Il y a des éternités que je ne vous en ai pas causé, d’Hector. Comme ça, des gens débourrent de votre horizon pour de longues éclipses inexplicables, et puis ils réapparaissent brusquement un beau soir sans crier gare.
Le hasard, quoi ! On se croise, on se décroise ; bonjour, adieu ! Dans le fond, c’est plutôt rigolo, ce malaxage.
Côté jour. Côté nuit. Le froid, le chaud, la présence, l’absence.
Hector, quand je vous le soldais, dans nos débuts à tous, il était fonctionnaire si vous vous souvenez. Un célibataire rance et frileux qui avait des mots, des maux et des misères plus grosses encore avec son chef de service. Toujours enrhumé la bronchite avait table (de nuit) mise, chez Totor. Il se pointait les dimanches, à la belle saison, un bouquet de violettes ou de roses pompons à la main. Je me demandais où il les dénichait, ces dernières. Elle est en perdition la rose pompon. Maintenant les jardiniers, comme tout le monde, ont des goûts de luxe. Quand ils pépinièrent des roses, elles s’appellent : Veuve du Président Du Genou, ou bien Princesse héritière de Gode miche, des noms à correspondance, pompeux, inquiétants de noblesse. Mais la pauvre pompon, good night ! On en trouve encore contre les gogues des banlieues miséreuses, au fond de jardins noirâtres où des poireaux moroses butinent une terre promise aux bétonneuses.
Donc, Hector, au départ, c’était un foutriquet à manies. Le gus indigné par les excès du progrès, puceau, peureux, boudeur, ronchon. Et puis un jour il s’est trouvé embarqué dans une aventure du tonnerre en ma compagnie et celle de Béru (je ne vous renvoie pas en bas de page pour vous dire de quel bouquin il s’agit, à l’instar de mes confrères qui ne perdent jamais une occasion de se référer à leurs propres zéroœuvres). Dès lors, son caractère a changé, au cousin. Partant, son physique itou. Il a envoyé chez Plumezingue le ministère, le chef de sévices, ses cache-nez de laine, ses pastilles au miel, son pardeuss de sacristain pour se lancer dans une existence neuve et trépidante, pleine de jolies filles, de studios modernes et de complets up to date.
Passé un temps, comme dit Félicie, ils avaient créé une agence de police privée avec Pinuche. La Pinaudaire Agency (inspirée de leurs deux patronymes qui sont respectivement Pinaud et Daire).
Mais la Vieillasse a préféré réintégrer la poule officielle et a bradé ses parts au cousin. Depuis, Hector est seul patron de l’affaire, l’une des meilleures de la place de Paris selon la rumeur publique.
Faut le voir, gandin, un chouïa maniéré, le geste sûr, le regard vif, Hector.
Il s’incline à notre table, baise la main des dames, presse la mienne avec désinvolture.
— Vous me permettez de m’asseoir ?
— Je vous en prie, Hector, fait-M’man. Quel hasard ! Vous faites la croisière, vous aussi ?
— A titre professionnel, ma bonne Félicie.
Brusquement, le voile se déchire, comme on dit dans les ouvrages mieux écrits que les miens[9], je pige tout.
— Sans blague c’est toi, le policier privé engagé par la compagnie ?
— Comme tu le vois, cousin !
Il ajoute :
— J’ai le regret de t’annoncer, le prestige familial dût-il en pâlir, que j’ai fait chou blanc jusqu’à présent.
— Tu étais à bord lors de la quatrième disparition, n’est-ce pas ?
Il me mate dans le blanc des lampions.
— Et pour la cinquième également !
— Ah ! tu es déjà au courant, tressaillé-je.
Il opine.
— Toi aussi, à ce que je constate ?
— Le mari vient tout juste de m’alerter.
Hector fronce les sourcils, ce qui lui donne l’air d’un-surveillant général aux prises avec un élève contestataire.
— Qu’est-ce que tu racontes, le mari ?…
— Le mari de la chère disparue, quoi !
— Allons donc, Antoine, ça n’est pas une femme qui a disparu, mais un homme. Et quel homme : le commandant en second, tout simplement.
Mon effarement ferait le bonheur d’un affichiste spécialisé dans les films d’épouvante ou les pilules laxatives.
— Nous voilà beaux, lamenté-je, dès le premier jour, nous nous trouvons avec deux disparitions sur les endosses, alors que ce foutu barlu est bourré de policiers prestigieux.
— La déception ne t’empêche pas de te flanquer des coups de tatane dans les chevilles, ricane le cousin. Quelle est la deuxième disparition ?
— La dame du ministre, ma vieille, ni plus ni moins !
Ça lui échappe, malgré ses belles manières.
— Oh ! merde !
— Je ne te le fais pas dire. Le moyen de camoufler deux absences aussi voyantes sans que la chose transpire, je te le demande !
C’est nous qui allons transpirer. Il y a plein de journalistes parmi les passagers. Tu parles d’un régal pour ces messieurs !
La danse se termine à cause d’un incident qui vient d’éclater sur la piste. Lors d’un changement de partenaires, m’sieur Félix a été happé par une rousse tapageuse qui se l’est collé sur ses parties renflées comme un vulgaire cataplasme et qui, tout en dansant, s’est mise à lui vérifier le soubassement ! Berthy est intervenue avec vigueur. Elle a des ripostes façon Israël, la baleine. Un coup d’épée pour un coup d’épingle. Elle vient de charger dans le tas, bousculant plusieurs couples qui gisent maintenant les quatre fers en l’air. En solide lavandière, elle y va à la beigne surchoix dans le museau de la rouquine incendiaire.
— Où que tu te crois, salope ! lui exclame la Gravosse sous la moustache ! Encore dans la rue Godot-de-Mauroy où que tu tapines d’ordinaire ?
Elle assène à tout vat, de la main droite, de la gauche, elle ponctue du nichon, continue de la hanche. Toutes ses formes deviennent des armes redoutables, des masses pilonneuses qui frappent inexorablement. On fait le cercle autour des deux houris. Les musiciens sont grimpés sur leurs chaises pour mieux voir. Le batteur ponctue les gnons à la grosse caisse, comme on imitait les éclatements d’obus dans la version muette d’A l’Ouest rien de nouveau ou des Croix de bois, jadis.
— Vous avez vu, cette morue ? prend à témoin Berthy sans ralentir ses coups. Elle farfouille dans la braguette d’un honnête homme comme dans son sac à main ! Désœuvrée ! Gourgandine ! Bonne à rien ! Quand vous pensez qu’à son âge, maâme Curie avait déjà inventé la pénicilline !
Un peu débordée par la soudaineté de l’attaque, la rouquine commence à se ressaisir. Elle cramponne la grosse aigrette de poils que Berthe porte au menton et qui fait son orgueil, et l’arrache d’un geste impitoyable. Ça saigne. La Gravosse rugit ! On prévoit d’horribles représailles ! Elles ont lieu. C’est confus. Des bruits d’étoffes lacérées alternent avec l’impact des gnons. Des grognements ménageresques retentissent. On aperçoit de la chair, en plus en plus grande quantité. Des jambons monstrueux, des seins animés, de l’entrejambes à consommer d’urgence.
— Mesdames ! Mesdames, voyons ! glapit Félix.
Il voudrait intervenir, mais calme-t-on de la voix deux fauves enragés ? Il déguste des coups de dents, des coups de pied. Des gens téméraires le retirent du séisme car il les empêchait de bien voir. Berthaga vient d’arracher le soutien-loloches de la rousse. Une clameur d’étonnement mêlée de déception part de l’assistance, car les flotteurs de la donzelle sont en caoutchouc mousse. Son opulente poitrine ? Deux gaufrettes ! Berthe triomphe ! Elle brandit son trophée à la foule.
— Je vous demande un peu, halète la Grosse, c’est avec des Dunlop SP sport que miss Moncul vient séduire les messieurs ! Elle donne à téter au bonhomme Michelin, cette radasse ! C’est pas une poitrine que tu balades sous le nez des hommes, hé, bourrique, c’est des ventouses à évier ! Ah ! y sont gâtés, les navetons que tu réussis à soulever. Au lieu d’une fille pleine de répondant, y débarquent dans une manufacture de caoutchouc ! Y font l’amour avec des pneus ballons !
Paralysée par la confusion, la rouquine croise ses bras sur ce qu’il faut bien néanmoins appeler sa poitrine, le vocabulaire français étant moins bien pourvu qu’on le pense. Le geste de Phryné ! Ça fait marrer Mme Béru.
— Pourquoi que tu mets tes mains là, t’as rien à cacher ? ricane-t-elle. Tu veux que je montrasse ce que c’est qu’une vraie poitrine, moi ?
— Oui ! Oui ! Yes ! Si ! Ja ! hurle l’assistance.
— Regarde ! fait la Grosse en se dépoitraillant.
— Oh ! Oh ! Oh ! fait unanimement l’assistance, communiant dans l’espéranto de l’exclamation.
Flattée, dopée, portée par son triomphe, elle continue le décarpillage, notre vivandière ! Elle s’envole, la Montgolfière (à bras). Elle est pas avare de ses charmes. Elle les brandit au peuple en délire. On l’acclame. Y a de la liesse ! Des personnes pudiques (rarissimes à bord) lui lancent des serpentins. D’autres lui tendent des coupes de champagne. Un imprésario américain demande au commissaire qui est l’agent de cette personne car il veut lui signer un contrat pour un cabaret de Las Vegas.
Pendant ce tohu et ce bohu, j’ai rejoint le Vieux. Il est complètement fou de rage, l’archichauve.
— Ces Bérurier sont insortables ! On les débarquera à la première escale ! J’exigerai la démission de votre inspecteur ! Si j’avais convié un wagon de gorets sur le Mer d’Alors ils seraient passés plus inaperçus. J’ai honte pour moi, pour la police, pour la France !
Il a des larmes aux yeux. Il met son râtelier dans sa poche pour ne plus claquer des chailles. C’est l’accablement forcené. Le valdingue dans les abîmes.
— Dites à Bérurier que s’il n’emmène pas immédiatement coucher son ogresse, je demande au commandant de la mettre aux fers.
— D’accord, Boss. Mais croyez-moi, nous avons mieux à faire qu’à nous occuper de la mère Berthe.
— C’est-à-dire ?
— Je renonce à lui porter moi-même les coups fataux[10].
— Vous connaissez mon cousin, Hector Daire, je crois, monsieur le directeur ?
— Grehmm ! fait le Vioque, souhaitant marquer simultanément par là, et son approbation, et son manque d’intérêt.
— C’est lui le détective privé de la compagnie Pacqsif.
Le Dabe trouverait une chenille dans sa salade, ou le bandage herniaire du chef dans sa purée, il ne pousserait pas une grimace plus répulsive.
— Détective privé ! murmure-t-il, avec la voix que prendrait un joaillier d’Amsterdam auquel on proposerait une bague en cuivre.
Je les laisse.
Si le Boss doit faire un infarctus, je préfère ne pas le lui provoquer moi-même.
Berthe ? grommelle Béru. Berthe ? Attends voir, ça me dit quelque chose ? Ah oui, ce serait pas mon épouse légitime ?
Bourré à bloc, le Mastar. Les yeux au niveau de la bouche, les pommettes violacées, les tifs collés, l’élocution pâteuse.
— Elle est bath, ton épouse légitime, Gros sac ! Vise-la un peu, à moitié déloquée sur la piste !
— Laisse-la vivre sa vie, je vis bien la mienne ! indiffère le Gros. Admire plutôt la mignonne moukère que je viens de me lever.
Il me désigne la déesse à la mouche frontale. Ce regard de braise, ma doué ! Les cils sont naturels et mesurent au moins dix centimètres.
— On peut causer peinard, elle entrave pas le françouze, affirme mon ami. Son mironton non plus. Il est de Bonnot-Zaire et cause seulement espagnol, mais la gonzesse me traduit en anglais. Paraît que c’est un roi du bœuf en boîte.
Le Valeureux gargouille un rire riche en bulles.
— L’élevage des bêtes z’à cornes, ça vous laisse des traces, probable. M’a l’air d’en coltiner une chouette paire, cézigue pâteux ! J’y ai fait croire que j’étais le grand directeur de la Compagnie, manière qu’on soye sur un panard d’égalitance.
« Ces grossiums ont de la considération pour toi seulement s’ils te croyent aussi bourré de flouse qu’euss. Mais attends que je vous présente. Mince, me rappelle plus son blaze à coucher dehors avec un billet de logement. »
Il caresse un sein de la jeune hindoue.
— Boîte is the name of your mecton, my petite love, demande-t-il à la déesse brune, s’quouze-me, but je m’en remembre pas.
— Alonzo Bystrô E Pinton Agiorno ! récite le levage du Gros.
Le sudamerlock, dans son smoking à paillettes, ressemble à un éléphant déguisé en maître d’hôtel de boîte de nuit. Il a la peau toute craquelée, couleur de fumée de bois vert, trois douzaines au moins de dents en or, des lunettes d’écaille plus larges que les hublots du Mer d’Alors et un ventre qui pend entre ses jambes écartées.
Je salue le quidam d’un hochement de tête. Il me paraît deux fois plus beurré que Bérurier.
— D’après ce qu’j’crois avoir compris, me confie Alexandre-Benoît, il peut plus s’expédier dans les extases, biscotte son bide qui l’empêche de promiscuiter convenablement. Son plaisir désormais, c’est de mater les ébats, de Kankoppachouta, ici présente. Son abdomen est tellement mahousse qu’il peut même plus dégager popaul à la main pour aller lancebroquer. Le pauvre canard, pour pisser il lui faut un rétroviseur et une pince à cornichons, c’est triste, non ? Perdre le contact commako, avec soi-même.
Compatissant, le Dodu écrase un pleur.
— Enfin, déclare-t-il, je suis partant pour lui bricoler sa souris, ce soir. Faut toujours secourir son prochain quand c’est dans vos moyens.
Il passe sa rude dextre sur les rondeurs de l’hindoue.
— Et les moyens, fais-moi confiance, gars, mais je les ai !
— Auparavant, je te conjure d’emmener zoner ta crémière, sinon le Boss va se foutre dans un délire terrible. Il m’a chargé de te le dire.
— Tu lui répondras que ses ulti-matomes je me les carre dans l’oigne, rétorque le Dodu.
— Merci, Bérurier ! grince le Vieux.
Il était là, le bougre, flanqué d’Hector.
Alexandre-Benoît se rembrunit.
— C’est pas bien d’écouter aux portes, Patron, rouscaille-t-il.
A dater de cet instant, je vous considère comme étant démissionnaire, déclare le Dirlo. Venez, San-Antonio, laissons cette brute se rouler dans la débauche ainsi que sa triste épouse.