VIII. LE PETIT POIS

Ils prenaient toujours le petit déjeuner ensemble, dans la cuisine, sur une table vert d’eau, toujours propre. Le café dans une belle cafetière, beurre, confiture, pain grillé. Cécile et Martine prenaient en plus des jus de fruits, M. Georges, des œufs sur le plat, une tranche de jambon. La radio ronronnait doucement, chantait ou parlait, on ne distinguait pas très bien.

— L’homme heureux que je suis, — dit M. Georges, dépliant le journal dans une grande odeur de café et de pain grillé, — vous souhaite, Mesdames, une bonne journée…

M’man Donzert, autrement dit Mme Georges préparait les tartines pour son mari, l’œil sur Martine, silencieuse. Cécile regardait Martine et l’heure ; elle travaillait dans une agence de voyages, comme sténodactylo. A eux quatre, ils gagnaient bien leur vie, et M. Georges payait facilement les traites de cet appartement et de la boutique de coiffeur pour hommes qui se trouvait au rez-de-chaussée de la même maison, une maison toute neuve, à la porte d’Orléans[62]. Mme Donzert, pardon, Mme Georges tenait la caisse[63] de la boutique, et il y avait deux garçons. Elle aurait préféré continuer son métier de coiffeuse, mais le local ne s’y prêtait pas, et elle n’aurait pour rien au monde voulu contrarier en quoi que ce fût son mari.

— Bon, dit M. Georges, pliant son journal. On descend, M’man Donzert ? Fillettes, fillettes dépêchez-vous…

Il ne pleuvait plus ce matin. Cécile et Martine prenaient l’autobus ensemble. Il y en avait toujours plusieurs, c’était le terminus, et elles choisissaient toujours les mêmes places. Le contrôleur leur souriait.

Cécile ne posait pas de questions. La veille, il était déjà trop tard quand Martine était rentrée et s’était assise sur le bord du lit de Cécile… Elle avait des yeux démesurés, qui ne voyaient rien. Tout ce que Cécile avait pu tirer d’elle était qu’elle avait rencontré Daniel et dîné avec lui dans une brasserie près de la gare Saint-Lazare. Elle s’était couchée sans faire sa toilette, chose extravagante, jamais arrivée depuis qu’elles partageaient leur chambre. Et c’était Cécile qui avait eu du mal à s’endormir en écoutant la respiration régulière de Martine. Cécile était à nouveau fiancée… Depuis Paul, celui du village, elle avait eu d’autres fiancés et toujours les fiançailles se trouvaient rompues pour une raison ou pour une autre. Cette fois c’était Jacques, un ouvrier de chez Renault[64], que Cécile avait rencontré chez une cousine de sa mère. M’man Donzert avait rêvé d’un autre gendre, mais puisque Cécile y tenait…

— Tu déjeunes avec Jacques ? demanda Martine, pour dire quelque chose avant de descendre : elles ne s’étaient pas dit un mot de tout le trajet, comme si elles avaient été fâchées. Jamais ni à l’école, ni depuis, il n’y avait pas eu une fâcherie entre elles[65].

— Oui… A ce soir Martine ?

— Oui, oui… à ce soir…

Elle ne revoyait donc pas Daniel ce soir.

Mme Denise, une femme très grande, mince et majestueuse, habillée de beige, les cheveux blancs, le visage jeune, allait et venait dans les salons, l’œil à tout et à la pendule : les premières clientes allaient arriver. Mme Denise était la directrice, le bras droit du grand patron qui n’apparaissait que rarement. Les employées se changeaient au vestiaire, et transformées en anges bleus gagnaient rapidement leurs cabines, y mettaient de l’ordre dans les pots, tubes, flacons, coton, gaze, crèmes, fards… Tout le reste était aspiré, aéré, lavé, essuyé, le linge changé, avec dans les placards des tas de serviettes, peignoirs, etc.

Martine entra dans la cabine quand la cliente étendue se reposait après le massage. Elle avait devant elle, sur le coussin, une main nue. Des doigts presque pointus, roses au bout. Le reste de la femme couchée sur le dos, enveloppée dans un grand drap éponge, était invisible, le visage couvert d’une serviette mouillée. A son chevet, Mme Dupont, l’esthéticienne, tripotait ses pommades, onguents, lotions… C’était le silence, la détente…

— Vous me les taillez en amande, n’est-ce pas ? dit la femme. Et à nouveau le silence…

— Je vous remets le même vernis ?

— Mme Dupont, libérez-moi un œil, s’il vous plaît !.. Mme Dupont enleva la serviette et la femme apparut…

Elle apparut avec l’éclat bleu-foncé de ses yeux, dans toute sa beauté. Elle sourit à Martine, sûre de son effet. C’est avec vénération que Martine mettait le vernis sur ces ongles taillés en amande. Elle avait de la chance de travailler ici, dans cet Institut de Beauté et si Daniel… Elle s’abîma dans ses rêves qui avaient maintenant une réalité vivante, effrayante comme toute réalité qu’on ne façonne pas comme un ongle, en amande, une réalité impossible à vernir… un homme qui agissait à sa guise. Les mains défilaient devant Martine souriante, affable. Il y eut le déjeuner, au réfectoire. Elle mangeait toujours souriante, mais prétextant un mal de tête[66] pour ne pas être obligée de prendre part aux conversations.

— Vous êtes pâlotte, Martine… lui dit Mme Denise qui avait un faible pour cette fille si jolie et si précise dans son travail, une employée modèle.

— Vous avez beaucoup de rendez-vous aujourd’hui ?[67]

— Toute la journée…

— Vous travaillez trop bien, tout le monde vous demande !..

Elle était bien habituée à son travail, Martine, à la maison, aux femmes autour d’elle, à Paris… Et si Daniel…

Le soir toute la famille était réunie autour du bifteck-frites[68]. On avait mangé une omelette flambée[69] et M. Georges s’installa dans la pièce commune pendant que les femmes lavaient la vaisselle, mettaient de l’ordre dans la cuisine. Vide-ordures, eau chaude, il n’est pas resté longtemps seul à lire le journal, Mme Donzert est venue très vite s’installer à côté de lui et a sorti son tricot d’une corbeille à ouvrages ; Martine faisait des ongles à Cécile et la radio chantonnait.

— Tu te rends compte, Martine, que tu as déjà gagné deux manches ?[70] Je veux dire, dans ta courte vie… dit M. Georges.

M’man Donzert regarda son mari par-dessus les lunettes : Georges était un homme plein de tact, mais les jeunes filles, c’est délicat, se rendait-il compte de ce que cette rencontre de la veille représentait pour Martine ?

— …deux manches. La première, quand M’man Donzert t’a recueillie, continua M. Georges….La deuxième, quand M’man Donzert t’a emmenée à Paris. C’est elle ton destin et ta bonne étoile. Songe, la petite-perdue-dans-les-bois, la voilà dans un grand immeuble moderne à Paris ! Elle est belle, elle a du travail dans un Institut de luxe… Ne rate pas la manche suivante, fillette…

M’man Donzert plia son tricot : elle était trop énervée pour continuer à tricoter. En vérité toute la maison était inquiète de ce qui avait bien pu arriver à Martine la veille au soir, et personne n’osait lui en parler directement, pas même Cécile. Mais cette rencontre à Paris avait quelque chose de surnaturel. Le rêve d’une jeune fille romanesque, un rêve qui aurait dû fondre devant un quelconque homme réel, M’man Donzert commençait à trouver ce rêve anormalement tenace. Jusque-là, elle se disait seulement que l’homme réel tardait à paraître et que la passion de Martine pour ce Daniel, auquel elle n’avait jamais parlé, ressemblait à de la folie. Toutes les fillettes commencent par s’amouracher au hasard, il leur faut un objet pour rêveries amoureuses, puis vient l’homme réel. Mais cette Martine, qui continuait à attendre, avec une patience fervente et têtue, et ce Daniel qui passait sans un regard pour elle… Alors M’man Donzert aurait voulu lui parler, la prévenir… de quoi au juste ? Où cela pouvait la mener… mais quoi cela ? Il n’y avait rien à dire contre Daniel, jusque-là il n’avait pas profité de la situation, au contraire. Il était d’une famille respectable et l’on disait que son père était fort riche, quand même il continuait à vivre dans sa vieille ferme sans l’aménager.

Qu’avait-il donc de si inquiétant, ce Daniel ? Probablement la passion que Martine lui vouait. D’ailleurs de lui-même, qu’en savait-on ? Qu’il ait été héroïque pendant la Résistance, c’était beau, ça… Maintenant il était un étudiant attardé, il avait quand même vingt-trois ans et il venait d’entrer à École d’Horticulture, à Versailles… Alors, quand est-ce qu’il commencerait à gagner sa vie ?

Le père Donelle passait pour quelqu’un qui avait fait un nœud si serré aux cordons de sa bourse[71] qu’il était difficile à défaire. Et puis le fait que Martine avait toujours voué à ce Daniel un pareil culte ne voulait pas dire que lui, de son côté aurait du sentiment pour elle, et il serait capable d’en profiter et de la laisser tomber… Cette Martine, une sotte, une folle ! M’man Donzert pensait que c’était aussi sa faute à elle de ne pas avoir su, en bonne catholique, inculquer à Martine le sens du péché pour ainsi dire.

— Martine a toujours été raisonnable, dit M’man Donzert. Elle n’est pas faite, avec les goûts qu’elle a pour épouser un ouvrier. Elle n’y songe pas. Moi, je suis d’une famille d’ouvriers, et mon premier mari était un ouvrier, mais je comprends bien que mes filles veulent s’élever au-dessus de notre condition.

— Maman, dit Cécile, personne ne veut s’élever au-dessus de toi. Jacques est un ouvrier et c’est très bien comme ça…

— Ça, on le saura après si « c’est très bien comme ça… », dit M’man Donzert impatientée, mais Martine, encore moins que toi est faite pour épouser un ouvrier. Vous êtes des princesses. D’ailleurs il n’en est pas question, du moins pour Martine. Tu sais bien, Martine, comment tu es, tu tournes de l’œil quand tu vas dans des cabinets qui ne sont pas propres… Et il te faut changer des serviettes tous les jours… Et le lit ! Tu as les reins rompus si tu n’as pas un sommier et un matelas extra.

— La Princesse sur le petit pois… Curieux… curieux… dit M. Georges et il ajouta :

— Connaissez-vous ce conte, Mesdames ?

Une Reine-mère pour marier son fils voulait une vraie princesse… alors les filles qui se présentaient, les candidates fiancées, elle leur faisait passer une épreuve : elle les gardait à coucher, et sur un beau lit faisait échafauder des matelas, l’un plus moelleux que l’autre… Il y en avait tant et tant, que la fille qui voulait épouser le prince et se disait princesse authentique, se trouvait tout en haut, sous le ciel de lit[72] en satin bleu… Or, entre le sommier et tous les matelas, la Reine-mère glissait un petit pois, un seul tout petit pois. Le lendemain matin elle venait réveiller la jeune fille et lui demandait : « Avez-vous bien dormi, Princesse, le lit est-il bon ? » Et toutes les prétendantes répondaient : « Oh, oui, Madame la Reine, Votre Majesté, j’ai fort bien dormi, ce lit est du duvet… » Alors la Reine-mère disait : « Allez-vous en ! Vous n’êtes pas une vraie princesse ». Enfin, un jour, arrive au Palais une fillette… Elle portait une robe de coton et des sabots, ses longs cheveux tressés faisaient deux fois le tour de sa tête, son tour de taille égalait son cou, et elle avait les yeux comme deux soleils… « Je suis une princesse lointaine, dit-elle à la Reine, et je veux, Madame, me marier avec votre fils, parce que je l’ai toujours aimé, depuis que, toute petite, j’ai vu son portrait… »

— Dans Match ?[73] fit Cécile rieuse, mais les autres lui firent : Cht-t-t!

— Comme vous y allez ![74] répondit la Reine-mère. Mon fils est encore plus beau que son portrait dans Match, et vous, ma fille, vous n’êtes qu’une gardeuse d’oies ! Je veux pourtant vous faire passer la nuit au Palais, histoire de rire[75]… » On conduisit la petite avec sa robe de coton et ses sabots dans la chambre somptueuse, où le lit était déjà fait, avec tous ses matelas, ses beaux draps en dentelles et le petit pois glissé entre le sommier et les matelas. Les femmes de chambre déshabillèrent la petite, défirent ses grands cheveux d’or qui tombaient jusqu’à terre. Habillé de ses cheveux seuls, l’enfant monta l’échelle qu’il fallait appuyer contre le lit, pour se hisser à son sommet…

Le téléphone, grossier comme toujours, vint couper la parole à M. Georges.

Martine laissa tomber la main de Cécile… Vas-y, toi, dit-elle très bas. Cécile courut dans le petit vestibule :

— Allô ! Allô ! Oui, oui, Jacques, c’est moi…

Mais la porte se fermait, elle l’avait repoussée du pied, et sa voix disparut : elle devait parler très bas…

— Depuis le temps qu’elle fréquente ce garçon, il serait temps qu’il fît sa demande officiellement[76]… dit Mme Donzert.

Décidément M’man Donzert était très nerveuse ce soir-là. Tout le monde se taisait, attendant Cécile. Elle ne fut pas longue, et s’asseyant à nouveau devant Martine, pâle et immobile, lui tendit sa main :

— Alors, Père, continue…

— Bon… — M. Georges réfléchit un instant et continua : — La voilà donc sous le ciel du lit, toute petite dans ses grands cheveux… On tire les rideaux du lit, on éteint les lumières et tout le monde s’en va. La nuit descend sur le Palais… Une longue nuit noire. Le matin, la Reine-mère, entourée de toutes ses femmes d’honneur, fait son entrée dans la chambre à coucher. On ouvre les rideaux de satin blanc, brodé d’étoiles d’argent, qui tombent du ciel de lit, et l’on découvre un lit tout défait, les draps de travers, les couvertures qui pendent, et là-haut, là-haut la petite, les cheveux emmêlés sur les oreillers bouleversés, toute pâle, les cernes autour de ses yeux immenses… Avant qu’on ait pu lui poser une seule question sur la raison de tout ce désordre la voilà qui éclate en sanglots, et on entend sa petite voix : « Je vous demande pardon, Majesté… mais j’ai passé une nuit atroce, je n’ai pas fermé l’œil, j’ai mal partout. Je ne sais ce qu’il y a dans ce lit, on dirait un pavé, un roc, juste au niveau des reins, c’est simplement horrible… Cela n’aurait pas été pire si j’avais couché sur un tas de cailloux !.. » — « Dans mes bras ! s’écria la Reine-mère, voilà une vraie princesse ! Je te donne mon fils, le Prince, pour mari. Soyez heureux ! » Le Prince vint saluer la Princesse, ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants…

— C’est bien beau ça, mais je n’ai pas de prince à ma disposition pour en donner un à chacune de mes princesses sur le petit pois… dit tristement Mme Donzert. Et elle se leva pour aller à la cuisine ; c’était l’heure de l’infusion qu’on avait l’habitude de prendre avant de se mettre au lit. Elle cria aux deux filles :

— Reposez-vous, mes enfants, ne bavardez pas trop tard…

Cécile et Martine couchaient dans la même chambre comme au village. Elles se déshabillaient les robes aussitôt pendues dans le placard, le linge de chacune sur une petite chaise Louis XV laqué, gris et recouvert d’un satin vert d’eau : on aimait beaucoup le vert d’eau dans la maison. Et puis comme Martine préférait le bleu ciel et Cécile le rose, cela faisait une moyenne[77]. Les couvre-lits étaient également verts d’eau en satin artificiel, matelassés. Aux murs il y avait les mêmes images qu’au village, des stars et starlettes. Il y avait une table de chevet entre deux lits, un petit fauteuil crapaud au chevet de chacune. Elles avaient chacune sa coiffeuse toute en miroir, et sur laquelle, en ordre parfait, étaient alignés des produits de beauté[78]. Et il y en avait ! Elles se servaient à la boutique de M. Georges, et puis, il y avait l’Institut de Beauté, d’où Martine rapportait toutes les nouveautés dans ce domaine.

Quand Martine avait terminé ses ablutions, Cécile était, comme d’habitude, déjà au lit. Elle éteignit.

— Je n’ai pas voulu le dire tout à l’heure… quand M. Georges racontait l’histoire de la princesse… dit Martine, mais je ne suis pas très bien couchée. Et toi ?

— Moi, ça va…

— Je me suis renseignée pour le matelas à ressorts… Quand je serai mariée, j’aurai un matelas à ressorts… Tu dors Cécile ?…

Cécile dormait. Martine retourna à Daniel. Ils avaient pris rendez-vous pour le samedi suivant, là-bas, sous les arcades. Daniel habitait au foyer de l’école à Versailles. Il ne lui avait pas proposé de la revoir tout de suite, le lendemain… Il était raisonnable, il faisait ses études raisonnablement, il n’avait pas l’intention de sécher des cours[79] pour elle. Il voulait bien la voir le samedi parce que même s’il rentrait tard, il pouvait dormir le lendemain. Elle, elle était prête à ne plus jamais dormir de sa vie, pour ne pas en perdre une miette ; pour voir Daniel, entendre sa voix, sentir ses lèvres sur sa main… Il n’avait même pas essayé de l’embrasser. Mais il fallait que Martine dormît pour Daniel, de quoi aurait-elle l’air ce samedi prochain… Et Martine s’endormit aussitôt.

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