Séance mémorable, toujours est-il.
Nous aurons beau dire, beau-frère, pêcher le faux pour avoir l’ivraie, nous abîmer dans des crises de conscience profondes comme des tombereaux, tant valler la cruche salaud qu’à la fin elle se case, séparer le bon gain de l’ivresse, et même, voui, même, nous avons beau être ou ne pas être : nous sommes !
Et comme nous sommes, nous sommes ce que nous sommes, c’est-à-dire, si tu veux mon avis, de fameux dégueulasses, toujours partants pour le plaisir, donnant l’alarme à l’œil, éjaculant précautionneusement, bouffant des culs et notre pain blanc le premier, repoussant au surlendemain ce qu’on aurait dû faire la veille, et cent fois remettant notre ouvrage sur le métier sans jamais le finir. Notre faiblesse est si forte qu’elle nous sert de force. Le drame de nous tous autres, c’est que nous avons étonnamment la force de notre faiblesse et que nous nous pardonnons nos offenses comme nous les impardonnons à autrui. Notre destin, c’est de tirer des chèques sur des comptes en rouge ; de bouffer du lard avec 4,5 de triglycéride ; de prier Dieu pour qu’Il nous pardonne de ne pas Le prier ; de baiser à travers et très souvent à tort des gens qu’on connaît mal avant et qu’on ne reconnaît plus après ; de faire des enfants inadvertés ; de mentir pour (et avec) un oui et des non ; de jouir en dépit des bons sens ; de vomir la bouche pleine ; de croire savoir ; d’empêcher de faire ; de mal se taire ; de saler les plaies de son prochain et surtout de s’embaumer soi-même de ses turpitudes pour préserver l’état de décomposition dans lequel nous nous trouvons, à peine nés et qui, la crise de pureté passée, nous extasie. Nous fûmes poissons, nous le restons. Regarde notre filiformité admirable : orifice buccal, tube digestif, anus, queue. Point final à (la pêche à) la ligne ! Poissons, te dis-je ! Et quasiment reptiles. L’anguille notre mère à tous ! Ah que oui : reptiles ! Et plus ophidiens que sauriens. Rampants jusque dans la fange, ventre au miasme ! Et Saint-Gris ! Ils en mourront tous, car tous en sont frappés. Oh, vilains monstres (car il en fut de beaux !), pleutrons, étrons, salcons, éparsité louche, crème de pus ! Peut-être pas fils, mais assurément pères de putes.
Ainsi je m’agonise d’injures habilement généralisées, étendues sur l’immensité du prochain comme le ciel sur sa tête de nœud de charognerie de prochain, trop prochain pour que je sois honnête ! Tu peux pas appartenir à « ça » et en être exempt. Être né de ce cloaque et ressembler à l’oxygène d’un matin forestier. A l’abri du nombre, je maudis ma faiblesse, mon esprit de jouissance que tu parlais, Maréchal Nouvoilà, toi qui avais la pureté de l’impuissance.
Oui, me tordant de volupté sur ce cosy terriblement corner de la noire et infernale Murielle, je me reproche mon pied, pire qu’un Victor Hugo qui en aurait foutu treize dans un alexandrin, lui, Alexandrin-le-Grand ! Lui qui avançait toujours et jamais Beaumarchais !
Mais enfin, quoi : remords ou pas, honte ou non, c’est le panard fabule, mon frère. Faut convenir. L’intense déburnement. Orbite or note ta bite ! Mon esprit est blackboulé. Mis en ballochage par mes sens sublimés. Zob pour Pascal ! Encore un bandemou, cézigue, tu veux parier ? Mon paf est le sceptre brandi de la matière triomphante. La pensée est mise en attente. Elle sera pour ensuite, pour plus tard, engendreuse de chagrins.
Je suis pas du genre gueulard en amour. J’ai la pudeur de mes pâmades. Mais là, c’est grand comme de la souffrance, un fade de cette envergure. Tu pars en miettes. S’éclater, c’est ça, ou alors quoi-ce ?
Je retombe à demi groggy sur le quasi-corner à mademoiselle.
Elle a la question rituelle, en exercice sous toutes les latitudes et la plupart des longitudes :
— C’était bon, chéri ?
Chéri bénit de sa main de prélassé. Monseigneur déconne ! Elle éclate de rire.
— Je parie que tu as soif à présent ?
— Le Sahara n’est pas mon cousin !
— Tu veux de l’alcool ou de la tisane de mankoboboko ?
— Les deux, fifty-moitié, s’il te please !
Elle gazouille comme une volière exotique, puis se retire dans un coin cuisinette.
— Avec des glaçons ?
Tu te rends compte si elle est outillée, la déesse ivoirienne ?
— Tu peux me filer la moitié du pôle Sud dans le verre. Tu flanqueras l’autre moitié dans le second que j’écluserai.
C’est vrai que je suis déshydraté, pis que la cervelle à m’sieur Gerald Ford, lequel aurait pu être Président des États-Unis s’il n’avait eu un séchoir à cheveux à la place du cerveau.
Elle fait tinter des cristaux et se radine, tenant un verre empli de liquide brun.
— Ça consiste en quoi, mignonne, la tisane de mankoboboko ? m’inquiété-je, in extremis, me rappelant sa séance de rouge à lèvres aphrodisiaque.
— Ça coupe la soif et ça détend complètement. C’est bon, bois !
Je branle le chef avec ce qui me reste d’énergie.
— Je suis déjà à plat comme une chambre à air de touriste traversant le Gard pendant une manif de viticulteurs italophobes, alors merci pour le calmant. J’ai du boulot, ma gosse. File-moi plutôt du whisky pur.
— Tu as tort, elle rigole, ma perruchette. Très tort ! Vraiment tu ne veux pas essayer ?
— Sans façon.
— C’est dommage.
— Pourquoi ?
— Ça aurait évité ça…
Elle avance sa bouche en tulipe et pousse un youlouloulou à t’en lézarder le tympan.
Comme par enchaînement, la porte de son adorable logis s’ouvre, fort brutalement je dois y dire, et trois malabars entrent d’une allure décidée.
Décidée à quoi ? Là est toute la question.
L’un porte un jean ravagé et un tee-shirt préconisant le Coca-Cola, un autre a un costar de toile blanche constellé de taches en tout genre, seul le troisième est d’aspect respectable parce que vétuste. Il a le poil blanc et garde une sveltesse enviable dans une tenue de chauffeur de maître des mieux coupées.
Les deux premiers tiennent chacun un bâton d’un mètre cinquante de long et d’un diamètre supérieur au poignet de Bérurier.
Vont-ils jouer à guignol ?
Oui.
L’ennui, c’est qu’ils me prennent pour le gendarme. Ces deux sagouins se mettent à me bastonner alternativement, de toutes leurs forces, tout comme on battait le blé, jadis, avant la naissance de M. Mac Cormick.
Je vais pour me lever, bondir, mais la chose m’est impossible tant est violente la grêle de coups qui s’abat sur ma carcasse déjà surmenée par les manœuvres de cette enfoirure de Murielle.
Le mieux, c’est de jouer les hérissons.
Alors je me fous en boule, à plat ventre, le dos cambré, les bras noués sur ma nuque.