Il marche à longues enjambées rageuses, le Boss. Il ne s’est pas encore remis de sa commotion concernant la participation de sa fausse nièce à la croisière. Il en a classe de jouer les michetons, d’être pris en flagrant délit de bamboche par un de ses sous-fifres. Il en veut à la terre entière avec une mention toute spéciale pour le gars mézigue qu’il soupçonne d’avoir manigancé ce coup bas. Avec Camille, il se sait cornard d’avance. Une fille pour l’été ! Elle va faire des ravages sur le Mer d’Alors, il ne pourra pas intervenir, étant confiné dans les rôles ingrats de tonton gâteux. Du coup, sa victoire à propos de mon adhésion l’indiffère. Le Vieux est de ces hommes qui oublient leurs triomphes aussitôt qu’acquis pour ne plus s’intéresser qu’à leurs déboires. Notez, c’est ce qui fait leur force, cette insatisfaction permanente. L’homme facilement satisfait est heureux mais n’avance pas. Si Herzog se contentait de peu, la Butte Montmartre lui aurait suffi et il ne serait pas allé se faire engourdir les salsifis au sommet de l’Annapurna. De même, votre San-A, il se contenterait d’écrire des trucs policemards bien classiques au lieu de se foutre des stalactites dans le caberlot à force de vous pondre des machins à la mords-moi le neutron. L’ambition d’aider les autres. Il se mouche pas du coude ! Et après ! J’ai, tout autour de mon nombril, des choses qui ne sont pas mauvaises et l’envie me tenaille de vous les transmettre, libre à vous de les virguler à la poubelle aussi sec.
Y’a de beaux esprits qui se claquent les jambons à ma lecture. Drôlement sommaire, clament-ils, ces plâtreux, la philosophie de CE San-Antonio. Tu parles d’un chouette compliment, Zézette ! Si elle est sommaire, c’est donc qu’elle est bonne, ma philo. Les idées les plus élémentaires sont les plus valables. Je suis la trousse de secours de la pensée populaire. Le Meccano 0000 de la philosophie quotidienne. Le sandwich de l’esprit destiné à calmer les fringales urgentes. En sortant de ma buvette, on peut foncer vers les boutiques mieux approvisionnées pour y puiser des nourritures à grand spectacle, y subir des traitements électriques luxueux, s’y faire encaustiquer la cervelle et dorer l’intellect. Pas la peine de se tirer la bourre. Tant qu’à faire d’exister, existons ensemble, quoi ! La vie, faut y passer. Comme disait Icare : « Impossible de vivre sans ailes. »
En cette période de l’année, la traversée de la Croisette constitue un exploit. C’est le gros déluge de bagnoles sports bourrées de viandes dorées. Des amoncellements de cuisses et de nichons, des entrelacs de jambes, un fourmillement de couleurs, un éclaboussement de chromes, des odeurs cancérigènes d’essence et de goudron surchauffé. Le tout macère dans le soleil, sous des palmiers gris de poussière.
On prend l’affût à l’orée d’un passage clouté, prêts à foncer à la première déchirure. Nous sommes environnés de piétons provisoires qui tentent héroïquement de regagner leurs voitures. Un petit couple de sexagénaires fulmine. Lui est un petit truc extra-utérien qui n’aurait jamais dû quitter le bocal de sa jeunesse, elle est une guenon piailleuse musclée comme une écrevisse. Des chapeaux de paille enrubannés les maintiennent dans une ombre vénéneuse. Ils tendent le poing en direction de la grosse chenille bigarrée, infernale, grondante, insolente, paroxysmique, qui déferle, tonitrue, vrombit, insulte, rit, chante et brandit l’impudeur comme une bannière.
Faut les voir à l’ouvrage, les Côte-d’Azur’s men. Pare-chocs contre pare-chocs, gavés de poussière et de radio. Car, au plus fort de ce torrent pétaradeur, ça salut-les-copines en couronne, mes fieux ! On reconnaît des bouts d’organe de M. Claude François, des débris amygdaliens de l’Hallyday. Et des comme Sheila, vous en avez déjà vu des comme Sheila, dites ? Elle continue bravement de batifoler de la glotte, cette grande fifille, au milieu du vacarme, M. Lip, imperturbable nous distribue ses tops.
Ça défile encore, toujours. Des jeunes gens au torse nu laissent pendre leurs flûtes aux poils dorés hors de leur Triumph. Y a les congés payés aussi, ceux qui viennent de débouler de l’homicide route Napoléon et qui sont abrutis par la kermesse, avec des chaises longues arrimées sur la galerie, des voitures d’enfants, des matelas, des cages à serins, des skis nautiques, des bidets émaillés, des vélos japonais, des boutanches de butane. Ils pilotent en tricot de corps à grille. Mémère est toute congestionnée par le voyage et la chaleur. Dedans, on aperçoit minet en laisse, ou Médor qui tire son panais des grands jours par la portière. Y’a les mouflets au bord de l’asphyxie, belle-maman qu’a dégrafé son corsage, l’audacieuse, et qui s’évente avec le Chasseur Français. Elle coule un regard moribond la chère femme. Elle implore le ciel trop bleu, trop vide pour abriter un Bon Dieu compatissant. Le Bon Dieu, il fait son boulot, et les connards vacanciers qui troupeaudent le long de la mer ne sont pas inscrits à son planninge.
Y a aussi les touristes z’étrangers. Les Anglais impavides avec leurs frites pas plus violines que d’ordinaire, qui ne souffrent de rien, ne s’impatientent pas, ne regardent nulle part. Les Belges, en sueur, avec leurs bons regards confiants et admiratifs. Les Allemands calmes et doux, un peu préoccupés. Les Suisses soucieux de ne pas égratigner la carrosserie de leurs rutilantes Mercédès, qui hasardent des coups de klaxon et multiplient les appels de phare. Les Scandinaves plus naves que Scandi, blondasses, fadasses, connasses, qui distribuent des rires au gré des regards.
A la fin on en a marre d’attendre. La guenon brandit son ombrelle de maréchale et s’avance témérairement devant les mufles brûlants des chignoles. Napoléon au pont de Lodi ! Ralliez-vous à ma ganache blanche ! On lui emboîte le pas. On lézarde à travers les bagnoles aboyeuses. On croule sous les lazzi et les invectives. Des coups de frein cascadent.
Y a des chocs de pare-chocs. On s’ébroue. Les piétons farouches foncent, tapant sur la colonne. Blouing ! Un coup de poing sur un capot ! Tzoum ! un coup de pied dans un pneu. Faut savoir se battre, les gars. Ça s’organise, une traversée de Croisette en pleine saison. Ça se mérite ! Celui qui ne prend pas ses risques est condamné à tourner en rond autour d’un même bloc de maisons pendant la durée de l’été. Devant nous, une grosse dame américaine prend un coup d’aile dans les miches. Elle vitupère avec l’accent texan, ce qui est en ce monde la pire façon de vitupérer. Derrière, une paire de Japonais photographient en marchant. Faudra qu’un jour où je serai de passage au pays du Soleil-Levant je demande à voir l’album de photos d’un touriste japonouille, ça doit valoir le déplacement, j’ai dans l’idée. Comme bouffeurs de péloche y a pas pire. On se malaxe sur la chaussée en un formidable frotti-frotta international. On se piétine, on s’imbrique, on s’échange la sueur, on se porte, on se déporte, on fonce, on haie, on recule, on proteste, on atermoie, on se baigne dans des vapeurs d’essence et des effluves humains. On s’agglutine. On forme l’essaim, on déforme les seins, on pousse, on éructe, on érecte, on tracte, on se contracte, on détraque. On hue. On sue. On pue ! On devient mou. On est à la fois la pâte, le tube et la main qui le presse. Derrière nous le flot s’est reformé, devant nous il ne s’est pas encore interrompu. Nous constituons une île de chair qui dérive comme une banquise. La vieille à l’ombrelle a sombré. Son avorton avorté pousse des glapissements pour appeler sa pintade. Il la supplie d’être présente, la réclame à l’univers indifférent ! L’exige aux tomobilistes, aux piétons, aux palmiers, au m’sieur l’agent en chemise bleue qui cause du tiercé avec un copain rondouillard sur le bord de la chaussée. Des ménages se défont ainsi dans les traversées de Croisette, en été. Des tumeurs malignes s’y réchauffent, des fausses couches s’y organisent, des vices assoupis s’y réveillent, des graisses y fondent, de ecchymoses y violissent, des petites filles y devinent l’homme et des petits garçons, la pédérastie. C’est une formide émulsion qui gazouille à bloc. Une moche chenille processionnaire qu’arrive mal à processionner. On a des espoirs d’aboutir. Un timoré du volant qu’a des arrière-pen-sées à écraser le monde pédestre, file un timide coup de patin dont profite la horde pour le déconnecter du flot circulatoire. Les autres tomobilistes l’abreuvent de reproche derrière, ils lui disent comme quoi il est peigne-cul à outrance, qu’il fallait « enfoncer » (c’est le mot : enfoncer) et pas se laisser intimider par ces salauds qu’ont qu’à marcher sur les trottoirs au lieu de venir perturber la circulation déjà si épaisse. Car, pour un tomobiliste, la circulation ça n’est pas ce qui marche, mais seulement ce qui roule, et encore : ce qui roule dans le même sens que soi.
Après bien des encombres, on atteint l’autre rivage. Pas exactement l’autre rivage, mais la langue de terre plantée de palmiers et de lauriers-roses servant de refuge. Tout est à recommencer de l’autre côté avant d’accéder au bord de mer. En plus on a la caravane qui radine en sens contraire. Les deux s’embrouillent dans l’oasis, se bousculent, se regardent en chacals de faïence ! Rien de commun entre des piétons se dirigeant de gauche à droite et des piétons allant de droite à gauche, rien hormis les jambes et les angoisses. Ils ne se sentent pas unis le moins du monde par leurs grandes misères de bipèdes. Aller sur le bord de mer et en revenir découle de deux philosophies contraires. A l’instant du croisement, les deux troupeaux sont farouchement, fondamentalement opposés l’un à l’autre.
— C’est beau les vacances, hein ? me lance le Vieux par-dessus une demi-douzaine de têtes plus ou moins basanées.
Son ton sarcastique tisonne l’émeute. Des aigres, des bilieux lui rétorquent à la cantonade qu’il avait qu’à rester chez lui, car tous ces gens : les à-pince et les en-voiture, déposent leur martyre sur l’autel des vacances. Deux soldats ennemis qui s’affrontent sont étroitement, secrètement unis par le formidable lien de la guerre. Ici, ces personnages mobiles, soit par action personnelle, soit par mécanique interposée, sont tous, de façon diverse, les farouches pionniers des vacances.
Nous voici enfin arrachés à l’océan de ferrailles. Le Dabe se plante au bord du trottoir pour regarder derrière lui le chemin parcouru, avec cet air de défi blasé qui est celui des vainqueurs murmurant : « Je ne suis qu’un homme comme les autres, et pourtant je l’ai fait ! »
— Regardez leur têtes, mon petit, murmure-t-il en me harponnant par le bras. Des monstres, tous. Ils sont terribles ! On ne lit que haine, peur et rage sur ces figures. Les jolies femmes sont laides de colère ; les mâles les plus athlétiques misérables comme des gnomes. Les plus belles lèvres en fait ne font que cacher des dents. Regardez, San-Antonio, comme ils ont tous sorti leurs dents.
Ainsi parla le Big Boss dont le crâne bronzé rutilait au soleil, jonglant avec les reflets de la chère Méditerranée.
— Au fait, où allons-nous ? m’enquiers-je.
— A la recherche de mon chauffeur.
— Bozon est ici ?
— Je parle de mon chauffeur privé.
J’ignorais qu’il en eût un. Dites, c’est le gros train de vie pour Pépère, décidément. Voilà un bonhomme qui m’épatera toujours.
Nous dévalons jusqu’à la plage où une humanité dénudée prend son fade avec Phœbus. Consciencieusement alignés en une parfaite ordonnance, ces embrocationnés de chaud confient leur denrée putrescible au soleil pour qu’il lui donne une apparence comestible. Ils rissolent en silence, stoïques. Prométhées ! Le mahomed hilare leur décolle la couenne, leur rôtit les jambons, leur crève les yeux, fout la pagaïe dans leurs flores microbiennes. Eux, magistraux comme des gisants, subissent les coups de lardoire avec ferveur. Y a des bien cuits et des saignants, des à point et des carbonisés. Ils se barbouillent de chaleur, ils s’en oignent l’oigne. Ils pourraient se faire dorer les intérieurs, ils se déballeraient aussi sec la tripaille sur le sable brûlant, se distendraient les meules pour se laisser brunir le trésor.
— Et ça, San-Antonio, ÇA, gémit le Dirlo, ça ne vous porte pas au cœur, dites ? Vous n’éprouvez pas une incœrcible nausée à longer cet alignement de quasi-charognes ?
Mon regard se réfugiant d’instinct sur une superbe blonde, je réponds par une moue.
— Mouais, ronchonne mon supérieur, après tout, il y a peut-être un âge pour ça.
— Mais non, monsieur, regardez ce groupe d’énormes vieillardes bourrées de cellulite et de fanons. Ces ex-femmes viennent là par coquetterie, en espérant que leur peau, une fois brunie, sera plus appétissante. Or, monsieur, la coquetterie, si l’on y songe, est une forme d’altruisme puisqu’elle consiste à se rendre plus engageant aux yeux de ses contemporains.
Il marche de plus en plus vite sur le front des troupeaux couchés.
— Vous savez où se tient votre chauffeur ?
— Oui, là-bas.
Il me désigne le club de volley-ball sur les courts duquel s’agitent des éphèbes en short.
— Il joue au volley ?
— Il a cette marotte en effet !
— Bon sport, monsieur !
Je suis tout contrit. Je n’ai jamais eu de contacts privés avec le Vieux. Toujours le boulot, le boulot, le boulot. Alors je ne sais pas faire. Je voudrais comporter mieux. Comment agit-on sur une plage avec un monsieur qu’on fréquente depuis des années mais dont on a toujours été séparé par un bureau ministre en acajou avec coins de bronze ouvragés ? Doit y avoir une adaptation à exécuter, un nouveau langage à trouver, une certaine liberté de ton à mettre au point, une démarche surtout à définir, non ? C’est cela le plus duraille : marcher au côté d’un supérieur que l’on n’a jamais connu qu’assis.
Nous déboulons en bordure des volleyeurs. On les croirait montés sur ressorts à boudin, les joueurs. Ils sautent sur place, montent et descendent comme des pistons. La grosse balle voltige au-dessus d’eux, vachement fascinée par l’attraction terrestre, mais toujours récupérée par une main ou par le mari de cette dernière : le poing.
Le Patron s’arrête, mains aux poches et considère la partie en ricanant.
— Il a l’air fin, le bougre, soupire-t-il. Comment un individu normal peut-il s’acharner sur un ballon ?
— Besoin d’exercice, laissé-je tomber.
— En ce cas, il existe la culture physique.
— C’est moins marrant. Un exercice solitaire n’a rien d’exaltant, monsieur, tandis qu’un jeu d’équipe transporte l’individu. Ici-bas, l’homme a besoin d’un moteur pour agir. Ici, le moteur c’est la victoire. Ces dix messieurs ont la volonté de gagner et pendant le temps du match, leur existence s’en trouve comme ennoblie.
— Ennobli ou pas, il me faut mon chauffeur ! riposte l’irascible.
— Quel est-il ?
— Le plus vieux !
Je découvre alors, dans le camp adverse, un vieillard musclé, à la poitrine couverte de poils gris, aux cheveux d’un blanc pisseux, doté d’une formidable moustache encore rousse.
— Ross ! crie sèchement le Vénérable.
Le moustachenu, ainsi interpellé, adresse une mimique au Vieux. Puis, profitant de ce que la balle sort, il lève le bras pour signaler qu’il souhaite quitter la partie.
Un jeune gorille s’écrie alors :
— Hé, les gars, y’a le druide qui veut se barrer !
On le remplace et le prénommé Ross quitte le court sableux. Un peu pittoresque, le personnage. Il a le menton carré, le nez crochu, les pommettes saillantes, le regard presque blanc. Son short blanc est trois fois trop large pour lui et lui descend sous les genoux.
— Ross ! dit le Vieux, en anglais ; mettez-vous rapidement dans une tenue décente, j’ai besoin de vous !
Ross opine et s’engouffre dans un vestiaire.
— Il est Anglais ? m’étonné-je.
— Jusqu’au dernier bouton de son uniforme.
— Il est rare qu’un Français ait à son service du personnel britannique.
— Très rare, convient le Déplumé, aussi Ross est-il là par suite d’un concours de circonstances.
Le pedigree et le destin de Ross ne constituant pas le sommet de mes préoccupations présentes, je m’abstiens de questionner le Patron, mais sur sa lancée, celui-ci explique :
— En 1920, mon beau-père a acheté une Rolls-Royce. En même temps que la voiture, la firme britannique lui a envoyé un technicien chargé d’expliquer le maniement et l’entretien du véhicule au chauffeur français chargé de le piloter. Ross était ce technicien. Au cours de son séjour, il est tombé amoureux de la femme de chambre de mon beau-père. Elle lui a plu, il a cassé la figure du chauffeur avec qui elle était fiancée et a pris radicalement la place de ce dernier. Il a épousé la femme de chambre et n’a plus quitté notre famille. A la mort de mon beau-père j’ai conservé l’ensemble, à savoir la femme de chambre, le chauffeur et… la Rolls ! Amusant, non ?
Je commence à piger l’origine du train de vie de mon Boss : un riche mariage. En somme, être chef de la police constitue pour lui un violon d’Ingres.
Comme quoi les castors n’ont pas tous la même manière de procéder, et les plus malins exploitent leur appendice caudal avec plus de discernement que les autres.
Ross a dû prendre des cours du soir avec Frégoli dans sa jeunesse, car il réapparaît, moins de cinq secondes plus tard, dans une tenue de serge noire à boutons dorés, impeccable. Il porte des leggings, une casquette plate, des gants de peau gris et il ressemble à un personnage d’Hadley Chase, revu et aggravé par Ronald Sharles.
— En route ! La voiture est loin ? lui demande mon surprenant directeur, toujours dans la langue des Beatles.
— A quelque trois cents yards, sir, lui répond le Driveman.
— C’est pour maintenir l’excellence de votre anglais que vous conversez dans cette langue avec Ross ? demandé-je au patron, avec un rien de léchouille.
Il hausse les épaules.
— Pas du tout, je lui parle anglais tout bonnement parce qu’il s’est toujours et vigoureusement refusé à apprendre le français. Vous savez, cher San-Antonio, que nos amis britanniques considèrent qu’il n’existe en ce monde qu’une seule véritable langue et un fourmillement de dialectes douteux qui ne méritent pas qu’on s’y arrête. Un Anglais préfère apprendre l’égyptien ancien ou le sanscrit plutôt que le français ou l’espagnol. Ross a obligé son épouse à apprendre sa langue. Moyennant quoi il a condescendu à habiter notre pays. Mais il a expédié sa progéniture dans des public-schools dès qu’elle eut l’âge d’entrer à la maternelle. Maintenant ses enfants sont établis là-bas. La francisation de Ross n’aura donc été qu’un très mince épisode dans l’histoire de cette honorable famille.
Ross nous précède, d’un pas mécanique d’officier de l’armée des Indes. Il s’engage dans un parking proche et je ne tarde pas à découvrir la Rolls-Royce la plus solennelle, la plus héraldique, la plus compassée, le plus vénérable qu’il m’ait jamais été donné de rencontrer. Noire comme la nuit des temps, anguleuse comme la Grande-Bretagne, sévère comme un dimanche londonien, formidable, impressionnante, haute sur pattes, elle fait songer à un monument historique magnifiquement conservé. Rarement pièce de musée ne s’est offerte à l’admiration des foules dans un meilleur état de fraîcheur.
— Belle grand-mère, n’est-ce pas ? plaisante le Vieux.
Je siffle admirativement.
— Je suis ému, Patron.
— Vous pouvez, mon garçon. De part et d’autre de cette calandre, un demi-siècle de gloire mécanique vous contemple. Très honnêtement, je pense que c’est plus à cause de cette auto que d’Amélie la femme de chambre que Ross est demeuré sur le continent. Cette Rolls, c’est sa Juliette Drouet. La plus tendre, la plus choyée des maîtresses. Parfois je le regarde la laver, la bichonner, vous voulez que je vous dise ? C’est é-ro-tique !
Des gamins en culotte éponge, plus dorés que des cochons en pain d’épice, examinent cette émanation du passé en échangeant des considérations en titi parigot.
— Tu crois qu’c’t’une bagnole ? demande le plus jeune.
— T’es louf, c’t’un machin pour la publicité, mon pote. Y doiv’atteler ce zinzin derrière une jeep et le balader en ville pour faire de la réclame !
— D’la réclame pour quoi t’est-ce que ?
— Pour un cirque, probable. Ou p’t’être pour un film.
En nous voyant investir l’engin, ils s’écartent prudemment, comme les techniciens de Cap Carnaval lors de la mise à feu d’un autobus interplanétaire. Le Vieux et moi montons à l’arrière. J’ai l’impression de m’installer dans un salon. Il y fait frais, les sièges sont moelleux. Une odeur doucereuse et vieillotte de cuir ancien et de fleur fanée vous glisse dans l’âme je ne sais quelle nostalgie olfactive…
Je fais du regard le tour du propriétaire. Un bar d’acajou. Un poste de radio-télévision. Un téléphone, un Frigidaire. Bref, la fin des fins, le super-luxe, le raffinement.
— C’est tout de même pas d’origine, ça ? demandé-je plaisamment en désignant les éléments précités.
— Non, bien sûr, murmure le Dirlo en sortant deux verres du bar, Caroline (c’est le nom donné par Ross à cette voiture, aussi faut-il prononcer Carolaïne) est une vieille dame à laquelle on a laissé sa belle robe de brocart, mais qui porte des dessous de starlett. Une orange-vodka bien frappée ?
— Volontiers.
Une vitre teintée nous sépare du chauffeur. Le Vieux décroche un tube acoustique antédiluvien.
— Direction Saint-Raphaël, Ross, je vous prie.
— Parfaitement, sir.
— Et le moteur ? m’inquiété-je, il est encore d’origine ?
Le Big Dabe me sermonne du doigt.
— Heureusement que nous sommes coupés d’avec Ross, dit-il. S’il vous avait entendu poser une question pareille, il aurait été obligé de s’arrêter pour avaler un comprimé de cardiorythmine. Non seulement le moteur est d’origine, mon cher ami, mais je vous donne ma parole d’honneur qu’on n’a jamais parlé de lui depuis 1920. Aucune bougie, aucune vis platinée n’ont été remplacées. Parler du moteur d’une Rolls de cette époque, c’est comme parler de l’infortune conjugale d’un cocu en sa présence ou comme traiter de l’inceste dans un couvent de carmélites. Le moteur d’une Rolls 1920 est une espèce de mythe qu’il est de bon ton de ne pas évoquer. Une pauvre nécessité qui fut palliée une fois pour toutes. Savez-vous que Ross a failli me quitter le jour où je lui ai demandé s’il n’y avait pas « comme un bruit bizarre en provenance du moteur » ? Vérification faite, il s’agissait d’un ivrogne qui s’était jeté avec sa bicyclette sous nos roues et que nous avons traîné sur une dizaine de kilomètres.
Effectivement, tout est silence dans cette voiture. Ross la pilote avec précision et souplesse. Il a contourné la ville pour aller chercher l’autoroute et la silhouette sombre de son dos ne bronche pas d’un pouce.
A un rétrécissement de la chaussée, nous sommes brusquement obligés de ralentir du fait d’un vieux teuf-teuf bourré de voyous hirsutes qui ahane misérablement. Ross réclame le passage d’un klaxon impératif dont le timbre est aux avertisseurs modernes ce que la voix de Chaliapine est à celle de Sylvie Vartan.
Il en résulte un concert de protestations et une volée de poings brandis. Loin de serrer le bas-côté, les blousons noirs se mettent à zigzaguer sur la route ce qui est, en pareil cas, la façon la plus éloquente de dire merde.
La voix impavide de Ross retentit dans le parlophone.
— Puis-je employer le dispositif 13, sir ?
— J’allais vous le conseiller, Ross !
— Merci, sir.
Et Ross avance la main sur son tableau de bord à côté duquel celui d’un Bœing 707 paraîtrait plus sommaire que celui d’une 2 cv. Il enclenche un bouton d’ébonite noir. Aussitôt le déferlement d’un avion de chasse en piqué retentit à l’avant de la Rolls. C’est cataclysmique comme bruit. Aucune trompe d’eustache ne saurait résister à cet aigre mugissement. Les sonotones explosent en recevant cette décharge d’ondes. Les tympans saignent. L’effet est magique : le tacot des petites gouapes décrit une embardée. Il escalade le talus et stoppe, les deux roues droites dans une terre labourée.
Fin de la sirène. Imperturbable, Ross double. Une giclée d’insultes part de l’auto embourbée, style : « Toi, avec ton carrosse pourri ! Esclave ! Fasciste ! Gaulliste ! Assassin ! »
Tout y passe.
Ross ralentit et demande dans le tube :
— Me serait-il permis d’utiliser le dispositif 5 bis, sir ?
— Il semble s’imposer en effet, Ross, consent le Patron.
Un nouveau geste précis de Ross et, à l’arrière de notre surprenante automobile éclate un concert d’imprécations bien senties : « Allez vous faire voir, hé, merdeux ! Mon c… c’est du poulet ? Je vous p… à la raie, lopettes ! Etc. » Un long et puissant chapelet s’égrène de la sorte.
Le Vieux s’empare du cornet.
— Je pense que cela suffit comme ça, Ross, car ces petites frappes sont maintenant hors de portée.
Fin d’émission. Tout heureux de ma surprise, mon astucieux chef m’explique :
— Il est déprimant dans certains cas d’être piloté par un chauffeur ne parlant pas français, aussi ai-je fait enregistrer le document que vous venez d’entendre par un pittoresque plombier dont le vert langage m’avait frappé. Cet homme possédait un vocabulaire et un accent faubouriens très exceptionnels, n’est-ce pas ? Quel chauffeur stylé pourrait rivaliser avec lui ?
Un marrant, le Dabe ! Quelle découverte impressionnante, après des années de collaboration ! Il a le sens de l’humour raffiné, celui du pittoresque et de la fantaisie. Mais alors, ses mines compassées ? Ses graves sermons ? Ses exhortations tricolorisantes ? Une façade, vous croyez ? La défroque d’un personnage qu’il s’amuse d’endosser pour faire croire que ?
A gestes dégagés, il prépare les deux oranges-vodka, qui s’affirment comme étant plus exactement des vodka-oranges.
— A la réussite de notre future enquête, mon petit.
Je lève mon godet à hauteur de pif. Vu à travers les parois du verre, le Dirlo a une bouille toute déformée.
— A vos vacances, monsieur le directeur.
Il cligne de l’œil.
— Je compte sur vous pour neutraliser un peu la donzelle que j’ai eu la fâcheuse idée de présenter comme étant ma nièce, je n’ai guère envie de la retrouver sur le Mer d’Alors où nous aurons, si vous voulez bien me passer l’expression, d’autres chats à fouetter !
— En somme vous souhaiteriez qu’elle rate le départ ? murmuré-je après avoir siroté une aimable rasade de nectar.
— En somme, oui, fait le Patron. Vous êtes ingénieux, cher San-Antonio vous trouverez sûrement une astuce.
La mission n’est pas désagréable au demeurant. Ce ne sera pas la première fois que je berlurerai une mousmé.
— Que pensez-vous de cette ténébreuse affaire ? murmure le Tondu en regardant défiler le paysage sur les flancs de la Rolls.
— J’attends de voir sur place, Patron.
— Vous avez bien eu d’emblée une opinion, je suppose ?
— A première vue il semblerait que le — ou les — coupable (s) appartiendrai (en) t à l’équipage, non ?
— Vous pensez ?
Ben voyons : quatre disparitions successives. Aucun passager ne s’est tapé quatre fois de suite la même croisière !
— Tiens, je n’avais pas encore songé à ça, reconnaît le Boss.
Il a un imperceptible sourire. Son regard bleu semble déjà errer sur des horizons marins. Un bras passé dans l’accoudoir de cuir, il réfléchit. Je respecte d’autant mieux sa méditation que je ne trouve rien de précis à lui dire. Le chiendent, quand on est en compagnie, c’est de devoir parler. Rien de plus terrible que d’alimenter coûte que coûte certaines conversations. Faut se stimuler la gamberge, se la masturber pour en faire gicler un bout de sujet quelconque. A ce régime-là on défaille cérébralement, on s’épuise la matière grise à la solliciter à vide. Moi, il m’arrive d’avoir la menteuse facile, mais je crois honnêtement que j’aurais surtout réussi mes silences. J’ai la vocation du mutisme. Une vocation bien contrariée d’ailleurs.
— Croyez-vous que les Bérurier accepteront de se joindre à nous ? demande le Big Boss.
— Pourquoi pas ? La perspective d’une luxueuse croisière à l’œil est terriblement alléchante pour des gens modestes.
— Il serait intéressant de pouvoir disposer de notre aimable Bérurier, médite mon voisin de Rolls. C’est un bœuf plein de jugeote.
— Non, rectifié-je, c’est un taureau !
Je somnolais.
La voix métallique de Ross nasille dans l’appareil.
— S’agirait-il de ce lieu, sir ?
Il vient de stopper à l’orée d’une kermesse bigarrée dont l’entrée est surmontée d’un panneau en arc de cercle sur lequel on peut lire : Camping de la Méduse enchantée. L’endroit, malgré sa raison sociale, n’a rien de paradisiaque. Je dirai même que « ce lieu » dont parle Ross avec mépris est un lieu commun.
Certes, il se trouve sur la Côte d’Azur.
Certes, la mer est à huit cents mètres. Seulement… Seulement, il est situé en bordure de la Nationale, entre une décharge publique et une cimenterie. Seulement, une ligne de chemin de fer dite Decauville le limite sur son quatrième côté. Seulement, une épaisse couche de poussière grise tente d’unifier le gigantesque campement. Un bivouac, mes amis ! Un camp de réfugiés. Plusieurs centaines de familles peu vêtues y végètent dans un monstrueux tohu-bohu. Chacune a dressé sa tente contre sa voiture, les plus huppées ont même des tentes formant garage afin de protéger leur vénérée tomobile des ardeurs solaires. Des haut-parleurs piqués au sommet de mâts colorés diffusent une musique concassante, ferrailleuse, abrutisseuse. Des senteurs de mauvaise cuisine se mêlent aux effluves du ciment. Le ciment sent la merde. La cuisine presque ! Des latrines proches, surchauffées, s’échappent d’indéfinissables odeurs qui manquent de loyauté. La musique n’est qu’un fond, un grondement identique à celui de la mer par sa permanence. Mais mille bruits divers se joignent à elle pour cacophoner. Le sifflet aigrelet de la petite locomotive qui halète sur fond de décor. Les klaxons des campeurs sortants et des campeurs rentrants. Les criaillements de la marmaille turbulente. Les imprécations des houris. Les transistors hystériques, toujours et partout eux !
— Oui, réponds-je, c’est bien ce stalag !
J’ai encore dans mon portefeuille l’adresse écrite de la main de Béru sur un morceau de couvercle de boîte à camembert.
— Grands Dieux, murmure le Vieux. Cela existe donc !
Nous franchissons l’entrée de ce Treblinka de vacances. Une esplanade circulaire comportant en son milieu une construction marquée « Office » (à l’américaine, s’il vous plaît), s’offre à nous.
Ross s’y engage. Aussitôt, des indigènes radinent pour mater la Rolls.
— Mince, une diligence ! s’écrie un gorille noir, plus poilu qu’un cœur d’artichaut.
— C’est pas une auto, c’est juste un moyen de locomotion ! remarque un autre concentrationné. Vise le pingouin qu’est au poste de pilotage !
— Allez donc vous informer, mon bon ! soupire lâchement le Big Boss, cette faune m’insupporte !
Je descends dans cette cour des miracles du vingtième siècle. Le bruit se fait plus intense, les odeurs plus impitoyables. Mon odorat et mon ouïe sont trop sauvagement agressés : je titube, m’appuie au capot de la maîtresse de Ross, ce qui me vaut un sombre regard de ce dernier car on ne s’appuie pas à une Rolls-Royce de 1920. Sur la droite, il y a un point d’eau : quatre robinets de cuivre tout connards au sommet de leurs tuyaux nus, jaillis du sol comme des périscopes. Une centaine de personnes armées de seaux ou de bouteilles, d’arrosoirs ou de jerricans en plastique font la queue, ventre à fesses, en échangeant des propos aigres-doux sur la lenteur du débit de l’eau et les aises que prennent les puiseurs du moment. Y a d’énormes poufiasses aux jambons indécents. Des maigrichons à shorts trop short, coiffés d’un chapeau mou et chaussés de souliers de ville.
Y a des petites gosses genre Cosette, résignées comme des orphelines. Y a des vieillards maugréateurs. Y a des jeunes filles joyeuses. Des chiens qui pissent partout, à petites giclouilles préoccupées. Des jeunes gens avec leur transistor accroché au cou pour rien perdre de la publicité d’Astra ou de ce cher M’sieur Trigano qui est un peu le Dieu vigilant de ces sortes d’endroits.
Ça, c’est la corvée de flotte. Les caravaniers du désert. Dans le fond, la petite loco s’égosille en trinquebalant ses wagonnets bourrés de ciment malodorant. On voit des Arabes blancs de chaux qui s’agitent et louchent sur les campeuses. Y’aura une drôle de séance de ramonage chez ces messieurs, le soir venu, dans leur bidonville côte d’azuréen. De l’extase à retardement. Des évocations bien salaces.
J’entre à l’office : une vaste pièce circulaire qui pue la bière aigre et la laitue fanée. Ça fait épicerie-comptoir-bureau de réception. On y vend du chocolat et des sardines, des pêches blettes et des nouilles en vrac, de l’huile d’olive et des petites poupées provençales. Deux personnes vocifèrent à deux téléphones jumelés qu’aucune cloison ne sépare. La première, un grand, fort en cuissots, avec les cheveux en brosse et des poils partout, dit à une standardiste de Clermont-Ferrand qu’il l’emmerde ; tandis qu’une demoiselle dont on mate les noix à travers le short trop étroit gazouille à un Riri insituable des niaiseries pour militaire au clair de lune.
Deux marmots malmènent un billard électrique tout fulgurant d’éclairs jaunes et rouges dont les flippers battent éperdument de l’aile comme des papillons enlisés. Ça sonnaille, ça tintinnabule.
Je m’approche de la tenancière du camp (de concentration) ping. Elle est plâtreuse, bouffie, mal peinte. Une violette en guise de bouche. Un regard souligné trois fois au crayon vert. Une guiche à la Fréhel ! Des lustres de cristal en guise de boucles d’oreilles.
— Je cherche un dénommé Bérurier, dis-je. Il a dû arriver ce matin !
Elle me virgule un sourire pareil à un anus sur le point de happer le thermomètre.
— C’est à vous, la Rolls qui vient d’arriver ? élude-t-elle.
— Elle ne m’appartient pas, mais j’ai eu le grand privilège d’être véhiculé par elle !
La dame repeinte hoche sa tête admirable, ce qui met en branle un moutonnement de rides et de replis. Les bourrelets de la poitrine partent à l’assaut des fanons, lesquels communiquent leur frémissement à d’anciennes bajoues désaffectées.
— J’ai encore jamais vu un modèle semblable, fait-elle. Il est sorti quand ?
— Il s’agit d’un prototype, qui ne sera pas standardisé avant quatre ans au moins, la renseigné-je. A propos du dénommé Bérurier ?… plaidé-je en désignant le grand livre noir où sont consignés les noms des forçats.
— Oh oui. En effet, ils sont arrivés ce matin, très tôt…
Elle se mouille le pouce pour tourner une page collée à la précédente par une tache de confiture et une crotte de nez.
— Ils sont dans l’allée Adam et Eve, me renseigne-t-elle, la dernière au fond. Je vous les appellerais bien par l’haut-parleur, mais ça va être l’heure des informations et mes clients aiment pas qu’on interrompe.
— Ne vous dérangez pas, chère madame, je les dénicherai tout seul.
Le peuple s’est accru autour de la Rolls. Le carrosse disparaît derrière cette grappe humaine, on ne peut plus désinvolte, qui n’a aucune pudeur et ne se fait pas faute d’échanger des aperçus impertinents sur les établissements Rolls-Royce et leurs clients. Juste comme je sors, la voix enregistrée du plombier éclate, formidable, dominant le tulmute ambiant :
— V’s’avez donc jamais rien vu, tas de pignoufes ? Faut-y qu’j’me déculotte pour vous montrer l’clou du spectac ! Y z’ont rien à branler, ces pommes, pour s’agglomérer devant un tas de tôle !
Pour le coup la foule se dilue en maugréant. On ne résiste pas au ton acerbe du plombier de mon Honorable Singe.
L’allée Adam et Eve, avouez que c’est prometteur. Ça fait Eden… en diable ! on pourrait espérer des pins parasols, des lauriers-roses, des palmiers dattiers, toute un sylve féerique. Ça fait Paul et Virginie a priori, seulement a posteriori, on se rend compte que l’incident de la pomme a déjà chamboulé le ménage. Que la punition perpétuelle a pris effet. Je longe des souks bleus et ocres, assez pimpants d’aspect, mais où les conditions de vie en disent long sur la misère des hommes. Tous ces gus vautrés dans la poussière de ciment, ils sont en train de l’expier, le péché originel. Y en a qui se bagarrent avec leurs réchauds récalcitrants. Y’en a qui frappent leur progéniture pour se calmer les angoisses. D’autres qui sont de corvée de patates. Des qui se garnissent la tente de plaquettes Vapona à cause des moustiques et des qui s’oignent de Pipiol pour la même raison. On en aperçoit des tout cloqués, déjà. Bien rougeoyants, saignants même ! Y’a les stoïques qui lisent. Ceux qui profitent de son immobilisation pour trifouiller dans les intestins de leur Peugeot, lui vérifier les durites, lui dégorger les bougies, retendre sa courroie de ventilateur. Des dames font des lessives secrètes en de menus récipients pleins de mousse. On en devine qui s’envoient en l’air à travers les rideaux mal fermés de leur gentilhommière, on les entend se comporter, profiter du vacarme environnant pour se donner libre cours. J’en avise qui me font pitié, accroupis comme des fakirs dans leur maison de toile. D’autres, au contraire, y régnent en souverains : Abd-El Kader ! J’enjambe des détritus, je contourne des marmots au cul nu. J’évite des bassines. Je fais du slalom entre des ustensiles ménagers. Des garnements foncent à vélo entre les ruelles, renversent des galtouzes, regardent ceux qui baisouillent à travers des échancrures. On voit des habitués qui voisinent, se réjouissent de ce qu’il ne pleuve pas comme l’an passé. C’t’année elles s’annoncent merveilleuses, les vacances. Le camping de la Méduse enchantée mérite bien son blaze ! A mon avis c’est plutôt le camping de l’enchanteur médusé !
A force de me détroncher de droite à gauche, je finis par repérer la vieille chignole des Béru. Elle aussi aura sa place au musée. Notez que des 15 traction Citroën on en voit rouler encore quelques-unes. Mais des comme la tuture au Gros, il n’en existe pas deux. On peut pas croire qu’elle fonctionne avec ses emplâtres aux pneus, les cartons servant de pare-brise, les fils de fer aux portières afin de remplacer les poignées disparues, ses ailes absentes, les caisses de bois servant de malle arrière, ses phares pendants comme des yeux de lapin mort par énucléation.
A droite de ce qui fut une auto et qui demeure confusément un véhicule, une tente est dressée. Faut voir comme ! Elle ressemble à un chameau, la tente à Béru. Elle est penchée, elle se tortille comme un éléphant qui va s’asseoir. Des traînées sombres la souillent. Des trous l’aèrent. De la fange, déjà, s’en échappe. Et des plaintes aussi. Je reconnais l’organe grumeleux de Dame Berthe.
— Non ! Pas maintenant ! M’sieur Félix ! M’sieur Félix, voyons, mon époux est dans les parages ! Et si ma jeune nièce arriverait ! Je vous en prie ! Oh ! C’que vous êtes polisson dans votre genre ! On l’dirait pas à vous voir si sérieux, m’sieur Félix !
Un temps, la voix protestataire reprend, plus faible, déjà vaincue, presque soumise !
— Aaah ! C’que vous êtes bien constitué, m’sieur Félix ! Réellement vous trompez vot’monde ! Oh ! Oh la ! M’sieur Ffffféliiix ! Ah tu la voulais, ta grande, hein, cochon, enchaîne l’épouse Bérurier en changeant résolument de registre. Elle vient d’accélérer, Berthaga, de pousser à fond la combustion pour s’arracher à l’attraction terrestre. La v’là partie pour sa virée cosmique ! La tente, ça finit de l’ébranler, si je peux dire, cette séance. Son mât de misaine devient un mât de cocagne. Ma parole, ils y grimpent après pour que ça vertige de la sorte. Y a de la frénésie dans le matériel. Des boursouflures sporadiques ! Des dépressions ! Du roulis ! Des protubérances ! Elle s’affaisse mollement, la tente. Elle est latente, sa chute ! Un rush sur la gauche arrache deux piquets d’un coup. Des amarres craquent. Le bivouac au Béru commence à rouler bord sur bord. Sa cargaison est désarrimée, complètement folingue. Une jambe nue de la Berthy jaillit à l’air libre, se replie sur une forme fantomatique. Ça trémousse éperdument. Ça halète ! Ça crève ! Ça pète ! Elle est à genoux, la guitoune, à présent. Titubante comme un taureau foudroyé. Avec encore des cris et des soupirs. Des conjurations. On dirait que c’est l’édifice de toile qui agonise se démet de ses fonctions protectrices, se soumet aux intempéries à venir, reconnaît sa faiblesse. Le beaupré va égratigner la tente voisine, celle d’un solitaire aux genoux cagneux, porteur d’un collier de barbe style instituteur célibataire. Il fumait son calumet, le campeur contigu. Un sage, ça se reconnaît à la manière qu’il expulse sa fumaga à longs pets souples et précieux. On se croise les regards, il hausse les épaules.
— Une heure que ça dure, leurs conneries, pétouille-t-il sans écarter sa bouffarde. Je me doutais bien que ça allait se terminer comme ça, par un écroulement. D’autant que le gros enflé de mari a monté sa tente comme un con. Elle aurait pas résisté au prochain zéphyr. Vous avez remarqué avec quoi il s’est arrimé aux pieux ? Des lacets, monsieur ! Et usés qui plus est ! Ce qui tuera le camping, ce sont les néophytes. Ils se prennent tous pour des scouts mais ils n’y connaissent rien. La plupart montent leur tente en lisant le prospectus. J’ai honte !
Il fumasse encore, guignant le monstre en sac qui continue de s’ébrouer et d’exclamer ses transes amoureuses.
— Ils prennent la nature pour un paillasson, les brutes, et ils poussent des clameurs éperdues lorsqu’ils s’assoient sur une fourmilière. A la première averse ils ont le cul dans l’eau, monsieur, alors ils incriminent le ciel. Ils s’en prennent à Dieu comme si leur taxe de séjour obligeait le Seigneur à leur garantir du beau temps sec…
Tiens, il s’agit d’un instituteur libre. P’t’être même d’un prêtre en civil et en vacances ?
Berthe a une clameur terrible.
— Arrêtez, M’sieur Félix ! Je suis couchée dans le cassoulet ! Et puis je crois qu’on a un peu culbuté la tente !
Pour l’avoir culbutée, ils l’ont culbutée, les épileptiques de l’amour. Elle a fini de flancher, la crèche d’Alexandre-Benoît, pire que la vertu de sa ménagère. Il a bonne mine, à c’t’heure, le camp du Drap d’or. Il reste juste un bout du mât en saillie. On dirait un cirque en déconfiture après un typhon. C’est le grand foc qui s’obstine, il tangue vachement. Un autre pied se dégage de la toile avachie. D’homme, cette fois. Je découvre un pataugas, avec une chaussette de laine dans les tons beige. Plus haut, une fin de mollet maigrichard, avec des varices pareilles au cours de la Garonne quand elle devient Gironde. Le pied racle le sol comme celui d’un fox-terrier affolé par une chaude piste.
— Aaah ! M’sieur Félix, j’aurais pas cru, j’aurais pas cru que, s’étonne l’admirable Berthe. Chez un intellectuel, c’est rare une ardeur semblable. Quel homme, mine de rien, vous faites ! Vous allez m’tuer, m’sieur Félix. Si brusquement, j’en suis tout étourdie. Dire que ce matin, on se connaissait pas encore ! Et puis voilà ! Attendez que je me pousse un peu, je vous jure qu’on a renversé le cassoulet ! Et la tente, dites, elle s’est décrochée, la tente ! Vous m’aiderez à la remonter avant que mon époux revinsse ?
L’autre, c’est pas un bavard du radada. Et croyez-moi, étant donné les circonstances, faut pas qu’il ait la godanche timide pour continuer son forcinge dans cet entrelacs de ficelles, de bâtons, de toile, de cassoulet et de réchaud. Le camping, c’est Tringlanneau !
Le fumeur de pipe lève vers le ciel imperturbable un œil chargé de résignation difficile.
— Quand je pense que le mari est à dix mètres de là, soupire-t-il. Voyez-vous, monsieur, ce qui gâche les joies du camping, c’est souvent la promiscuité.
— Vous dites que le mari est près d’ici ? réagis-je, conscient de ma mission.
— La grande tente rouge, là-bas.
J’abandonne le fumeur de pipe et la tente en folie pour partir à la recherche du Gros. Comme je m’approche de la coquette villa désignée par l’homme au collier, l’organe paisible du Dodu me parvient malgré la cacophonie ambiante.
— Attendez, mon p’tit cœur, gazouille mon ami, tenez-la bien pendant que je prends la seringue. Vous y êtes ? Alors en souplesse… J’y colle la moitié de la dose. Faut bien se gaffer quand on perce la peau, pas trop déchirer, qu’ensuite la chair se barre par l’orifice. Là… Oh, mais ça récalcitre ! J’serais pas tombé sur un nerf, des fois ? Lâchez-la pas je vas essayer un autre emplacement ! Voilà, ici ça pénètre recta. Visez comment que je l’injectionne cette coquine !
Exercice illégal de la médecine ! M’est avis qu’il va avoir de la chienlit avec le conseil de l’Ordre, Béru. Y’a rien de plus teigneux que l’Ordre, tous les ordres. J’ai horreur de ce mot.
Elle est pépère, la maison de toile où je m’annonce. Deux pièces-garage-salle d’eau. Des fenêtres, une véranda ! Le super-luxe du confort campingesque. Des tableaux aux murs. Une coiffeuse. Un divan… Mazette !
Béru et une jeune femme plus rousse que le mois de novembre dans la forêt de Rambouillet sont face à face, de part et d’autre d’une table. Le Gravos a le ventre ceint d’un tablier blanc et les mains gantées de caoutchouc rosâtre. Il est occupé à injecter le contenu d’une seringue de Pravaz à une saucisse de forte taille. Il bave et morve à force de concentration. Ses yeux pendent de sa tête comme deux ampoules électriques. Il a le souffle guindé de l’homme consacrant toutes ses facultés à une tâche minutieuse.
Une transplantation cardiaque, c’est de la tarte molle à côté de l’opération en cours. On comprend, au dramatique de la scène, les risques encourus, la responsabilité délibérément acceptée.
Sa bave et sa morve choient sur la saucisse. Alexandre-Benoît exhale un soupire soupapesque.
– Ça y est, dit-il d’une voix rauque, j’y ai filé sa dose. Alors maintenant écoutez bien ce que je vais vous causer, mon p’tit cœur. Vous me la mettez dans une casserole avec du beurre, à feux doux. Quand c’est qu’elle commencera à bronzer, vous y additionnez deux verres de vin blanc. Vous avez du bon vin blanc, mon p’tit cœur ?
La dame rousse répond par l’affirmative.
Mais le professeur Béru joue les sceptiques.
— Montrez un peu que je m’informasse !
Elle prend une boutanche dans le Frigidaire. Le Gravos débouche, entonne le goulot, écluse vingt centilitres sans un tressaillement de glotte et acquiesce.
— C’est pas de l’estra-sec, mais ça pourra aller. Une fois le vin blanc versé, laissez cuire vingt minutes. Ensuite vous foutez votre bol de crème dans tout ce bonheur et vous servez. Enregistré ? D’ailleurs, à ce moment-là vaudra mieux m’appeler pour que je goûtasse. Mais je peux d’or et d’orgeat vous annoncer que vous allez bouffer de la saucisse.
— Je vous dois combien, pour le marc ? minaude la campeuse-gastronome.
Béru a un fort braiement.
— Vous charriez, mon p’tit cœur ! Si on s’aiderait pas entre campeurs, c’s’rait malheureux.
Il rit bien fort.
— Heureusement que j’aye toujours ma trousse de secours en voyage : seringue et marc de Savoie. Vous pouvez pas savoir le nombre de gens que j’ai déjà dépannés.
Sur ces mots définitifs, il se retourne et m’avise dans l’encadrement de la porte cochère.
— Ah ben ça ! San-A. !
Je lui adresse un signe véhément et il prend congé de son élève.
— Alors tu donnes des cours ménagers, maintenant, Pépère ?
Il hausse les épaules :
— Je voisine, quoi ! Y’a rien de cassé, tu parais tout chose ?
— Je suis venu te faire une propose, Gros.
— Ah mouais ? se méfie-t-il.
— Une croisière en Méditerranée, première classe, pour toi, ta Grosse et Marie-Marie, quinze jours, tous frais payés, ça t’irait ?
— Quelle idée ? évasive-t-il, plus inquiet qu’intéressé.
— L’Espagne, le Maroc, la Grèce, la Turquie…
— Beuphh !
— Les Canaries, Madère, complété-je consciencieusement.
Il tique.
— Le Madère en question, c’est le Madère où on fait le Madère ?
— En personne !
— En quel honneur, cette croisière ?
Je lui résume avec une concision extrême l’origine de cette proposition saugrenue.
Son enthousiasme a de la peine à prendre, comme du bois humide dans une cheminée bouchée.
— Le Vieux en sera ?
— Officiel !
Il secoue la tête.
— Alors moi pas. Les vacances, ça consiste à oublier un peu la bouille de nos opprimeurs, non ? Si on les prend avec eux, maintenant, je refuse de revendiquer pour la sixième semaine. Je la retapisse d’ici, ta croisière. Une enquête dorée, oui ! Où qu’il faudra lever le petit doigt en buvant sa tasse de beaujolais, se gêner biscotte le regard salingue du Vieux, causer avec une grammaire sous le bras pour pas lui offusquer les oreilles, à ce chéri !
— Aaah ! Le voilà, notre bon Bérurier ! crie une voix joviale.
Béru se détourne et confusionne à bloc.
— M’sieur le directeur. Mes hommages ! Trop honoré de vous accueillir dans ma modeste demeure…
Il la boucle soudain, muet d’horreur.
Y a plus de modeste demeure. Elle a fini de faire naufrage. Elle s’est répandue, elle est étale, dégonflée, en haillons. Des jambes, des bouts de bâton, des queues de casserole s’échappent de la toile saccagée. Ça continue d’émulsionner dans le paquetage, mais en deux points opposés ce qui laisserait entendre que les farouches partenaires ont cessé leur empoignade. Ils se sont désolidarisés. Chacun cherche une issue. Les voici qui gigotent à la conquête de l’oxygène.
— Fatalitas ! hurle le Gros, y a eu un ouragan !
Il a l’âme terre-neuvaine, Béru. C’est de la graine de Saint-Bernard. Le secouriste fait homme ! Il aurait dû être pompier, Cézigue pâte ! Il se précipite sur les lieux du sinistre. Se collette avec les éléments. Il cargue la voilure, arrache la mâture rompue, décharge la cargaison.
Formidablement opérant, mon gros lard ! Magnifique dans l’opération survie !
— T’inquiète pas, ma biquette, c’est moi, j’arrive, tiens bon ! il prodigue. Garde ton moral, ménage ton air, gueule pas pour t’économiser l’oxygène, ma poule !
Mais Berthe se découvre de la claustrophobie. Elle panique sous la toile, s’affole dans les liens empêtreurs. Elle pousse des cris comme en gésine.
On part à la rescousse avec le Vieux. On trouve des coins de tente sur lesquels on haie. On roule des excédents bizarres, des rabats à œillets qui ressemblent à des guêpières. On ramène des souliers, des boîtes de conserve, une casquette blanche marquée Huile Lesieur.
– Ça vient, ma colombe ! T’évertue pas, tu nous compliques ! Reste sans bouger que ça facilite !
Il est agenouillé dans la terre galeuse, gaufrée de ciment, le Mastar. Près de lui, le barbu-fumeur-de-pipe considère le sauvetage d’un œil blasé.
— Y a des emmanchés de frais qui pourraient aider, lui beugle le Gros du coin de la bouche.
— C’est pour moi que vous parlez ? demande le campeur chevronné.
— C’est pour les c… molles qui jouent les bras croisés pendant qu’on se décarcasse à sauver ses semblables ! riposte le Dodu.
L’autre a un ricanement méphistophélique. Et même méphistophallique.
— Des semblables comme ceux-là, vous avez du temps de reste !
Mais Béru n’a pas entendu car il a opté pour les moyens d’urgence. Il sauve en catastrophe. Son couteau ! Il l’ouvre. La lame scintille au soleil. Elle plonge dans une gonflure de la voile, craaaaac ! Ça se fend. Le Gros se jette sur une forme ruante. Il l’écosse. La dégage tout en la couvrant de baisers perdus.
— Ma toute petite, mon trésor, ma merveille ! J’sus t’arrivé à temps. Te revoilà, me revoilà, on est nous deux !
Il baisotte un visage, s’abîme sur une bouche. Recule après un temps en exclamant :
— Mais, c’est m’sieur Félix ! Vous fûtes pris aussi dans l’éboulement ?
Surgit alors le partenaire de Dame Bertoche. C’est un petit bonhomme d’une cinquantaine d’années, plutôt blême, plutôt rance, avec des lunettes cerclées d’or (un peu de traviole pour l’heure) une calvitie généreuse, une couronne de cheveux gris, mousseux. On le cueille aux épaules, on l’extirpe, on l’arrache. Il tousse, il tremble, suffoque, grelotte, bavoche, ergote, parlote, se disloque. Il porte une chemise blanche, très malpropre, pour ne pas dire tout à fait sale, avec un col dur, une cravate noire, des manchettes qui furent amidonnées. Il a une sorte d’espèce de bermuda taillé dans un pantalon rayé, et qui, présentement, lui tombe sur les chevilles, alors que, son slip est remonté jusqu’aux mollets !
Elle disait réel, Berthe, tout à l’heure quand elle le félicitait à propos de sa forte constitution. Il trompe son monde, le Nimbus ! Des comme Sheila j’en ai encore jamais vu ! Ouistiti par la silhouette, m’sieur Félix, mais éléphantesque par les génitoires. C’est pas un homme, c’est une pompe à essence ! Sa maman lui a dégauchi ça à la caserne Champerret ! Y’en a pour un ménage. C’est de l’article préhistorique ! Ça frise l’infirmité. Ça impressionne. Ça interloque ! Même en position de repli ça reste intimidant, un casse-noix de cette importance ! De la pièce à conserver. Le musée de l’homme lui a déjà retenu pour « après ». Il en a plus que l’usufruit, Félix ; la jouissance, en somme ! Des voisins alertent des voisines. Ça radine de tout le camp pour admirer le phénomène. Des dames mal servies déclarent que c’est pas possible ! Elles veulent vérifier de tactu. Les bonshommes sont jalminces et émettent des perfidies comme quoi ce serait la conséquence d’une vilaine maladie, ce monument national ! Des jeunes filles non déberlinguées renoncent séance tenante au mariage. Elles préfèrent se faire nonnes, gouines ou antiquaires — ce qui revient au même — plutôt que d’affronter des périls pareils.
L’intellectuel décati, encore aux prises avec l’asphyxie, ne se rend pas compte de sa tenue négligée. Il laisse vadrouiller coquette sans avoir conscience. Il se gorge d’air cimenteux, à pleins soufflets, en roulant des yeux de veau malade derrière ses bésicles.
Le Vieux et moi, parallèlement, on a déballé la Berthy. Elle a le polo par-dessus les ballonnets, son dargif est barbouillé de haricots en purée. De menues saucisses pendeloquent dans sa cressonnière. Par contre, son majestueux slip à fleurs trempe dans la gamelle de cassoulet. Violacée, elle n’attend pas d’avoir réalimènté ses turbines pour agresser son Béru. Malgré la suffocation, sa mise sommaire et la populace, elle glapit qu’il est un empoté, un incapable, un misérable, un criminel. Quand on ne sait pas dresser une tente, on va à l’hôtel ! Elle était tranquillement en train de faire la tambouille en devisant avec m’sieur Félix lorsque l’incident s’est produit. Un craquement sinistre : le mât principal qui mettait les adjas. Puis les cordages se sont mis à péter l’un après l’autre. Tout l’édifice a basculé. Ils avaient beau essayer de contenir cette dévastatation, l’éboulement inexorable s’opérait. Ils étaient pris, noyés, perdus dans un océan de toile. Le réchaud qui leur rôtissait les miches. Elle a dû se déculotter pour éteindre, juguler coûte que coûte le début d’incendie. Elle ne pensait plus à elle, tellement, mais aux conséquences, Berthy. Le camp qui risquait de cramer, avec les femmes et les enfants ! Le feu gagnant la pinède proche, explosant l’usine, ravageant le département. Elle a sauvé la Provence grâce à son slip. Elle a réussi d’éteindre juste comme m’sieur Félix, stoïque, se séparait du sien pour apporter son concours. On lui doit une fière chandelle, tout le monde ! Sans sa présence d’esprit, l’incapacité de son abruti de Béru allait causer l’un des drames du siècle. Depuis l’affaire de Malpasset on aurait rien vu de semblable.
Elle étend sa main protectrice sur le camp. Combien de personnes concentrées là ? Qui ne cuisinent et transistorent plus que grâce à elle ?
Bérurier pleure ! Il s’excuse. Il lui décroche les saucisses-pendeloques, les croque en chialant. Il renifle. Il lui récupère son slip. Il reculotte m’sieur Félix aussi. La foule se disperse en commentant.
Lorsque le calme est revenu, qu’ils ont réconforté m’sieur Félix et estimé les décombres. Berthe nous découvre enfin. La v’là qui minaude pour nous. Elle fait sa chatte. Propose de rechercher une boutanche de Porto dans le désastre afin de trinquer.
Mais le big Dabe n’a plus envie de rire. Cet homme, le ridicule ne l’a jamais longtemps amusé. C’est un classique.
— Mes bons amis, fait-il d’un ton pincé, je pense que je tombe bien. Voici ce qui m’amène…
Il résume en sautant l’essentiel. Il présente à sa manière. Son vieil ami de la compagnie Pacqsif inaugure une nouvelle croisière, il tient à s’assurer la participation de personnalités qui, que, dont…
Ainsi amorcée, elle est chatoyante, la propose. Flatteuse même.
Il conclut :
— Maintenant que votre matériel de camping est hors d’usage, je pense que vous devez accepter, n’est-il pas vrai, Bérurier ?
Sa main sur l’épaule moite du Gravos qui, pour le coup, n’ose pas broncher, conscient de l’insigne honneur.
— Mais certainement, m’sieur le directeur, avec beaucoup de plaisir et de volontiers…
Berthe secoue le mufle en rengainant ses mamelles cascadeuses.
— Je regrette, pas question.
Elle s’explique. Ses raisons sont celles de la plus élémentaire politesse. M’sieur Félix que voici, un homme très bien, professeur d’histoire au lycée Babillon, les a dépannés sur la route, ce matin, alors que leur vieille guinde venait de déclarer forfait. Avec sa seule trois chevaux, il les a héroïquement traînés jusqu’au camp. Il a aidé à leur installation. Il a failli mourir de l’incapacité Béruréenne, et on le lâcherait comme un malpropre ? Non, non ! Jamais ! On a le sens de l’honneur chez les Bérurier. On est pas riche, mais le devoir c’est sacré.
Vaguement remis de ses émotions, m’sieur Félix prodigue des paroles résignées. Berthaga lui coupe la parabole.
Puisqu’ils ont décidé de passer ces vacances ensemble, ils les passeront ensemble, un point c’est tout.
Elle a de grands cernes reconnaissants sous la paupière inférieure, la dame Béru. Elle vient de se lever l’affaire du siècle. Elle ne la larguera pas facilement. Ce que réalisant, le Vieux, prêt à tout, laisse tomber :
— Pourquoi monsieur le professeur ne se joindrait-il pas à nous ?
Ça change tout. Ça met en évidence la face cachée de la lune. Les détoilés se dévisagent longuement, puis se sourient. C’est gagné !
Vous commencez à le connaître, le Vieux ?
Une volonté de fer dans un gant d’airain. Il ne lui suffit pas d’avoir le consentement des Bérurier. Il veut aussi s’assurer de leurs personnes, les kidnapper séance tenante pour pas leur laisser des temps morts propices aux réflexions contestataires. Aussi les invite-t-il dare-dare à préparer leur paquetage et à balayer les décombres. Le professeur Félix aussi boucle son bivouac. Faut une demi-plombe pour que tout un chacun se déclare paré. C’est alors que Bérurier pousse un cri :
— Et Marie-Marie ?
Dans l’effervescence des catastrophes et du départ on l’avait oublié, le moustique.
— Je l’ai envoyée à l’avance des Pinaud, raconte Berthe. Elle s’ennuyait avec nous sous la tente, les conversations des grandes personnes, les enfants, ça les fait bâiller.
— Les Pinaud ? tressaille le Dabe, voyant poindre déjà un nouvel arrivage de troupes fraîches à embarquer sur le Mer d’Alors. Ils doivent venir ici ?
— Pas au camp, rectifie Béru, car euss, ils ont une caravane. De ce fait, ils ont retenu un emplacement à la « Caravanerie », de l’autre côté du pays, près de la fabrique d’engrais.
— J’ignorais qu’ils possédassent une caravane, dis-je.
— Pinuche a pris la bougeote, commente le Gros. Il a vendu sa campagne de Magny-en-Vexin pour se payer une roulotte ultra-luxe qu’à côté de laquelle celle de M’sieur Bamum aurait l’air d’un rouleau compresseur !
— Eh bien, décide le Patron, avec un enjouement qui en dit long sur l’excellence de son humeur, partons également à leur rencontre, ainsi nous ramasserons Marie-Marie et aurons l’occasion de serrer la main à ce cher Pinuche.
Parce qu’il est ainsi, Pépère : dégoulinant de « mon cher », de « mon bon », de « mon petit » lorsqu’on cède à ses caprices, mais mauvais comme un contractuel souffrant de gastro-entérite si on a le malheur de renâcler.
On rabat sur la Rolls. Le chauffeur rosbif monte une faction de horse-guard près du monument. Plus immobile que le bouchon de radiateur chromé, il oppose son impassibilité aux lazzi qu’on continue de balancer à distance.
— C’est votre calèche, m’sieur le directeur ? bée Béru.
Les bras lui en tombent, ainsi que ses valises. Il s’approche de la voiture à pas prudents, comme un artificier qui va désamorcer une bombe. Il est troublé, ému, fasciné. Il ose pas toucher. Il se rince l’œil avant de regarder pour éviter la moindre souillure à cette vénérable chose.
— Mais c’est une Rolls ! s’écrie-t-il, parvenu à l’avant du monstre. Et Royce encore ! La vache !
Bien que se demandant si cette dernière épithète s’adresse à lui ou seulement à son automobile, le Vieux garde bon visage.
— Ross, chargez les bagages de Monsieur ! ordonne-t-il.
Le driver considère avec effarement le cageot éventré, ravaudé avec du fil de fer, ainsi que l’énorme valise de carton maintenue fermée au moyen de bretelles hors d’usage, qui constituent les « bagages » des Bérurier. Mais un chauffeur anglais, c’est un peu comme un doberman : il connaît que son maître.
— Certainement, sir, dit-il en empoignant cette cargaison de poubelles.
— Montez, Bérurier, montez, mon bon ami.
— Je risque pas de salir ? bredouille notre vaillant camarade.
— Ah ça, vous plaisantez, mon garçon ! Allons, allons, ne faites pas de manières.
Sollicitée, Berthe s’est déjà récusée. Elle préfère voyager dans la voiture du professeur. Nous quittons donc cahin-caha le camping de la Méduse enchantée.
— C’est les Pinaud qui vont en pousser une bouille quand ils sauront qu’on part en croisière, murmure le Gravos auquel la caravane de son collègue est restée sur l’estomac.
Il engage son poignet dans la boucle capitonnée du repose-bras.
— Je crois que je vais changer de voiture, déclare-t-il. J’ai dit à la patronne de l’Office de mettre la mienne en vente. A cinq cent mille francs, je la laisserai partir ! Y’aura sûrement des amateurs, vu que des 15 citron, on n’en trouve plus !
A peine avons-nous parcouru une trois centaines de mètres que la route nous est interrompue par un encombrement. Les bagnoles sont stoppées à la queue leu leu, portières ouvertes. Leurs conducteurs se pressent vers un gigantesque amas de tôles qu’on voit moutonner, là-bas, au mitan de la chaussée.
— De quoi s’agit-il, Ross ? demande le Vieux.
— Il apparaîtrait qu’il s’agit d’un accident, sir.
— Mon Dieu, bondit brusquement Béru, et Marie-Marie qu’était seule à vadrouiller sur la route ! Ah ! misère, pourvu qu’elle soye pas dans ce bigntz !
Il ouvre la portière en trombe, avec une telle sauvagerie que le battant métallique percute une vieille dauphine rangée à notre droite. Pour la première fois de sa déjà longue existence, Ross perd son flegme.
— Oh, le con ! s’écrie-t-il.
— Ross ! aboie le Vieux, mais vous parlez français ! ! ! !
— Juste un minimum sir, s’excuse le vieillard en réintégrant sa dignité.
Le Gros fonce sur la route transformée en champ de foire. Ses grosses cuisses tremblent comme de la gelée de coing.
— Excusez-moi, murmuré-je à l’adresse du Boss, j’y vais également, j’ai comme un pressentiment.
— Allons, bon ! grommelle le Vieux qui voit vaciller son château de cartes.
Me fous de ses égoïstes inquiétudes. Une brusque angoisse m’a assailli. Ça vous saute sur le paletot sans prévenir, l’angoisse. Un grappin lancé par l’au-delà, et qui vous harponne ferme, d’un coup. De même qu’on pressent la gravité de certaines maladies alors qu’elles sont encore bénignes d’apparence, on identifie des catastrophes avant que l’annonce nous en soit faite.
Je pique un quelques cents mètres d’une allure olympique, rattrape Béru, le dépasse, le tire.
La cohorte des tomobilistes, se fait plus dense. Je la bouscule, ce qui m’attire des maugréations sévères : « Non, mais qu’est-ce qu’y se croit, nous aussi, on veut voir ! »
A mesure que je me projette sur les lieux de l’accident, j’en définis la nature. Une voiture traînant une caravane a été télescopée par un camion-citerne.
Ça cause un formidable enchevêtrement.
— C’est Pinaud ! C’est Pinaud ! halète Bérurier avec déjà des cascades de sanglots dans le gosier. Regarde ce sang ! Tout ce sang ! Malheur ! Marie-Marie !
Il s’arrête à l’orée du drame, tombe à genoux, se tord les poignets, hurle, gémit, cogne du front l’asphalte où ruisselle un liquide vermeil.
— Eh, dis, fais pas le c… m’n’onc ! lance une voix familière, t’as pas honte de te donner en spectac’ !
Miss Tresses ! Marie-Marie ! Là, bien vivante, avec ses dents manquantes, ses deux couettes raides de part et d’autre de la tête, sa jupe-culotte bleu ciel et son maillot à rayures rouges et blanches qui la tricolorent !
— Rrraôuhouhmphh ! fait approximativement le Gros en se jetant sur sa nièce comme un dingue.
Il la saisit à pleins bras et se met à cavaler en rase campagne avec son précieux fardeau. La môme regimbe, le crible de coups de pied et de coups de poing. A la fin, la réaction s’opère et Béru retrouve une tension plus hospitalière.
— J’ai eu si peur ! bavoche-t-il. Oh ! que j’ai eu peur, que j’ai eu peur ! C’est pourtant bien l’auto à Pinaud ?
— Ouais, admet la gosse.
— Alors, ils sont tués, les malheureux, repleurniche la Gonfle dont c’est le jour des misères, tout ce sang…
— Ils ont rien, ni personne, et pis d’abord c’est pas du sang, c’est du vin !
— Ah bon, du vin ?
La gamine hausse les épaules.
— T’es là, t’es là à te monter en mayonnaise, Tonton ! A gueuler comme toute une ménagerie ! Dis donc, ça te réussit pas les vacances, à tézigue !
Tandis que s’échangent ces libres propos entre nièce et oncle, j’accède au premier rang des spectateurs.
Le spectacle est assez déprimant. La belle caravane des Pinaud n’est plus qu’une chose informe ressemblant plus à un char romain hors d’usage qu’à un pulmann routier, pour la simple raison qu’un camion de vingt tonnes y a pénétré un peu plus loin qu’en son milieu.
Mme Pinaud sanglote, les bras ballants devant des choses broyées, tandis que le brave Pinuche, assis sur le pare-chocs avant de sa bagnole, la tête dans ses mains, se laisse agonir d’injures par un routier furieux, deux fois plus costaud qu’Orson Welles.
— Espèce de vieil enviandé ! mugit le routier, t’es juste bon à piloter un fauteuil à roulettes, et encore : j’ai des doutes ! Mordez-moi ce navet qui me freine pile devant le nez ! T’as pas honte, dis catastrophe ! Je me retiendrais pas, j’emplâtrerais ce gugus, moi nom de Dieu de m… !
— J’te l’déconseille, mon pote ! tonne pour lors l’organe fougueux du Magistral. Quand t’est-ce qu’on n’est pas maître de son véhicule, on fait pas porter le bada aux braves gens dont auxquels on casse le matériel !
— De quoi ! se retourne l’autre montagne.
— Textuel, affirme Béru. J’ai tout vu, j’sus témoin, affirme-t-il avec un aplomb démoniaque.
Il me vrille la poitrine.
— Et ce monsieur-là que j’ai pas l’honneur de connaître aussi, est témoin, pas vrai, monsieur ? Tout est de ta faute, mon pote ! Tout ! De A jusqu’à V.
Il se tourne vers la foule croissante et la prend, elle aussi à témoin.
— Vlà de quoi la France meurt ! Dantonne-t-il. On colle des bahuts de vingt tonnes dans les pattes de mecs qu’ont eu leur permis poids lourd par les petites annonces !
Il se penche sur Pinaud et affirme en lui massant l’omo (extra) plate :
— Soyez sans crainte, mon brave homme, j’ai pas l’honneur de vous connaître (ici la pression de sa main s’accentue sur l’épaule de la Vieillasse) non plus que votre épouse ici présente, poursuit Béru en adressant un formidable clin d’œil à Mme Pinuche ; mais j’ai tout vu et vous aurez grain de courge, je veux dire grain de cause ! Ce serait trop facile qu’un fléal[4] public vienne amocher les caravanes des gens pour ensuite les engueuler comme du poisse-caille tourné !
La colère est un incendie qui ne s’allume pas de la même manière chez tous les individus. Selon leur caractère, leur morphologie et leur intelligence, elle s’embrase ou couvasse longuement avant de prendre.
Le routier incriminé est un sanguin lent d’esprit. Des cheveux noirs frisottent sur son front de tauril-lon. Il a l’œil menu de l’éléphant et le sourcil horizontal du gendarme d’avant-guerre. Les idées labyrin-thent longtemps dans sa grosse tête avant que de percuter la cervelle. Distrait de sa rogne braquée sur Pinuche, il s’y empêtre un instant. Il a besoin de sortir ses aéro-freins pour comprendre la qualité de l’incident. Ce témoin tonitruant qui l’accable véhémentement le déconcerte avant de débrider sa fureur. Il bredouille du regard, le routier. Ses organes sécrètent de la rage avant son cervelet.
Des flots de bile le submergent avant qu’il ait bien réalisé. Il a l’entendement qui titube. L’incrédulité le meurtrit plus que cette injustice inattendue. Et puis ça se met à suinter, la rogne, dans son caberlot. De la nitroglycérine, ça devient. Une teinte d’un violet presque noir le déguise en aubergine.
Ses pupilles s’élargissent. Ses lèvres se retroussent. Il grogne quelques secondes, en bon molosse provoqué, avant d’aboyer au visage de Béru :
— Témoin, mon c… ! Eh, emmanché !
Les insultes du Gros lui raffluent[5] en mémoire.
— Mon permis poids lourd par les petites annonces ! C’est mon poing dans la gu… que tu cherches, dis, tête à claque !
— Vas-y, tu me feras plaisir ! gouaille le Mastar.
— Y vont se chicomer ! applaudit Marie-Marie. Chouette, j’aime bien la castagne. Mémé me disait toujours : « Ton onc’Béru, son intelligence, il l’a dans ses poings. »
Effectivement, la bagarre se déclenche sans plus tarder pour la plus grande satisfaction des populaces initialement déçues par un accident sans mort ni blessé.
Le routier y va carrément, au coup de boule. Alexandre-Benoît déguste dix kilogrammes de boîte crânienne dans les gencives et tombe assis sur ses miches. Il s’ébroue. L’autre, dont la hargne grandit maintenant de seconde en seconde, s’avance pour lui décocher un coup de latte dans le portrait. Mais Béru lui cramponne le pinceau et le bloque sous son bras. Pour le coup, l’antagoniste choit également. Ils roulent en ahanant sur la chaussée noyée de pinard. C’est une lutte ardente et rouge. Les gnons pleuvent drus. A toi, à moi ! Flic-bang ! Floc-Tchong ! Pas de cadeau !
Les voici dans les débris de la roulotte pinul-cienne.
Ils y dénichent des armes de complément pour corser l’intensité du combat, le rendre plus sauvage, plus meurtrier. Le chauffeur a saisi un broc à eau à fleurs.
— Non, pas ça ! C’est celui de ma défunte mère ! crie Mme Pinaud, sortant de sa prostration.
Elle n’a pas le temps de plaider davantage. Le broc se fracasse sur la coloquinte de Bérurier.
Dame Pinuche passe dès lors de la supplique aux lamentations. Maintenant, du sang coule de Bérurier.
— Vas-y, t’ton ! trépigne Marie-Marie. Tu vas pas te laisser démolir par ce gros moche ! Allez, du cran, v’là tante Berthe !
Effectivement, la baleine pointe là-bas, avec M. Félix accroché à son short comme un mollusque à un bateau. Et puis le Vieux aussi s’annonce, l’air ennuyé de plus en plus. Il commence à en avoir classe des incidents techniques. Du train où ne vont pas les choses, il est pas encore certain de l’embarquement général à bord du Mer d’Alors.
La voix suraiguë de la gamine a stimulé notre Vaillant, à moins que ce ne soit l’annonce de l’arrivée de son épouse. Il a un regain d’énergie, Béru. Il le montre. Justement, les gogues de la caravane pendent hors du véhicule démantelé. D’un geste d’orang-outang, il les empare, les élève bien haut et les renverse sur son agresseur. Tu parles d’un couvre-chef, mon neveu ! Ça dégouline sur la tronche du gus, sur ses épaules. Toute la sauce, avec le produit chimique chargé de la neutraliser. Et des trucs moins fluides, des filandrements bizarres, des visquosités inquiétantes !
Le gorille danse sur place en émettant des « Heu-gneufff heugneufff » caverneux. Il étouffe ! Il se noie debout. Bonne âme, je me précipite pour le décoiffer. Vous verriez sa frime : elle est devenue vachement excrémentielle. Vous allez dire que j’apporte de la merde au moulin de ceux qui me reprochent déjà ma scatologie, mais j’ai le souci de la précision, moi ! Quand on fait ce métier, faut tout déballer au grand jour, mes amis : les roses et le purin. Il en a jusqu’au fond des éponges le pinardier. Il continue de hoqueter. Ses tifs sont casqués d’immonde, y’en a dans ses chasses, ça pend à ses sourcils, il en pompe par le nez. Pour lui, l’important, c’est la chose !
A travers son cloaque et sa malodorance, il voit s’éclairer la bouille sardonique de Béru. Alors les nerfs le reprennent. Il cramponne une cage à serins, tout en fer forgé et pleine de serins. Un moulinet comme seuls en exécutaient avec leur cimeterre les bourreaux chinois du bon vieux temps, et vraoumz ! La cage entre en contact avec le crâne du Mastar. Elle éclate. Les serins profitent de l’aubaine pour fuir cette prison turbulente. Mme Pinaud les appelle en chialant. Ils ont des noms d’hommes, ces zoziaux ! C’étaient comme qui dirait leurs enfants, aux Pinuche.
En fer forgé, je vous ai dit, la cage ! Ça laisse mon pote groggy. Il est affalé les bras en croix dans une gigantesque flaque de vinasse. Il bouge plus. Le routier annonce alors qu’il va le finir, lui écraser la tête, le dépecer, bouffer ses claouis en salade, faire quelque chose de grave et de définitif. Seulement il a pas regardé ses arrières, le bougre. Quand on chasse le lion, faut bien gaffer que la femelle soye pas dans les parages !
Avec un cri glaçant, Berthe lui bondit sur le poil. Elle connaît l’homme de bas en haut, Berthe. Elle sait toutes ses failles, tous ses points faibles. Cinq traînées sanguinolentes labourent le visage du routier. Il fait front. Lors, la matronne porte avec impudeur la main dans un endroit de l’hémisphère sud du gars et y exerce une torsion ravageuse dont l’intéressé se plaint beaucoup. Il tombe à genoux. Elle n’est pas satisfaite pour autant. Récupérant la cage, elle la propulse dans la vitrine du convoyeur qui ne convoie ni ne voit plus rien. Out aussi ! Il a la bouche béante sur un râle. Mais le râle gargouille vilain vu que le vin coulant à flot de la citerne crevée lui cascade sur la figure. Il déglutit aussi vite qu’il peut. Nouvelle suffocation à laquelle je le soustrais.
Le double K. O. des combattants ramène une période de calme dans ce coin de planète perturbée. Justement, deux motards radinent, l’air bougon.
Quelqu’un leur part au-devant, qui montre sa carte : le Vieux ! Les motards se fichent au garde-à-vous.
— Messieurs, leur dit le Boss, j’ai tout vu. La responsabilité de cet individu est totale. De plus, il s’est rendu coupable de voies de fait sur la personne d’un officier de police !
« Collez-le en prison. Prise de sang, naturellement, car je suis certain qu’il est plein de vin ! Retrait définitif du permis de conduire, cela va sans dire ! Poursuites judiciaires, bien entendu ! Je veux que la victime de l’accident, l’officier de police Pinaud, ici présent, soit intégralement remboursé. Vous ferez déblayer la route, évidemment, et demanderez qu’on emmène l’automobile et les décombres de la caravane dans un garage de Cannes. Nous sommes sur une affaire urgente et avons assez perdu de temps avec cet énergumène.
— A vos ordres, monsieur le directeur ! fait le motard chef en inscrivant des choses sur son carnet.
Il se penche vers le Vieux.
— Une fois au poste de police, est-ce que ça vous ferait plaisir qu’on le…
Là, sa voix devient un murmure. Le Vieux hausse les épaules.
— Mon ami, dit-il, agissez selon votre inspiration. Ce que vous ferez sera bien fait. Rappelez-moi votre nom afin que je parle de vous en haut lieu.
Le motard en rougit de partout ; même sa tenue de cuir noir prend des reflets roux.
— Vincent Timaitrecube, monsieur le directeur !
— Notez-moi cela, mon petit San-Antonio, me déclare le Vioque. Quand on rencontre des éléments d’élite, il convient de ne pas les oublier.
Là-dessus il se tourne vers les Pinaud.
— Mes très chers, leur dit-il, puisque la Providence m’a mis sur votre route, essayez de dénicher vos valises et prenez place dans ma voiture.
Toujours un peu commotionné, le malheureux couple récupère tant bien que mal des bagages meurtris et nous emboîte le pas. Béru suit en clopinant. Il a un bras au cou de Berthe, un autre à celui de M’sieur Félix. Il fredonne les matelassiers car il s’est gorgé de picrate. Marie-Marie les précède en jouant à la marelle avec un enjoliveur.
— Quelle aventure ! bavoche le pauvre Pinaud. Quelle aventure ! Une caravane neuve ! Toutes nos économies. Notre capital ! Notre maison de retraite, pour ainsi dire ! Où est-ce qu’on finira nos vieux jours désormais ?
— Allons, allons, s’impatiente le Dirlo. Ces camionneurs ont de solides assurances et je veillerai à ce que vous soyez intégralement remboursé.
— Mais, bégaie soudain la Vieillasse, éperdue, mais…
— Mais quoi, Pinaud ?
— Le routier… C’était pas de sa faute ! Je suis le seul responsable, monsieur le directeur. Figurez-vous qu’au moment où je le doublais, la petite Marie-Marie s’est jetée au-devant de ma voiture pour nous faire signe de stopper. J’ai freiné pile afin de ne pas l’écraser et le camion m’a percuté, c’était inévitable ! I-né-vi-table, monsieur le directeur ! Ce pauvre garçon…
Le Dabuche fait avec la bouche un bruit d’agacement.
— Je vous en prie, Pinaud ! grince-t-il, ne mettez pas en cause une innocente petite fille pour atténuer l’énorme responsabilité d’un chauffard ! Nous tous ici présents, serons les témoins de ce stupide accident. Vous n’y êtes pour rien, un point c’est tout !
— Puisque Monsieur te dit que ça n’est pas ta faute ! murmure la voix onctueuse de la révérende Mme Pinaud.
A peu près vaincu par ce début de certitude, le Chétif fait mettre les pouces à sa conscience.
— Ah bon, du moment que vous avez été témoins…
Le Vieux sourit à des pensées intimes.
— Je n’ai pas dit que nous avons été témoins, j’ai dit que nous le serons !
Mais Pinaud est trop déboulonné pour déguster ce genre de nuance.
— En tout cas, lance-t-il à sa moitié, nos vacances sont bel et bien finies !
Le Vieux le prend par le bras.
Non, mon cher Pinaud, lui dit-il. Au contraire : elles commencent !