XXIII. LA PIE VOLEUSE

Martine voyait souvent Mme Denise. Mme Denise l’appelait « ma petite protégée » et aimait l’emmener avec elle, tout le monde est toujours content de voir arriver une jeune et jolie fille. Et excellente bridgeuse. L’ami de Mme Denise, le représentant d’autos — en fait déjà son mari[232], ils s’étaient mariés sans tambours ni trompettes[233] — aimait la compagnie de jolies dames et devenait souriant à la vue de Martine. Cet ancien coureur n’était pas toujours facile à manier[234], souvent il s’ennuyait, devenait sombre ; l’excitation des courses, le risque, la foule, les acclamations, le gain facile, si on ne compte pas le danger de mort lui manquaient. Mais actuellement, il était en train de monter une boîte de nuit[235] ultra-chic, son nom de coureur, assez connu dans un certain monde, l’aiderait à réussir, avec toutes les relations de Denise, à eux deux, il devait faire une bonne affaire. Ils sortaient beaucoup, voyaient des gens. Mme Denise s’étonnait de la réticence de Martine à les suivre, à s’amuser. Drôle de fille, une autre, à sa place, avec ce mari… Parce que Martine avait beau prétendre, ça ne tournait pas rond[236] dans le ménage. Elle n’allait tout de même pas toute sa vie attendre Daniel ! Bref, si Martine avait voulu, elle aurait passé toutes les soirées avec Mme Denise et son mari, elle aurait été de toutes les premières et galas[237]. Mais la plupart du temps elle refusait. Parfois Mme Denise se disait qu’elle avait peut-être un amant ? Il lui arrivait d’inviter Martine à déjeuner, mais il n’y avait pas d’intimité entre elles, elles parlaient chiffons, parties de bridges. Martine préférait déjeuner avec Ginette, une manucure comme elle. A la place du déjeuner elles se bourraient de gâteaux. Elles se tutoyaient avec Ginette. Mme Denise, il fallait la vouvoyer. Elle était trop aristocratique, ses cheveux blancs impressionnaient Martine, Mme Denise s’en rendait compte, et cela lui plaisait. Sans se faire de confidences, elles étaient tout de même bien ensemble.

Alors, le jour où Mme Denise avait envoyé chercher Martine dans la cabine, Martine ne s’en étonna pas. Elle termina tranquillement son travail sur les mains d’une cliente et alla retrouver Mme Denise au réfectoire, vide à cette heure.

Mme Denise n’y alla pas par quatre chemins :

— Savez-vous, Martine, qu’il y a des choses qui ne se font pas ; même si elles ne sont pas punies par la loi ? C’est une question de correction élémentaire[238] et jamais chose pareille n’est arrivé ici…

— De quoi parlez-vous, Madame ?

— Faites pas la bête, Martine, vous êtes pâle jusqu’aux lèvres, vous savez fort bien de quoi je parle…

Martine ne dit rien.

— Vous avez profité de nos clientes pour vous faire une clientèle particulière… Et ce trafic dure depuis un an. Avec quelqu’un d’autre, on s’en serait vite aperçu plus tôt, mais avec vous notre confiance a été aveugle…

— J’avais besoin d’argent… et vous payez mal…

— Des revendications maintenant !.. En tout cas, vous avouez… le besoin d’argent n’a jamais excusé le vol. Vous pouvez passer à la caisse[239]. Nous n’employons que des gens corrects.

Une pie. Une pie voleuse et noire. Méchante. Martine marchait dans la rue et ne voyait pas les belles devantures du faubourg Saint-Honoré[240], les belles choses brillantes. Elle avait dans sa poche les billes rondes et lisses, chipées à ses frères, et sa mère glapissait : « Une pie ! Une pie voleuse et noire, voilà ce que tu es ! » Elle revoyait la pie sur la table couverte d’une nappe blanche, dans le jardin de l’auberge où elle avait passé sa première nuit de femme mariée. La rage de l’oiseau parce qu’on la chassait de la table. Comme il attrapait la nappe dans son bec et tirait dessus. Parce qu’on la chassait.

Il faudra qu’elle avoue à Daniel qu’on l’avait chassée. Quand il reviendra. Parce que depuis la visite à la ferme, il ne revenait plus, n’écrivait plus. Il n’y avait pas eu de dispute entre eux. C’était pire. Et voilà que maintenant elle avait peur qu’il ne revînt trop vite. Que lui dirait-elle ? Il faudrait lui raconter une histoire. Quelle histoire ? Elle ne trouvait rien…

Elle alla s’asseoir dans un café des Champs-Élysées[241]. On était au début du mois. Elle espérait qu’on ne lui payerait pas ces quelques jours. Surtout ne pas retourner là-bas, ne voir personne… Le garçon attendait… Ah oui c’est vrai, je suis au café… « Un grog… » commanda-t-elle au garçon qui souriait de la voir ainsi perdue dans ses pensées.

Elle regarda autour d’elle… Un café moderne, tel que Daniel détestait. Sur les murs de la peinture décorative. Les sièges étaient recouverts de vinyle de toutes les couleurs, le carrelage par terre était d’un bleu ciel, lisse, propre. Tout cela était pimpant, neuf. C’est comme cela que Martine comprenait la vie : elle devait être pimpante, propre. Qu’est-ce que c’était pour l’Institut de Beauté que ce petit peu de travail qu’elle avait détourné ? Elle, cela lui permettait de rêver, d’être heureuse… du moins l’aurait-elle été un jour on l’autre parce que jusqu’ici avec la fatigue et le peu de temps à elle, elle n’avait même pas eu le temps de sentir quelque chose d’autre.

Autrefois Daniel lui parlait beaucoup… La génétique et tout le bazar où il en était. « Le crédit, disait Daniel, est une bonne chose, mais les gens sont possédés de désirs ! Les ouvriers se sont battus pour une journée de huit heures, et maintenant qu’ils l’ont, ils font des heures supplémentaires, ils se crèvent pour avoir une moto ou une machine à laver. » On Voyait bien que c’était un fils à papa, qu’il n’avait jamais vécu dans une cabane en planches, couché sans draps et mangé avec les rats… Il avait toujours pu se laver… Il connaissait son père, et ses parents ne se saoulaient pas, ne se battaient pas, ça lui était facile de parler.

« Je suis pour le progrès, disait encore Daniel, mais pas pour un progrès en matière plastique ». Ils se disputaient… Il ne voulait pas admettre que sa passion du confort moderne valait la sienne. Comme il devenait méchant, ses lèvres serrées s’écrasaient l’une contre l’autre : « Si tu oses comparer mon petit travail scientifique à ton cosy, je n’ai plus rien à faire avec toi ! » Daniel partait, Daniel claquait la porte…

Toujours il claquait la porte. Elle l’avait rattrapé avec son histoire de l’émission, mais cela n’avait pas duré. Après le voyage à la ferme, elle ne l’avait plus revu.

Le grog la réchauffait doucement. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas été dehors à cette heure… Le café, ou plutôt le snack[242], s’était soudain rempli jusqu’aux bords : C’était l’heure de l’apéritif du soir.

Quand Daniel l’aimait encore, Martine lui parlait de son enfance. Cette enfance était un des atouts de Martine, une des raisons de l’admiration et de la pitié respectueuse que Daniel avait pour elle. Maintenant qu’il ne l’aimait plus, cette enfance se retournait contre elle, elle le savait, bien que Daniel ne lui eût encore jamais dit : « Tu as de qui tenir »[243]… Mais elle l’en sentait tout près.

Absorbée par ses pensées Martine ne voyait rien. Autour d’elle on parlait, on buvait, on riait. Une bande d’hommes bien habillés, riaient fort, se disputaient pour payer le garçon. Sous les yeux de ces hommes souvent tournés vers elle, sa solitude était humiliante. Elle paya et sortit. Elle traversa la chaussée pour prendre un taxi, imaginant que les autres la regardaient faire. « Au Bois… »[244] dit-elle. A l’Étoile[245] déjà, elle arrêta le taxi : elle n’allait pas dépenser de l’argent comme ça pour aller où ? Où, où aller ? Le chauffeur maugréait. Il y a des gens qui ne savent pas ce qu’ils veulent. Martine s’éloigna rapidement, descendit l’escalier du métro.

Dans la foule dense, fatiguée et absorbée, Martine se sentit coupée de tous, du monde, ni travail, ni mari. Correspondance. Martine marcha par les couloirs, remonta dans le train, reprit ses pensées. Seule, ni travail, ni mari.

Porte d’Orléans, les wagons se vidèrent. Martine descendit lentement. Elle n’était pas pressée : qu’allait-elle dire à M’man Donzert, à M. Georges ? Ils seraient contre elle. Et Cécile ? Bien sûr que Cécile ne serait pas contre Martine, mais elle irait immédiatement raconter l’histoire à son Pierre et son Pierre était un patron, alors…

Elle monta quand même chez eux. En comparaison avec l’ascenseur de sa maison, celui-ci était déjà démodé. Chez elle les portes s’ouvraient d’elles-mêmes, après l’arrêt. Daniel en avait toujours peur. « Et si cela s’arrête ? » disait-il ; « Ni sortir, ni appeler… » Il préférait monter les six étages à pied.

On lui fit fête. Mais Cécile devait sortir avec Pierre et courut vite s’habiller. Il l’attendrait à 19 heures 50 devant la maison. Comme Daniel autrefois…

— Je quitte mon Institut… dit-elle négligemment. Cécile s’immobilisa devant le miroir.

— Qu’est-ce qu’il arrive ? Mon Dieu !

— Oh, j’ai trouvé mieux… fit Martine. Elle avait menti comme malgré elle.

— Où ? Tu étais si bien là ! Une maison si chic ! Et Denise ? Et toutes les clientes ?

— Habille-toi. Tu vas te mettre en retard… On m’a proposé quelque chose de très intéressant. Je te le raconterai demain.

— Quelle histoire ! Tu l’as dit à maman ?

— Pas encore.

Cécile mettait un manteau du soir.

— Je n’ai pas encore vu ce manteau… Tu es belle !

— Pierre m’a mené chez un client à lui… Une maison de couture très chic. Mon Dieu, j’ai oublié mes perles ! Je suis toute retournée[246] par ce que tu m’as dit…

Martine resta dîner avec M’man Donzert et M. Georges. Ils ne parlaient que du mariage de Cécile. M’man Donzert ne pouvait penser à rien d’autre. Martine les laissait parler, la soirée s’écoulait lentement. Martine ne dit rien de ses ennuis.

Elle ne dirait rien à Daniel non plus. D’abord se débrouiller, trouver une autre place… Où peut-être ne plus faire que de la clientèle privée, pensait Martine sur le chemin de retour et chez elle et au lit dans ses draps fins pas encore finis de payer… Que faisait Daniel à cette heure de la nuit ? Dormait-il dans leur chambre à la ferme ? Il ne voulait plus la voir. Mais chaque fois en rentrant chez elle, Martine avait un petit espoir déraisonnable — peut-être serait-il là-haut, à l’attendre ?

Martine s’endormit.

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