VI. SUR LES PAGES GLACÉES[51] DE L’AVENIR

Mme Donzert leur avait promis de rentrer dimanche pour déjeuner et Martine et Cécile l’attendaient à l’arrêt de l’autocar.

— Il est en retard, dit Cécile.

Elle parlait du car. Martine pensait à Daniel ; il était en retard. Ne devait-il pas déjeuner chez le docteur. Martine en avait été informée par Henriette, rencontrée chez la boulangère. Henriette, très pressée, avait pris trois baguettes : du monde chez le docteur, des gens de Paris et Daniel…

— Tu crois qu’il viendra chercher les invités du docteur au car ?

— Penses-tu[52], ils viendront en voiture.

Cécile savait bien de qui parlait Martine. Martine continuait à vivre son histoire, bien que d’histoire, il n’en eût pas…

— Le voilà… dit Cécile.

L’autocar sortait sa grosse gueule de derrière la maison du notaire. Il en descendit plus de monde qu’il ne pouvait en contenir ! Les gens du pays disaient : « Bonjour, petites… Bonjour, Mesdemoiselles… » Les Parisiens se retournaient admiratif. Enfin apparut Mme Donzert. Elle avait une robe à fleurs, neuve, son visage était radieux. Les filles lui prirent son sac à provision, sa valise, un carton… eh bien elle était chargée ! « Des surprises… Ah quelle course, je suis morte… mes pieds… j’en peux plus !.. »

Dans la fraîcheur de la maison, les volets fermés, ses filles s’affairaient autour d’elle, lui enlevaient les chaussures, lui apportaient à boire, lui préparaient une douche… Mais Martine ne pouvait rester déjeuner, il lui fallait passer chez sa mère. Il s’agissait d’aller lui faire une visite de temps en temps, sans quoi, il arrivait que Marie commençait à crier qu’on la privait de l’affection de sa fille, qu’elle ne l’avait pas vendue en esclavage ; bref, il valait mieux que Martine y allât… Mme Donzert n’avait pas essayé de l’en dissuader, elle avait dit même avec une certaine précipitation : « Va, ma fille, Cécile te gardera le déjeuner au chaud, ne te presse pas… »

La rue était déserte. C’était l’heure du déjeuner. Martine était seule dans la rue. Seule dans la vie. M’man Donzert n’était pas sa mère, sa mère n’était pas une mère, et Daniel n’avait pas paru. Le gros vieux chien de l’entrepreneur de maçonnerie, couché devant la porte, ouvrit un œil à son passage. De la petite maison remise à neuf par des Parisiens, arriva une bouffée de rire. Dans le potager du père Malloire, des soleils regardaient leur confrère céleste. Sa maison était la dernière du pays, après la rue devenait une route goudronnée, et commençaient les champs. Il faisait une de ces chaleurs ! A la lisière de la forêt stationnait une petite quatre-chevaux[53] abandonnée : les passagers devaient pique-niqueur quelque part sous les arbres… Voici le tournant…

Martine avait ralenti le pas : on ne savait jamais ce qui pouvait vous attendre dans la cabane. Elle regardait autour. Rien n’avait bougé ici depuis le temps où Martine-perdue-dans-les-bois avait habité sous ce toit de tôle rouillé… Pas trace d’enfants, mais Martine perçut un chuchotement, elle revint sur ses pas. Ils étaient là sous le toit de l’appentis. La grande sœur qui tenait dans ses bras le dernier-né, les grenouilles de bonne humeur, cinq en tout maintenant au lieu de quatre… Tout ce monde était assis sur la poutre.

— Cht-t-t… firent-ils ensemble.

— Il y a du monde ? chuchota-t-elle.

La grande sœur montra du doigt le vélo adossé à la cabane. Et elle demanda :

— Tu viens manger ?

— Je préfère partir… Tu diras à la mère que je suis venue…

Martine tourna le dos à la famille. Ni bonjour, ni au revoir, personne ne dit rien.

Martine continua à marcher sur le petit chemin. Puis elle tourna, prit un sentier, s’enfonça dans la grande forêt. Mme Donzert n’était pas pressée de la voir, après tout elle n’était pas sa fille, elle n’était qu’une étrangère… Martine avait abandonné le sentier et s’en allait sur les mousses… des branches sèches craquaient sous ses pas. Elle se sentait malheureuse. Avoir une mère pareille !.. On ne lui en tenait pas rigueur[54] au village, au contraire, on la plaignait, à la voir si propre, si travailleuse… Mais si cela n’avait pas été pour Daniel, elle aurait quitté le village, elle serait partie pour Paris, où personne n’aurait su d’où elle venait, ni quelle mère elle avait. Mais quel espoir pouvait-elle avoir de jamais rencontrer Daniel à Paris, d’autant plus qu’il habiterait sûrement Versailles… ici au moins pendant les jours qu’il passerait au pays, il y avait une chance, une toute petite chance… Non, elle n’avait pas besoin de se dépêcher, personne ne l’attendait, sa mère elle-même ne criait que pour la forme, lorsqu’elle laissait passer les dimanches sans venir, elle criait parce qu’elle ne voulait pas qu’on dise au village : voilà Martine devenue une demoiselle, elle ne fréquente plus sa famille. Martine-perdue-dans-les-bois, assise sous un immense hêtre, sanglotait et remuait autour d’elle les faînes sous lesquelles il pouvait y avoir des champignons : c’était ici un endroit à cèpes.

Partir pour Paris… Qu’est-ce que Paris ? Elle n’y avait jamais été, il y avait des gens au pays qui, bien qu’à soixante kilomètres de Paris, n’y étaient jamais allés… Martine n’avait jamais été au cinéma, elle n’avait jamais vu la télévision… La radio, ça oui, chez M’man Donzert elle laissait la radio ouverte tout le temps à tremper dans la musique et dans les mots d’amour… Mais venait M’man Donzert et elle coupait la musique et les mots d’amour avec l’indifférence du temps qui passe. Le silence qui s’ensuivait était odieux comme de recevoir un seau d’eau froide sur le dos, comme d’être réveillé au milieu d’un rêve. Pour Martine cette musique était un vernis qui coulait, s’étalait, rendant toute chose comme les images en couleurs des magazines sur papier glacé. Mme Donzert était abonnée à un journal de coiffure et elle achetait des journaux de modes où l’on voyait des femmes très belles, et du nylon à toutes les pages. Sur le papier glacé, lisse, net, les images, les femmes, les détails étaient sans défauts. Or, dans la vie réelle, Martine voyait surtout les défauts… Dans cette forêt, par exemple, elle voyait les feuilles trouées par la vermine, les champignons gluants, véreux. Elle voyait tout ce qui était malade, mort, pourri. La nature était sans vernis, elle n’était pas sur papier glacé, et Martine le lui reprochait. Dans la chambre qu’elle partageait avec Cécile, les murs étaient tapissés de photos de vedettes. Il y avait aussi aux murs de leur chambre des pages arrachées à des magazines avec des images de meubles, d’arrangements de jardin… C’était là leur monde idéal, féerique.

Martine avait cessé de pleurer : elle regardait ses ongles. Si elle quittait le village pour Paris, elle y apprendrait les soins de beauté[55], elle se ferait manucure. Martine n’aimait pas la coiffure, le shampooing. Les ménagères du village avaient les cheveux sales. Elles se les faisaient laver avant la permanente, et peut-être jamais entre deux. Martine lavait ses cheveux à elle à l’eau de pluie de préférence, et elle les avait brillants, noirs comme le vernis d’une voiture neuve, et les gardait plats, collant à la petite tête ronde. Tout son visage était net, lisse, sur le front droit, le trait horizontal des sourcils comme dessinés à l’encre de Chine, soigneusement, chaque poil, et aussi les cils, pas très longs et très fournis, très noirs. Tout dans son visage était régulier.

Martine se leva et se dirigea vers le village. Elle fit un grand détour et rentra tard et affamée.

Mme Donzert et Cécile dans la cuisine étaient en train de fabriquer une tarte aux fraises. Elles avaient les yeux rouges et cependant elles riaient, tout excitées… Martine en oublia sa faim :

— Qu’est-ce qu’il y a ? Il est arrivé quelque chose ?

M’man Donzert s’affairait sans répondre, et c’est Cécile qui dit en rougissant :

— Maman se marie…

Martine appuya les deux mains contre sa poitrine :

— Seigneur Dieu ! cria-t-elle, qu’est-ce qui nous arrive !

Elle s’effondra sur une chaise et se mit à sangloter.

— Mais qui est-ce qui m’a donné des filles pareilles ! A peine l’une a-t-elle cessé de pleurer, voilà l’autre qui commence. On dirait vraiment un malheur !

Elles pleuraient maintenant toutes les trois. Mme Donzert se mariait avec un coiffeur de Paris ; elle l’avait connu encore jeune fille, mais alors elle avait épousé Papa tandis que le coiffeur était resté célibataire, et, finalement, voilà, c’était le destin… Mme Donzert vendrait le salon de coiffure et déménagerait, à Paris.

— Et qu’est-ce que je vais devenir, moi ? dit Martine, plus tard, quand elles étaient toutes les trois installées autour de la tarte brûlante. Elle se remit à pleurer. Mme Donzert allait vendre… Plus de salon de coiffure, de shampooing, plus de radio, plus de M’man Donzert et de Cécile !

— Martine, cesse de pleurer ! J’irai voir ta mère et si elle te laisse partir, je t’emmène avec nous. Martine, ma chérie mais ne pleure donc pas comme ça ! Il n’y a rien de fait[56], voyons ! Viens, on va déballer ensemble les surprises…

M’man Donzert était comme ça, pas tellement tendre, mais attentive et efficace : ces jupes qu’elle avait apportées de Paris, elle savait bien qu’elles allaient distraire les petites malgré l’émotion… M’man Donzert les laissa à tourner devant l’armoire à glace, elle avait besoin de s’étendre un peu se reposer après les fatigues de Paris, les émotions…

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