Bien sûr, c’est chiant la pube télévisée qui te coupe la chique en pleine péripétie de Formule 1 ou juste à l’instant que le père Bronson, avec sa gueule de carlin pas toiletté, s’apprête à défourailler sur les brigands ! Mais dans le fond, ça te met en prise directe avec la vie : le gonzier qui mord dans une pomme verte parce qu’il se fourbit les ratiches avec Gingibar, alors que son pote de travail glaviote ses dominos en bouffant une madeleine ; la jolie dame blonde qui te brandit sous le nez son antiragnagnas protecteur absolu avec lequel tu peux tout te permettre (tout, sauf baiser) ; et le cuistot méridional qui espère décrocher le Nobel avec son nouveau condiment ; sans parler, bien sûr, de toutes les connasses célébrant leur lessive miracle à laquelle les taches de tomate, de foutre ou de chocolat ne résistent pas ! Hymne au quotidien, mon pote ! Bonheur d’exister et de voir sa vie galérienne facilitée par des chercheurs (de fric) de génie !
Parfois y a des trouvailles. Par moments, j’ai idée de me convertir publicitaire, je crois que j’aurais la tournure d’esprit ; j’inventerais plein de gags marrants que je vendrais à prix d’or. Ça me permettrait de changer de bagnole. Ma 600 SL a déjà six mois !
A part ça, ou bouffeur de chattes professionnel, je vois mal ce que je pourrais faire d’autre si je quittais mon job.
Comme je m’approche de la grille, un méchant molosse se précipite en grondant. Un terrible ! Un qu’aboie pas mais qui dépèce.
J’ai beau essayer de l’apprivoiser en bavardant avec lui, il ne s’amadoue pas et écume de plus belle.
De guerre las (je ne suis pas de la jaquette à traîne pour écrire « de guerre lasse ») et, bien qu’aimant les animaux quand ils ne me font pas chier, je sors mon petit inhalateur de poche signé Mathias et lui file une giclette dans l’escopette. Ce con éternue trois fois, comme le fameux train, amorce une gambade et s’allonge sur le flanc, k.-o. pour un bon bout de temps.
Je m’apprête alors à escalader la grille enceinte (comme dirait ce pauvre Bérurier) lorsque je me ravise. Ce genre de taule me laisse à penser qu’on l’a pourvue d’un équipement d’alarme. Bien m’en chope. Mon stylo-lampe me permet d’apercevoir un mince fil noir tout au long de la clôture.
J’entreprends alors, à distance, un tour du propriétaire qui m’amène au lac. La grille se poursuit dans la baille sur une dizaine de mètres, ce qui me paraît contraire aux nouvelles lois exigeant qu’un littoral reste à la disposition du public. Mais il est des antériorités qui priment encore par la force de l’habitude.
Je me dirige en direction d’un petit port de plaisance proximiteux où des embarcations à voile et à vapeur dansottent sur l’eau sombre.
La nuit est tombée. A force de fouinasser dans l’ombre, je repère une espèce de youyou amarré à un assez fort voilier bâché. Je l’en détache, y prends place, mets ses deux courtes rames en place et, lentement, romantiquement comme dans du Lamartine première pressée, me dirige vers l’embarcadère de la propriété des Bergovici.
La lune ne fait pas de zèle excessif dans son « manteau de nuages », comme l’eût écrit une dame du Fémina avec sa voilette et ses mitaines.
J’atteins l’embarcadère du grand chalet. M’en sers de débarcadère. Je constate que le hangar à bateaux est de forte dimension et qu’il jouxte la maison, aussi te parié-je une lune de miel à Venise contre une douzaine de figues de Barbarie non épluchées dans ta culotte, qu’une porte fait communiquer hangar et maison. Peut-être a-t-on négligé cette issue du point de vue alarme (j’ai l’alarme à l’œil !). Grâce à mon éternel sésame, je déponne le volet roulant du hangar. Dedans, je trouve un Riva Aquarama Special double moteur sous sa belle bâche bleue. Il est sur un berceau à roues qui permet de le mettre à la flotte ou de l’en retirer à l’aide d’un treuil électrique. Un escabeau est appuyé à la poupe de l’embarcation ; il doit servir à poser la housse de grosse toile, je suppose.
Comme deviné, il existe bel et bien une porte de communication pour accéder à la maison. Je l’inspecte minutieusement avec ma loupiote de fouille et finis par découvrir un petit trou en haut et à gauche du linteau, duquel sort un mince fil noir qui se perd dans le mur.
Me voilà marron ! Foncé !
Si j’ouvre la lourde, ça déclenche l’alerte générale, si je sectionne le fil, itou.
Perplexité du fin limier.
Comment vaincre cet obstacle ?
Rageur, je continue d’examiner les lieux et finis par observer une chose insolite. Il s’agit d’un trappon de fer fixé au ras du sol et qui doit servir, selon moi, à faire passer les tuyaux du fournisseur de mazout (j’ai un poil à ma zoute). Il mesure à peu près cinquante centimètres sur cinquante, ce qui constituerait une ouverture suffisante pour permettre au svelte San-Antonio de passer. Seulement, y a comme un hic : le panneau ferme de l’intérieur et avec un verrou très probablement. Rien de plus élémentaire qu’un verrou, mais rien de plus coriace. J’appuie sur la plaque métallique : elle bouge, car ses gonds ont du jeu. Je me dis qu’il me faudrait des outils. Je furète dans le hangar sans en dégauchir la queue d’un. Peut-être existe-t-il une trousse de dépannage dans le barlu ?
Toujours poussé vers de nouveaux Riva, j’escalade l’escabeau, dénoue les fixations de la bâche et me glisse dans la vedette (ce n’est pas la première vedette dans laquelle je pénètre). Je manque me briser deux ou trois jambes car les coussins-bain-de-soleil ont été retirés et le pont est ouvert en grand sur les moteurs.
Je relampe. Le compartiment sent l’huile. J’admire les arbres d’hélice dont les chromes brillent. Remarque, au-dessous d’eux, une sorte de compartiment de fer qui tient toute la largeur du Riva. Je n’ai pas d’explication sur son utilité. Ce container possède un couvercle coulissant que je m’empresse d’actionner. Le coffre a été étanchéifié à l’intérieur et il est rigoureusement vide.
J’abandonne ce léger mystère pour gagner le petit habitacle situé à la proue. Chiotte escamotable, réchaud incorporé, sièges modulables en couchettes, lavabo. C’est pas le confort, mais tu peux tirer une crampe quand le rafiot est à l’ancre, voire passer une mauvaise nuit à bord si tu as le sommeil solide.
Je déniche la boîte à outils de mes rêves. Elle recèle une théorie de tournevis ; j’empare le plus costaud. Me munis également d’une forte clé à molette et d’un marteau. De la sorte équipé, je retourne à la trappe (non pour m’y retirer, mais dans l’espoir de l’ouvrir).
J’engage la partie mince du tournevis du côté des gonds et frappe sur son manche avec le marteau. Je ne suis pas d’une nature bricoleuse, mais je possède de la jugeote.
La trappe de fer, bien qu’ayant une épaisseur confortable, s’écarte légèrement. J’enfile alors la clé à molette par l’ouverture pour maintenir l’écartement, puis retire le tournevis que je glisse alors côté verrou. Mon but est de faire coulisser ledit en arrière. Coton ! Tu sais combien de temps je mets pour avoir raison de cette sale bête ? Dis un chiffre ! Quel qu’il soit je dirai davantage ! Vingt minutes, mon frère ! C’est cela, la persévérance. A notre époque, l’homme qui en est dépourvu l’a dans le cul ! Et même pour l’avoir dans le cul, faut insister !
Je suis en nage (et en âge de me marier) quand le panneau s’écarte, mais quel triomphe ! Ma pugnacité exemplaire me vaut toute mon estime (et peut-être un peu de la tienne ?). Je me coule par l’ouverture et atterris dans un sous-sol aux murs carrelés comme ceux d’une buanderie. D’ailleurs c’en est une. Des machines à laver sont alignées contre les cloisons. J’en compte sept, ce qui me paraît beaucoup much pour une seule demeure, fût-elle vaste. On se croirait chez un marchand d’appareils ménagers.
Tu sais le flair exceptionnel de Lord San-Antonio ? (Si un gonzier mérite l’ordre de la Jarretière, c’est bien moi, non ?) Qu’est-ce qui me pousse à ouvrir la porte vitrée d’une des machines ? Tu sais pas ? Moi non plus, mais que veux-tu, c’est ça, le flair. A l’intérieur de l’appareil, se trouve une accumulation de petits sacs de toile. Je file un coup de tournevis dans l’un d’eux et, comme tu t’y attends déjà, une poudre blanche en coule. Ça a la consistance de la farine, la couleur de la farine mais ça n’est pas de la farine. Oui, mon pote : de la blanche ! Pur fruit. Si les sept machines à laver sont pleines, y en a là pour une fortune.
Compris : le Bergovici joli fait le trafic entre la France et l’Helvétie avec son beau Riva d’acajou. Il est plaisant, le plaisancier.
A présent que j’ai frappé à la bonne trappe, il s’agit de retrouver Toinet.
Le plus dangereux reste à faire !
A pas de loup-cervier (j’aime ce mot composé), je quitte la fausse buanderie pour longer un couloir blanchi à la chaux (de Pise). Je passe devant une cave à vin, puis devant un carnozet[7] d’où s’échappent encore des remugles fromagesques.
Je m’apprête à poursuivre ma route quand je perçois brusquement des sanglots.
Voilà qui est inattendu. Troublant, même.
Je tends l’oreille. Ce bruit triste provient d’un renfoncement de l’escalier au fond duquel s’ouvre une porte basse. Elle comporte des verrous, extérieurs cette fois, et que j’actionne délibérément. Une forte odeur de fauve m’agresse.
Les sanglots ont cessé. Le Célèbre[8] braque sa loupiote dans ce piège à rats nauséabond, et alors, le tonnerre me choirait sur la cabèche que je m’en ferais un chapeau !
Tu sais qui je découvre là ?
« Toinet ! » vas-tu t’écrier, en mec simpliste qui ne cherche jamais midi à quatorze heures.
Zob ! mon drôle.
Dans cette geôle d’infortune sans aération et qui mesure deux mètres sur deux au plus, se trouvent Alexandre-Benoît et son fils Apollon-Jules.
Ils sont dûment (et indûment) enchaînés, les malheureux.
C’est le petit poussah qui chiale. Il ne gueule pas car on leur à plaqué une bande de sparadrap large comme l’autoroute du Soleil sur le groin.
Je m’agenouille auprès d’eux pour les délivrer. De forts cadenas verrouillent les chaînes. Tu sais que j’en ai rien à secouer, aussi sont-ils libérés en moins de temps qu’il n’en faut à un horloger pour mettre son cul en montre.
— Fermez vos gueules quand j’aurai ôté vos bâillons ! recommandé-je, sinon ça chiera des bulles carrées.
Mais en ce qui concerne Apollon-Jules, autant prêcher une tortue de mer.
Dès que son museau est opérationnel, il se met à bieurler :
— J’ai faim ! Je veux une choucroute garnie avec beaucoup de lard gras et des pommes de terre !
— Tu vas la boucler, bordel d’enfant de pute ! crié-je silencieusement en le bichant par le colback, ce qui ne fait qu’accroître ses cris. Dis à ton demeuré de la boucler, Gros, sinon on va se faire équarrir comme des chevaux de mine après usage !
Pour une fois, le Mammouth se range de mon côté.
— Tonton Antoine a raison, fait-il à son héritier. Si tu crilles, les vilains qui nous ont bouclarès vont s’la radiner et cracher des noyaux calibrés, p’tit mec ! Quand est-ce on s’ra barrés, j’te payerai la choucroute du siècle, mon bijou, aye confiance en ton paternel.
Suivent, à mon intention, trois phrases explicatives. Après mon départ, il a acheté de la briffe à son monstre, puis a frété un taxi auquel il a répercuté l’adresse que j’avais donnée au précédent. Une fois à Corsier, il a tenté de pénétrer dans la propriété par-derrière. A peine eurent-ils franchi la clôture que deux mecs se pointaient avec un vilain cador et les embastillaient, non sans l’avoir fouillé. Voilà, that’s all ! Histoire brève et presque sans paroles.
— Deux gaziers, dis-tu ?
— Yes, sœur.
— T’as vu personne d’autre ?
— Une grosse bonniche à la con.
— Tu n’as pas entendu une quelconque présence dans ce sous-sol ? Je pense à Toinet.
— Nada, mec.
Ma tocante indique dix heures du soir. Un peu jeune pour tenter, sans arme, un coup de main dans cette crèche.
Une chaufferie proche se met à bourdonner. Fort. S’y mêle un autre bruit. Je crois reconnaître le système d’épuration d’une piscine.
— Essaie de trouver quelque chose qui puisse servir à nous défendre, dis-je à Béru, moi je vais en reconnaissance. Et surtout empêche ton lardon de gueuler !
A l’extrémité du couloir, une clarté verte bouge au plaftard. Sur la droite, il y a une cloison vitrée. Mon pif ne m’a pas berné : de l’autre côté se trouve une piscine d’environ vingt mètres sur dix, carrelée en pâte de verre couleur jade et éclairée par des hublots sous-marins.
Une allégresse à se chier parmi m’explose l’intime. Trois personnes sont en train de batifoler dans la tisane. Deux zobs et une chatte.
Alors là, c’est du gâteau de chez Lenôtre ! Des gens qui se baignent sont des gens à merci. Mais je réfrène mon exaltation, toujours mauvaise conseillère. Tu sais, la peur de gagner des tennismen ? Ils ont trois balles de match dans la raquette et dominent techniquement leur adversaire, et puis ils se mettent à foirer, à accumuler les doubles fautes, à balancer la boule jaune dans la frite des spectateurs !
Alors calmos, Antoine. Prends ton temps ! Tout ton temps.
Au lieu de foncer, je passe en rampant devant la cloison de verre afin de poursuivre l’exploration des lieux.
Je parviens dans un vaste garage où dorment trois bagnoles pimpantes, dont deux Audi bleues décapotables.
Et ce que je cherchais, sans savoir de quoi il s’agirait, me bondit dans les châsses. Une prise de courant électrique sur un enrouleur. Je branche la fiche et me mets à haler le câble. La piscaille est contiguë. Le fil sera suffisamment long.
J’y entre tranquillement, de l’allure d’un machiniste se déplaçant sur un plateau de cinoche.
— Bonsoir, les amis ! hélé-je. Elle est bonne ?
Les deux mecs et la fille en restent comme deux ronds de flan à la vanille.
— J’ai trouvé ce fil dans le garage, annoncé-je en brandissant l’extrémité que je tiens. Si je le jette dans votre eau, bonnes gens, vous êtes électrocutés sans coup férir.
A leurs expressions, je réalise que si on leur pratiquait un électrocardiogramme à cet instant, les ondes de Pardee seraient en dôme et les ondes « Q » vachement profondes.
La situation m’étant acquise, je hèle Béru qui ne tarde pas à se (j’allais dire profiler, comme si le Gros possédait un profil !) pointer.
— J’voye qu’tu tiens l’bambou, apprécie le seigneur des comptoirs (des Indes et autres lieux moins lointains).
Car il n’est onc de plus sagace que ce con. Me voyant au bord de la piscine avec un câble déroulé en main, il a tout de suite compris de quoi il retournait. La venue de ce pittoresque tandem ajoute encore à la stupeur des trois nageurs qui se demandent à qui mieux mieux comment j’ai pu pénétrer dans le chalet sans déclencher l’alarme.
— Si la demoiselle veut bien sortir de la flotte et venir me rejoindre, dis-je, ce serait aimable à elle, car je déteste exécuter les dames.
Génial, non, au plan psychologique ?
La fille ne se le fait pas répéter et saute hors de l’onde comme un dauphin savant. Bien bâtie, roulée conforme. Peu de nichabes, mais on fait avec ce qu’on trouve. Les cuisses sont appétissantes, le cul harmonieux. La touffe sûrement abondante. Elle doit avoir les tifs auburn ; mais comme ils sont mouillés, ils s’en trouvent assombris. Lèvres charmeuses, regard salace quand il n’est pas terrorisé.
— Messieurs, fais-je aux deux connards qui nageotent comme des chiots pour ne pas couler, vous allez me dire maintenant ce que vous avez fait du jeune homme que vous interceptâtes dans une cabine téléphonique.
Les deux gars patouillent sans mot dire, mais non sans maudire.
— Réponse ? fais-je en approchant le fil électrique de l’eau.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez, répond l’un des deux brasseurs (ils font la brasse).
— N’entrez pas dans ce jeu-là, sinon vous allez dérouiller du 220 volts dans les testicules et ailleurs ! promets-je.
Le second barboteur s’écrie :
— On ne connaît pas de jeune homme. On ne comprend rien à ce que vous dites !
Je me tourne vers la fille grelottante qui se tient à quatre pas d’ici.
— Vos copains n’ont pas l’air de se rendre compte de leur position, chère créature de rêve. Quand on enlève mes proches, je les retrouve toujours, coûte que coûte. J’ai libéré ces deux honorables gorets auxquels je tiens, maintenant, il me faut le garçon. Pour le récupérer, mort ou vif, j’irai jusqu’au bout !
— Il n’y a pas de garçon ici ! répond-elle avec un accent qui pourrait bien être autrichien. Il n’a pas été question un instant de garçon, vous faites fausse route. On a capturé ce bonhomme et son gosse parce qu’ils s’occupaient de nous d’une manière insupportable. Mais pas de garçon !
Tu sais qu’elle ment admirablement. Comédienne de grand talent !
Tout à coup, une voix de rogomme retentit derrière nous. Accent suisse-allemand cette fois :
— Vasistas !
On se retourne et on constate une grosse matrone en blouse blanche, armée d’un pétard d’au moins 9 mm. Elle possède une trogne de grenadière et nous darde des yeux pareils à des baïonnettes ébréchées.
Elle voit le fil que j’ai déroulé et gueule, sauvagement :
— Posez cela où bien sinon je tire !
Fraction de seconde pour appréhender la situasse. Si je ne pose pas, elle me plombe recta ! C’est écrit en caractères d’affiche de mobilisation générale sur sa bouille.
Bon, je pose.
La grosse demande dans un français qui ne lui permettrait pas d’écrire une suite aux lettres de Madame de Sévigné :
— Par où est-ce vous êtes devenus ?
— Par la buanderie où vous planquez la cocaïne du ménage ! réponds-je, non sans humeur, je te prie d’en conviendre.
— Ach ! elle fait, ou un truc comme ça, que tu t’attends ensuite à ce qu’elle glaviote une belon triple zéro.
Et puis changement brusque dans les péripéties. La cantinière teutonnesque pousse un second cri et se précipite dans la piscaille. Sais-tu pourquoi ? Parce que Bérurier fils est passé derrière elle, sans que la grosse s’en inquiète, qu’il a pris de l’élan et que ce taurillon fougueux a catapulté la vioque à la flotte où elle plonge avec sa pétoire, elle qui ne sait pas nager ! Mais ce n’est pas grave, et tu vas comprendre pourquoi. Dans son rush involontaire, tatie Gertrude a accroché du bout de son soulier, le câble qu’elle m’a obligé de poser. Ledit trempe à présent dans la piscine dont les trois occupants sont instantanément foudroyés !
La belle gonzesse qui s’en est aperçu pique une crise de nerfs. Béru suit le fil jusqu’au garage afin de le débrancher. Seulement, il est trop tard, les trois baigneurs sont tellement morts qu’il n’y aurait que dans un épisode de Fantômas qu’ils pourraient ressusciter. Or, moi, c’est du San-Antonio que je produis et je suis une maison sérieuse.
— Franz ! gémit la fille en tendant des bras de femme de terre-neuvas-péri-en-mer, vers le large où son jules ne se contracte déjà plus.
Je la saisis par le bras.
— Dites-moi où est le garçon sinon je vous plonge dans la piscine !
Car elle ne peut se rendre compte que maintenant le courant ne passe pas.
Elle hurle, en se tordant les bras :
— Foutez-moi la paix avec votre garçon ! On ne le connaît pas ! On ignore de qui il s’agit !
Cette fois, j’accuse le coup. Fin psychologue comme je me pique d’être, je réalise qu’elle dit probablement vrai.
Je l’entraîne vers une contrée hospitalière afin de converser plus calmement.
Un petit salon-fumoir agréable, tendu de rouge défilé, avec des sièges recouverts bleu soldat. J’ai décroché un imper d’une patère austère, dans le hall, et l’en ai enveloppée. La voici en chien de flingue dans un fauteuil. Je lui verse un grand verre de Drambuie, puisé à une grosse boutanche de ce nectar.
Elle avale ça comme une giclée de foutre.
— Nous devons parler, fais-je. Vous êtes bien d’accord ?
Miss opine.
Je la questionne, elle répond.
Je te résume, pas t’emmerder avec une série de questions-réponses qui devient vite fastidieuse.
Elle est la sœur de Bergovici. Son mari, l’un des électrocutés, s’occupait d’un trafic de drogue important avec son beauf. Ils allaient chercher des chargements de came dans un petit port, entre Thonon et Evian, avec le Riva, sous couvert de faire du ski nautique, et les ramenaient à Corsier où la drogue était par la suite repartie chez les principaux revendeurs agissant dans la Confédération. Opérations juteuses pour les deux ménages.
Jusque-là, tout va bien, elle s’affale sans regimber. Mais quand j’amène sur le tapis vert de la discussion, l’assassinat de Marmelard par Denis Fauboursin, le chantage à la photo compromettante dont il était victime, l’enquête de Toinet à Genève et son rapt en pleine communication téléphonique, elle dénègue. Non, non, pas de problèmes avec Paris, elle jure ne rien connaître de l’assassinat fomenté par une dame en blanc roulant dans une Audi bleue. Aucun signe de Toinet.
— Mais bon Dieu ! m’écrié-je, il a rendu visite à la galerie de la Grand-rue. La fille slave qui la gère m’en a parlé sans même que je lui pose la question.
— Je ne vous dis pas le contraire, fait la « rescapée », en tout cas il n’est jamais venu ici !
— Et la femme de la galerie ne vous a pas alertés après la visite du jeunot ?
— Elle n’avait aucune raison de le faire car elle ignore tout du trafic. De plus, mon frère et sa femme sont en voyage au Maroc.
Trois morts et pas de Toinet ! pensé-je amèrement.
Dis, ça ne ressemblerait pas à un cuisant échec, tout ça ? Réponds-moi franchement, je suis un grand, je peux tout entendre.
Surgissage de Béru, en bras de chemise, la bouche pleine. Il demande à la veuve :
— V’z’auriez-t-il une poivrerière à gros grains, dans c’t’ crèche ? J’sus z’en train d’faire finir un restant d’canard à l’orange au p’tit et y n’l’trouve pas assez épicé.