CHAPITRE XX
Après la signature de la paix de Portsmouth, Akim fut réaffecté à son régiment d’origine et dirigé sur la petite ville polonaise où il avait servi avant la déclaration des hostilités. La grève des chemins de fer, qui s’était étendue au transsibérien, retarda considérablement l’évacuation des armées de Mandchourie. En route, Akim apprit les désordres de Moscou, les émeutes nationales dans les provinces baltiques et en Pologne, et la décision impériale accordant enfin la Douma. Mais il ne croyait pas que les troubles révolutionnaires fussent susceptibles de bouleverser la cité quiète et laborieuse qu’il avait connue avant la guerre.
La ville était morne, vieillotte et sale. Une place circulaire marquait le croisement des deux voies principales qui coupaient l’agglomération, l’une du nord au sud, l’autre de l’est à l’ouest. La première voie menait de la gare à l’église catholique, la seconde du cimetière à l’école réale. Le palais du gouverneur se trouvait à l’intersection des deux avenues. Il était bâti en pierre de taille, avec des figures de plâtre sous le balcon. Derrière le bâtiment, s’étendait le jardin public, avec une grotte en miniature, deux cascades, des boules de verre et un jet d’eau qui fonctionnait le dimanche. Les autres édifices remarquables étaient la banque, l’hôpital et la synagogue. Vingt mille habitants au plus. Toute la population s’occupait de tissage à la main. On tissait dans les greniers, dans les caves, dans les cours, en plein air, partout. Et les tissus étaient expédiés à Lodz pour le finissage et la teinture.
Des mois s’étaient écoulés depuis qu’Akim avait quitté la ville. À son retour, il retrouvait les pierres et les visages à leurs places habituelles. Le drapeau russe flottait toujours sur le palais du gouverneur. Les Juifs allaient toujours à la synagogue, prêtaient toujours de l’argent, et discutaient toujours, par groupes noirs, au croisement des rues. Les Polonais marchaient toujours la tête haute, pleins d’un orgueil funèbre, d’un patriotisme sombre et méchant. Les métiers à tisser ronflaient toujours à tous les étages des vieilles maisons moisies. Et les soldats, cantonnés dans leurs casernes, aux quatre points cardinaux, faisaient les mêmes exercices et chantaient les mêmes chansons qu’autrefois. Cependant, à toutes ces pierres, à tous ces visages, les événements révolutionnaires de Russie avaient donné une signification nouvelle. Après la déclaration de l’état de siège et le refus du tsar d’étendre à la Pologne les mesures libérales octroyées au reste du pays, les casernes étaient redevenues le symbole d’une autocratie abhorrée. Les nationalistes polonais et les Juifs révolutionnaires, qui formaient la majeure partie de la population, s’entendaient enfin pour haïr l’oppresseur de Saint-Pétersbourg et son armée. Pas question de loger chez l’habitant. Les officiers étaient consignés à la caserne. L’instruction des jeunes recrues s’accomplissait, tant bien que mal, entre deux expéditions de surveillance aux fabriques voisines. Les réunions au mess étaient lugubres. On n’invitait plus les trompettes à chanter jusqu’à l’aube devant une tête de mort remplie de champagne. Déjà, quelques grèves avaient éclaté dans les tissages de la banlieue. Trois magasins russes avaient eu leurs vitres brisées par des manifestants. La troupe était intervenue pour rétablir l’ordre dans une usine de mélasse où les ouvriers avaient organisé un meeting de protestation nationale. Il y avait eu quinze arrestations et deux exécutions sommaires.
Malgré ces incidents, Akim était heureux de retrouver ses camarades et d’endosser à nouveau l’uniforme noir à brandebourgs argent des hussards d’Alexandra. Il revenait de la guerre en héros. Il avait vu le feu. Il avait été blessé, décoré et promu lieutenant depuis quelques semaines. Cette menue satisfaction d’amour-propre tempérait le chagrin qu’il éprouvait à l’idée de la défaite russe en Extrême-Orient et de la menace révolutionnaire à l’intérieur de l’empire.
Deux fois par semaine, le régiment défilait à cheval dans les rues pour se rendre au terrain de manœuvres. Les trompettes sonnaient. Quelques têtes mal éveillées surgissaient aux fenêtres. Des marchands sortaient sur le seuil de leurs boutiques, le bonnet sur le crâne, les pieds chaussés de bottillons en feutre. Akim appréciait en connaisseur ces promenades du petit jour. Une aube sale défaisait le ciel. La terre gelée claquait sec sous le pas des chevaux. Les fourreaux des sabres étaient recouverts de buée. Akim songeait avec délices à l’instant où il lancerait sa monture dans la campagne d’argent fin et de silence. Ce galop matinal était le meilleur moment de la journée, avec la séance au mess des officiers. Le soleil montait, rond et rouge, à l’horizon de perle. Les dernières maisons se dispersaient dans la plaine.
— Au trot…
Les sabres tintaient allègrement au rythme de la course. Akim sentait la chaleur, l’odeur amie de son cheval qui l’enveloppaient par bouffées. Voici le petit bois, qui est le lieu de rassemblement. Pied à terre. Exercices d’assouplissement. Galop en terrain varié. Tir à la cible. Repos. À dix heures du matin, les officiers allaient prendre un thé chaud chez le garde-barrière. Et ils discutaient en attendant l’arrivée du colonel. Puis, c’était le retour, à travers la cité enfin animée. On pouvait lorgner les femmes au passage. Du haut de son cheval, Akim voyait bien les chambres du rez-de-chaussée. Il connaissait par cœur leur ameublement de bois bruns, leurs édredons multicolores. Les trompettes sonnaient. Les chevaux dansaient légèrement sur la boue glacée. Akim se tenait très droit, les épaules dégagées, la taille souple. Il était fier du régiment et de lui-même.
Lorsque son escadron s’engouffrait enfin dans la cour de la caserne, il avait l’impression de n’avoir pas perdu son temps.
Le 7 janvier 1906, au retour d’une de ces expéditions pacifiques, le colonel réunit tous les officiers au bureau et leur annonça que des troubles étaient prévus dans la ville pour le lendemain, et qu’il comptait sur leur loyalisme pour les réprimer avec énergie.
Le 8 janvier 1906, à l’aube, deux escadrons de hussards d’Alexandra se déployaient en ligne devant le palais du gouverneur. La place était noire de monde. Selon la consigne des comités locaux, la population réclamait l’élargissement immédiat des ouvriers arrêtés à l’usine de mélasse, la suppression du couvre-feu, qui avait été fixé à neuf heures, et l’abolition de la loi martiale. Au-dessus de la foule, se balançaient des pancartes blanches et des oriflammes rouges marquées de l’aigle polonais. Akim considérait avec colère ce grouillement de fourmilière éventrée. Du haut de sa selle, il découvrait tout l’espace allant des maisons à l’escalier d’honneur du palais. Et, depuis ces maisons jusqu’à l’escalier d’honneur, il n’y avait que des têtes, des épaules, des bras, une substance humaine, confuse et multiple, qui palpitait à gros bouillons. On ne distinguait pas les visages des derniers rangs. Mais les premiers rangs étaient à dix pas à peine des cavaliers. En face d’Akim, se tenait un vieux Juif, à la figure chevaline, vêtu d’une longue houppelande et coiffé d’un bonnet de peau de mouton. Le vieux Juif ne bougeait pas, ne parlait pas. Il avait l’air de dormir debout. À ses côtés, il y avait deux petites filles en paletot déchiré. La foule grondait, criait des paroles indistinctes :
— Libérez Basutski… Laissez-nous vivre dans notre tradition… Écartez les bourreaux… Levez l’état de siège…
Akim s’étonnait que tant de gens se fussent dérangés pour si peu de chose. Il faisait froid. La neige gonflait les toits des maisons, rembourrait les encoignures des corniches. L’air était d’une transparence bleue et cassante.
L’horloge du palais sonna neuf heures. Akim se retourna. Derrière lui, les hussards d’Alexandra étaient alignés en bon ordre. Les chevaux renâclaient, soufflaient d’impatience. Les cavaliers avaient des faces blanches, impénétrables. Ils s’ennuyaient. Et c’était bien ainsi. L’anonyme perfection de ces capotes grises, à double rangée de boutons d’argent, de ces casquettes noires à bandes rouges, de ces sabres couverts de buée, de ces revolvers, de ces bottes, de ces mains, était rassurante. Rien à craindre pour la Russie, tant que l’armée aurait ce visage indifférent et correct.
Akim sourit, bâilla, regarda sa montre. En l’absence de son capitaine, qui avait été convoqué à Lodz pour affaires de famille, c’était lui qui assumait le commandement de tout l’escadron. Dans quelques minutes, le gouverneur paraîtrait sur l’escalier, prononcerait un discours inintelligible, et la populace se retirerait sagement, fière de son courage et de sa force, mais un peu surprise de n’avoir rien obtenu. Et, pour cette comédie décevante, toute une ville descendait grelotter de froid sur la place, et il fallait immobiliser deux escadrons de hussards, interrompre l’entraînement des hommes, fatiguer inutilement les chevaux. Quelle sottise ! Le commandant du régiment, un énorme gaillard au profil de pierre, parcourait le front de ses troupes. Sa jument noire caracolait finement, repoussait de la croupe les premiers rangs de la foule. Le commandant s’approcha d’Akim.
— Le gouverneur va paraître, dit-il. Étes-vous prêt ?
— Toujours prêt. Mais à quoi ?
— Eh ! On ne sait jamais, mon cher, dit le commandant.
Et, tournant son cheval, il alla se poster au pied de l’escalier.
À ce moment, la porte du palais s’ouvrit à deux battants. Le gouverneur parut sur les marches de marbre, vides et luisantes. C’était un très vieux monsieur, vêtu d’une jaquette noire. Ses favoris blancs, touffus, lui sortaient des joues comme de la fumée. Il avait un nez rouge. Il s’appuyait sur une canne. À sa vue, la foule poussa un glapissement profond et rauque, comme le bruit de la mer montante. Des hommes et des femmes hurlèrent à plein gosier :
— Constitution !… Liberté !… Les prisonniers politiques !… Pologne ! Pologne !
Les étendards polonais et les pancartes blanches s’agitaient, telles des bouées dans la houle. Toute la marmelade humaine tremblait dans sa cuvette de pierres. Le vieux Juif du premier rang s’était réveillé, lui aussi, et criait des injures en yiddish. Les deux fillettes, à ses côtés, brandissaient leurs menottes nues. Et, sur l’escalier de marbre, le gouverneur tout petit, tout crochu, tout seul, faisait front au déferlement de la vague. Isolé sur ce récif officiel, il semblait promis à l’engloutissement.
— Quelle loque ! grogna Akim.
Des soldats murmuraient derrière lui :
— Il ne tiendra jamais, le vieux. Regarde comme il plie le genou. Sûrement, il va tourner de l’œil et il faudra l’emporter sur une civière.
Mais déjà, le gouverneur descendait les marches, une à une, et s’avançait vers ses administrés à petits pas séniles. Akim le vit tapoter la joue d’un bambin, serrer la main d’une vieille. La multitude gueulait toujours. Alors, le gouverneur étendit les bras. Et il se mit à parler d’une voix chevrotante. Des bribes de son discours passaient à travers la rumeur populaire. On entendait :
— Votre demande sera prise en considération… Impossible de rien vous promettre encore… Juste revendication… Éléments troubles… Patience… L’empereur. La magnanimité impériale…
Des coups de sifflet couvrirent ses dernières paroles. Comme les huées persistaient, s’enflaient de seconde en seconde, le vieillard s’arrêta, ébaucha des deux bras un geste impuissant et triste.
— Libérez les prisonniers ! aboyaient des voix innombrables. Augmentez les salaires !…
Le gouverneur, transi de frousse, gravit la première marche.
— Mes amis, cria-t-il d’une voix blanche, chaque chose en son temps… J’examinerai… J’interviendrai…
— Dé-ci-sion im-mé-diate ! Dé-ci-sion im-mé-diate ! vociféraient les manifestants.
Le gouverneur s’affolait. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, comme pour chercher de l’aide. Puis, il balbutia :
— Messieurs, il ne m’appartient pas… Il n’est pas dans mon pouvoir… Je dépasserais mes fonctions si j’accédais à votre désir… Il faut que j’en réfère à…
— Dé-ci-sion im-mé-diate ! Dé-ci-sion im-mé-diate !
— Soyez raisonnables !
— Dé-ci-sion im-mé-diate !
Le gouverneur gravit deux marches.
— Il se sauve ! Il a peur ! crièrent quelques voix.
Le gouverneur gravit trois marches.
— Hou ! Vieille canaille ! Suppôt de l’autocratie ! Traître !
Le gouverneur était sur la plate-forme supérieure.
— On aura ta peau !
À ces mots, le gouverneur pirouetta comme une marionnette et disparut à l’intérieur du palais. Les lourdes portes de bois blond se refermèrent en claquant. Un rire énorme secoua la foule.
— Bon voyage !
Akim se sentait enflammé de honte et de hargne. C’était l’empereur, c’était la Russie que cette meute de va-nu-pieds insultait en la personne du gouverneur. De toute son âme, il haïssait ce bric-à-brac de Juifs et de Polonais, aux faces allumées d’insolence. Cependant, il ne les détestait pas pour leur race, pour leur religion. Se fût-il trouvé devant une foule russe, que son indignation eût été la même. Il exécrait la foule, parce qu’elle était la foule. En présence d’une armée ennemie, on était saisi, d’abord, par le sentiment de son organisation combative. Les hommes se déboîtaient les uns des autres avec exactitude. Il y avait les chefs, et on les reconnaissait à des signes conventionnels. Et il y avait les soldats, qui étaient dénombrés par formations. Et il y avait les bêtes, tant par escadron. Et les munitions, tant par homme. Et chacun, de l’homme à la bête, de l’officier à l’ordonnance, avait sa place, et son volume, et son coefficient de responsabilité. L’armée, c’était l’ordre. La foule, c’était le désordre. On ne pouvait pas aimer l’armée et la foule à la fois. Akim devinait qu’il préférait l’armée japonaise à la foule russe. C’était absurde, révoltant peut-être, mais c’était comme ça ! Plus il contemplait cette masse amorphe et bourdonnante, plus il se découvrait impitoyable envers elle. Instinctivement, il cherchait des yeux les généraux de cette troupe en vestons et en bonnets de peau, l’état-major de cette pouillerie civile. Mais il ne voyait rien devant lui, que des visages interchangeables, alignés sur le même plan. C’était une chose extraordinaire que cette absence totale de « promontoires ». La foule était plate. La foule n’avait pas de chef visible. Elle était son propre chef. Ou plutôt, chacun était chef et soldat en elle. Chacun était en tous et tous étaient en chacun. La foire aux gueules. Une vaste saloperie sans étoiles. Les cordonniers, les tailleurs, les tripiers, les fripiers, les voyous, les putains, les maçons, les usuriers, les petits fonctionnaires à durillons, les pères de famille vicieux et les nourrices pelotables, toutes les humbles réserves de la termitière, avaient coulé de leurs alvéoles et stagnaient là, devant lui, inemployées. Des consignes avaient traversé la cire jaune de leurs oreilles. Des formules de feu avaient fondu la poisse de leurs cils. « Nous aussi, nous sommes des hommes. Nous aussi, nous avons des droits. Nous aussi, nous allons diriger le monde. » Et, du taudis, ils étaient descendus sur la place publique. Ils avaient troqué leur boutique contre l’univers. Ils prétendaient gérer la Russie, puisqu’ils géraient une mercerie, ou savaient lancer la navette. Quelle formidable audace se dépliait dans ces crânes de quatre sous ! Quel fol orgueil redressait ces carcasses hétéroclites ! Où voulaient-ils en venir ? Se croyaient-ils vraiment de taille à discuter les affaires d’État ? Dire que dans chacune de ces cinq mille têtes mijotaient la même petite cuisine élémentaire, le même petit plat du dimanche, le même idéal passe-partout ! La liberté pour tous. L’égalité pour tous. La fortune pour tous. Les loisirs pour tous. La dignité, le talent, l’instruction, la chance, le clystère, le caviar, la vodka, le spasme hebdomadaire et le crachoir nickelé pour tous. Tout pour tous ! Voilà ce que les intellectuels socialistes avaient trouvé pour soulever le monde. Ils n’avaient pas cherché loin. Ils avaient misé sur la plus sotte, la plus vulgaire, la moins réalisable de toutes les idées humaines. Et, parce que cette idée était sotte, vulgaire, irréalisable, elle avait embrasé les masses. La Russie entière avait la danse de Saint-Guy. La Russie entière partait pour une croisade contre les nuages. On appelait ça : l’éveil du peuple. Il aurait mieux fait de dormir, le peuple !
— Libérez les prisonniers !… Le gouverneur !… Nous voulons le gouverneur !…
Le gouverneur ? Et puis quoi encore ? Le tsar, peut-être ? « Qu’on lui amène le tsar, à cette assemblée de cloportes ! Et plus vite que ça ! Et qu’il s’explique. Et qu’il demande pardon ! Et qu’il promette des sucreries ! Ne sont-ils pas les plus forts et les plus intelligents ? Ne savent-ils pas, mieux que quiconque, ce qu’il importe de faire aussi bien pour sauver l’empire que pour éviter de payer la patente ? »
— Le gouverneur !
Akim devinait, avec une précision intense, qu’il représentait le pouvoir, la règle, la certitude, le bien éternel en face des forces mauvaises. Il lui poussait des ailes d’ange exterminateur. Il lui venait des envies sublimes de nettoyage et d’anéantissement. Laver cette racaille à grands seaux de vérité glacée. La refouler à coups de fouets plombés dans ses cavernes noires d’ignorance et d’odeurs recuites. Rétablir la lumière du tsar sur la ville. Qu’attendait-on pour charger ! L’inertie de la troupe encourageait les rebelles. Des poings se haussaient et se balançaient, comme de gros chrysanthèmes, sur le fumier brun de la foule. Des milliers de gencives prolétariennes mâchaient les mêmes prières et les mêmes malédictions.
— Le gouverneur ! Qu’il revienne ! Qu’il libère les prisonniers !
Le colonel commandant le régiment reparut devant le front de la cavalerie. Il s’approchait de l’escalier de marbre sur sa jument noire, qui faisait des pointes. Il s’arrêta. Il devint une image à la plume, fine et pure, seule et bien dentelée, devant le chaos informe de la place. Et, tout à coup, il cria, si fort, si bien, que les soldats relevèrent instinctivement la tête. Sa voix lançait des mots comme des pierres :
— Eh ! vous autres ! Dispersez-vous !
Des glapissements isolés lui répondirent :
— On attend le gouverneur !… Qu’il libère les prisonniers, et on s’en ira !…
— Vous avez vu le gouverneur. Il vous a dit ce qu’il avait à vous dire. Maintenant, il ne vous reste plus qu’à vider les lieux.
— Pas avant qu’il ait accepté ! piailla une femme.
— Non ! non ! pas avant qu’il ait accepté ! reprirent d’autres voix mal assurées.
Le colonel se dressa sur ses étriers :
— Le gouverneur n’est pas à votre disposition. Son rôle est achevé. Le mien commence. Pour la troisième fois, je vous intime l’ordre de vous retirer chez vous. Est-ce compris ?
Une fierté amoureuse enflammait le cœur d’Akim. Le colonel avait parlé comme il aurait voulu pouvoir parler lui-même. C’était l’armée entière qui s’était exprimée par sa voix. Déjà, la populace mollissait sur ses pattes torves. Çà et là, se faisaient des charrois d’épaules prudentes, des ressacs de dos et de chapeaux craintifs. Une figure filait, comme une aile rose, à travers l’épaisseur mouvante de la foule. Une pancarte oscillait, malade, et piquait du bec dans le flot. Le Juif du premier rang avait disparu avec ses fillettes.
— Je compte jusqu’à dix, reprit le colonel. Si à dix vous n’avez pas évacué la place, les hussards se chargeront de vous raccompagner chez vous. Je commence. Un…
Des visages se détraquaient. Des chemises se mouillaient entre les omoplates. Des semelles s’en allaient, tout doucement, vers les rues. Cela se devinait exactement, bien que la masse des manifestants parût toujours aussi compacte et unie.
— Quatre, cinq.
À « cinq », il ne resta plus sur la place que le noyau dur et résolu des protestataires. Les rangs s’étaient resserrés. Les pieds s’étaient enracinés. Les faces s’étaient tendues d’un cran. Une volonté stupide rayonnait de toutes ces prunelles.
— Six…
Les poumons se gonflaient d’air et les cœurs apprenaient à battre avant le combat.
— Sept…
Akim éprouvait une jubilation sourde. Cet héroïsme en veston lui était insupportable. Il avait hâte de châtier les voleurs de gloire. Dommage, simplement, qu’ils fussent désarmés.
— Assassins ! Idolâtres ! Bourreaux ! braillait la foule.
— Huit…
Une pierre vint frapper le colonel à l’épaule. Puis, une autre. Il ne bronchait pas. Il cria :
— Neuf…
Akim se tourna vers ses hommes.
— Les nagaïkis, commanda-t-il.
Et les hommes affermirent dans leur poing le fouet justicier aux lanières plombées. L’ordre avait été exécuté avec promptitude. Le déclic militaire avait joué nettement. Il n’y avait rien à craindre de ce côté-là. Déjà, les chevaux, pressentant la charge, dansaient sur place et renâclaient gaiement.
— Je dis neuf, clama le colonel.
— Escadron, dit Akim, à mon commandement…
Le sang bourdonnait à ses oreilles.
Soudain, dans les derniers rangs de la cohue, un coup de feu péta, sec et seul, provocant et raté.
— Marche, hurla le colonel.
— Marche, répéta Akim.
Dans la foule, il y eut comme un glissement de terrain, une rétraction géologique. La matière humaine se déchira, laissant des clairières de neige. Et la cavalerie fonça sur la piétaille démantibulée. Les chevaux heurtèrent du poitrail quelques mannequins chancelants aux yeux de verre. Des hommes, des femmes s’effondraient dans la neige avec maladresse. Akim n’avait pas dégainé son sabre. Simplement, il poussait sa monture dans le dos des fuyards. Une joie féroce lui enflammait la bouche. Ceux qu’il bousculait, ceux qu’il poursuivait, n’étaient autres que les responsables de la défaite : les socialistes, les saboteurs, les planqués… Les hussards vengeaient sur les fesses, sur les échines de cette racaille la mort inutile de leurs camarades de combat : les héros de Liao-Yang, les blessés du poste de secours, les cadavres de Moukden, Namikaï… Namikaï à lui seul valait mieux que cette bande d’énergumènes. Akim s’entendait crier d’une voix formidable :
— Hors d’ici, canailles ! Place ! Place !
Un vieillard à la barbe déteinte, aux yeux fous de peur, trébucha dans la neige et plongea sous les sabots du cheval. Pas de pitié. Il n’avait qu’à rester chez lui. Une grosse matrone en fichu demeurait debout, ahurie, la joue ouverte par un coup de fouet. Le sang coulait. Pas de pitié. Elle savait ce qui l’attendait dans la rue.
À midi, la place était définitivement déblayée. Le colonel félicita les hommes. Un peloton de surveillance fut laissé en faction devant le palais du gouverneur. Le reste de la troupe se dirigea vers les casernes. Le commandant du régiment prit la tête de la colonne, accompagné de deux trompettes. Akim se plaça en flèche devant son escadron. Les chevaux allaient au pas. Les rues étaient calmes. Des volets de bois masquaient les vitrines des magasins. Plus une voiture, plus un passant. La ville entière s’était recroquevillée dans la crainte. Les hussards bavardaient allègrement :
— Quelle raclée !
— Ils s’en souviendront, les frères !
— J’ai reconnu le vieux Yanek qui vend des cigarettes devant la caserne.
— Tu lui as tapé dessus ?
— Bien sûr, il n’avait qu’à ne pas venir !
La caserne était proche déjà. La tête de la colonne s’engagea dans une rue transversale. Akim ne voyait plus le commandant ni les trompettes. Tout à coup, une explosion violente ébranla la masse des maisons. Akim éperonna son cheval et dépassa en trombe les hussards des premiers rangs. Il déboucha dans une ruelle blanche et morte. Une bombe avait éclaté là. Le cheval du colonel gisait, le ventre ouvert, les pattes raides. Le colonel se tenait debout, adossé au mur. Son visage était pâle. Un sous-lieutenant lui garrottait la cuisse avec des courroies. Du sang coulait abondamment le long de la botte déchiquetée.
— Ils m’ont eu, dit le colonel en apercevant Akim.
À ce moment, Akim avisa un petit homme en pardessus noir qui détalait au bout de la rue.
— C’est lui ! criaient les hussards. C’est sûrement lui ! On l’a vu !
Akim lança son cheval sur la piste du meurtrier. Quelques hussards le suivirent. Mais, déjà, le fuyard s’était engouffré sous le porche voûté d’une maison. Akim arrêta sa monture et sauta à terre. Le porche franchi, il se trouva dans une cour entourée de vieilles bâtisses jaunes à trois étages. Dans la cour, il y avait une charrette hors d’usage, un tas de purin sucré de neige. Des poules effarouchées se sauvèrent en caquetant devant Akim.
— Fouillez les maisons, cria-t-il aux hussards qui l’avaient rejoint.
Lui-même se mit en devoir d’inspecter la cour. Il contourna une rangée de tonneaux, pénétra dans une resserre, où il y avait un établi de menuisier gardé par un chat noir, famélique. Comme il furetait dans la resserre, il entendit une porte qui se refermait, à quelques pas de lui. D’un bond, il fut dans la cour. Personne. Alors, il remarqua une petite cabane, attenante à la remise, et qui servait probablement de cabinets. La porte en était bouclée de l’intérieur. Akim colla son oreille au battant. Il lui sembla percevoir une respiration pressée.
— Sortez, cria Akim. Rendez-vous.
L’inconnu ne répondit rien.
« Il est peut-être armé », songea Akim. Et il s’écarta d’un pas sur la gauche. Son regard ne quittait plus le battant de planches barbouillées d’une vilaine couleur marron. Il dégagea son revolver :
— Si vous ne sortez pas, je tire !
Silence. Akim donna un coup de pied dans la porte :
— Vous entendez ce que je vous dis ? Sept balles dans la peau si vous ne vous rendez pas immédiatement !
Un bruit métallique parvint de l’intérieur. « Et s’il avait une seconde bombe en réserve ! »
— Je tire, dit Akim.
Résolument, il visa le centre du battant et fit feu. Les sept détonations claquèrent durement à ses oreilles. Des éclats de bois lui volèrent au visage. Il crut entendre un faible cri.
— Tu as ton compte ! hurla Akim.
La fumée ne s’était pas encore dissipée, que la porte s’ouvrait en grinçant sur ses gonds. Sur le seuil des cabinets, surgit un vieux Juif plié, barbu, aux yeux gonflés de larmes. Il tenait un garçonnet de quatre ans dans ses bras. Le bambin hoquetait de peur, la figure tournée contre l’épaule du grand-père. Akim considérait avec stupeur cette apparition inattendue et grotesque.
— Qu’est-ce que tu faisais là ? dit-il enfin.
— Le… le petit avait besoin, balbutia le vieillard.
— Et pourquoi n’es-tu pas sorti lorsque je te l’ai ordonné ?
— J’avais peur, Votre Excellence ! Et puis… le petit n’avait pas fini !…
Akim se sentait profondément ridicule et haïssable avec son revolver fumant à la main, et, en face de lui, ce vieillard et cet enfant perclus de frousse. Les poules, effrayées par les détonations, s’étaient perchées sur les tonneaux vides. L’une d’elles vola pesamment et se posa sur le toit en tôle des cabinets. Elle observait la scène de son œil rond, ironique. La sueur coulait sur le visage d’Akim. Le vieux Juif demeurait en place, reniflant ses larmes. Puis, de ses mains vertes et noueuses il reboutonna les culottes de l’enfant.
— Eh bien, qu’attends-tu ? File ! dit Akim.
Le vieux Juif déposa le garçon par terre et fit une courbette.
— Je vous remercie, Votre Excellence, dit-il. Vous ne m’avez pas blessé, et le petit non plus, vous ne l’avez pas blessé. C’est une chance. Je vais m’en aller. Merci…
Et il s’éloigna à petits pas, en tenant l’enfant par la main.
Les soldats qui avaient fouillé la maison revinrent bredouilles. Le malfaiteur était introuvable. Et personne ne l’avait vu. Aux fenêtres, apparurent des visages de locataires. Certainement, tous regardaient Akim et se moquaient de lui.
— Fouillez les maisons voisines, dit Akim avec rage.
Mais toutes les perquisitions demeurèrent sans résultat.
Le lendemain de l’attentat, Akim fut expédié, avec un peloton de trente cavaliers, pour rétablir l’ordre dans une usine de tissage voisine de la ville. D’après les renseignements parvenus à la caserne, les ouvriers de l’usine avaient isolé leur directeur dans son bureau et le torturaient pour obtenir une augmentation de salaires. Le téléphone était coupé. Le fondé de pouvoir, le comptable et quatre employés aux écritures avaient pu s’échapper, tandis que les émeutiers s’enfermaient avec leur patron dans les locaux de la direction.
Akim arriva sur les lieux à deux heures de l’après-midi. L’usine était située entre la rivière et la route. Un rempart de briques cernait l’établissement, dont on ne voyait de l’extérieur que quelques toitures vitrées, obliques, avec des plaques de neige aux jointures des carreaux. La haute cheminée ne fumait plus. Le sol ne vibrait plus au battement rapide des métiers. Comme la grande porte d’entrée était barricadée de l’intérieur, Akim se hissa, debout, sur la selle de son cheval, et regarda par-dessus le mur d’enceinte. Il découvrit une cour boueuse, où stationnait une charrette pleine de pièces de drap. Des fûts d’huile, des balles de laine, des caisses de fil étaient disposés sous un auvent de tôle. Un ouvrier, monté sur une barrique, haranguait ses camarades massés autour de lui. En apercevant Akim, quelques hommes lui lancèrent des briques. Akim descendit de son observatoire et ordonna de défoncer la porte. Quatre hussards empoignèrent une solive qui gisait au bord de la route et s’en servirent comme d’un bélier. Le battant céda enfin dans un craquement énorme. Les hussards élargirent la brèche à coups d’épaule. Et tout le peloton entra dans la cour au petit trot. Les ouvriers s’étaient alignés le long des hangars. Akim s’avança vers eux.
— Où est le directeur ? dit-il.
Les visages n’exprimaient qu’une résignation lugubre et bestiale. Hommes et femmes. Cent têtes au plus, fermées sur le même secret.
— Où est le directeur ? dit-il.
Un gros vieillard, à la face flasque et pâle de castrat, sortit des rangs.
— Il est parti, dit-il.
— Pour où ?
— Ça, on ne sait pas. Il est parti, voilà tout. Il nous a laissés, et il est parti. Les employés de bureau, eux aussi, sont partis. On est seuls.
— C’est bon, dit Akim.
Et, se tournant vers la troupe :
— Quinze hommes avec moi pour fouiller l’usine. Quinze autres pour garder les ouvriers.
Il y eut un mouvement irrésolu dans la foule.
— Puisqu’on vous dit que le patron a foutu le camp, répéta le castrat.
— Je l’ai vu filer, dit une jeune femme au visage échauffé, aux lèvres épaisses et rouges. Il a pris la porte de derrière. Même qu’il tenait une petite valise à la main.
— Oui ! Oui ! poursuivit une autre. Il nous a laissés. Et c’est nous qu’on vient malmener et opprimer maintenant. Nous, les travailleurs. Comme toujours !
— Qui vous a malmenés ? Qui vous a opprimés ? cria Akim.
Un silence têtu lui répondit.
— Où est le portier ? reprit Akim.
— C’est moi, dit le castrat.
— Les clefs ?
— Je les ai.
— Alors, suis-nous. Tu nous ouvriras les portes.
— Elles sont ouvertes.
— Suis-nous quand même. Les bureaux d’abord.
Le bureau directorial était vide. Des liasses d’échantillons multicolores jonchaient le sol. Les tiroirs étaient arrachés, les vitres brisées. On avait coupé les fils du téléphone. Il y avait des traces d’excréments aux murs.
— D’où vient ce désordre ? demanda Akim.
Le castrat souriait, clignait des yeux.
— On ne sait pas. Ça le prenait souvent de tout déchirer, de tout salir. Il avait des colères. Oh ! quelles colères, Dieu nous pardonne ! Et puis, il s’en allait. Comme aujourd’hui. On lui a demandé gentiment d’augmenter les salaires. « Non ! qu’il a crié. Tas de chiens ! tas de rats ! » Et les papiers qui volent ! Et des coups de pied ! Et des coups de poing ! Et puis, bonsoir. Plus personne. Nous, on est resté là pour discuter le coup ! Sûrement, il reviendra demain. Oui.
Akim et ses hommes visitèrent les ateliers. Dans les salles silencieuses, les courroies de transmission étaient tendues à bloc. Les machines luisantes semblaient paralysées par les réseaux de longs fils pâles qui couraient entre leurs pièces d’acier. Seule une odeur persistante d’huile chaude et de laine en suint rappelait encore le temps où toute cette mécanique tournait avec un fracas régulier entre les têtes affairées des manœuvres. Des ateliers, les hussards passèrent dans les hangars réservés à la visite des pièces après tissage. Là, ils furetèrent longtemps entre les montagnes de drap, sans découvrir personne. Ils inspectèrent aussi le magasin d’expédition, la chaufferie, le vestiaire, la loge du portier. Peut-être le directeur avait-il vraiment quitté l’usine ? Que faire ? Akim redescendit dans la cour. Les ouvriers se tenaient toujours dans le même coin, avec les mêmes faces résignées. En apercevant Akim, ils se mirent à hurler lamentablement :
— Alors quoi ? On n’avait pas raison ? Relâchez-nous ! Qu’on retourne à la maison ! C’est pas notre faute si le directeur est une brute ! On en souffre assez comme ça !
Des femmes pleuraient. Akim tortillait nerveusement ses moustaches.
— Silence, dit-il. Je vais vous consigner ici pendant la durée de l’enquête…
— Comment nous consigner ? On n’est pas fautifs ! On n’a rien fait ! C’est pas légal de consigner les gens qui n’ont rien fait !
À ce moment, la fenêtre du bureau directorial s’ouvrit en claquant, et la tête d’un hussard apparut violemment dans l’embrasure. C’était un tout jeune homme, blond et rose. Akim l’avait laissé derrière lui pour ramasser, classer et empaqueter les papiers épars dans la pièce.
— Qu’y a-t-il, Botkine ? cria Akim.
— Ici ! Ici ! haletait le hussard.
— Quoi ?
— Il est ici, Votre Noblesse ! Je l’ai trouvé !
Akim jeta un coup d’œil rapide sur les ouvriers. Un murmure méchant traversa la foule. Des visages se détournèrent. D’autres se levèrent avec insolence. Une femme glapit :
— Aïe ! Aïe ! Aïe ! Sainte Mère de Dieu !
— Surveillez-les de près, ordonna Akim.
Les hussards épaulèrent leurs fusils.
— Le premier qui bouge !… dit Akim...
Et il courut vers le petit bâtiment en briques des bureaux. Le hussard Botkine se tenait dans l’antichambre. Il conduisit Akim dans une pièce bourrée d’échantillons de tissus, de vieux cartons et de navettes. Dans le parquet gris, il y avait une trappe assez habilement dissimulée.
— J’empaquetais les dossiers dans le bureau, dit Botkine. Mais je n’avais plus de ficelle. Alors, je suis venu en chercher ici. Et, par hasard, j’ai vu l’anneau de la trappe. J’ai tiré dessus, bien sûr…
— Ouvre, dit Akim.
Botkine souleva le couvercle de lourdes planches. Akim se pencha, le cœur battant, au-dessus d’une fosse profonde de cinq pieds à peine. La fosse était pleine de seaux de peinture, de balais et de torchons sales. Entre ces ustensiles, reposait le cadavre d’un gros homme barbu, à la tête de viande blanche. Le crâne était défoncé. La barbe se retroussait, raide de morve et de sang. Les yeux grands ouverts avaient une expression de gravité horrible. On avait arraché les pantalons du mort, et ses jambes maigres et poilues apparaissaient à travers les déchirures du caleçon de laine. Dans la bouche du supplicié, des farceurs avaient planté un porte-plume.
Akim recula instinctivement dans la pièce et se signa. La vue de ce corps torturé et grotesque lui donnait la nausée. Quelles brutes convulsionnaires, quels maniaques féroces s’étaient acharnés sur la dépouille du directeur ? Et il fallait encore compter avec ces chiens, les respecter, les condamner suivant les lois du monde civilisé ! On vous disait : « Attention ! Il y a la morale ! Il y a les principes humains ! Ces chiens ont un cœur, une rate. Donc, ils méritent la pitié ! »
— Les salauds ! grogna Botkine. Qu’est-ce qu’ils ont dû lui passer pour l’arranger de la sorte !
Akim se sentait envahi par une haine justicière, terrible et pure. Ses mâchoires tremblaient.
— Allons, dit-il. Il faut interroger ces hommes.
Dans la cour, les ouvriers essayaient de parlementer avec les hussards :
— On n’y est pour rien, nous. Dieu sait qui a fait le coup ! Laissez-nous partir. On vous revaudra ça. Qui veut des cigarettes ?
En voyant Akim, ils se turent. Akim s’approcha d’eux, à pas lents. Puis, il s’immobilisa, les jambes écartées, les poings aux hanches. Et il regarda durement ce troupeau de faces disparates, déformées par la peur et la rage. En vérité, il eût aimé pouvoir les tuer tous par l’éclat de ses yeux, par la fermeté de sa voix. Il dit :
— Que l’assassin se dénonce.
— Quel assassin ? Y a pas d’assassin, murmura un gaillard borgne, au premier rang.
— On n’a rien fait, nous ! dit une femme.
Akim eut une moue de dégoût.
— Je n’ai pas de temps à perdre, dit-il. Son nom ?
Les ouvriers se poussaient du coude, mais ne disaient rien.
— Son nom ! répéta Akim avec force.
— Le patron s’est peut-être suicidé, dit quelqu’un.
Akim haussa les épaules.
Il devinait, dans ce groupe d’hommes et de femmes, une complicité sourde qui le poussait à bout. Un seul moyen de rompre le complot : choisir des otages et les mettre en demeure de parler sous peine d’exécution immédiate. Certes, une mesure aussi radicale dépassait les attributions d’Akim, et il eût fallu que le commandant militaire de la place en assumât lui-même la responsabilité. Mais on pouvait aisément berner la foule. « S’ils me croient sur parole, la partie est gagnée d’avance. Sinon, eh bien ! j’en serai quitte pour les garder à vue, en attendant l’arrivée de mes chefs. »
— Alors quoi, on nous laisse partir, oui ou non ? geignait le portier.
— Je saurai vous faire parler, dit Akim. Alignez-vous !
Les hussards bousculèrent les ouvriers à petits coups de crosse. Lorsque tous furent rangés le long du mur, Akim prit du recul et considéra scrupuleusement cette série d’échantillons humains. Au-dessus des têtes, rondes ou maigres, jeunes ou vieilles, courait le même mur de briques, avec son chapeau de zinc, glacé de neige par endroits. Il faisait un froid sec. Des corbeaux passèrent en croassant. Un chien galeux vint flairer les bottes d’Akim, grogna et repartit, la queue basse. Akim appela son brigadier :
— Compte-les par dizaines en partant de la gauche, dit-il. Chaque dixième fera un pas en avant.
Quand le brigadier eut fini, il y avait sept hommes et deux femmes détachés du rang, immobiles et perdus devant la ligne clairsemée de leurs camarades. Les otages. Ils se regardaient, blêmes, bossus de peur, les mains pendantes.
— Le colonel commandant la place m’a conféré les pleins pouvoirs, dit Akim. Puisque vous ne voulez dénoncer personne, vos neuf camarades seront fusillés, séance tenante, sous vos yeux.
Cette fois, l’une des femmes qui avait été choisie comme otage se mit à hurler :
— C’est pas juste ! Nous, on n’a rien fait ! On a regardé, seulement !
L’autre tomba à genoux, et il fallut qu’un hussard la relevât et la soutînt aux épaules.
— Ayez pitié, monsieur l’officier ! criait-elle. Il est parmi ceux que vous avez pris ! Il est parmi nous. Alors, puisqu’il sera tué coûte que coûte, pourquoi sacrifier les autres ?
— Dénoncez-le, et je ne ferai pas exécuter les autres, dit Akim.
De nouveau, un silence.
— Eh bien, vous n’avez pas le courage de parler ? reprit Akim.
Les deux femmes sanglotaient. Les ouvriers se dandinaient, hochaient la tête et discutaient entre eux :
— Qu’est-ce que ça fait, maintenant ?
— Puisqu’il est pris !
— Tout de même, on n’a pas le droit de dénoncer un camarade !
— Les prolétaires doivent se soutenir.
— Ça en fera neuf de fusillés au lieu d’un seul.
Parmi les otages, un vieillard barbu, les yeux ensevelis sous des sourcils en broussaille, s’était agenouillé et se signait le ventre à petits gestes rapides. Un gamin, en caftan roussâtre, s’était évanoui, et son voisin lui bassinait les tempes avec de la neige. Les autres regardaient leurs pieds avec obstination. Seul, au bout du rang, un gaillard râblé, au poitrail rond, aux jambes courtes, semblait parfaitement maître de ses nerfs. Akim examina curieusement cet homme au visage rouge et grêlé. Un bec-de-lièvre tirait sa bouche en accent circonflexe et découvrait un peu sa dentition. Il mastiquait des graines de tournesol et en crachait les écosses avec nonchalance. Sans réfléchir, sans hésiter, Akim s’approcha de lui.
— C’est toi qui as fait le coup ? dit-il brusquement.
L’homme cracha devant lui une pluie d’écales noires.
Puis, il renifla d’un air de défi et fourra les mains dans ses poches.
— C’est toi ? reprit Akim.
L’ouvrier marqua un temps, lorgna le ciel, et dit enfin d’une voix douce et traînante :
— Bien sûr que c’est moi !
Ses compagnons paraissaient figés dans l’extase.
— Pourquoi ne t’es-tu pas dénoncé plus tôt ? demanda Akim.
— Je voulais voir si vous devineriez, dit l’autre.
Quelques rires serviles répliquèrent à cette boutade.
Rassurés sur leur propre sort, les ouvriers reprenaient courage.
— Bien répondu ! murmura quelqu’un.
L’assassin souriait à la ronde, fier de son effet. Son voisin lui passa une cigarette. Il la cueillit entre deux doigts et la fourra dans sa bouche.
— Jette ça, dit Akim.
L’homme décolla la cigarette de sa lèvre et la glissa derrière son oreille, prestement.
— Quel est ton nom ?
— Zloba.
— Prénom ?
— Je ne sais pas.
— Où es-tu né ?
— Quelque part.
— Tes parents ?
— Père inconnu. Mère trop connue.
De nouveau, des rires fusèrent parmi les ouvriers. Zloba se balançait d’une jambe sur l’autre avec insolence. Akim se sentait étourdi par trop de colère contenue. Il avait envie de gifler, de frapper, et, cependant, il lui fallait surveiller son langage et son attitude. En face de cette brute, il n’avait plus de droits, mais des devoirs impérieux et inexplicables.
— Que les autres se taisent, dit-il. Sinon, je saurai sévir.
Zloba bâilla longuement et se tapota la bouche du revers de la main.
— Ne fais pas le pitre, dit Akim. Tu me dois des comptes. Comment les choses se sont-elles passées ?
— C’est si simple, que ça ne vaut même pas la peine d’en parler, dit Zloba. On était allé trouver le patron avec une pétition. Augmentation des salaires. Repos en cours de semaine… Des choses justes, quoi ! Il n’a pas voulu nous écouter. Il a gueulé comme un écorché vif. Il nous a traités de va-nu-pieds.
— C’est vrai, ça ! cria une femme. Il nous a traités de va-nu-pieds !
— Si on va nu-pieds, c’est un peu sa faute, dit Zloba avec un sourire malin. Bref, comme le patron s’égosillait, je lui ai mis ma main sur la figure. Du coup, il a voulu me sauter dessus. Et je l’en ai empêché à ma façon. Voilà.
— Vous lui avez démoli la mâchoire, défoncé la poitrine, dit Akim d’une voix tremblante.
— Un simple avertissement, dit Zloba en levant les sourcils. La preuve, c’est qu’après la bagarre il tenait encore bien sur ses jambes. Alors, moi et les copains on l’a installé sur une chaise, et on l’a prié, très poliment, de nous accorder tout ce que nous lui demandions. Il s’est obstiné. Nous aussi, nous nous sommes obstinés.
— Vous l’avez torturé.
— À peine, dit Zloba sur un ton suave. On lui a un peu chauffé la plante des pieds. On lui a tiré les poils de la barbe. On l’a piqué avec des épingles. Juste ce qu’il fallait.
— Et après ?
— Après, comme il demandait à boire, la femme du veilleur de nuit a pissé dans un verre et je lui ai versé ce petit vin blanc en pleine gueule. Et il a bu !
Zloba se tourna gaiement vers ses compagnons :
— N’est-ce pas qu’il a bu, les gars ?
— Canailles ! grommela Akim en serrant les poings.
— Oui, soupira Zloba. Il a bu. Et puis, pendant que j’avais le dos tourné, il a tendu le bras vers le téléphone. Je l’ai aperçu à temps. Et je l’ai achevé à coups de brique. J’avais justement une brique sous la main…
Il se tut. Son visage rayonnait d’un orgueil tranquille. Il était content de lui. Il n’avait peur de rien. Akim considérait avec stupeur ce monstre accompli, cette parfaite incarnation de la méchanceté humaine. Et il ne savait que dire devant une telle hideur. Il murmura :
— Te rends-tu compte de ce que tu as fait ?
Mais il sentit aussitôt la navrante inutilité de ses paroles.
— On t’abattra comme un chien, dit-il encore.
Zloba avait fourré la cigarette dans son bec-de-lièvre.
Akim la lui arracha de la bouche, la jeta et l’écrasa du talon dans la neige. Zloba émit un sifflement aigu :
— Peste ! Quel courage, monsieur l’officier ! Vous auriez fait une autre tête, si vous vous étiez trouvé à la place du directeur ! Ça viendra ! Ça viendra !
— Arrêtez la femme du veilleur de nuit, dit Akim. Elle mérite une bonne raclée.
— Pour ça oui, dit Zloba. Elle a refusé de coucher avec moi la semaine dernière. La voilà ! Elle se cache ! Elle veut se défiler !
Il riait en se tapant les cuisses.
Deux soldats empoignèrent une matrone de cinquante ans, à la grande bouche de grenouille et aux seins lourds. Elle se débattait, appelait à l’aide. Il fallut lui ligoter les mains. On ligota aussi les mains de Zloba. Il se laissa faire de bonne grâce.
Ayant relevé le nom de toutes les personnes présentes dans la cour, Akim fit évacuer l’usine. Les hussards chassèrent les ouvriers sur la route. Dix cavaliers demeurèrent sur place pour garder les bâtiments jusqu’à l’arrivée des autorités de justice. Les autres encadrèrent les deux prisonniers. Et la colonne se mit en marche. Les ouvriers, massés aux abords de la fabrique, regardaient s’éloigner le peloton qui emmenait Zloba et la femme du veilleur de nuit. Zloba se tourna vers eux et cria d’une voix claire :
— Adieu, les gars !
— Adieu, Zloba ! Adieu, frérot ! Que Dieu te bénisse ! répondirent les autres.
Et ils agitaient frénétiquement leurs bonnets et leurs casquettes. Puis, ils se mirent à chanter. Akim entendit des voix nombreuses qui psalmodiaient, au loin :
Vous êtes les victimes,
Vous avez aimé le peuple,
Et tout sacrifié
Pour son honneur et pour sa liberté.
Zloba fredonnait aussi, en marchant.
Pour son honneur et pour sa liberté…
Un soldat lui allongea un coup de cravache. Zloba se tut. La femme du veilleur de nuit gémissait :
— Mon Dieu ! Mon Dieu ! Quelle innocence ! Et quel châtiment ! Quel ciel ! Et quel enfer !
Enfin elle se tut, à son tour.
Akim se sentait écœuré et las. Certes, il n’avait pas perdu son temps. L’assassin était identifié, arrêté, grâce à lui. Et, cependant, il lui semblait avoir déplacé un fétu de paille dans une grange. Nul doute que le directeur de l’usine eût été un vilain bougre, avare et vicieux. Mais fallait-il pour cela le torturer avec cette sauvagerie précise ? Et s’il n’y avait pas d’autre méthode pour obtenir de justes concessions ? Si le seul recours des pauvres, devant l’incompréhension des riches, était la violence ? À qui la faute ? Non, non, Zloba n’était pas un révolté, mais un criminel de droit commun. Il ne méritait pas qu’on lui cherchât une excuse sociale. Seulement, il y avait tant et tant de Zlobas, en Russie. On en découvrait un, et cinquante autres surgissaient dans l’ombre, avec leurs faces louches et couturées, leurs lourdes mains de massacreurs, leur cervelle étroite. Le pays entier était infesté de ces diables mesquins, plus redoutables que les Japonais. Il n’y aurait pas assez de toute l’armée pour les disperser et les abattre.
Il faisait froid. Le soleil se couchait derrière de longs nuages rouges et tristes. Au loin, brillaient déjà les premières lueurs de la ville. La colonne croisa une charrette venant de la rivière et chargée de gros cubes de glace translucide. Un maigre canasson gris tirait cette masse de lumière. Le conducteur, vêtu d’un touloupe et coiffé d’une toque de fourrure galeuse, était assis au sommet du bloc, sur un monceau de chiffons et de toiles de sac. Au passage des prisonniers, il retira son bonnet et se signa gravement.