LE PETIT POUSSAH

— V’là c’te p’tite misère réparée, annonce fièrement Béru en revenant, son rejeton à la main.

Le môme est enveloppé dans une serviette de bain orange qui le fait ressembler à quelque moinillon bouddhiste.

Il pleurniche.

L’auteur (présumé) de ses jours ajoute :

— J’ai balancé la serpillière à la poubelle, p’tite maâme, vu qu’avait plus grand-chose à en espérer. D’aut’part, comme y a fallu qu’je lavasse ses fringues, j’v’s’emprunte c’te servetouze que je ramènerai d’main, c’qui m’vaudra la joie d’tailler un’ p’tite bavette av’c vous.

— Pourquoi pleure-t-il ? demande Christine.

— Il a faim, explique mon ami. C’t’un enfant que, dès qu’y s’vide, faut l’remplir, sinon ça l’tiraille à l’intérieur. Mon père était tout pareil. Quand on voiliait aller dans la p’tite cabane au fond du jardin, ma mère commençait à sortir la terrine et l’sauciflard du bahut.

Comme le mouflet se met à glapir, son géniteur tente de l’endiguer :

— Chiale pas, Bébé rose, on va aller ach’ter d’l’andouille d’Vire.

— J’ai faim ! répond l’abomination.

— Et on prendrera du pâté d’tronche, mon petit gars.

— J’veux tout de suie ! chougne ce succédané de Bérurier.

— Moui, mon gaillard, on y va !

— J’veuille qu’la dame é m’donne à manger ! catégorise le petit poussah !

— Tu vas pas bouffer son fricot à un’ pauv’ veuve. D’ailleurs, dans la cuisine, on a j’té un œil d’encurieus’ment au frigidaire : y reste just’ un reste d’gratin dauphinois.

— J’l’veux, nom de Dieu ! hurle Apollon-Jules en tapant du pied.

— Jure pas, Apo, c’est vilain. Chère maâme, ça vous ennuierait qu’ c’ bambin finisse vot’ gratin ?

— Pas le moins du monde. D’ailleurs, c’est celui de ma bonne dont c’est le jour de sortie. Pour ma part, je fuis les hydrates de carbone !

— Encore une que Montricard a ensuqué av’c son bouquin ! Béru-me-prend-il-à-témoin. V’là un p’tit marle qu’a trouvé l’ bon filon.

— Viens, bon Dieu ! gueule Béru fils, la vieille a dit qu’j’pouvais manger l’gratin !

Intéressés par cette nouvelle péripétie, nous escortons les goinfres jusqu’à la cuisine. Le môme s’est jeté sur le réfrigérateur, a chopé le plat et se met à manger avec la main.

— Ferme au moins la lourde du frigo, tu vas t’enrhumer, p’tit mec.

Le boulimique amorce un pas arrière et clôt le réfrigérateur d’un coup de pied.

— Tu veuilles pas qu’j’t’ l’réchauffe ? s’inquiète le papa gâteau.

— Fais pas chier, bon Dieu !

Il en a plein la gueule jusqu’aux sourcils, le bâfreur !

Le Gros tente de saisir un peu de nourriture, pour son propre compte, mais son fils lui mord le doigt.

— Charogne ! crie le malheureux père, mais t’es donc un vrai loup !

— Pas chier, d’Dieu ! halète le fauve.

— Y a une chose qui faut qu’on cause, Apo : tu vas arrêter d’jurer à tout bout de champ. Chez un enfant, ça fait désord’. Et puis, nous, les Bérurier, sans êt’ r’ligieux, on a la foi. On sait qu’l’bon Dieu, même si on Le verrerait jamais, faut faire comme s’Il eguesisterait. Si tu Lu donnes pas sa chance, comment veux-tu qu’y t’ donnerait la tienne, hein ? L’est p’t’êt’ Dieu, mais pas con, Dieu ! C’s’raye trop beau d’l’ chambrer pendant la vie pour qu’ensute y t’assoyât à sa droite, merde ! Tu s’rais là, à Lu faire des crasses, à s’fout’ d’ Son alvéole, à Lu traîner l’saintnom dans la merdouille, comme c’est gentil d’êt’ mort ! « V’nez vite, jus’ment, on a un gratin d’langouste au four ; Bouddha prépare l’riz qui va z’avec et Mahomed Vous servira un bon café ! » Mets-toi dans la caboche qu’t’as fini d’ blasphémer, doré d’ l’avant. Traite-moi d’con si tu voudras, Apo, mais pas l’Seigneur, bordel de Dieu ! Pas l’ Seigneur ! Sinon j’t’emplâtre !

Apollon-Jules répond par un long rot langoureux mais soumis.

* * *

Alors que je raccompagne ces MM. Bérurier à leur domicile, Sa Majesté, délaissant son œuvre pédagogique, redevient flic :

— Faut qu’j’vais t’ montrer un truc marrant, grand.

— Oui ?

— T’t’à l’heure, dans la salle d’bains, j’cherchais un séchoir pour sécher l’cul d’Apo. En ouvrant un tiroir, j’ai tiré trop fort et il est tombé. En ramassant c’dont il cont’nait, j’ai trouvé ça sous l’papier qu’en garnissait l’ fond.

Il me présente une photo. Je la connais déjà. C’est celle que m’apporta Roger Marmelard, le jour de sa visite, et qui le montre en train de calcer sa « pseudo belle-fille » mineure.

Apollon-Jules me l’arrache des doigts.

— P’pa, fait-il en la contemplant : le type d’ la photo, y la baise, la môme, ou y l’encule ?

— Tiens, je m’l’étais pas demandé, dit le père ; tu m’poses une colle, fiston. Quand y a baisance en l’vrette, c’est duraille d’s’ faire une opinion. Dans c’cas-là, franch’ment, j’croive pas qu’y l’encule, elle aurait l’air moins réjoui.

La découverte du Mammouth me perplexite.

Pourquoi Marmelard a-t-il placé cette image hautement compromettante pour lui dans sa salle de bains ? A moins que « Mme Bonacieux » ne l’eût reçue et conservée ? J’irai lui poser la question, prochainement.

Ayant déposé mes anormaux à leur tanière, je retourne à la Grande Taule. On y joue « Panique générale » en vistavision, avec Denis Fauboursin dans le rôle principal : il s’est pendu. Pour une bavure, c’en est une. Ce con s’est accroché aux barreaux de la cage à poules en utilisant les lacets de cuir de ses vieux brodequins de l’armée qu’on ne lui avait pas retirés. Ce, devant une demi-douzaine de perdreaux qui vaquaient autour de la grille. Le meurtrier a attaché l’extrémité de sa « corde » à quatre-vingts centimètres du sol, puis s’est allongé et a attendu que la strangulation fasse son boulot. Personne, alentour, n’a pris garde à lui.

Explications des penauds : « On a cru qu’il dormait ». Et bien sûr qu’il dort, le pauvre bougre. Il me fait pitié. Quel destin pourri, Seigneur ! Peine d’amour, mercenaire, chômage, embarqué dans une combine foireuse qui fait de lui un assassin involontaire (car je crois dur comme ma bite à sa version), perspective des assises. Il a préféré « descendre en marche » parce que, pour lui, c’était too much. En finir est la suprême ressource de ceux qui n’en peuvent plus de vivre.

Devant son cadavre encore chaud, je me fais le serment de le venger. Puéril ? Et alors ?

* * *

Penché sur sa table de travail, Jérémie Blanc ressemble à un diplomate africain préparant un discours. Il écrit calmement sur un rame de papier blanc grand format et, bien que celui-ci ne soit pas ligné, son écriture court, égale et très parallèle, dans le grignotement de son Parker à encre. Je lis, dans des interviews, que la plupart des écrivains rédigent sur des cahiers d’écolier ; probable que ça les rassure. Sans doute aussi prennent-ils pour de la modestie le choix de cet humble support à tartinage ; et puis une page « écolier » est plus vite remplie qu’une grande feuille immaculée comme un champ de neige vierge. Ces amateurs déclarés se rassurent avec de gentilles maniaqueries. Tout créateur est frileux et doit s’emmitoufer d’habitudes.

En me voyant surgir, son beau visage (que des moins doués que moi qualifieraient « d’ébène », mais j’ai ma dignité) se transforme en un immense dentier fourbi à l’Email Diamant.

— Tu tombes bien, grand chef. J’achève mon rapport et je le trouve passionnant.

Il dépose ses lunettes intermittentes cerclées d’or.

— Figure-toi que tous ces numéros téléphoniques camouflés en additions concernent des gens exerçant la même profession !

— Effectivement, c’est intéressant. Et de quelle profession s’agit-il ?

— Personnel navigant.

— De l’air ?

— De l’air ! Des hôtesses, des stewards, des gens chargés de l’entretien des zincs ou de leur approvisionnement. Je t’en ai dressé la liste ; en tout seize noms, la plupart Français, mais elle comporte également des Belges, des Allemands, des Suisses. Il y a en outre les numéros d’hôtels proches des aéroports. Je me suis informé auprès des réceptions, tous comptent des navigants dans leur clientèle. Tu aimes ?

— Beaucoup. Tu en penses quoi, Noirpiot ?

— La même chose que toi.

— Trafic ?

— Naturellement. M’est avis que ton Marmelard n’était pas blanc-bleu, en dehors de sa dilection pour les adolescentes ! Drôle de pistoléro. Tu vois, je sens que cette affaire va être juteuse !

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