XLIV


Colin monta l’escalier, vaguement éclairé par des vitraux immobiles, et se trouva au premier étage. Devant lui, une porte noire tranchait sur la pierre froide du mur. Il entra sans sonner, remplit une fiche et la remit à l’huissier, qui la vida, en fit une petite boule, l’introduisit dans le canon d’un pistolet tout préparé et visa soigneusement un guichet pratiqué dans la cloison voisine. Il pressa la gâchette en se bouchant l’oreille droite avec la main gauche et le coup partit. Il se remit posément à charger son pistolet pour un nouveau visiteur.

Colin resta debout jusqu’à ce qu’une sonnerie ordonnât à l’huissier de l’introduire dans le bureau du directeur.

Il suivit l’homme dans un long passage aux virages relevés. Les murs, dans les virages, restaient perpendiculaires au sol et s’inclinaient, par conséquent, de l’angle supplémentaire, et il devait aller très vite pour garder son équilibre. Avant de se rendre compte de ce qui lui arrivait, il se trouva devant le directeur. Il s’assit, obéissant, dans un fauteuil rétif, qui se cabra sous son poids et ne s’arrêta que sur un geste impératif de son maître.

« Alors ?… dit le directeur.

– Eh bien, voilà !… dit Colin.

– Que savez-vous faire ? demanda le directeur.

– J’ai appris les rudiments…, dit Colin.

– Je veux dire, dit le directeur, à quoi passez-vous votre temps ?

– Le plus clair de mon temps, dit Colin, je le passe à l’obscurcir.

– Pourquoi ? demanda plus bas le directeur.

– Parce que la lumière me gêne, dit Colin.

– Ah !… Hum !… marmonna le directeur. Vous savez pour quel emploi on demande quelqu’un, ici ?

– Non, dit Colin.

– Moi non plus…, dit le directeur. Il faut que je demande à mon sous-directeur. Mais vous ne paraissez pas pouvoir remplir l’emploi…

– Pourquoi ? demanda Colin à son tour.

– Je ne sais pas… », dit le directeur.

Il avait l’air inquiet et recula un peu son fauteuil.

« N’approchez pas !… dit-il rapidement.

– Mais… je n’ai pas bougé…, dit Colin.

– Oui…, oui…, marmotta le directeur. On dit ça… Et puis… »

Il se pencha, méfiant, vers son bureau, sans quitter Colin des yeux, et décrocha son téléphone qu’il agita vigoureusement.

« Allô !… cria-t-il. Ici, tout de suite !… »

Il remit le récepteur en place et continua de considérer Colin avec un regard soupçonneux.

« Quel âge avez-vous ? demanda-t-il.

– Vingt et un…, dit Colin.

– C’est ce que je pensais… », murmura son vis-à-vis.

On frappa à la porte.

« Entrez ! » cria le directeur, et sa figure se détendit.

Un homme, miné par l’absorption continuelle de poussière de papier, et dont on devinait les bronchioles remplies, jusqu’à l’orifice, de pâte cellulosique reconstituée, entra dans le bureau. Il portait un dossier sous le bras.

« Vous avez cassé une chaise, dit le directeur.

– Oui », dit le sous-directeur.

Il posa le dossier sur la table.

« On peut la réparer, vous voyez… »

Il se tourna vers Colin.

« Vous savez réparer les chaises ?…

– Je pense…, dit Colin désorienté. Est-ce très difficile ?

– J’ai usé, assura le sous-directeur, jusqu’à trois pots de colle de bureau sans y parvenir.

– Vous les paierez ! dit le directeur. Je les retiendrai sur vos appointements…

– Je les ai fait retenir sur ceux de ma secrétaire, dit le sous-directeur. Ne vous inquiétez pas, patron.

– Est-ce, demanda timidement Colin, pour réparer les chaises que vous demandiez quelqu’un ?

– Sûrement ! dit le directeur.

– Je ne me rappelle plus bien, dit le sous-directeur. Mais vous ne pouvez pas réparer une chaise…

– Pourquoi ? dit Colin.

– Simplement parce que vous ne pouvez pas, dit le sous-directeur.

– Je me demande à quoi vous l’avez vu ? dit le directeur.

– En particulier, dit le sous-directeur, parce que ces chaises sont irréparables, et, en général, parce qu’il ne me donne pas l’impression de pouvoir réparer une chaise.

– Mais, qu’est-ce qu’une chaise a à faire avec un emploi de bureau ? dit Colin.

– Vous vous asseyez par terre, peut-être, pour travailler ? ricana le directeur.

– Mais vous ne devez pas travailler souvent, alors, renchérit le sous-directeur.

– Je vais vous dire, dit le directeur, vous êtes un fainéant !…

– Voilà…, un fainéant…, approuva le sous-directeur.

– Nous, conclut le directeur, ne pouvons, en aucun cas, engager un fainéant !…

– Surtout quand nous n’avons pas de travail à lui donner…, dit le sous-directeur.

– C’est absolument illogique, dit Colin abasourdi par leurs voix de bureau.

– Pourquoi illogique, hein ? demanda le directeur.

– Parce que, dit Colin, ce qu’il faut donner à un fainéant, c’est justement pas de travail.

– C’est ça, dit le sous-directeur, alors, vous voulez remplacer le directeur ? »

Ce dernier éclata de rire à cette idée.

« Il est extraordinaire !… » dit-il.

Son visage se rembrunit et il recula encore son fauteuil.

« Emmenez-le…, dit-il au sous-directeur. Je vois bien pourquoi il est venu… Allez, vite !… Déguerpis, clampin ! » hurla-t-il.

Le sous-directeur se précipita vers Colin, mais celui-ci avait saisi le dossier oublié sur la table :

« Si vous me touchez… », dit-il.

Il recula peu à peu vers la porte.

« Va-t’en ! criait le directeur. Suppôt de Satin !…

– Vous êtes un vieux con », dit Colin, et il tourna la poignée de la porte.

Il lança son dossier vers le bureau et se précipita dans le couloir. Quand il arriva à l’entrée, l’huissier lui tira un coup de pistolet et la balle de papier fit un trou en forme de tête de mort dans le battant qui venait de se refermer.

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