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À Bujumbura, Mamie habitait une petite maison au crépi vert, à l’OCAF (Office des cités africaines), Ngagara, quartier 2. Elle vivait avec sa mère, mon arrière-grand-mère Rosalie, et son fils, mon oncle Pacifique, en dernière année au lycée Saint-Albert. C’était un sacré beau gosse, Pacifique. Toutes les filles du quartier lui couraient après. Mais lui n’aimait que ses bandes dessinées, sa guitare et la chanson. Il n’avait pas une aussi belle voix que Maman, mais sa force d’interprétation était remarquable. Il adorait les chanteurs français romantiques qu’on entendait en boucle à la radio, ceux qui parlaient d’amour et de tristesse, et de tristesse en amour. Lorsqu’il les reprenait, ces chansons, elles devenaient siennes. Il fermait les yeux, grimaçait, pleurait et alors toute la famille se taisait, même la vieille Rosalie qui ne comprenait pas un mot de français. On l’écoutait sans bouger, ou alors seulement le bout des oreilles comme les hippopotames qui flottent dans les eaux du port.

À l’OCAF, les voisins étaient surtout des Rwandais qui avaient quitté leur pays pour échapper aux tueries, massacres, guerres, pogroms, épurations, destructions, incendies, mouches tsé-tsé, pillages, apartheids, viols, meurtres, règlements de comptes et que sais-je encore. Comme Maman et sa famille, ils avaient fui ces problèmes et en avaient rencontré de nouveaux au Burundi — pauvreté, exclusion, quotas, xénophobie, rejet, boucs émissaires, dépression, mal du pays, nostalgie. Des problèmes de réfugiés.

L’année de mes huit ans, la guerre avait éclaté au Rwanda. C’était au tout début de mon CE2. On avait entendu sur RFI que des rebelles — qu’on appelait le Front patriotique rwandais (FPR) — avaient attaqué le Rwanda par surprise. Cette armée du FPR était constituée d’enfants de réfugiés rwandais — la génération de Maman et Pacifique — venant des pays limitrophes : Ouganda, Burundi, Zaïre… Maman avait dansé et chanté en apprenant cette nouvelle. Je ne l’avais jamais vue aussi heureuse.

Sa joie avait été de courte durée. Quelques jours plus tard, on avait appris la mort d’Alphonse. Alphonse était le deuxième frère de Maman, l’aîné de la famille, l’orgueil de Mamie. Un homme brillant. Un ingénieur en physique-chimie diplômé des plus grandes universités d’Europe et d’Amérique. Alphonse, qui m’avait donné des cours de mathématiques et m’avait soufflé l’envie de devenir mécanicien. Papa l’aimait beaucoup, il disait : « Avec dix Alphonse, le Burundi devient Singapour en un rien de temps. » Alphonse était un premier de la classe avec l’attitude décontractée d’un cancre. Toujours à plaisanter, à chahuter, à nous chatouiller sous les bras et à embrasser Maman dans le cou pour l’embêter. Et quand il riait, Alphonse, la joie repeignait les murs du petit salon de Mamie.

Il était parti au front sans prévenir personne ni même laisser une lettre. On s’en moquait de ses diplômes, au FPR. Pour eux, c’était un soldat comme les autres. Il est mort là-bas, en brave, pour un pays qu’il ne connaissait pas, où il n’avait jamais mis les pieds. Il est mort là-bas, dans la boue, au champ d’honneur dans un champ de manioc, comme celui qui ne savait ni un ni deux, ni lire ni écrire.

Quand il avait un peu trop bu, Alphonse attrapait l’humeur mélancolique des enfants d’exilés. Un jour, comme s’il avait eu un pressentiment, il avait parlé de ses funérailles. Il avait dit qu’il voulait une grande fête avec des clowns et des jongleurs et des pagnes colorés comme au marché central, et des cracheurs de feu et des oraisons solaires et certainement pas des requiem plombants, des cantiques de Syméon ou des gueules d’enterrement. Le jour des obsèques de tonton Alphonse, Pacifique a pris sa guitare et lui a chanté sa chanson préférée. L’histoire d’un ancien combattant qui dénonce l’absurdité de la guerre. Une chanson à l’image d’Alphonse, drôle en surface et triste dans le fond. Mais Pacifique n’a pas pu aller au bout de la chanson, ses cordes vocales ont lâché.


À présent, c’était Pacifique qui avait décidé de partir à la guerre. Il en avait parlé à Mamie. Alors ce dimanche matin, quand on est revenus de la messe et qu’on s’est mis à table, Maman n’a pas attendu pour aborder le sujet.

— Pacifique, nous sommes inquiets pour toi. Le professeur Kimenyi a contacté Mamie. Tu ne vas plus à Saint-Albert ?

— Tous les Rwandais de ma promotion sont au front. Je me prépare aussi, grande sœur !

— Tu dois attendre. Les accords de paix vont porter leurs fruits. J’étais chez tante Eusébie à Kigali il y a dix jours, ils ont de l’espoir, ils pensent que les choses peuvent s’arranger par la voie politique. Sois patient, s’il te plaît !

— Je n’ai aucune confiance dans ces extrémistes. Le gouvernement rwandais donne le change à la communauté internationale mais à l’intérieur du pays on continue d’armer les milices, d’inciter à la violence dans les médias, de commettre des massacres et des assassinats ciblés. Les politiciens tiennent des discours de haine, appellent la population à nous faire la chasse, à nous jeter dans la rivière Nyabarongo. Il faut s’organiser, nous aussi. Nous devons être prêts à combattre si les accords de paix échouent. Il en va de notre survie, grande sœur.

Les vieilles ne disaient rien. Maman avait les yeux fermés, elle se massait les tempes. La radio des voisins diffusait des chants liturgiques. On entendait nos fourchettes tinter dans les assiettes. Une légère brise remuait le rideau de la fenêtre. Avec la chaleur, une fine couche de sueur luisait sur la belle peau de Pacifique. Le morceau de bœuf qu’il mâchait crispait les muscles de sa mâchoire et je devinais ce qui ne se disait pas autour de la table, ce qui était aussi présent que les mouches qu’Ana retirait de la sauce tomate : la mort d’Alphonse.

Après le déjeuner, Mamie a ordonné à tout le monde d’aller se reposer. Comme d’habitude, je faisais la sieste dans la chambre de Pacifique, celle que Maman avait occupée jeune fille. Il n’y avait pas de fenêtre, simplement deux lits de camp de chaque côté de la petite pièce, et une ampoule peinte en rouge au bout d’un fil dénudé qui jetait une lumière sinistre sur les murs verts tapissés de posters. Pacifique dormait à même les ressorts du sommier, il disait que c’était pour s’habituer aux rudes conditions de vie au front. Le matin, il se levait tôt pour s’entraîner sur la plage avec un petit groupe de jeunes Rwandais. Ils couraient dans le sable le long de la côte. Certains jours, il ne mangeait qu’une poignée de haricots pour se faire à la sensation de faim et aux privations.

Allongé sur le lit, je me remémorais l’image de ce garçon auquel j’avais repris le vélo la veille, et la leçon de morale de Donatien sur l’œuvre de Dieu, le don de soi, le sacrifice et toutes ces choses atrocement culpabilisantes… Depuis hier, je me sentais égoïste et vaniteux, j’avais honte de cette histoire, j’étais passé de victime à bourreau en voulant simplement récupérer ce qui m’appartenait. J’avais besoin de parler à quelqu’un, de chasser mes idées noires. J’ai chuchoté :

— Pacifique, tu dors ?

— Mmmh…

— Tu crois en Dieu ?

— Quoi ?

— Tu crois en Dieu ?

— Non, je suis communiste. Je crois au peuple. Laisse-moi maintenant !

— C’est qui sur le calendrier, au-dessus de ton lit ?

— Fred Rwigema, le chef du FPR. C’est un héros. C’est grâce à lui que nous combattons. Il nous a redonné notre fierté.

— Tu vas combattre avec lui, alors ?

— Il est mort. Au début de l’offensive.

— Ah… Qui l’a tué ?

— Tu poses trop de questions, Petit. Dors !

Pacifique s’est tourné du côté du mur dans un grincement métallique. Je ne dormais jamais à l’heure de la sieste et je n’ai jamais compris l’intérêt de cette activité. La nuit me suffisait pour reprendre des forces. Alors j’attendais que le temps passe. J’avais l’autorisation de me lever seulement si j’entendais un adulte marcher dans la maison. Je scrutais chaque bruit, guettais le premier mouvement qui donnerait le signal et me permettrait de quitter ce matelas. Je devais parfois attendre deux heures. La porte entrouverte de la chambre donnait sur le salon et laissait entrer un peu de lumière. J’examinais les affiches aux murs. C’était des pages de magazines collées grossièrement à la glu. Les vedettes de la jeunesse de Maman côtoyaient celles de Pacifique. France Gall entre Michael Jackson et Jean-Pierre Papin, une photo de Jean-Paul II au Burundi qui empiétait sur une jambe de Tina Turner et sur la guitare de Jimi Hendrix, une publicité kényane pour un dentifrice qui recouvrait un poster de James Dean. Il m’arrivait aussi, pour tuer le temps, de ramasser les BD de Pacifique qui traînaient sous le lit : Alain Chevallier, le Journal de Spirou, Tintin, Rahan…

Lorsque la maison s’est mise à remuer, je me suis précipité hors de mon lit afin de rejoindre Rosalie. Chaque après-midi, elle avait le même rituel. Elle s’installait sur une natte dans l’arrière-cour, ouvrait sa tabatière en ivoire végétal, prenait des pincées de tabac pour bourrer sa pipe en bois, grattait une allumette et aspirait, les yeux fermés, par petites bouffées, les premiers arômes du tabac frais. Ensuite, elle sortait des fibres de sisal ou des feuilles de bananiers d’un sac en plastique pour confectionner des dessous de verre et des paniers coniques. Elle vendait son artisanat dans le centre-ville pour rapporter un peu d’argent à la maisonnée, qui ne survivait que grâce au petit salaire d’infirmière de Mamie et à des aides ponctuelles de Maman.

Rosalie avait des cheveux crépus, gris-blanc, qui se dressaient comme une toque au-dessus de son crâne. Cela donnait à sa tête une forme oblongue dont la dimension semblait disproportionnée pour le cou gracile qui la soutenait, on aurait dit un ballon de rugby posé en équilibre sur une aiguille. Rosalie avait presque cent ans. Il lui arrivait de raconter la vie d’un roi qui s’était rebellé contre les colons allemands puis belges et qui avait été exilé à l’étranger car il refusait de se convertir au christianisme. Je n’arrivais pas à m’intéresser à ces bêtises de monarchie et de pères blancs. Je bâillais et Pacifique, agacé, me reprochait mon manque de curiosité. Maman lui rétorquait que ses enfants étaient des petits Français, qu’il ne fallait pas nous ennuyer avec leurs histoires de Rwandais. Pacifique passait des heures à écouter la vieille lui conter le Rwanda ancien, les hauts faits d’armes, la poésie pastorale, les poèmes panégyriques, les danses Intore, la généalogie des clans, les valeurs morales…

Mamie en voulait à Maman de ne pas nous parler kinyarwanda, elle disait que cette langue nous permettrait de garder notre identité malgré l’exil, sinon nous ne deviendrions jamais de bons Banyarwandas, « ceux qui viennent du Rwanda ». Maman se fichait de ces arguments, pour elle nous étions des petits blancs, à la peau légèrement caramel, mais blancs quand même. S’il nous arrivait de dire quelques mots en kinyarwanda, aussitôt elle se moquait de notre accent. Au milieu de tout ça, je peux vous dire que je me foutais bien du Rwanda, sa royauté, ses vaches, ses monts, ses lunes, son lait, son miel et son hydromel pourri.

L’après-midi touchait à sa fin. Rosalie continuait de raconter son époque, ses souvenirs sépia d’un Rwanda idéalisé. Elle répétait qu’elle ne voulait pas mourir en exil comme le roi Musinga. Qu’il était important qu’elle s’éteigne sur sa terre, dans le pays de ses ancêtres. Rosalie parlait doucement, lentement, avec les intonations d’un joueur de cithare, comme un doux murmure. La cataracte lui faisait les yeux bleus. Il semblait toujours que quelques larmes s’apprêtaient à trébucher sur une de ses joues.

Pacifique s’abreuvait à plein gosier des paroles de la vieille. Sa tête dodelinait, il se laissait bercer par la nostalgie de sa grand-mère. Il s’est approché d’elle pour serrer sa petite main plate et osseuse entre les siennes et lui a soufflé que les persécutions s’arrêteraient, qu’il était temps de rentrer chez eux, que le Burundi n’était pas leur pays, qu’ils n’avaient pas vocation à rester des réfugiés pour l’éternité. La vieille s’accrochait à son passé, à sa patrie perdue et le jeune lui vendait son avenir, un pays neuf et moderne pour tous les Rwandais sans distinction. Pourtant, ils parlaient bien tous les deux de la même chose. Le retour au pays. L’une appartenait à l’Histoire, et l’autre devait la faire.

Un vent chaud nous enveloppait, s’enroulait un instant autour de nous et repartait au loin, emportant avec lui de précieuses promesses. Dans le ciel, les premières étoiles s’allumaient timidement. Elles fixaient la petite cour de Mamie, tout en bas sur terre, un carré d’exil où ma famille s’échangeait des rêves et des espoirs que la vie semblait leur imposer.

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