XLVIII


Chick passa la poterne de contrôle et donna sa carte à pointer à la machine. Comme d’habitude, il trébucha sur le seuil de la porte métallique du passage d’accès aux ateliers et une bouffée de vapeur et de fumée noire le frappa violemment à la face. Les bruits commençaient à lui parvenir : sourd vrombissement des turboalternateurs généraux, chuintement des ponts roulants sur les poutrelles entrecroisées, vacarme des vents violents, de l’atmosphère se ruant sur les tôles de la toiture. Le passage était très sombre, éclairé, tous les six mètres, par une ampoule rougeâtre, dont la lumière ruisselait paresseusement sur les objets lisses, s’accrochant, pour les contourner, aux rugosités des parois et du sol. Sous ses pieds, la tôle bosselée était chaude, crevée par endroits, et l’on apercevait, par les trous, la gueule rouge et sombre des fours de pierre tout en bas. Les fluides passaient en ronflant dans de gros tuyaux peints en gris et rouge, au-dessus de sa tête, et, à chaque pulsation du cœur mécanique que les chauffeurs mettaient sous pression, la charpente s’infléchissait légèrement vers l’avant avec un faible retard et une vibration profonde. Des gouttes se formaient sur la paroi, se détachant parfois lors d’une pulsation plus forte, et, quand une de ces gouttes lui tombait sur le cou, Chick frissonnait. C’était une eau terne et qui sentait l’ozone. Le passage tournait tout au bout, et le sol, maintenant, à claire-voie, dominait les ateliers.

En bas, devant chaque machine trapue, un homme se débattait, luttant pour ne pas être déchiqueté par les engrenages avides. Au pied droit de chacun, un lourd anneau de fer était fixé. On ne l’ouvrait que deux fois par jour : au milieu de la journée et le soir. Ils disputaient aux machines les pièces métalliques qui sortaient en cliquetant des étroits orifices ménagés sur le dessus. Les pièces retombaient presque immédiatement, si on ne les recueillait pas à temps, dans la gueule, grouillante de rouages, où s’effectuait la synthèse.

Il y avait des appareils de toutes les tailles. Chick connaissait bien ce spectacle. Il travaillait au bout de l’un des ateliers et devait contrôler la bonne marche des machines et donner aux hommes des indications pour les remettre en état lorsqu’elles s’arrêtaient après leur avoir arraché un morceau de chair.

Pour purifier l’atmosphère, de longs jets d’essences traversaient obliquement la pièce, luisants de reflets, par places, et condensant autour d’eux les fumées et les poussières de métal et d’huile chaude qui montaient en colonnes droites et minces au-dessus de chaque machine. Chick releva la tête. Les tuyaux le suivaient toujours. Il arriva à la cage de la plate-forme de descente, entra et referma la porte derrière lui. Il tira de sa poche un livre de Partre, pressa le bouton de commande et se mit à lire en attendant d’atteindre le sol.

Le choc sourd de la plate-forme sur le butoir de métal le tira de sa torpeur. Il sortit et gagna son bureau, une boîte vitrée et faiblement éclairée d’où il pouvait surveiller les ateliers. Il s’assit, rouvrit son livre et reprit sa lecture, endormi par la pulsation des fluides et la rumeur des machines.

Une discordance dans le vacarme lui fit soudain lever les yeux. Il chercha d’où provenait le bruit suspect. Un des jets de purification venait de s’arrêter net au milieu de la salle et restait en l’air comme tranché en deux. Les quatre machines qu’il avait cessé de desservir, trépidaient. On les voyait remuer à distance, et, devant chacune d’elles, une forme s’affaissait peu à peu. Chick posa son livre et se rua au-dehors. Il courut vers le tableau de manœuvre des jets et baissa rapidement une poignée. Le jet brisé restait immobile. On eût dit une lame de faux et les fumées des quatre machines montaient en l’air en tourbillonnant. Il abandonna le tableau et se précipita vers les machines. Elles s’arrêtaient lentement. Les hommes qui y étaient affectés gisaient à terre. Leur jambe droite repliée formait un angle bizarre, à cause de l’anneau de fer et leurs quatre mains droites étaient sectionnées au poignet. Le sang brûlait au contact du métal de la chaîne et répandait dans l’air une odeur horrible de bête vivante carbonisée.

Chick, au moyen de sa clef, défit les anneaux qui retenaient les corps et étendit ceux-ci devant les machines. Il regagna son bureau, et commanda, par téléphone, les brancardiers de service. Il revint ensuite près du tableau de manœuvre et tenta de remettre le jet en marche. Rien n’y faisait. Le liquide partait bien droit, mais, arrivé au niveau de la quatrième machine, disparaissait sur place, et l’on apercevait la tranche du jet, aussi nette que s’il eût été sectionné d’un coup de hache.

Tâtant, avec ennui, son livre dans sa poche, il se dirigea vers le Bureau Central. Au moment de quitter l’atelier, il s’effaça pour laisser sortir les brancardiers qui avaient empilé les quatre corps sur un petit chariot électrique et s’apprêtaient à les déverser dans le Collecteur Général.

Il suivit un nouveau couloir. Loin devant lui, le petit chariot vira avec un ronronnement doux, en laissant échapper quelques étincelles blanches. Le plafond, très bas, répercutait le bruit de sa marche sur le métal. Le sol montait un peu. Pour arriver au Bureau Central, il fallait longer trois autres ateliers et Chick suivait distraitement sa route. Il parvint enfin au bloc principal et entra chez le chef du personnel.

« Il y a une avarie aux numéros sept cent neuf, dix, onze et douze, signala-t-il à une secrétaire derrière un guichet. Les quatre hommes à remplacer, et les machines à enlever, je pense. Puis-je parler au chef du personnel ? »

La secrétaire manœuvra quelques poussoirs rouges sur un tableau d’acajou verni, et dit : « Entrez, il vous attend. »

Chick entra et s’assit. Le chef du personnel le regarda d’un air interrogateur.

« Il me faut quatre hommes, dit Chick.

– Bon, dit le chef du personnel, demain vous les aurez.

– Un des jets de purification ne fonctionne plus, ajouta-t-il.

– Ça ne me regarde pas, dit le chef du personnel. Voyez à côté. »

Chick sortit et remplit les mêmes formalités avant d’entrer chez le chef du matériel.

« Un des jets de purification du sept cents ne marche plus, dit-il.

– Plus du tout ?

– Il ne va pas jusqu’au bout, dit Chick.

– Vous n’avez pas pu le remettre en marche ?

– Non, dit Chick, il n’y a rien à faire.

– Je vais examiner votre atelier, dit le chef du matériel.

– Mon rendement baisse, dit Chick. Faites vite.

– Ça ne me regarde pas, dit le chef du matériel. Voyez le chef de la production. »

Chick gagna le bloc voisin et entra chez le chef de la production. Il y avait un bureau violemment éclairé, et, derrière le bureau, fixé au mur, un grand tableau de verre dépoli, sur lequel l’extrémité d’une ligne rouge se déplaçait très lentement vers la droite comme une chenille au bord d’une feuille ; les aiguilles de gros niveaux circulaires à lunette chromée tournaient encore plus lentement sous le tableau.

« Votre production baisse de 0,7 %, dit le chef. Qu’est-ce qu’il y a ?

– Quatre machines hors circuit, dit Chick.

– À 0,8 vous êtes renvoyé », dit le chef de la production.

Il consulta le niveau en pivotant sur son fauteuil chromé.

« 0,78, dit-il. À votre place, je me préparerais déjà.

– C’est la première fois que ça m’arrive, dit Chick.

– Je regrette, dit le chef de production. Peut-être pourra-t-on vous changer de service…

– Je n’y tiens pas, dit Chick. Je ne tiens pas à travailler. Je n’aime pas ça.

– Personne n’a le droit de dire ça, dit le chef de la production. Vous êtes renvoyé, ajouta-t-il.

– Je n’y pouvais rien, dit Chick. Qu’est-ce que c’est que la justice ?

– Jamais entendu parler, dit le chef de la production. J’ai du travail, il faut dire. »

Chick quitta le bureau. Il retourna chez le chef du personnel.

« Puis-je être payé ? demanda-t-il.

– Quel numéro ? demanda le chef du personnel.

– Atelier 700. Ingénieur.

– Bon. »

Il se tourna vers sa secrétaire et dit :

« Faites le nécessaire. »

Puis, il parla dans son transmetteur intérieur.

« Allô ! dit-il. Un ingénieur de rechange, type 5, pour l’atelier 700.

– Voilà, dit la secrétaire en donnant une enveloppe à Chick. Il y a vos cent dix doublezons.

– Merci », dit Chick, et il s’en alla.

Il croisa l’ingénieur qui allait le remplacer, un jeune homme maigre et blond, l’air fatigué. Il se dirigea vers l’ascenseur le plus proche et pénétra dans la cabine.

Загрузка...