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Nous avons pris la route très tôt, avec Innocent et Donatien. La camionnette roulait plus vite que d’habitude, lestée des sacs de ciments, des pelles et des pioches qui s’entassaient généralement sur le plateau arrière. On faisait une drôle d’équipée, tous les trois. C’est ce que j’ai pensé quand on a croisé le premier barrage militaire à la sortie de Buja. Qu’est-ce qu’on raconterait aux soldats, s’ils nous arrêtaient ? Qu’on partait en expédition, à l’aube, à l’autre bout du pays, pour retrouver un vélo volé ? On avait l’air louche, c’est sûr. Innocent était au volant, il mâchouillait son éternel cure-dent. Cette manie me dégoûtait. Tous les ringards de Bujumbura s’y étaient mis. Ils voulaient paraître virils, se prenaient pour des cow-boys, les types dans le genre d’Innocent. À coup sûr, un pauvre gars avait voulu faire son intéressant après avoir regardé un film de Clint Eastwood, un après-midi, au ciné Caméo, et en un rien de temps cette mode s’était propagée dans toute la ville comme une traînée de poudre. À Bujumbura, il y a deux choses qui vont vite, la rumeur et la mode.

Donatien était mal assis, il boudait depuis le départ. Il avait la place du milieu et ne pouvait pas installer ses jambes correctement à cause du levier de vitesses. Il était de travers, son épaule gauche contre celle d’Innocent et les jambes en biais. J’avais fait un caprice pour être à la fenêtre parce qu’il pleuvait et que j’aimais assister aux courses de gouttes d’eau le long de la vitre et souffler dessus pour dessiner dans la buée. ça faisait passer le temps durant les longs trajets à l’intérieur du pays.

Arrivés à Cibitoke, il ne pleuvait plus. Donatien a refusé que l’on prenne la piste qui menait chez la grand-mère des jumeaux car il y avait trop de boue, on risquait d’enliser la voiture. Il a proposé de continuer à pied mais Innocent ne voulait pas tacher ses baskets blanches. Alors je suis parti devant avec Donatien et nous avons laissé Innocent seul dans la camionnette se racler ses foutus chicots.

Sur les collines, même lorsqu’on pense être seul, il y a toujours des centaines de paires d’yeux qui vous observent et votre présence est annoncée à des kilomètres à la ronde par des voix qui ricochent de case en rugo[1]. Alors, quand nous sommes arrivés chez la vieille, elle nous attendait déjà avec deux verres de lait caillé à la main. Ni Donatien ni moi ne parlions vraiment kirundi, surtout pas le kirundi compliqué et poétique des collines, celui avec lequel quelques mots de swahili et de français ne suffisent pas pour colmater les lacunes de ta langue. Je n’avais jamais vraiment appris le kirundi, à Buja, tout le monde parlait français. Donatien, lui, était un Zaïrois du Kivu, et les Zaïrois du Kivu ne parlent souvent que le swahili et le bon français de la Sorbonne.

Là, c’était une tout autre histoire. À l’intérieur du pays, on ne peut pas converser avec les gens comme la grand-mère des jumeaux, leur kirundi est fait de trop de subtilités, avec des références à des proverbes immémoriaux et à des expressions qui datent de l’âge de pierre. Donatien et moi, on n’avait pas le niveau. Elle essayait pourtant, la vieille, de nous expliquer où on pouvait trouver le nouveau propriétaire de la bicyclette. Comme nous ne comprenions pas un traître mot, nous sommes redescendus à la voiture avec Godefroy et Balthazar, les fameux cousins trancheurs de zizis, pour rejoindre Innocent, qui devait nous servir de traducteur. Avec les cousins à l’arrière de la camionnette, qui avaient accepté de nous montrer le chemin, nous sommes retournés sur la route asphaltée. Deux kilomètres après la sortie de la ville, une autre piste nous a menés dans un village où nous avons trouvé un certain Mathias, celui que les jumeaux avaient vu sur mon vélo. Le Mathias en question l’avait revendu à un dénommé Stanislas, de Gihomba. Nous sommes remontés dans la voiture, avec les deux cousins, plus Mathias, et nous avons mis la main sur le fameux Stanislas, qui lui-même avait revendu le vélo à l’apiculteur de Kurigitari. Nous voilà repartis, direction Kurigitari, avec Stanislas en plus dans la voiture. Même chose avec l’apiculteur, qu’on a embarqué avec nous pour qu’il nous indique l’adresse du nouveau propriétaire, un dénommé Jean-Bosco, de Gitaba. Une fois à Gitaba, on nous a prévenus que Jean-Bosco était à Cibitoke. Nous sommes alors retournés à Cibitoke. Et là, Jean-Bosco nous apprend qu’il vient de vendre le vélo à un agriculteur de Gitaba…

Demi-tour. Sauf que, sur l’artère principale de Cibitoke, des policiers nous ont arrêtés pour nous demander ce que nous faisions, entassés à neuf dans la voiture. Innocent s’est mis à raconter l’histoire du vélo volé et la recherche du nouveau propriétaire. Il était midi et les curieux ont afflué. Très vite, des centaines de personnes se sont regroupées autour du véhicule.

En face de nous se trouvait le cabaret central, le plus grand débit de boissons de la ville. Le bourgmestre et quelques notables du district y terminaient un lot de brochettes de chèvre imbibées de Primus chaude. La foule massée autour de nous a rapidement attiré leur attention. Le bourgmestre s’est levé doucement de son tabouret. Il a roté en remontant son pantalon, a ajusté sa ceinture et s’est avancé vers nous, tel un caméléon fatigué, fendant la foule avec sa large bedaine, ses babines graisseuses et ses taches de viande sur sa chemise caca d’oie. Son visage était fin et allongé, mais son gros postérieur de tantine lui remontait jusqu’au milieu du dos et son ventre était tendu et consistant comme celui d’une femme enceinte arrivée à terme. Il avait l’allure d’une calebasse, le bourgmestre.

Pendant que tout ce beau monde discutaillait, j’ai soudain reconnu Calixte dans la foule. Calixte, qui m’avait volé mon vélo… À peine ai-je eu le temps de donner l’alerte qu’il a détalé aussi vite qu’un mamba vert. La ville entière lui a couru après, comme on poursuit un poulet qu’on veut décapiter pour le déjeuner. Dans les provinces assoupies, rien de tel pour tuer le temps qu’un peu de sang à l’heure morte de midi. Justice populaire, c’est le nom que l’on donne au lynchage, ça a l’avantage de sonner civilisé. Par chance, ce jour-là, la population n’a pas eu le dernier mot. Ils avaient attrapé Calixte, mais la police a rapidement mis un terme à la bastonnade démocratique. Le bourgmestre a alors tenté de récupérer l’événement : il s’est posé en sage, essayant de calmer les esprits échauffés avec un discours pompeux sur l’importance d’être un honnête citoyen. Mais compte tenu de l’heure et de la chaleur qu’il faisait, ses envolées lyriques sont vite retombées à plat. Il s’est arrêté en plein milieu de son allocution et a repris sa vraie place, devant une bière, pour calmer le sien, d’esprit. Calixte, bien amoché, a été emmené au cachot communal et Donatien s’est empressé de déposer plainte.

Calixte sous les verrous, ça ne réglait pas le problème de mon vélo. Nous avons décidé de retrouver l’agriculteur de Gitaba. Pour ça, il fallait emprunter à nouveau la piste qui menait chez la grand-mère. N’en faisant qu’à sa tête, Innocent a engagé la voiture sur le chemin boueux malgré la mise en garde insistante de Donatien sur les risques d’enlisement. Au lieu-dit Gitaba se trouvait une petite maison en torchis au toit recouvert de feuilles de bananier. La hutte était au sommet d’une colline et, l’espace d’un instant, la vue nous a saisis. La pluie avait lavé le ciel, les rayons du soleil sur le sol trempé dessinaient des spirales de brume rosée au-dessus de l’immense plaine verte traversée par les eaux ocre du fleuve Rusizi. Donatien admirait le spectacle dans un silence religieux et Innocent s’en foutait royalement, il retirait la crasse sous ses ongles avec le même satané cure-dent qu’il avait tout à l’heure dans la bouche. La beauté du monde, c’était pas son affaire, lui, il ne s’intéressait qu’aux saletés de son corps.

Dans la cour, une femme était à genoux sur une natte, occupée à moudre du sorgho. Derrière elle, un homme assis sur un tabouret nous a invités à nous approcher. C’était l’agriculteur. Chez moi, quand un inconnu débarque à la maison, avant même de dire bonjour, Papa aboie : « C’est pourquoi ? » d’un ton agacé. Là, c’était le contraire, il y avait une retenue, une politesse. On ne se sentait pas comme des étrangers. On avait beau débarquer à l’improviste avec nos drôles de mines dans leur petite cour perdue au sommet de la montagne, on avait cette impression agréable d’être attendus depuis longtemps. Avant même de connaître la raison de notre visite, l’agriculteur nous a proposé de s’asseoir dans sa cour. Il rentrait des champs. Il avait les pieds nus séchés par la boue, une chemise rapiécée, un pantalon de cotonnade retroussé jusqu’aux genoux. Derrière lui, une houe pleine de terre était posée contre le mur de la hutte. Une jeune fille nous a apporté trois chaises pendant que la femme nous souriait tout en broyant les graines de sorgho entre deux pierres.

À peine étions-nous installés qu’un garçon de mon âge a surgi dans la cour en pédalant sur mon vélo. Je n’ai pas réfléchi un instant, j’ai bondi de ma chaise, et me suis élancé vers lui pour saisir le guidon. La famille s’est levée, elle se demandait ce qui se passait, nous lançait des regards désemparés. Le garçon était tellement surpris qu’il n’a pas résisté quand je lui ai enlevé le vélo des mains. Il y a eu un flottement très gênant et Donatien a secoué l’épaule d’Innocent, lui enjoignant de prendre la parole en kirundi pour expliquer la raison de notre présence. Innocent a fait un effort surhumain pour s’extirper de son siège, où il avait déjà pris ses aises. Il semblait las de devoir répéter les explications qu’il avait données un peu plus tôt aux policiers mais a fini par raconter toute l’histoire, depuis le début, d’un ton monocorde. La famille l’écoutait en silence. Le visage du garçon se décomposait au fur et à mesure qu’il comprenait la situation. Quand Innocent a eu terminé, le paysan a commencé à s’expliquer à son tour en penchant la tête vers la gauche et en ouvrant la paume des mains vers le ciel, comme s’il nous implorait de lui laisser la vie sauve. Il disait qu’il s’était sacrifié pour offrir ce cadeau à son fils, qu’il avait économisé longtemps, qu’ils étaient des gens modestes et de bons chrétiens. Innocent donnait l’impression de ne pas l’écouter, il se grattait l’intérieur de l’oreille avec son cure-dent, puis inspectait avec grand intérêt les impuretés au bout de la tige. Donatien était troublé par le désarroi de nos hôtes, il n’osait rien dire. Alors que le paysan continuait de parler, Innocent s’est approché de moi, a saisi le vélo et l’a chargé à l’arrière de la camionnette. Agacé, il a froidement conseillé à la famille de se tourner vers le responsable de leur malheur, qui se trouvait maintenant en prison à Cibitoke. Il disait qu’ils n’avaient qu’à porter plainte contre Calixte pour récupérer leur argent. Il m’a ensuite fait signe de monter dans le véhicule. Donatien nous a rejoints en traînant les pieds. Je voyais bien qu’il réfléchissait à plein régime pour trouver une solution. Quand il s’est assis à côté de moi dans la cabine, il a inspiré profondément.

— Gabriel, par pitié, ne prenons pas le vélo. Ce que nous sommes en train de faire est pire que du vol. Nous brisons le cœur d’un enfant.

— Rien que ça, a rétorqué Innocent.

— Et moi, alors ? j’ai répondu, contrarié. J’ai aussi eu le cœur brisé quand Calixte a volé mon vélo.

— Bien sûr, mais ce vélo a moins d’importance pour toi que pour cet enfant, a poursuivi Donatien. Lui est très pauvre et son père a travaillé dur pour lui offrir ce cadeau. Si nous partons avec le vélo, il n’aura plus jamais la chance d’en avoir un autre.

Innocent a fusillé Donatien du regard.

– À quoi tu joues ? Tu te prends pour Robin des Bois ? Parce que cette famille est pauvre, on devrait lui laisser un bien qui ne lui appartient pas ?

— Innocent, toi et moi avons grandi dans cette pauvreté. Nous savons qu’ils ne récupéreront jamais l’argent et qu’ils auront, au final, injustement perdu les économies de plusieurs années. Tu sais très bien comment cela se passe, mon ami.

— Je ne suis pas ton ami ! Et un conseil : arrête d’avoir pitié de ces gens. Dans ces régions reculées, ils sont tous plus menteurs et voleurs les uns que les autres.

— Gabriel, a dit Donatien en se tournant à nouveau vers moi. On peut dire au patron que nous n’avons pas retrouvé ton vélo et il t’en achètera un autre. Ce sera notre petit secret, que Dieu nous pardonnera car c’est pour faire le Bien. Pour aider un pauvre enfant.

— Tu as l’intention de mentir ? a dit Innocent. Je croyais que ton bon Dieu l’interdisait ? Laisse Gabriel tranquille, arrête de le culpabiliser. De toute façon, ce n’est qu’un foutu paysan le môme, qu’est-ce qu’il va faire avec un BMX ? On y va !

Je n’ai pas voulu me retourner ou regarder dans le rétroviseur. Notre mission était accomplie. Nous avions retrouvé mon vélo. Le reste n’était pas notre affaire, comme disait Innocent.

Quand nous nous sommes enlisés, quelques minutes plus tard, ainsi que l’avait prévu Donatien, il a récité un passage de la Bible qui parlait des temps difficiles, des hommes égoïstes, des derniers jours, et il disait à voix basse toutes sortes de choses qui m’effrayaient. Il a sous-entendu que c’était Dieu qui nous punissait de notre mauvaise action. Durant tout le trajet, j’ai fait mine de dormir pour éviter de croiser son regard. J’avais beau trouver une justification à notre acte, une honte grandissait en moi. Arrivé à la maison, j’ai annoncé à Innocent et Donatien que je ne toucherais plus jamais ce vélo de ma vie pour me racheter de ma conduite. Innocent m’a fixé, incrédule, puis a lâché, d’un ton exaspéré : « Enfant gâté », avant de s’en aller au kiosque s’acheter un nouveau paquet de cure-dents. Donatien s’est penché vers moi, sa grosse tête carrée était à quelques centimètres de mon visage. Son haleine âcre suggérait un estomac vide et acide. Ses yeux pleins d’une colère froide me fixaient jusqu’au fond de l’âme.

— Le mal est fait, gamin, il a articulé lentement.

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