— Vas-y ! ordonna Abu Chaki.

Il la poussa hors de la banquette, la tirant sur le plancher de la voiture, coincée entre ses énormes cuisses.

Neyla dut se soumettre, priant pour qu’il prenne vite son plaisir. Il lui appuya encore plus sur la nuque et elle s’étouffa à moitié. Les deux hommes à l’avant ne devaient pas perdre une miette de ce qui se passait. Peu à peu, le membre grandissait dans la bouche forcée, arrachant des larmes à Neyla. Son bourreau empoigna ses cheveux à pleines mains, soufflant comme un bœuf, essayant de se lever de la banquette pour venir au-devant de la caresse. Chaque cahot l’enfonçait davantage entre les lèvres de la jeune chiite qui s’en étranglait.

Elle se mit à secouer le sexe à toute vitesse, espérant le faire exploser ainsi. Abu Chaki grogna de plaisir, ne manifestant aucune velléité de s’arrêter. La tête rejetée en arrière, il profitait pleinement de ce viol. Il jeta à son chauffeur :

— Moins vite, idiot !

L’autre ralentit si brutalement que la voiture d’escorte faillit les percuter.

Neyla en profita pour respirer un peu, mais implacablement, la main qui la tenait par les cheveux la força à reprendre sa fellation. Elle se remit au travail, avec le courage du désespoir. Souvent, elle avait fait l’amour sans vrai désir, mais c’était toujours avec des hommes qu’elle choisissait, donc qui ne la dégoûtaient pas. Là, elle se sentait vraiment une putain, avec ce membre ennemi dont elle devait venir à bout. Elle n’avait plus de salive, et les muscles de ses mâchoires étaient douloureux.

Tout ça pour rien !

Quand elle sentit Abu Chaki la tirer vers le haut pour la redresser, elle en fut d’abord soulagée. Cela ne dura pas. Il la retourna, cambrée, contre le siège avant et empoigna son jean à deux mains, le tirant d’un coup vers le bas. Neyla hurla.

— Tiens-la, Hamid, fit en écho le marchand de voitures.

Ils grimpaient des virages en épingle à cheveux, ballottés d’un côté à l’autre.

Hamid, le garde du corps, qui n’attendait que cela, se retourna. Neyla vit ses yeux noirs pleins de méchanceté et cria de nouveau. Il lui saisit le cou, à deux mains, l’immobilisant grâce à une prise de judo. Le chauffeur éclata d’un gros rire.

La voiture continuait à rouler lentement sur la route étroite, défoncée et sinueuse. Ils passèrent un poste syrien avec deux soldats endormis à qui le chauffeur cria le nom d’Abu Chaki. Précaution inutile : sa voiture était la seule de ce type dans la Bekaa. C’était son meilleur laissez-passer. Les cahots ne décourageaient pas le gros Libanais.

Il enfonça brutalement deux doigts entre les jambes de la jeune femme, déclenchant un hurlement. Cette dernière n’arrivait plus à se défendre, à demi étouffée par Hamid.

Abu Chaki enserra de son bras droit la taille de Neyla et la força à s’abaisser. Quand la jeune chiite sentit la virilité brûlante prête à la pénétrer, elle poussa un cri si fort que le chauffeur fit un écart qui faillit les envoyer dans le précipice … Abu Chaki lui jeta une injure.

Il pesa à deux mains sur les hanches de la chiite et son sexe s’enfonça d’un coup, causant à Neyla une douleur atroce. Abu Chaki avait toujours aimé ce genre de sensations. Le souffle court, il la maintint ainsi sans bouger, puis ses mains remontèrent, trouvèrent les seins, les malaxèrent brutalement, pinçant les mamelons. Neyla avait du mal à reprendre son souffle avec cette épée massive dans le ventre. Elle essaya de se dégager et crut qu’elle allait y parvenir, car Abu Chaki la laissa s’élever de quelques centimètres. Puis il pesa de nouveau, avec un « han » de bûcheron. Cette fois, la jeune chiite eut l’impression d’être ouverte en deux. Ils restèrent ainsi immobiles, jetés, de gauche à droite, par les virages, Neyla pleurant comme une folle.

Puis, Abu Chaki sembla devenir fou. Ahanant, sans tenir compte des cahots, il se mit à secouer de haut en bas le corps de la jeune femme jusqu’à ce que son sexe glisse facilement le long des parois distendues. Neyla ne sentait plus qu’une énorme brûlure. Soudain, les mains accrochées à ses hanches la serrèrent, à la briser. Abu Chaki eut un brusque sursaut et explosa dans le ventre de la jeune femme avec une suite de grognements rauques.

Neyla s’affaissa, en sueur, comme un pantin de son. Abu Chaki respirait encore lourdement, repu. Ils étaient en train de traverser Aley.

— Tu peux la prendre, jeta-t-il à Hamid. Tu me réveilleras à Beyrouth.

Neyla sanglotait convulsivement. Hamid n’eut aucun mal à la faire passer par-dessus le dossier du siège avant. Elle retomba sur la banquette, puis sur le plancher où elle se trouvait encore quand un nouveau barrage les fit stopper. Les soldats la découvrirent ainsi et échangèrent quelques plaisanteries salaces avec le chauffeur, avant de jeter un coup d’œil respectueux à Abu Chaki, qui somnolait, la bouche ouverte, à l’arrière.

Dans les pays arabes, une femme compte un peu moins qu’un chameau. Dès qu’ils eurent redémarré, Hamid prit Neyla par les cheveux et lui colla le visage contre le tissu de son jean, tendu par une virilité déjà érigée.

Elle protesta en pleurant, mais il la frappa au visage. Alors, elle se résigna. Il était tellement excité qu’il se répandit entre ses lèvres ouvertes en quelques minutes. Il eut un hoquet de plaisir, puis la repoussa. Le chauffeur protesta :

— Et moi ?

Hamid se retourna. Abu Chaki dormait, le pantalon ouvert, malgré les virages et les cahots. Il prit la tête de Neyla et la tira vers le chauffeur.

— Fais-lui la même chose, et vite.

De nouveau, elle dut obéir. Certes, ce n’était pas la première fois qu’elle faisait jouir un homme dans sa bouche, mais jamais de cette façon, aussi bestiale, aussi automatique. À chaque mouvement, sa tête cognait contre l’ébonite du volant. Le chauffeur lui donnait des coups de genou et n’arrivait pas à se concentrer assez pour jouir, à cause des virages. Enfin, dans une ligne droite, Neyla parvint à lui arracher du plaisir. Il faillit en perdre le contrôle de la Mercedes et se tassa sur son siège avec un soupir ravi.

Neyla se retrouva sur le plancher, le goût amer du sperme dans la bouche. Au bord de l’évanouissement. Ils se trouvaient sur les crêtes dominant Chouaïfat. Elle calcula qu’ils seraient à Beyrouth dans une demi-heure : son supplice allait prendre fin.


* * *

Malko, ballotté de droite et de gauche, ne quittait pas des yeux la Mercedes blanche. Il n’avait guère d’illusions sur le sort de Neyla. Pourvu seulement que ce ne soit pas trop abominable … Pour essayer de ne pas penser à ce qu’on faisait subir à la jeune chiite, il se concentra sur la suite de sa mission. Maintenant, il savait au moins ce que préparaient les Fous de Baalbek. Une attaque par ULM-suicide. L’attentat imparable. Les remparts de terre ou de béton n’avaient pas le pouvoir d’arrêter un ULM … Mais où voulaient-ils frapper ? Et surtout, où était leur base de départ à Beyrouth ?

Il avait encore un énorme travail. La trouver et la détruire avant qu’ils ne soient prêts.

Mission quasi impossible dans une ville où il ne disposait pratiquement d’aucun allié.

La voiture s’arrêta encore. Il commençait à avoir l’habitude des barrages. Mais, cette fois, il aperçut des bérets rouges, des tenues disparates, des hommes mal rasés : ce n’était plus l’armée syrienne. Des miliciens du PSP. Ils arrivaient à Beyrouth par la route du sud, celle qui permettait à Amal de se ravitailler en munitions, directement chez les Syriens. Il allait donc débarquer en plein territoire hostile …Pas bon, ça.

Les Syriens, on pouvait encore discuter avec eux. Les chiites d’Amal, analphabètes, désorganisés, anarchiques, pouvaient se montrer plus méfiants. Maintenant, sa tête était mise à prix par les Syriens, leurs alliés … La gorge serrée, il surveilla la descente sur Beyrouth dont on apercevait les lumières en contrebas. Les véhicules roulaient plus lentement, on distinguait une activité intense sur les bords de la route. Soudain, un homme se dressa dans le faisceau des phares et les deux voitures stoppèrent brusquement. Il entendit une explosion sourde et une gerbe de flammes rouges jaillit cent mètres devant eux.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il à son voisin.

— Ces salauds de phalangistes ! fit le Libanais. Un barrage d’artillerie !

C’était un comble : il risquait de se faire tuer par ses alliés ! Plusieurs autres obus tombèrent un peu plus loin. Puis les longues flammes de départ d’un « orgue de Staline » illuminèrent les pins, non loin de la voiture, et il réalisa qu’il était au beau milieu d’un point d’appui druze ! Une belle cible …

Heureusement, un milicien leur fit de grands signes et les deux voitures démarrèrent sur les chapeaux de roues, dévalant la route sinueuse comme au Rallye de Monte-Carlo …

Malko retenait sa respiration : un seul obus et ils étaient transformés en chair à pâté. Cinq cents mètres plus bas, ils arrivèrent sur un poste allumé et paisible. Tous les occupants de la voiture explosèrent en vociférations de soulagement.

Ils repartirent plus lentement et, un quart d’heure plus tard, stoppèrent en face d’un garage au milieu de maisons éventrées, dans un chemin boueux, mal éclairé. Tous sortirent de la vieille Mercedes, Malko le dernier. Il eut un choc : la limousine blanche avait disparu. Le faisceau d’une lampe électrique l’éblouit. Plusieurs hommes armés l’entouraient. On le tâta sur toutes les coutures puis, par gestes, on lui fit signe de mettre ses mains sur la tête. La torche éclaira fugitivement le portrait de l’imam Moussa Sadr cousu sur la manche d’un des miliciens.

Il était prisonnier d’Amal. Les complices des Fous de Baalbek.

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