XXVI. AVEUX SPONTANÉS DES MIROIRS

Quand Cécile revint en automne de son voyage de noce, elle était enceinte. M’man Donzert se mit aussitôt à tricoter la layette. Cécile aussi. Entourée d’attentions et de prévenances, comblée d’amour et de cadeaux, elle installait mollement son nid.

C’est cet hiver-là où Cécile attendait un enfant que Martine acheta à crédit une machine à laver. Elle n’avait plus rien acheté depuis longtemps, depuis qu’elle avait gagné les cinq cent mille francs et payé les traites les plus ennuyeuses. Et, soudain, voilà qu’elle se remettait à acheter à tour de bras[263] ! Et comme elle n’avait pas le temps de faire marcher la machine à laver et de repasser elle-même, il lui fallut, en plus, prendre une femme de ménage. La première femme de ménage de toute sa vie, jusqu’ici tous les travaux domestiques elle les avait faits elle-même.

Ensuite elle acheta une salle de séjour, en rotin[264]. Le prix en était exorbitant, déraisonnable ! Mais ces meubles, elle en avait besoin : il n’était pas rare maintenant que l’on vînt pour une partie de bridge chez Madame Donelle, et des gens très bien, très chics. Cela avait commencé par une invitation chez une de ses clientes, une bridgeuse acharnée… drôle d’idée avait grogné le mari de la dame, un haut fonctionnaire du ministère des Finances, inviter sa manucure ! Il changea d’idée en voyant Martine, si belle, et, pour le bridge, sensationnelle. De fil en aiguille[265], Martine fit connaissance avec les amis de sa cliente et les amis des amis… On l’invitait à dîner avant le bridge, à souper après. En dehors du jeu ces relations ne devenaient ni amicales, ni intimes.

Elle ne voyait que rarement les siens. Dans sa nouvelle place, elle ne s’était point fait d’amis et, au bout du compte, le bridge était encore son lien le plus sûr avec l’humanité. Elle sortait, elle recevait… De là, l’idée de meubler à neuf son appartement. Martine avait vu maintenant des « intérieurs » des hôtels particuliers avec des meubles anciens et modernes, le luxe, la qualité. Elle était sûre qu’on devait se moquer d’elle, de sa salle à manger-cosy.

Il lui fallait des meubles qui la feraient passer d’un panier à l’autre[266], pensait-elle. Si Daniel était revenu comme avant, elle n’aurait eu besoin de rien… Mais Daniel se contentait de lui rendre une petite visite de temps en temps. Martine adhéra à un club de bridge et elle acheta une voiture. Il lui avait fallu, pour la voiture, emprunter de l’argent à l’une de ses clientes.

Au salon de coiffure la patronne lui avait déjà dit avec un certain étonnement où perçait l’inquiétude : « Vous en achetez des choses, Martine ! On vient à chaque instant me demander le montant de votre salaire[267] et si vous êtes une employée sérieuse… Je ne comprends pas comment vous vous en sortez ! Vous êtes sérieuse, c’est vrai, mais point millionnaire, ou vous ne vous mettriez pas manucure[268]. »

Dans le nouveau salon de Martine, les invités, avant le jeu admiraient l’appartement, la façon dont tout était prévu pour le moindre effort. Ils s’émerveillaient de voir comment à Paris on pouvait créer avec trois sous un intérieur ravissant ! En allant se laver les mains, on remarquait avec discrétion le pyjama du mari, de ce mari toujours invisible, mythique. Les cocktails, les sandwiches, les petits fours étaient parfaits, ainsi que le souper froid. « Une maîtresse-femme »[269], disaient les partenaires de Martine. Mais il est certain que si un jour, elle avait eu l’idée Saugrenue d’aller voir quelqu’un d’entre ces gens, hommes ou femmes, si elle était venue leur dire : « J’ai des ennuis… », « Je suis malade… » ou « Mon mari me trompe, je suis malheureuse… » ils n’en seraient pas revenus d’étonnement[270]. Martine était devenue pour eux, finalement, quelque chose comme le jeu de cartes lui-même.

Il y avait Ginette. Martine n’oubliait pas que Ginette ne l’avait pas abandonnée lors de cette affreuse histoire, quand Mme Denise l’avait chassée. Mais les rapports avec Ginette n’étaient pas faciles, elle était devenue une femme hystérique, tantôt elle vous embrassait, tantôt elle pleurait, tantôt elle devenait hargneuse… Des ennuis avec son fils qui s’était fait mettre à la porte du lycée. Mais ce n’était pas une raison pour passer du rire aux larmes et des larmes au rire, avec cette facilité. Il y avait certainement un homme là-dessous, et, comme toujours, cela ne devait pas marcher. Elle en devenait parfois odieuse, ne s’était-elle pas un jour permis de demander à Martine :

— Pourquoi ne divorces-tu pas ?

Martine sentit un éclair lui traverser le corps en zigzag. Elle n’avait jamais pensé au divorce, mais cette idée pouvait bien venir à Daniel, si elle était venue à une étrangère…

— Qu’est-ce qui te fait poser cette drôle de question ? dit-elle à Ginette.

— Drôle ? Elle me semble normale. Vous ne vivez pas ensemble. Vous devriez chacun refaire votre vie. Tu n’as plus vingt ans. Plus ce sera tard, plus tu auras du mal à trouver un autre homme… Comme moi.

Ils ne vivaient pas ensemble, c’était vrai… Qu’est-ce que cela changeait ? Rien, pour Martine. Un autre homme… Refaire sa vie ! C’était risible, c’était à se tuer !

— Tu ne comprends rien à rien, ma pauvre Ginette ! dit-elle, supérieure.

— Tu crois ? — Ginette se mit à rire. — Tu sais ce que j’en dis…

Ginette partie, Martine alla consulter son miroir. Dieu sait que Martine connaissait son reflet, c’était son métier que d’étudier ce qui allait le mieux à son teint d’or, à sa stature…

Martine se regardait dans la glace : la voilà de la tête aux pieds. Tout était bien en place, la netteté irréprochable du front, l’ovale de joues, la soie des paupières… S’il y avait eu le moindre soupçon de rides, vous pensez que Martine l’aurait remarqué aussitôt, elle qui se regardait comme à travers une loupe tous les jours. Il n’y en avait pas. Ce n’était pas ça. Et ce n’est pas à cause d’une ride que Martine ressentit soudain comme une décharge électrique : elle n’avait plus vingt ans ! et cela se voyait ! elle n’avait plus vingt ans ! Martine se regardait… Quelque chose lui avait échappé, quelque chose s’était infiltrée sans qu’elle s’en aperçût… Elle se rejeta en arrière, se détourna de la glace, y revint d’un seul coup, pour se surprendre là-dedans… Elle ne se reconnut pas ! Qui était cette femme au teint bilieux, à l’expression intense et dure ? Elle avait toujours si bien regardé les détails qu’elle avait négligé l’ensemble. Elle n’avait pas gagné de rides, mais elle avait perdu quelque chose… l’aimable, le féminin…

Martine se mit au lit à huit heures du soir, sans faire sa toilette, laissant ses vêtements sur le tapis… Elle était malade sûrement. Des nausées. Il lui fallut courir à la salle de bains…

Elle alla se recoucher. Le divorce. Si cette idée était venue à Ginette, d’autres devaient penser comme elle. Daniel voulait peut-être divorcer ? La quitter pour tout à fait ! Un violent coup de rasoir au foie[271] vint la distraire de sa peine : une crise hépatique[272], voilà ce qu’elle avait ! Et pas de téléphone, personne pour aller chercher un docteur.

La douleur se calmait. Elle n’avait plus vingt ans parce qu’elle était malade. « Tu n’as plus vingt ans ! » Comme elle avait dit ça, Ginette. Il n’y avait plus que le sens, il y avait quelque chose d’autre encore… l’intonation… Celle de Daniel ! C’était ça ! Exactement. Ginette et Daniel ! Martine ressentit une émotion si aiguë que tout son corps y participa.

Comme dans un livre de compte, Martine suivait les colonnes des heures et des jours : les arrivées et les départs de Daniel, les visites de Ginette… les paroles, les rendez-vous… Elle avait été confiante, elle avait eu de l’affection pour cette putain de Ginette. Comment vivre maintenant avec cette idée ? Alors, quoi… se tuer ? Laisser la place à Ginette ?

Martine se leva… Le foie se tenait tranquille, mais elle avait le vertige, des points noirs devant les yeux…

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