Depuis, Gino me fuyait. Armand et les jumeaux n’étaient pas au courant de ce qui s’était passé, là-bas, dans la rivière. J’avais laissé croire que nous nous étions enfuis comme eux. Les larmes de Gino m’obsédaient toujours. Sa mère était-elle vraiment morte ? Je n’osais pas lui poser la question. Pas encore. Nous vivions des jours incertains. Les semaines ressemblaient à un ciel de saison des pluies. Chaque journée apportait son lot de rumeurs, de violence et de consignes de sécurité. Le pays n’avait toujours pas de président et une partie du gouvernement vivait dans la clandestinité. Mais dans les cabarets, on buvait sa bière et on mangeait sa brochette de chèvre comme pour résister à l’inquiétude du lendemain.
Un nouveau phénomène s’était emparé de la capitale. On appelait ça les journées « ville morte ». Des tracts étaient diffusés en ville avec des messages invitant la population à ne pas circuler un ou plusieurs jours précis. Lorsque ces opérations débutaient, des bandes de jeunes descendaient dans la rue, avec la bienveillance des forces de l’ordre, dressaient des barrages sur les axes principaux des différents quartiers, et agressaient ou jetaient des pierres sur les voitures ou les passants qui osaient sortir de chez eux. La peur s’abattait alors sur la ville. Les magasins restaient clos, les écoles fermaient, les vendeurs ambulants disparaissaient et chacun se barricadait chez lui. Le lendemain de ces journées de paralysie, on comptait les cadavres dans les caniveaux, on ramassait les pierres sur la chaussée et la vie reprenait son cours habituel.
Papa était désemparé. Lui qui cherchait à nous maintenir éloigné de la politique, se trouvait bien incapable de nous cacher la situation du pays. Il avait les traits tirés, s’inquiétait pour ses enfants et ses affaires. Il avait interrompu ses chantiers à l’intérieur du pays à cause des massacres qui se poursuivaient à grande échelle, on parlait de cinquante mille morts, et il avait dû licencier une grande partie de ses ouvriers.
Un matin où j’étais à l’école, un incident a eu lieu sur notre parcelle en présence de Papa. Une violente dispute avait éclaté entre Prothé et Innocent. Je ne sais pas de quoi il s’agissait, mais Innocent a levé la main sur Prothé. Papa a immédiatement licencié Innocent, qui ne voulait pas présenter ses excuses et qui menaçait tout le monde.
La tension permanente rendait les gens nerveux. Ils devenaient sensibles au moindre bruit, étaient sur leurs gardes dans la rue, regardaient dans leur rétroviseur pour être sûrs de n’être pas suivi. Chacun était aux aguets. Un jour, en plein cours de géographie, un pneu a éclaté derrière la clôture, sur le boulevard de l’Indépendance, et toute la classe, y compris le professeur, s’est jeté à plat ventre sous les tables.
À l’école, les relations entre les élèves burundais avaient changé. C’était subtil, mais je m’en rendais compte. Il y avait beaucoup d’allusions mystérieuses, de propos implicites. Lorsqu’il fallait créer des groupes, en sport ou pour préparer des exposés, on décelait rapidement une gêne. Je n’arrivais pas à m’expliquer ce changement brutal, cet embarras palpable.
Jusqu’à ce jour, à la récréation, où deux garçons burundais se sont battus derrière le grand préau, à l’abri du regard des profs et des surveillants. Les autres élèves burundais, échaudés par l’altercation, se sont rapidement séparés en deux groupes, chacun soutenant un garçon. « Sales Hutu », disaient les uns, « sales Tutsi » répliquaient les autres.
Cet après-midi-là, pour la première fois de ma vie, je suis entré dans la réalité profonde de ce pays. J’ai découvert l’antagonisme hutu et tutsi, infranchissable ligne de démarcation qui obligeait chacun à être d’un camp ou d’un autre. Ce camp, tel un prénom qu’on attribue à un enfant, on naissait avec, et il nous poursuivait à jamais. Hutu ou tutsi. C’était soit l’un soit l’autre. Pile ou face. Comme un aveugle qui recouvre la vue, j’ai alors commencé à comprendre les gestes et les regards, les non-dits et les manières qui m’échappaient depuis toujours.
La guerre, sans qu’on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi. Moi qui souhaitais rester neutre, je n’ai pas pu. J’étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais.