LE CASSE DÉPARE

Achille, sorti de sa phase léthargeuse, est en pleine conférence lorsque nous nous pointons, les Béru, Toinet et moi. Sont assis en éventail devant lui : M. Blanc. Pinaud, Mathias, ainsi que l’inspecteur Crouillard, un frais nommé, vêtu de jean, blouson, baskets et bonnet de laine à la Jean-Louis Foulquier. Ajoute une malrasance prononcée, une forte odeur de suint tibétain et des déchirures béantes aux genoux et tu commenceras à cerner le personnage. Le Vieux, excédé par cet individu négligé, se lève parfois pour l’approcher, sort ostensiblement son mouchoir parfumé à l’eau de cédrat et le tient appliqué sur son nez comme un qui va reconnaître la charogne de sa belle-doche tardivement retrouvée dans les décombres de ses chiottes après effondrement du quartier.

Notre entrée nombreuse ne lui cause aucune joie excessive. Au contraire, ma présence l’incommode davantage qu’un étron frais collé à sa semelle.

— On cherche de la place et on fait silence ! nous jette-t-il d’une voix rogue et rauque, nous travaillons, nous autres ! Nous n’allons pas chasser la Swatch helvétique, le cigare Gérard et le chocolat Nestlé.

Satisfait par cet accueil, il reprend le fil du rapport :

— Monsieur le directeur du laboratoire, combien de noms avez-vous mis à jour sur le carnet du sieur Marmelard ?

— Six, monsieur le directeur, répond Mathias, le petit doigt sur la couture de sa cicatrice d’appendicite.

Il ajoute, à voix de pécheresse en confession :

— Je me suis permis d’en déposer la liste sur votre bureau.

— Mevoui, admet le Surdabe.

Il cueille icelle, la parcourt du regard, puis :

— Fernand Déplez, chef steward à Air France, qui s’en occupe ?

— Moi, dit Pinuchet. C’est un garçon irréprochable, bien qu’homosexuel.

— Et vous appelez cela « un garçon irréprochable », Pinaud ? Vos mœurs se seraient-elles perverties en mon absence ?

— Je parlais du point de vue professionnel, rectifie Pinaud.

— P’pa ! lamente tout à coup Apollon-Jules, j’peuve aller m’asseoir dans l’fauteuil du vieux con ?

— Non ! jette le Gravos.

— Mais y s’en serve pas et moi j’sus fatigué.

Le Suprême glapit :

— Bérurier, est-il indispensable que vous ameniez cet enfant dégénéré dans mon bureau ?

— C’est dans çui à Sana, qu’j’l’amène, riposte Sa Grassouillerie ; pas d’ma faute si c’est l’même.

— Filez ! Nous ne sommes pas un établissement pour handicapés mentaux.

— Non, restez ! interviens-je. Ainsi que tu l’as fait remarquer à M. le codirecteur, cette pièce m’est également réservée et tu y as droit de cité.

— Vous me cherchez, San-Antonio ? questionne le Vioque en frémissant de la glotte.

— Vous chercher ! Mais pour quoi faire, mon cher Achille ? j’exclame.

Un sultan, non ?

L’orage gronde sur El Paso. Depuis le début, je sais que l’un de nous deux est de trop, faudra bien en tirer les conséquences.

— Vous me rendrez raison de cette impertinence ! vitupère Achille.

— Sur le pré ? raillé-je. Jamais de la vie ! Je préfère vous laisser le champ libre. Je vais, de ce pas, proposer ma démission au ministre.

— Si tu le fais, j’agis de même, déclare M. Blanc.

— Et moi z’aussi, assure Béru.

— Je m’en voudrais de ne pas me joindre à vous, affirme Pinaud.

Emporté par le flot, Mathias dit qu’il est prêt à envisager la question, ce qui entraîne illico l’adhésion de l’inspecteur Crouillard, dont je salue le courage. C’est méritoire pour un nouveau promu de prendre une telle décision.

Douché, Pépère reste dodelineur au milieu de l’arène, tel le toro qui vient de prendre les banderilles et qui se demande bien pourquoi ces sales cons en habit de lumière lui cherchent du suif alors que sa seule destinée est de bouffer de l’herbe et de sabrer des vaches.

Pour réagir il dit à Crouillard :

— Taisez-vous, inspecteur : vous puez !

Crouillard s’hébète d’entendre ça. Il consulte l’assistance :

— C’est vrai que je pue ?

Blanc lui vole au secours :

— Chacun sent ce qu’il peut, assure le cher Jérémie : moi c’est le nègre, toi, un peu le fauve à cause de la doublure de ton blouson.

Rasséréné, le jeune gars affronte le dirluche bis.

— Je préfère sentir le fauve que le caveau de famille, dit-il. Sauf votre respect, vous me faites penser à une exhumation, monsieur le codirecteur.

Le bien-aimé Chilou porte la main à son cœur.

— Oh ! exprime-t-il insobrement ; oh ! vous avez tous entendu ce que vient de me dire ce voyou ? Il est radié séance tenante de la police.

— Il ne vous a rien dit, déclare Pinaud. Ne feriez-vous pas de l’hallucination auditive ? N’est-ce pas que Crouillard ne lui a rien dit ? Nous en sommes témoins.

On affirme. En chœur. En trombe. En force.

Le Vieux nous défrime avec éperduance. Quoi de plus terrible à supporter qu’un faux témoignage collégial ?

— C’est une fronde, murmure-t-il. J’espère que Dieu fera de vous des vieillards, telle est ma malédiction.

Il se dirige en raclant des pattounes vers la porte.

— Et pourtant, il pue ! déclare l’Ancien en désignant Crouillard avant de sortir.

Ainsi Galilée affirmait-il la rotation de la Terre après que l’Inquisition l’eut fait chier comme pas possible !

Pris de pitié, je sors sur ses talons.

Il ne peut aller loin, s’assoit sur la banquette de cuir. Je, de même.

Pose mon bras sur son épaule.

— Patron, chuchoté-je, comprenez que seuls peuvent se maintenir ceux qui acceptent le changement des époques. Les façons anciennes, celles que vous nous avez inculquées sont périmées à tout jamais. Elles ont rempli leur rôle ; à présent on joue la partition différemment. Restez parmi nous, mais sans vous insurger. Soyez le sage qui approuve, faites-vous aux jeans déchirés, passez outre le vert langage et, surtout, surtout, gardez votre sérénité, Boss. C’est d’elle que nous avons encore besoin et non de vos rebuffades. Encouragez et ne critiquez pas ce que vous ne pouvez pas comprendre. Tout s’est fragilisé en se durcissant.

Il est très pâle, le vieux chéri ; touché au cœur par mon discours.

— Tu sais que je t’aime, toi ? me fait-il, le regard brillant comme une trace de sperme sur une lèvre de femme.

Je l’étreins. Crouillard a dit faux : Chilou ne sent pas le caveau de famille, mais la garde-robe bourrée d’antimite avec, en dessous, son eau de toilette d’officier supérieur.

— Allons, venez, patron, vous nous êtes indispensable.

Il me suit.

Silence dans les rangs.

Achille Hachille murmure :

— Un peu de nervosité, messieurs, que vous voudrez bien pardonner à mon âge.

Il regagne son fauteuil que le fils Bérurier a jugé vacant et qu’il occupe comme un crapaud occupe une feuille de nénuphar.

— Laisse-moi ma place, mon petit bijou, requiert Chilou à voix mélodieuse.

— Ta place, elle est au cimetière, vieux nœud ! que lui rétorque l’Affreux.

Le dirloche a une remontée de bile au carburo. Il fait pivoter son fauteuil, empoigne le lardon de sa main en serres de rapace et l’arrache de son siège.

— Du vent, fils d’étron !

Ça, qu’il lui lâche, pleine bouille et sur un ton si tant tellement impressionnant qu’Apollon-Jules court se réfugier derrière l’énorme cul paternel.

Le Dabe retrouve le sourire et murmure en réemparant sa liste de suce-pets :

— Donc, mon très cher Pinaud, R.A.S. sur le chef steward Fernand Déplez ?

— Rien, monsieur le directeur, bavoche la Pine. Cet employé est excellemment noté et travaille depuis quatorze ans à Air France.

— Sa vie privée ?

— Il a un ami.

— Un giton qui l’escroque ? raille le Very Old.

— Pas du tout. Dans le couple, c’est lui le minet, figurez-vous. Son protecteur est un monsieur de soixante-cinq ans, riche et considéré. Il se nomme Guy Lanhœuf, appartient au Jockey Club et habite un château aux portes de la Normandie.

— Que voilà donc du beau, du bon, de l’excellent travail, ami Pinaud, roucoule le vieux ramier qui a retenu ma leçon. Voyons maintenant ce qu’a fait notre jeune et brillante recrue, Xavier Crouillard ?

— Pour ma part, j’ai traité de deux cas, annonce l’inspecteur ci-dessus : l’hôtesse Maryse Montrouh et le radio Albert Deliaige. Le gars est sans problème marié, deux enfants, un pavillon en banlieue, une Saab 900 décapotable ; par contre, la gonzesse mène une vie de pissotière. Elle ne peut pas rester une journée sans voir une queue. Elle est divorcée trois fois et fréquente des boîtes de nuit quand elle ne travaille pas.

Achille se pourlèche les babines.

— Bravo, mon charmant ami ! applaudit-il à grands cris. Magnifique travail ! Juteux, rond, parfait ! Vous avez un avenir large comme les Champs-Elysées devant vous, petit bougre ! Oh ! lui, je vais le suivre ! Le guider de mes conseils, l’appuyer. Vous entendez, mon bébé ? Seulement il faudra changer de blouson, n’est-ce pas ? En mettre un inodore, ne serait-ce que pour faire plaisir à Tonton Achille qui a l’odorat si délicat ! Mais poursuivons, vous le nég… je veux dire, monsieur Jérémie Blanc, qu’avez-vous à m’apprendre ?

Jérémie retire ses lunettes Cartier à monture d’or et se met à fourbir leurs verres avec sa pochette de soie (ou de choix, si t’es auvergnat).

— Je me suis occupé des trois autres, déclare-t-il sèchement.

— Trois à vous tout seul ! exulte Chilou. Mais c’est extravagant ! Vous devez être dans un grand état de fatigue ! Vous jouez avec votre vie, mon petit coloré, mon tout-noir, mon érudit-des-savanes !

— Non, coupe le Bronzé. Simplement, je me suis mis en campagne avant les autres.

— Et pourquoi donc, adorable homme d’ébène ?

— Parce que je l’ai décidé dès que la liste a été décryptée par Mathias, alors que Pinaud et Crouillard ont dû attendre que vous leur en donniez l’ordre, en l’absence de San-Antonio. Seulement vous avez traversé une période quelque peu léthargique qui a retardé leur participation.

Et boum ! Il ne l’envoie pas dire, le Mâchuré. Les colored sont assez rancuneux de tempérament.

Pépère, il manque en avaler sa cravate. Ses lotos font trois tours complets dans leurs orbites. Mais, toujours nourri de mon sermon, il surmonte.

— Qu’avez-vous à nous apprendre, éminent confrère ?

Jéjé tire un feuillet de sa poche.

— J’ai pris dans mon collimateur : Aristide Bruyant, membre du personnel au sol à Charles-de-Gaulle, c’est lui qui pilote ces énormes bus-elevators dans lesquels on transporte les passagers de l’avion à l’aéroport ; j’ai eu ensuite Emma Troussé, hôtesse au pedigree sans histoire, attachée à des moyens-courriers. Pour finir, Maria Salvator-Diaz, femme de ménage portugaise à Orly-Sud. Elle est en train d’accoucher de son troisième enfant et les choses ne se passent pas très bien puisqu’on lui pratique une césarienne. Maintenant, un élément qui peut être très important : Aristide Bruyant est mort accidentellement, avant-hier, en rentrant chez lui. Un chauffard a percuté sa mob et a pris la fuite. Il est décédé d’une fracture de la nuque.

— Vous aviez eu le temps de l’entendre ?

— L’entendre ? demande Blanc. Mais il n’était pas question d’interroger les suspects. Dans un premier temps, nous les « situions », simplement.

— Naturellement, cher Jérémie Blanc, cela coule de source, est évident et va de soi ! approuve le Dinosaure. A ce point de l’enquête, que proposez-vous, mon Antoine ?

— Faut demander à papa, répond Toinet.

— C’est à lui que je m’adressais, dit le Miséricordieux. Il est et restera à jamais mon tout petit, mon enfant, mon disciple. Alors, San-Antonio souverain, que décidez-vous ?

Je lui vote, à titre provisionnel, un hochement de tête évasif, me lève et arpente le bureau afin de décoincer ma couille droite qui s’est fourvoyée hors de mon slip. Tu sais qu’un rouston trop longtemps comprimé peut se cancériser, mec ? Alors, gaffe à tes pruneaux !

— Voyez-vous, fais-je à mon auditoire en général et à Chilou en particulier, cette histoire est à ce point délicate qu’il va falloir agir sur la pointe des pieds. Pour tout vous avouer, la mort d’Aristide Bruyant ne me dit rien qui vaille. Le gag du chauffard est tellement ressassé qu’il devient presque inutilisable. S’il existe vraiment un réseau « X » et qu’il constate que ses éléments nous sont connus, il fera disparaître tous ceux qui, en se mettant à table, risqueraient de lui porter un coup fatal.

— Alors ? s’impatiente déjà le Dabuche.

— Alors nous allons prendre des pincettes, cher directeur.

C’est-à-dire :

— Je vais constituer une cellule de crise, comme disent les politiques.

A mes fumeuses réponses, le Vieux comprend que je n’ai pas envie d’en casser davantage.

Il se résigne.

Tous les vieux, à la longue.

Quant à moi, je vais sortir le grand jeu.

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