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Dans la touffeur capitonnée d’un petit salon Louis XV-hôtelier, on se tient la grande réunion préliminaire avant le départ de demain matin.

Y assistent : Le Vioque, Mézigue, Béru, Pinuche et… M. Félix dont la culture très vaste et l’intelligence raisonnable ont produit sur notre big chief une forte impression. D’autre part, les activités pédagogiques de l’homme-boutoir le rendent mieux qu’un autre apte à seconder des limiers dont la communauté est réduite aux aguets. Il faut en effet posséder tous les méandres de la psychologie enfantine pour faire un bon policier car si les hommes sont éternellement des enfants, les criminels, eux, sont des enfants particulièrement vicieux.

Je viens de faire un résumé maginiquement succinct des malheurs de la compagnie Pacqsif. J’ai relaté chacune des mystérieuses disparitions, en fournissant tous les détails que je possède sur les disparus et les circonstances de leurs escamotages.

Un silence suit, pesant de réflexion. Ces messieurs méditent mes révélations tels des cruciverbistes se fissurant la gamberge sur une définition trop absconse.

Mais le Vénérable déteste les temps morts. Il part du principe que la méditation est l’apanage du chef comme l’action est le devoir du subordonné.

— Mes amis, dit-il, je vous écoute.

Béru se ramone les muqueuses devant sa main en cornet, essuie des expectorations sur la jambe de son pantalon de flanelle et après avoir imité avec la bouche un bruit que les gens de peu d’éducation font plus volontiers avec l’anus, laisse tomber d’un ton pénétré :

— Eh ben ma vache !

Encore que laconique, la phrase n’est pas dépourvue d’une certaine éloquence et exprime assez bien l’opinion générale. Pourtant, elle est loin de satisfaire le Vieux qui laisse tomber avec dédain :

— C’est tout, Bérurier ?

Le Gros hoche la tête d’une manière évasivo-néga-tive.

— Faut voir, ajoute-t-il, ce qui n’est pas rigoureusement positif, mais implique cependant une idée de promesse…

Pinuche, dont les déboires caravanesques ont été colmatés à grandes rasades de muscadet, croise les bras dans l’attitude du martyr altier.

— Crimes ou suicides ? lance-t-il en saupoudrant de sous-entendus.

Un haussement d’épaules du Vieux lui décroise les brandillons. Dès lors, M. Félix abandonne son siège et se met à parler en arpentant la pièce de long en large, à petits pas vifs et saccadés. Ainsi doit-il faire ses cours au lycée Babillon.

Dans l’enseignement, c’est comme dans la magistrature : y’a les « assis » et les « debout ». Ceux qui professent en parlant, et ceux qui professent en marchant. Les premiers travaillent de l’inflexion et les seconds du geste. Les uns lancent leur savoir à travers les bouilles de l’auditoire, alors que les autres sèment le leur.

M. Félix est un nerveux. Outre l’énorme particularité dont j’ai abondamment parlé précédemment, il en a également une autre qui consiste à secouer ses deux mains en parlant, comme une dame manucurée de frais désirant précipiter le séchage de ses ongles peints.

— Messieurs, nous dit-il distraitement, écrivez !

« Petit a : quatre disparus, mais aucun cadavre !

« Petit b : une seule disparition à terre.

« Petit c : ni l’âge, ni la nationalité, ni le sexe des disparus n’entrent en ligne de compte ! »

Le Mastar croit opportun de lancer une finesse de son cru :

— Hé, dites, Félix, causez pas de sexe ! Quand on trimbale la colonne Vendôme dans son Eminence, y a des mots à éviter.

Félix semble sortir difficilement d’un songe gluant.

— Bérurier, à la porte ! dit-il sèchement en faisant claquer ses doigts.

— De quoi ! bavoche l’incriminé.

— Et vite ! aboie le professeur.

Son autorité est si forte que le Gravos, retrouvant instantanément la soumission pataude de son enfance, rougit jusqu’à l’os et sort en secouant la tête. Il va se planter derrière la porte vitrée et nous contemple avec des yeux de griffon puni.

L’incident n’a pas interrompu pour autant l’éloquence positive de M. Félix.

— Petit d, poursuit-il : le coupable ne peut être un passager (et là il retrouve mon argument de naguère) car il faudrait admettre qu’un touriste ait fait quatre fois consécutives la même croisière. Ce n’est pas non plus un membre du personnel des machines, ni des cuisines, ces gens-là n’ayant aucun contact avec les passagers.

« Petit e : il convient de déterminer si les disparus logeaient dans la même partie du navire, ce détail pouvant être intéressant.

« Petit f : conjuguer notre attention sur l’île de Dékonos, point où la disparition du cadavre (en admettant qu’il y eut cadavre) fut la plus délicate. Se défaire d’un corps en pleine mer ne demande qu’un geste. A terre cela pose des problèmes. Sur les quatre disparitions, messieurs…

Il s’interrompt, sourcille et donne une tape sur la nuque de Pinuche.

— Pinaud ! Ne vous curez pas le nez pendant que je parle, s’il vous plaît, c’est répugnant.

— Excusez-moi, monsieur le professeur, bégaie la Vieillasse.

— Sur les quatre disparitions, disais-je, reprends Félix, c’est celle de Dékonos qui est la plus surprenante car elle diffère des trois autres.

« Je m’explique, deux points à la ligne.

« Le criminel appartenant de toute évidence au personnel navigant a pu organiser à bord un système efficace — et que nous devrons découvrir — pour s’emparer de Certains passagers et, ensuite, les faire disparaître. Sans doute dispose-t-il sur le Mer d’Alors de fonctions, d’habitudes, de locaux, de temps et peut-être aussi de complices lui permettant de réaliser ces kidnappings avec un maximum de célérité et un minimum de risques. Mais, dans l’île de Dékonos, il lui a fallu se colleter avec mille difficultés et je me demande s’il n’a pas fait disparaître ce citoyen français « en catastrophe » parce que ce dernier s’est mis à représenter tout à coup un grand danger qu’il lui a fallu neutraliser coûte que coûte.

Un silence. Passionné par la démonstration, nous écoutons et regardons virevolter Félix dans le salon. Sa couronne de cheveux gris ressemble à de la mousse de bain après usage. Les verres de ses lunettes à monture dorée sont tellement cradingues qu’on devine à peine son regard myope, derrière.

Faudrait les faire équiper d’essuie-glaces. Il a le front bombé, m’sieur Félix. Sa tête ressemble à une poire renversée. Ce soir il porte un complet gris, moucheté de taches léopardesques. Et puis toujours sa chemise blanche, son col dur façon Topaze-Première époque, sa cravate noire.

Bérurier toque à la vitre.

— Qu’est-ce que c’est ? glapit Félix.

Le Gros entrouvre la porte et fait claquer ses doigts.

— M’sieur, m’sieur, j’peux rentrer ? Je serai sage.

— Très bien, regagnez votre place, Bérurier, marmonne le distrait. Mais à la première incartade, je vous envoie chez le censeur.

Il tapote de l’index le plateau de marbre d’un guéridon.

— Messieurs, écrivez ! On peut d’ores et déjà conclure…

Soucieux de se réhabiliter, Béru écrit sur un carnet, sa belle langue de veau tirée jusqu’au niveau du sternum.

— … que le kidnappeur, poursuit Félix en se penchant sur le gros.

Il tire l’oreille d’icelui.

— Deux « p » et en un seul mot, kidnappeur, Bérurier !

— M’ci m’sieur ! zozotte le Mastar.

— … que le kidnappeur jouit, à bord, d’un local… Qu’est-ce que je viens de dire, Bérurier ?

Le Dodu qui n’écoutait déjà plus tressaille.

— Vous causez que le type jouit d’abord dans un bocal, m’sieur ?

— Vous me copierez dix fois la leçon pour demain !

— Mais, m’sieur…

— Vingt fois !

Béru qui est un émotif, se met à pleurer.

— Ecoutez, Félix, j’sais pas c’qu’v’z’avez après moi aujourd’hui ; mais y’a une pointe d’abus !

— Silence !

Le professeur se tourne vers le vieux qui, imperturbable, le considère d’un œil intéressé.

— Il est toujours ainsi ? demande-t-il en montrant le Gros.

— Toujours ! sourit le Boss.

Le professeur hoche la tête.

— Il y a du débile mental, du pervers et de l’asocial chez cet individu.

Pour le coup, Béru ne se contient plus.

— Hé, dis, oh, Félix ! mugit-il. Faudrait quand même pas t’envoler, mon gars ! Si tu malconformes de la citrouille et que tu te croyes dans ta classe, c’est ton affaire, mais j’t’interdis d’insulter un homme qu’a la bonté de t’emmener en croisière avec sa femme et lui. J’me laisserai pas insulter par un guignol qu’est obligé de se placer à un mètre de l’ardoise quand il rentre dans une pissotière pour lancebroquer.

Il nous réquisitionne d’un grand geste possessif.

— Non mais visez-moi ce macaque. Il a une zézette grosse comme une entrée de métro, à se demander si qu’il peut faire l’amour avec aut’chose qu’une lessiveuse, et il vient nous traiter de pervers !

— Calmez-vous, mon Vieux, dit le Big Boss. Et vous, cher professeur, terminez donc votre passionnante conclusion, je vous prie.

Nullement offusqué par les sarcasmes de son excompagnon de camping et futur compagnon de croisière, Félix reprend :

— Nous disions donc que le kidnappeur jouit à bord d’un local où il séquestre ses victimes avant de les anéantir. Il est évident par exemple qu’il n’a pu jeter à la mer, en plein jour, la dame allemande ni le vieillard italien. Mon opinion est que ces gens furent neutralisés d’une façon ou d’une autre puis conservés en un lieu discret jusqu’au moment où leur immersion s’avéra possible. Lorsque nous serons à bord, messieurs, il nous faudra découvrir ce lieu !

Il sort un mouchoir sale de sa poche et s’éponge la protubérance qui lui sert de front.

— Ce sera tout pour aujourd’hui, messieurs, je vous remercie de votre attention. Après notre installation à bord, demain, je me propose de faire une interrogation écrite sur ce sujet. Il élève le ton et déclare d’un ton menaçant :

— Et elle comptera pour la composition !

Le Boss se penche sur moi.

— Ce bonhomme est complètement fou, murmure-t-il, mais tout ce qu’il vient de dire est éclatant de bon sens. Il va falloir… « se le faire », comme vous diriez, seulement il nous sera très utile. Vous verrez…

L’arrivée inopinée de sa nièce lui vide la frime de sang et d’expression.

Elle est un peu fracassante, l’entrée de la môme Camille ! Et sa mise ne l’est pas moins. Elle porte un ensemble deux pièces (qui appelle l’alcôve) style 1925. La jupe lui arrive vingt centimètres au-dessus des genoux et s’achève par une frange de perles tintinnabulantes. Elle a au cou un sautoir de perlouzes à six rangs qui barricade son généreux décolleté et, dans les cheveux, un large bandeau de velours. Elle balance son sac au bout de son index et esquisse un petit pas de charleston afin, je suppose, de mieux situer sa toilette.

— Ah ben il est là, Tonton ! s’écrie-t-elle en fonçant vers le Vieux. Je commençais à me morfondre, ma Guenille ! ajoute-t-elle en le galochant fougueusement. Voilà une plombe que je poireaute dans le grand salon. Vise un peu comme je me suis faite belle pour toi, Loulou ! Tu vas m’emmener gambiller à la Siesta, j’espère ?

Le Vieux s’arrache à la paralysie qui le gagnait.

— Messieurs, heu, je vous présente ma nièce ! bougonne-t-il.

Un concert suave monte du gosier servile du Gros et de celui de Pinuche.

— J’ignorassais que vous eussiez une nièce aussi tellement ravissante, m’sieur le directeur, dégouline Béru. Tous mes compliments…

– Ça n’est pas moi qui l’ai faite, riposte sèchement mon boss bien-aimé.

Puis, à « sa nièce » :

— Excusez-moi, ma chère, dit-il, mais un rendez-vous urgent, de la plus haute importance, m’empêche de sortir en votre compagnie. Si yous n’y voyez pas d’inconvénient, notre ami San-Antonio sera en l’occurrence votre chevalier servant.

La gosse qui me convoitait d’un œil velouté se distend les orbites.

— Ah ! bon… D’accord, gazouille la douce enfant.

Elle ajoute :

— Et je te retrouve en fin de soirée, dans ta turne, Tonton ?

— Pas ce soir ! tranche l’intéressé.

Elle pince les lèvres.

— T’as pas l’air d’avoir le culte de la famille, ce soir ! laisse-t-elle tomber en se dirigeant vers la porte.

Au moment où je vais lui filer le train, le Vieux m’intercepte.

— Faites-en n’importe quoi, noyez-la dans le port si besoin est, mais je ne veux pas trouver cette petite poufiasse à bord du Mer d’Alors demain, San-Antonio.

— Comptez sur moi, monsieur le directeur.

C’est agréable, la Siesta… Ces lampes, la musique, le presque plein air, avec juste des toits de cannisses… Le grondement de la mer toute proche. Le glouglou des pièces d’eau qu’on peut traverser à gué grâce à des pas d’éléphant… Les filles… On dirait des fleurs vivantes. Elles sentent meilleur que des fleurs, elles possèdent de bien plus beaux pétales.

Tout en gambillant un slow avec Camille, j’échafaude de laborieuses combines pour l’empêcher de prendre le barlu demain. Elles me paraissent toutes plus foireuses l’une que l’autre. Et puis c’est pas fastoche de penser clair lorsqu’une souris aussi capiteuse se plaque plus étroitement à vous qu’une combinaison d’homme-grenouille. Ça vous fait cahoter la gamberge, ce contact. Elle s’incruste, Camille. J’ai toujours une de ses jambes entre les miennes, ses seins contre ma poitrine et son ventre collé au mien comme la ventouse d’un débouche-évier. Elle me parle lèvres à lèvres. J’entends mal ce qu’elle me raconte because le brouhaha de la boîte. La Siesta, pour bien l’apprécier, faut se coller des boules Quiès dans les bafles.

Le morceau fini, je me hâte de l’entraîner en un coin relativement tranquille. Notre bouteille de champ prend son bain de siège dans le seau à glace, sa serviette autour du cou. On s’en lichetronne quelques centilitres après s’être réciproquement porté un toast muet, plein de promesses.

— Ah ! soupire-t-elle, ce que je suis heureuse d’embarquer demain pour cette croisière !

Dites, l’enfant se présente plutôt mal, hein ? Va falloir drôlement déballer de l’éloquence pour arriver à lui faire lâcher cet os !

— Justement, mon chou, il m’est venu une idée, en dansant, lui dis-je.

Elle trempe son doigt dans sa coupe et m’humecte le bas de l’oreille.

– Ça porte bonheur, m’explique-t-elle. C’est quoi, votre idée ?

Une drôle de moche mission qu’il m’a collée là, le Dirlo. C’est extra-professionnel comme turbin. Bientôt il me demandera de cirer ses pompes ou de remplir sa feuille d’impôts.

— Je préfère vous prévenir tout de suite qu’elle est sensationnelle, mon petit ange.

— Je m’en pourléche déjà, glousse ma compagne.

— Laissez-moi ce soin, polissonné-je. Vous savez ce qu’on devrait faire, ma gosse ? Demain, au lieu de grimper à bord de leur rafiot, on se prend la route vous et moi. Direction l’Italie ; mandoline, chianti et lanternes vénitiennes à tous les étages ! Qu’en dites-vous ?

— J’aime pas les nouilles ! riposte-t-elle très sérieusement.

— On mangerait du jambon de Parme ; là-bas, ils le coupent en tranches si minces qu’on voit le soleil à travers.

Elle hausse les épaules.

— C’est ça votre idée lumineuse ?

— J’ai l’impression de faire un bide, me renfrogné-je.

— Et comment ! Pour une fois que j’ai l’occase de me payer une croisière de rêve, je ne vais pas la laisser passer !

Elle me glisse la main sur la jambe et profite de ce que la nappe descend très bas pour la remonter (sa main) très haut. Si tellement haut, même, que je chope des émois dans la péninsule.

— D’autant plus, chuchote-t-elle, qu’à bord on sera libre de faire ce qui nous plaira !

— Avec la bénédiction de mon patron ? grommelé-je.

Elle ricane :

— Puisque c’est mon oncle, quelle importance ? D’ailleurs je ne pense pas qu’il soit d’une jalousie excessive. La preuve : c’est grâce à lui qu’on est ensemble ce soir.

Pas la peine de chambrer cette poulette. Elle démordra pas de sa croisière. Va donc falloir user des moyens illégaux.

Au lieu d’insister, je me rends à ses raisons et me mets à l’entreprendre pour de bon. Les madrigaux, les œillades, les froufrous ne sont qu’amuse-gueules. Le moment vient où une nana de cet acabit a besoin d’autre chose de plus consistant. On ne peut pas la nourrir que de barbe-à-papa.

Moi, le numéro de la séduction, je le connais tellement par cœur qu’il finit par ne plus m’amuser. Surtout qu’en l’occurrence je dois appliquer le plus bête, le plus fruste, le plus routinier. Une gonzesse comme la Camille, avec l’ambiance de la Siesta, y’a pas besoin de sortir major du Casanova’s Institut pour lui faire toucher les deux épaules. Au contraire, faut presque freiner pour garder quelque agrément à la chose. Je la laisserais aller, en moins de cinq minutes je serais en train de lui faire son palmarès sur la plage ou dans ma bagnole. Les filles d’aujourd’hui, je vous jure, elles finissent pas saccager l’amour à force de trop de facilité. Maintenant, on bavouille comme on lancequine. Toc-toc, ça va mieux ton angoisse viscérale, chéri ? On vit dans un monde sans culottes, les gars ! La femelle trop consentante, c’est la mort de l’extase. On va devoir se rabattre sur les prostiputes pour profiter d’un reste de tradition. Y’aura bientôt plus que les périphéripatétitiennes pour préserver un certain standing de l’amour. Elles, au moins, elles s’aspergent le trésor avant et après ; elles se vendent à l’horizontale, sur un matelas. Elle suivent un procésuce. Tandis que les nanas d’à présent, je t’en fous (et je m’en fais foutre), c’est du compostage pur et simple. De la plonge. Je prédis pour bientôt un déferlement d’homosexualité ! Ça me paraît inévitable. Les femmes nous rendront tous sodomistes, les gars, et c’est elles qui l’auront dans le c… ! Mince, je la regrette farouchement, la belle époque des Croisades. Pendant que le Pieux Seigneur allait contracter la peste infidèle, clés en poche, ils devaient drôlement s’exciter le tempérament, les tombeurs du XIIIème à crocheter des serrures interposées. Tu parles d’un braczir qui devait leur monter pendant qu’ils s’acharnaient sur les pênes récalcitrants, les petits audacieux, à une époque où fallait une clé à molette pour se déboulonner la braguette !

Je retarde au maxi le moment des effusions. Je les déteste rapides. J’sus Chinois en volupté, mézigue. Pas maoïste : mandarineur plutôt.

Oh pardon ! Les mandarins-cul-rassis, en vlà qui savaient se faire étinceler. Leurs parties de jambons, c’était chaque fois plus grandiose, plus sublime que le Te deum de la Libération à Notre-Dame. Et ces astuces pour feu-d’artificier le plaisir ! Ce déploiement d’inventions, de recettes millénaires (quand on cause de trucs chinois faut toujours y fout’du millénaire car c’est un patelin qu’a l’air beaucoup plus vieux que les autres). Ces méchantes combines pour exacerber la volupté, pour placer Popaul sur une orbite d’attente pendant le débarquement lunaire !

Je me mets à en causer à Camille, des mandarins-cuirassés. Je lui explique comme quoi le plaisir c’est de la patience en musique. Elle est intéressée. Dans le fond, si elle dagadague vite-fait, généralement, c’est par pure gentillesse. Elle croit humain d’éponger ses potes à la rapide, pour plus vite les délivrer du tourment charnel.

Dans ma jolie tronche je fais un calcul pernicieux. Je me dis qu’il est minuit. Dans une plombe il sera temps de l’embarquer sur le terrain de manœuvre, la fausse nièce à Pépère. Ajoutons une autre plombe de frénésie, ça nous mènera à deux heures du mat’. Je lui offrirai alors le dernier godet en prenant bien soin d’y coller une bonne rasade de sirop de sommeil. J’ai un produit efficace dont les effets durent une dizaine d’heures. Or, à midi, il aura levé l’ancre, le Mer d’Alors. Bye-bye, chérie ! Elle pourra plus que courir sur la jetée en agitant son mouchoir vers l’horizon, Camille, à l’image des petites Bretonnes d’antan prenant congé de leurs pêcheurs de morues avant d’aller se faire besogner la bigouden par le gardien de phare unijambiste.

Vous m’objecterez que le coup du barbiturique c’est un peu lâche comme procédé. Il ne m’enchante guère. Mais une mission de confiance c’est une mission de confiance et seuls comptent les résultats.

Notre quille de champ’torpillée, on décide de s’en aller.

Je reprends ma décapotable au parkinge. Le clair de nuit est féerique. Vous verriez cette lune, juste au bout de Cap d’Antibes, ça vous ferait frissonner de la tête au radada, mes gamines ! On dirait qu’elle fait des écailles d’argent, la mer, comme un gros poisson.

Camille a la tête sur mon épaule. A cause de la danse elle sent bon la femme.

— Où m’emmenez-vous ? chuchote-t-elle.

Marrant, j’étais en train de me poser la question à moi-même. Because ma Félicie, il n’est pas question de l’embarquer à la maison. Elle, elle crèche dans une pension mimosas et partage sa piaule avec une copine…

Je décide de la driver chez mon copain Narcisse, qui tient une petite boîte sur la route de Grasse. Il fait restaurant-dancing, Narcisse. Mais il a toujours une piaule disponible pour les amoureux en transe.

Il est en train de mettre les chaises sur les tables quand on se pointe. Je lui fais part discrètement de mes projets et il opine.

— Tu nous monteras une bouteille de Dom Pérignon, ajouté-je. Moi, je me taillerai tout de suite après la cérémonie de clôture, mais il est probable que ma petite camarade piquera un solide roupillon jusqu’à une heure avancée de la journée de demain, tu serais gentil de la laisser ronfler. Il est probable aussi qu’elle fera un foin du diable en constatant mon départ et l’heure qu’il sera, tu serais également gentil de la laisser gueuler et de lui appeler un taxi.

Je fourre une pincée de biftons dans la main préhensile de Narcisse. Il a un acquiescement muet qui fait trembloter sa gapette de lad sur le sommet de sa tête.

Il s’étonne jamais de rien, mon pote. Un blasé. Son passé ressemble un peu à un mur de gogues, ce qui lui donne toutes les indulgences pour le présent.

On peut pas dire que la piaule soit luxueuse, mais y’a un lit et de quoi se rafraîchir Pétrus. Comme on ne vient ici ni pour enfiler des perles de culture ni pour y passer nos vacances, on s’en contente.

Tout se déroule selon mes prévisions, sauf qu’au lieu de l’entreprendre avec le « gant Ukrainien », je modifie mon plan d’attaque en lui faisant « le pivert en folie ». Ma franchise proverbiale m’oblige de même à préciser que je lui remplace « la tyrolienne fourrée » par « l’olifant insonorisé », ce qui, me direz-vous, ne constitue pas un changement « fondamental » mais convient mieux au tempérament fougueux de Camille. Mon cours sur le mandarinat n’a pas porté ses fruits car elle est d’une nature trop spontanée pour jamais adhérer à des débordements élaborés. C’est une buteuse, quoi ! P’t’être qu’avec l’âge elle s’arrangera. Elle est déformée par les parties trop alcoolisées. Faudrait qu’elle se refasse un palais, comme les tastevins après une angine.

Quand on a exécuté la figure 12 de « Poussez plus c’est complet ! », deux coups tombent du carillon Westminster des Narcisse et la mégère de mon copain dans la chambre contiguë, rouscaille à cause de nos bruyances qui l’empêchent de dormir. Elle envoie des vannes perfides à son homme, comme quoi il pourrait s’inspirer au moins de la fantasia pour se mettre à l’unisson ; mais il est pas partant pour les délicatesses matrimoniales, Narcisse. Il grogne qu’en saison il peut pas se permettre des nuits vénitiennes. A quatre plombes, faudra qu’il se farcisse le marché de Nice pour assurer la bouffe ! Il est resté sur ses échasses pendant vingt heures d’affilées, le taulier. A engueuler le personnel, tenir le bar, vider les jeunots turbulents, gazouiller du piano à bretelle pour faire gambiller une horde de désœuvrés. Alors la séance de billard japonais en guise de dorme, merci bien. Faut qu’il se prolonge jusqu’au premier septembre. Bobonne, elle doit se fourvoyer le baigneur sur la voie de garage, en attendant, trouver d’autres extases, prendre son panard avec le tiroir-caisse florissant, si elle veut. Ou alors s’embourber le plongeur, qu’est célibataire, Arabe et pas regardant sur la matière première.

Ça tourne à la crise aiguë, leur foyer, aux Narcisse. On leur a chancetiqué la fatigue. Ils ont même plus la jouissance de leur épuisement.

Camille se poire comme une folle, depuis derrière le paravent où ce qu’elle se distribue des fraîcheurs à travers les bielles pendant que son valeureux partenaire lui sert une coupe de champagne pas piqué des charançons.

La dose mahousse, je lui vote. Il sera content, le boss. Grâce à ce gentil remède, elle se réveillera p’t’être pas avant le retour de la croisière. On va pouvoir appareiller tranquille. M’sieur le directeur embarquera la tête haute avec ses troupes de choc.

— A nos amours, ma poule ! lui dis-je en lui présentant la coupe façon roi de Thulé.

Elle lève son glass.

— A nos amours, chéri, c’était sensationnel !

— Merci ! Allez, cul-sec ! j’ajoute, bien qu’après l’exercice auquel elle vient de se livrer de l’autre côté du paravent, ce ne soit pas exactement de circonstance.

On liche notre champ’ !

— Encore, s’écrie-t-elle.

J’ai un poil d’inquiétude.

— Encore, quoi ?

— Du champagne !

Ouf ! je la ressers copieusement.

« Faut laisser les fesses faire » plaisante volontiers le facétieux Béru dans ses bons jours — et ils sont nombreux.

L’effet, ici, est instantané. A peine Camille s’est-elle recouchée que ses paupières se baissent.

— On va rentrer, balbutie-t-elle, préparer… valises… pour…

Terminé ! Voyez ronflette !

Je me ressape lentement en sifflant de contentement physique.

Quelle pomme a déclaré « qu’après l’amour l’animal est triste » ? Notez qu’il a dit ça en latin. En français, il n’aurait jamais osé.

Moi, rien ne me rend plus joyce que l’amour. Il fait vraiment partie des joies de l’intérieur.

La perspective de m’être cogné une gamine primitivement honorée par le Vioque m’amuse. Non pas que ça crée des liens (ils seraient vraiment arachnéens), mais l’image est plaisante. Quitte à passer pour un malpropre, je dois avouer que j’ai toujours eu une prédilection pour les femmes de mes amis, en vertu du fait que je suis incapable de consommer une dame dont le mari m’est antipathique.

Avant de gerber, je m’approche de la môme Camille.

— Tu dors, petit cœur ? chuchoté-je.

Aucune réaction : elle dort.

Je lui file la bibise contrite. Je devrais peut-être lui laisser un mot d’excuse, qu’en pensez-vous ? Le côté doucement hypocrite, style « Tu dormais si bien, cher ange, que je n’ai pas osé te réveiller, quant à moi j’ai dû rentrer car j’avais oublié de fermer le gaz ». Ça l’amadouerait quelque peu, lui préserverait un reste de confiance en la noblesse de l’homme.

J’arrache une feuille de mon agenda, et m’aperçois que je n’ai pas de quoi écrire[6]. Le sac à main de Camille est accroché à un dossier de chaise. Seulement j’ai horreur d’explorer le sac à main d’une femme. Il me semble que je fais le voyeur. Enfin, bref : je l’ouvre pour essayer d’y dégauchir un bout de stylo quelconque et, d’emblée, je suis surpris d’y découvrir une sorte de grosse plaquette noire, dure et lisse, qui occupe presque tout le réticule. Curieux de nature (et de profession), je la sors du sac. La plaquette a le format d’une carte postale mais elle est épaisse de trois bons centimètres. Un couvercle la déguise en boîte. Je fais coulisser ce dernier et je m’aperçois alors qu’il s’agit d’un petit magnétophone japonais.

Le fond de l’appareil est peint, transformant la magnéto en un petit tableautin sur lequel on peut voir une marquise du grand siècle faire de la balançoire tandis qu’un mouton enrubanné bêle de contentement en la regardant prendre tant de plaisir.

Ce tableau me fait tiquer, mes amis, car je suis certain de l’avoir contemplé sur un mur il y a un peu moins de pas très longtemps. En attendant que la mémoire me revienne, je branche l’appareil. Les deux minuscules bobines se mettent à tourner lentement. Une série de craquements, des bruits de porte, des piétinements retentissent pour débuter, puis une voix familière déclare :

— Mes amis, si je vous ai réunis, c’est afin que nous étudions attentivement la situation avant d’embarquer sur le Mer d’Alors…

Le Vieux !

Je me souviens, maintenant. Le tableau était accroché au mur du petit salon où nous eûmes tantôt notre conférence au sommet.

Eh bé, dites donc, en voilà une curieuse découverte… Cette petite décervelée de Camille n’est pas la petite radasse de plages qu’on croyait ! Et le Dabe qui la présentait comme sa nièce !

J’arrête le magnéto, le referme mais me paie un inventaire complet du sac avant de l’y replonger. Je trouve des papelards au nom de Camille Daimoulin, employée de bureau, domiciliée à Paris, 18, rue Cardinal-Lemoine. Il y a en outre un coupe-file de journaliste au même nom certifiant que la jeune personne travaille pour France-Soir.

Dans le fond du réticule, parmi quelques objets sans importance, je déniche un petit pistolet à la crosse damasquinée.

On ne pourra plus dire que le réticule ne tue plus ! Drôle de petite estivante, notre Camille.

Je remets tout en place et quille la pièce après avoir eu soin d’éteindre la lumière.

Dans le couloir, un concerto de sommier m’apprend que la dame de mon copain Narcisse a obtenu gain de cause. J’en sais un qui, aux aurores, déambulera dans les halles de Nice avec une démarche de crabe.

Il est sublime, le Big Dabe, en pyjama.

Impressionnant, à l’extrême ! Il porte un truc de satin noir, boutonné sur l’épaule, avec un seul brandebourg d’or richement brodé sur la poitrine. Au-dessus, pareil à une cible chargée de désigner le cœur à un hypothétique (et improbable) peloton d’exécution, le point rouge de la rosette. Il a des mules relevées du bout, qui lui furent offertes par le maharadja Hémhabitzé-dunougha, tout en fils d’argent avec des pierres précieuses. Vous recevez un coup de pompe dans le prose avec un pied chaussé de ces machines-là, vous en prenez illico pour une demi-brique dans le pétrousquin !

Il s’est recoiffé avec son éponge. J’aurais toqué à sa chambre deux heures plus tard, il se rasait avant d’ouvrir.

— Tiens, vous ? dit-il sans aménité excessive.

— Excusez-moi, je tenais à vous faire part d’une petite découverte que je viens de faire et qui ne manque pas d’intérêt.

Il m’écoute en massant ses joues un tantinet soit peu râpeuses.

— Parfait, déclare-t-il, je comprends à présent.

— Que comprenez-nous, monsieur le directeur ?… Si ce n’est pas trop indiscret, me pressé-je d’ajouter.

— Je comprends pourquoi cette fille, l’autre soir, s’est délibérément invitée à ma table…

Il se laisse tomber dans un fauteuil et se met à balancer l’une de ses mules à grand spectacle au bout de son pied.

— Je suis un homme très surveillé, San-Antonio. Ma venue sur la Côte a intrigué les gens qui me guettent. Alors ils m’ont collé cette bougresse dans les pattes. Je dois avouer que la petite peste joue merveilleusement la comédie.

Il semble à la fois déçu et flatté. Déçu de constater que son charme n’est pour rien dans son aventure « sentimentale », flatté de voir que des puissances occultes l’ont en grande considération.

— Il faudrait téléphoner à France-Soir pour le cas où il s’agirait d’une journaliste chargée d’écrire un papier… heu… d’ordre privé sur moi.

— C’est fait, patron. Camille Daimoulin est inconnue rue Réaumur.

Alors, il s’agit bien d’une fille travaillant pour quelque réseau occulte.

Il se lève et vient me chuchoter à l’oreille.

— Par moments, San-Antonio, je me demande si, en fait, ce ne serait pas mon propre gouvernement qui me fait surveiller.

Je le réconforte d’un grand sourire hypocrite, pareil à ceux qu’on virgule aux incurables quand on leur affirme qu’ils seront sur pied la semaine suivante.

— Qu’allez-vous penser, monsieur le directeur ! Grâce à Dieu et à son confrère d’ici-bas, la France est entre des mains qui peuvent marcher la tête haute, comme dirait notre cher Bérurier.

Le Big Boss se permet une moue qui le fera destituer si par hasard nous sommes actuellement télévisés.

— En tout cas, dit-il, je vous remercie d’avoir neutralisé cette gourgandine. Vous êtes certain qu’elle ne s’éveillera pas avant le départ du bateau ?

— Impossible, je lui ai administré une dose capable d’endormir deux équipes de rugby pendant le Tournoi des Cinq Nations.

Cette affirmation le réconforte.

Alors, c’est bien, mon cher ami, c’est très bien. Je vais pouvoir partir tranquille.

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