Lundi — treize heures dix

Tout le staff Schneider, plus Viale, se retrouva a la cantine des P.T.T. Il firent la queue comme tout le monde, se munirent tour à tour de plateaux et de couverts en aluminium, de verres et de serviettes en papier. Ils étaient persona à peine grata et ils le sentaient bien, mais ça n’était guère mieux au snack de la Sécurité sociale, au mess de la Délégation militaire et au restaurant administratif de la Préfecture. Leurs moyens ne leur permettaient pas non plus, en moyenne, de fréquenter tous les jours le snack des Nouvelles Galeries, et la cafétéria du Casino se trouvait à l’autre bout de la zone industrielle Est, pour employer la terminologie sophistiquée des technocrates de l’Hôtel de Ville — soit à un peu moins de neuf kilomètres du Commissariat central, à vol d’oiseau.

Pour simplifier les comptes, leurs menus se composèrent d’œufs durs mayonnaise, avec de la betterave rouge et quelques grains de maïs doux, de steaks frites uniformes, d’un bol de salade verte à l’eau vinaigrée, de yaourts et de millefeuilles. Contre un supplément, Schneider alla chercher deux bouteilles de Côtes du Rhône à la caisse.

Ils se trouvèrent une table à l’écart, non loin de la sortie.

Ils se comportaient un peu comme un pack de rugby.

— On a trois quarts d’heure, les mecs, rappela Perrier.

Il portait ostensiblement une somptueuse Patek Philippe en or, avec un bracelet extensible en or, que Lorraine lui avait rapporté de son dernier voyage d’études aux Bahamas.

— Trois quarts d’heure pour s’empiffrer, dit Charlie.

Au sein du groupe, il jouait le rôle d’échanson. Il saisit la première bouteille par le cou, comme s’il s’apprêtait à l’étrangler. Il balaya la salle d’un regard vindicatif, sortit son couteau de poche.

— La petite fille rousse est pas là, aujourd’hui…

— Non, Charlie Brown, la petite fille rousse est pas là.

— Pauvre petite fille rousse, dit Dumont.

— Jamais vu des doudounes pareilles, soupira Charles.

— Même Doudounes n’a pas des doudounes pareilles, opina Perrier.

Le bouchon fit « plop ». Les quatre policiers du staff avaient des visages mélancoliques, des mines vaguement attristées. Il y eut un silence contraint et Schneider dit :

— Elle a pas fait le « plop » habituel, hein ?

— Non, dit Charles.

— Envoyez le bouchon, Charles.

Schneider le flaira. Charlie versa un fond de vin dans son verre. Les trois autres l’observaient avec le même intérêt prudent que s’il était assis à califourchon sur une mine magnétique.

— Alors ? demanda Dumont.

— Mmmouais, fit Charles.

Il servit Viale.

— Merci, dit ce dernier.

— On a eu chaud, dit le Chat. Hein ?

— Courtot vous a expédié chez nous ? s’enquit Perrier.

Son ton n’était ni précisément chaleureux, ni exactement hostile. Perrier, c’était presque trait pour trait Félix Marten, avec le même sourire en coin, le même air un peu marie, et des yeux couleur de jade, très clairs. Il possédait tout un quartier de la ville, une alfa-romeo de l’année et c’était le numéro deux de l’équipe, après Schneider.

— Temporairement, dit Viale.

Il eut un sourire gêné.

— Première nouvelle, observa Schneider.

Il avait deux gélules dans la paume droite et il parut hésiter. Il saisit la carafe, avala les deux gélules et but un verre d’eau, puis ses yeux gris se portèrent sur les fines moustaches à la Tyrone Power et le visage très bronzé :

— Que ça soit clair entre nous, dit Schneider. Personne n’a demandé quoi que ce soit à Courtot, et surtout pas un renfort. De surcroît… (Il eut un sourire bref, sans joie.) De surcroît, le groupe « B” et son chef ne sont pas en odeur de sainteté, dans la haute. En d’autres termes, vous bordurez pas, prévint Schneider, c’est pas un cadeau que Courtot vous a fait.

— Tant pis, sourit Viale.

— Vous avez quand même du bol, observa Charlie en remplissant les verres. On est mal vus, mais on n’en a rien à branler, parce qu’on est les meilleurs. On est même carrément meilleurs que les dépendus d’andouille de la P.J. Et vous savez pourquoi ?

— Non, sourit Viale. (Il les observait et son sourire semblait inusable.) Pourquoi ?

Charlie secoua ses grelots.

— Parce qu’on est toujours dehors, dans la Rue, à droper le djebel, à draguer cette putain de ville pendant que les tauliers sont bien au chaud… (Ils sentirent tous qu’il aimait la ville.) Qu’il pleuve ou qu’il vente, qu’on se les gèle ou qu’il fasse une chaleur a crever. Tout le temps qu’on est pas le cul vissé sur une chaise à faire du papier pour de la merde, on le passe dehors à se rancarder, à fouiner à droite à gauche… Pas pour se gaufrer des shampouineuses, ou les grosses du Neptune, ni pour faire les beaux au rayon parfumerie des Nouvelles Galeries.

— Laissez tomber, Charles, le coupa Schneider.

Ils attaquèrent les entrées.

Viale toucha à peine à son plateau. On ne lui faisait pas la gueule, non, mais il était semblable à un corps étranger qu’on avait introduit dans l’organisme que formait le staff. Et il n’avait pas eu le temps d’appeler Sabine pour lui dire qu’il ne rentrerait pas manger, et il avait peur qu’elle se fasse du souci.

Schneider leva à peine la tête et sur son visage maigre, Viale surprit quelque chose qui ressemblait fort à une grimace de souffrance.

— Vous en êtes où vous deux, Dumont ?

Prof’ Dumont découpait soigneusement sa viande.

Il avait tombé la veste et rien ne dissimulait l’Unique 7,65 qui lui ornait la hanche gauche. Il ne sourit pas vraiment mais il se contenta de braquer les yeux vifs sur ses collègues pour capter leur attention.

— Dans cinq minutes, je ramasse les copies, dit Charles.

— Hum ! hum ! fit Dumont.

Il avança le menton et leur fit un rapport net, précis et suffisamment détaillé de leurs investigations. Schneider écoutait, le visage immobile. Lorsque Dumont se tut, il alluma une Camel.

— Tu finis pas ta viande ? demanda Perrier.

— Non, dit Schneider.

— Envoie…

Il passa l’assiette. La pluie giflait les vitres, et il faisait sombre.

— Retournez-y cet après-midi, et prenez les par procès-verbal. Vous pouvez embarquer ma portable. (Il versa de l’eau dans son verre.) Essayez de creuser l’affaire. Vendredi soir, Mayer avait rendez-vous avec trois personnes. Vraisemblablement jeunes, dans les vingt, vingt-cinq ans, et il y a une fille dans le coup…

— D’accord, dit Dumont.

— Charlie et moi, on va assister à l’autopsie, dit Schneider. (Il écrasa un mince sourire.) En ce qui concerne Josiane Frontera, alias Crazy Jo, on l’a entreprise à chaud ce matin. Elle chique tout, bien entendu, elle n’a rien vu, rien entendu, elle connaît personne, le grand cirque. Pour vendredi soir, à partir de dix-neuf heures, elle se tape un alibi classique, un peu défraîchi, mais en béton armé… (Il eut un rire sarcastique.) Ils ont commencé par aller bouffer tous ensemble chez Mahmoud, à l’Étoile du Sud. Tous ensemble, c’est-à-dire Edouard Rais, son pote Loulou et elle… Ils ont mangé dans la petite salle de devant, autant dire au vu et au su de tout le monde. Mahmoud a cassé la croûte avec eux. Fin du premier acte.

— Vache mais régulier, acquiesça Perrier.

Il tartinait de la moutarde à la petite cuillère sur le morceau de steak de Schneider. Il adressa un sourire de forban à la cantonade. Charles Catala observait son plateau embouteillé avec une moue boudeuse et remarqua :

— Un parking de supermarché le soir de la paye…

— Ferme ta gueule ou je saute dedans, Charles, dit Perrier.

— Deuxième acte, poursuivit Schneider. Aux environs de vingt et une heure douze, le fils Rivat est arrivé et ils sont tous passés derrière, histoire de se taper un petit poke, tranquille.

— Un jeu qui se pratique à l’aide de cinq cartes, précisa Charles avec une amabilité excessive. Ils ont flambé jusqu’à trois heures du matin, vu que le cousin de Mahmoud l’avait remplacé dans la salle.

— Mahmoud a au moins trente douzaines de cousins, dit Dumont d’une voix rêveuse. L’ennui, c’est que c’est jamais les mêmes.

— Après ça, dit Schneider, Josiane Frontera a convoqué téléphoniquement une de ses camarades, une radeuse de luxe, ils sont montés d’un étage et ils se sont occupés tous ensemble dans la garçonnière de Mahmoud jusqu’à sept heures du matin, heure à laquelle le prénommé a remonté le rideau de fer de son modeste estaminet un tantinet exotique…

— L’alibi en carbure de tungstène, ricana Perrier. (Il avait liquidé le steak et la moutarde.) La tuile réfractaire de l’alibi, style navette spatiale, le truc inattaquable. Sans compter qu’ils ont eu tout le week-end pour le peaufiner. (Il fixa son assiette vide avec ressentiment.) D’un autre côté, l’alibi bétonné, c’est aussi bidon qu’un billet de douze balles.

Viale leva les sourcils.

— Oui, expliqua Perrier, si je vous demande ce que vous faisiez, mettons, mardi soir, et si je vous le demande à l’improviste, bon, si je vous demande où vous êtes allé, ce que vous avez dit et fait, qui vous avez vu, si on vous demande ça, en détail, forcément, à un moment ou à un autre, il y aura un trou, une hésitation, un truc auquel vous penserez plus… (Il braqua sa fourchette vide sur Viale.) Jo n’a pas hésité une seconde. Elle nous a récité sa leçon.

— Elle était raide défoncée ce matin, observa Charlie. Elle planait plus haut et elle en avait plus dans les soutes qu’un B. 52. Elle était vachement high, nom de Dieu… Amphétamines, traduisit-il à Viale. Plus haut et plus cool qu’un condor des Andes…

— Un parcours sans faute, dit Perrier.

Schneider eut son sourire de loup, mais en plus lointain, comme si tout cela n’avait pas vraiment d’importance.

— On va la reprendre dans l’après-midi. Il se peut qu’elle s’affale et qu’elle nous dise le fin mot de l’histoire, si elle le connaît. Il se peut aussi qu’elle tienne le choc et on l’a “in ze baba”…

— Il se peut aussi qu’elle pique sa crise, dit Dumont. À ce moment-là, il faudra encore se mettre à une dizaine pour la coller dans l’ambulance sans l’abîmer…

— Elle se came dur ? demanda Viale.

— Ouais ! dit Perrier. Avec ce qu’elle s’enfile comme neige dans les veines, il vaut mieux vous la faire au remonte-pente.

— J’ai convoqué les quatre charlots pour deux heures, dit Schneider. Ça m’étonnerait encore pas qu’ils soient déjà à la permanence en train de brailler qu’on les égorge. (Il écrasa sa Camel.) Charlie et moi, nous allons chez Borgnole… (Il sourit furtivement.) On va voir ce que Mayer avait dans le ventre… Perrier, tu attaques les quatre connards. Ils vont te raconter les mêmes bobards, mais ça ne fait rien.

— Ouais ! opina Perrier. Et ça peut nous amener un petit quelque chose. (Il avait expédié rondement son yaourt. Il sortit une Gitane.)

— Ça peut, dit Schneider d’un ton dubitatif. Tu les prends en long, en large et en travers. Ils ont peut-être une vague idée, à propos du motard. Tu les entends par procès-verbal, et tu les gardes. Nécessités de l’enquête.

— Ça marche, dit Perrier. Une affaire qui tourne.

À la Patek Philippe, il leur restait douze minutes sur leur crédit horaire.

Ils rentrèrent au C.C. à pied, tranquillement, sous la pluie. À peine plus de trois cents mètres, sans compter qu’ils avaient laissé leurs bagnoles un peu partout, sauf la 1100 de Jack l’Éventreur, qu’ils avaient pris soin de remiser dans le garage souterrain. La Renault 16 de Schneider se trouvait dans une rue adjacente, la VW Jeans du Chat sur une placette le long de la voie ferrée, où elle servait d’abri à un gros matou noir aux yeux jaunes qui passait sa vie fourré sous la bagnole.

L’Alfa-Roméo de Perrier traînait sur le parking du Commissariat central, deux roues sur le trottoir. Ostensiblement. Histoire de faire chier Big Brother. Big Brother avait décrété que ses inspecteurs n’avaient pas à foutre leurs saloperies de bagnoles sur le parking réservé au public.

Perrier avait découvert que le parking appartenait à la Ville. L’Alfa rutilait, juste sous le nez du Central.

— Mauvais esprit, soupira Charlie.

— Ah ! Ah ! dit Perrier.

Ils étaient en avance. La salle d’attente, en face de l’escalier, au troisième, n’était pas déserte, mais silencieuse. Les quatre abrutis étaient assis sur des chaises, comme à un enterrement au fin fond de la haute-patate triomphante. Eddy Rais portait un complet bleu sombre, un manteau noir défraîchi, des godasses en croco, une chemise jaune fripée et une cravate rouge sombre de la minceur d’un haricot fané. Ses petits yeux noirs furetaient partout. Mahmoud portait un blouson de cuir fauve, un col roulé jaune citron et des jeans Lois impeccables. Et des boots. Ses rouflaquettes lui mangeaient la moitié de la face, mais ce qui restait avait encore tout de même la taille d’un potiron. Ses grosses mains poilues reposaient bien à plat sur ses cuisses.

Rivat fils portait un petit complet très smart à col mao, un pull-over très fin, ras du cou, l’un et l’autre dans les vieux rose, et des bottines framboise écrasée. Il se passait les mains sur la tête, de temps à autre, sans doute pour s’assurer de la présence de la moumoute noire qui lui couvrait le crâne. Il avait des fringues de vingt ans, une vivacité de douze, des artères de cinquante et un visage plissé comme un cul de singe, vieux comme le pont des Soupirs. Et infiniment plus délabré.

Loulou avait une gueule de proxo, un costard de proxo, des pompes de proxo. Dans sa grande bouche ouverte en guise de protestation silencieuse et préliminaire, on pouvait voir un tas de pavés en or, régulièrement espacés, épais et larges comme des pierres tombales solidement implantées en demi-cercle dans un terrain granitique. Pour tout le monde, Loulou, c’était « Pavé d’or » ou « Beau Soleil ». Pour tout le monde, c’était un cossard achevé, un feignant invertébré, une rame, oui, un flemmard patenté, mais c’était pas le mauvais type. Il avait eu des malheurs, mais il n’avait jamais levé le pied ou la main sur une fille, quand il en drivait, avant, et il emmenait son équipe au restau le dimanche, et lorsqu’il faisait beau, tout le monde allait à La Guinguette, un établissement qui tenait du snack et de la Cabane Bambou, au bord d’un étang où ils passaient l’après-midi à pêcher.

À sa manière, Loulou, c’était un nostalgique.

Tout le staff déployé, Schneider contempla ses corniauds d’un œil éteint. Il n’avait pas droit, lui, aux super grands truands laqués, sapés Cardin et chaussés Carvil, avec des gants de cuir noir à deux cents sacs, d’imprévisibles gadgets, il n’avait pas droit aux samouraïs laconiques et glacés qui hantaient les salles obscures en promenant dans l’image des .357 Magnums et des .44 chromés aux canons longs comme des jambes de bois.

Il avait droit au bas de gamme, aux smicards de la délinquance. Aux gouapes, aux petits voyous.

Il déboutonna son manteau noir, fourra les mains dans ses poches de pantalon.

— Ferme ta gueule, Mahmoud, dit-il d’une voix caustique. Je sais pas ce que tu allais dire, mais je suis sûr que tu allais sortir une connerie. (Il se balança lentement sur les talons.) On n’a pas le temps de tous vous prendre tout de suite. Autrement dit, ça risque de durer… Vous pouvez attendre ici, ou en bas, dans les geôles… Comme vous voulez.

Il avait fait demi-tour, mais il revint sur ses pas. Il allumait une cigarette derrière ses paumes et ses yeux gris braqués sur eux luisaient de manière inquiétante.

— Vendredi, Mayer avait rencart avec trois grelotteux, dans les vingt à vingt-cinq ans, trois grelotteux dont une fille. S’il vous revient quelque chose à ce propos, ne manquez pas de nous le signaler. Parce que si l’un d’entre vous manquait de le faire, nous on le manquerait pas. (Un sourire glacé lui retroussa les lèvres.) Je vous en fais solennellement la promesse. Et vous savez que vous pouvez me faire confiance.

Les quatre se regardèrent. Ils laissèrent l’information leur parvenir jusqu’au cerveau. Ils la digérèrent, et Mahmoud comprit le premier que Schneider se foutait bien de leurs occupations du vendredi soir. Ce qu’il voulait, c’était autre chose. Il voulait l’homme à la moto. Mahmoud sortit placidement une Gauloise, l’alluma. La pluie crépitait sur les vitres, derrière son dos.

— Compris ? dit Schneider, l’air somnolent.

— Ouais ! ouais ! dit Rivat fils.

— Ouais ! dit Edouard Rais.

— J’crois, oui, sourit Loulou.

— Allez vous faire foutre, dit Mahmoud.


Viale ne commit guère qu’une erreur, cet après-midi-là, mais elle fut bien près de lui coûter la vie. Il eut tout le loisir de se la rappeler, plus tard, pendant que les toubibs le tripotaient, puis plus tard encore, en attendant qu’on lui enlève les agrafes et les fils, et que ça cicatrise, en fumant et en lisant les revues et les bouquins que Sabine et les autres lui apportaient.

Cet après-midi-là, il avait sa carte de pêche et sa médaille sur lui, son Smith & Wesson automatique dans son étui de cuir et un chargeur de 9 mm plein dans sa poche droite, avec son trousseau de clés pour lester, comme le leur avait recommandé Carmona à l’école, mais pour lester quoi, grand Dieu, et pour tirer sur qui ? — , il avait les pinces dans la ceinture, à gauche, et son court bâton de défense dans une poche du manteau.

Il ne manquait ni de charme, ni d’intelligence, ni de courage. Simplement il n’avait pas encore percuté qu’un jour ou l’autre, son boulot pouvait devenir subitement un boulot dangereux, dangereux pour soi-même et pour autrui…

C’est pourquoi il commit une erreur, l’erreur con qui n’aurait pas dû, normalement, avoir de conséquences : il ne pénétra pas dans son bureau. Au service auto, Bogart n’était pas encore arrivé. Il pleuvait et la pluie griffait impitoyablement les vitres. Les bureaux vides sentaient le papier poussiéreux, le tabac gris et le plastique, et il faisait de plus en plus sombre : voilà de quoi il se rappellerait plus tard.

Qu’il faisait très sombre.

S’il était entré dans son bureau, il n’aurait pas manqué de trouver les quatre bouts de papier jaune que Bogart avait laissé en répondant au téléphone, quatre billets de plus en plus pressants au fur et à mesure que la matinée s’avançait. Le dernier portait seulement les trois phrases suivantes, en majuscules :

JOIGNEZ UN CERTAIN FOZZI DE TOUTE URGENCE — IL DIT QU’lL A DE GRAVES ENNUIS — AU MÊME ENDROIT QUE D’HABITUDE —, ainsi que l’heure de réception du message (11 h 50) et sa griffe.

Quand, beaucoup plus tard, Viale reprit contact avec Fozzi, le gosse se trouvait aux C.H.R. en traumatologie. On lui avait rasé la tête et son embryon de barbe, on lui avait emballé le crâne dans un tas de pansements qui lui donnaient un air de martien et plâtré le reste, il portait une minerve, et pas un seul toubib n’était assez fou pour parier qu’il s’en sortirait.

Et ils avaient manqué Speedy Gonzalès, à un poil de cul près.


Une morgue, dans tous les pays du monde, c’est une morgue, c’est-à-dire un endroit qui n’incite pas d’ordinaire à des pensées folâtres, ni à des comportements badins. On y stocke, parfois en pièces détachées et parfois apparemment intactes, de ces mécaniques au rebut qui ont été auparavant hôtesse de l’air, ou directeur commercial, ou clodo, ou gardien de la paix, ou parfois rien de bien défini en dehors de la classification médico-légale.

Toutes ces mécaniques ont au moins un point commun : c’est qu’on a beau essayer de les rendre aussi attrayantes que possible, ne serait-ce que pour la photographie ou la séance d’identification, on a beau les travailler à la cire et au collodion, leur refaire une beauté précaire, chaque fois qu’on montre la photo — ou qu’on ouvre le tiroir — les gens s’exclament immédiatement que ça ressemble bien sûr à l’oncle Armand ou à cette sale chipie de Béatrice, mais qu’ils ont l’air morts. Encore plus morts que nature.

Doc Sutherland les attendait de pied ferme, les deux guignols de la Criminelle, l’oiseau de proie et son copain Julien Clerc. Doc Sutherland portait une longue veste de laine informe qui lui battait les mollets, des pantalons Prince de Galles avachis et des vieux mocassins en daim bleu. Il avait aussi un col roulé bordeaux qui avait certainement connu des jours meilleurs, au début des années cinquante.

Sa grande face blême était positivement sinistre et le regard hésitant de ses gros yeux exophtalmiques avait quelque chose de parfaitement angoissant. Ses grandes mains voletaient partout, comme une bande de charognards effarouchés.

Les deux guignols apparurent au sas, les poings au fond des poches. Le type de l’identité judiciaire était déjà arrivé. Il déballait son matériel, sans un regard pour ce qu’il y avait sur la table, juste sous les rampes au néon.

Charles Catala sortit son bloc Korès et une pointe-feutre. Il avait envie de s’enfuir à toutes jambes, même s’il savait qu’il était infiniment peu probable que Mayer lui saute à la gorge, dans l’état où il était, même s’il exhibait, comme pas mal de ses congénères, de terribles dents jaunes sous ses babines retroussées. Il ne risquait pas tellement de se faire mordre — pas tellement —, mais le Chat avait horreur de l’ambiance, de l’odeur de mort et des carreaux blancs, et du sourire lugubre du légiste.

— J’ai tenu à épargner les nerfs du Chat, ricana ce dernier. J’ai pris un peu d’avance, depuis tout a l’heure. Je crois que c’est surtout la scie électrique qui porte sur les nerfs fragiles de notre jeune ami.

— Va te faire téter les yeux par les éléphants siffleurs, Maréchal, conseilla Charles.

— Je lui ai ouvert le capot, en vous attendant. (Ça voulait certainement dire qu’ils n’étaient pas précisément en avance.) Le capot et le cigare… (Il se retourna et adopta un ton de conférencier.) Il y avait deux choses que je ne comprenais pas, ce matin, quand on l’a retourné. Deux choses qui ne collaient pas.

— Ah ouais ? dit Schneider.

— Ouais ! On est peu de choses, quand même. La première, c’était pourquoi quatre balles… Dans n’importe quel barillet .38, il y en a six.

— Sauf si on n’en a mis que quatre, objecta Charles.

— Ça s’est vu, souligna Schneider.

— Ouais ! Mais s’il y en a six, pourquoi s’arrêter à quatre ? Pourquoi pas vider le barillet ?

— Pourquoi pas, en convint Schneider.

Il avait le regard fixé sur le visage du mort : les yeux ternes très écartés semblaient fixer sans trop d’intérêt un point situé quelque part dans le plafond, à quelques années-lumière. Le front était sectionné net, trois centimètres au-dessus des sourcils.

— Ils ont tiré six coups, dit Sutherland. Il brandit une masse grise dans sa main nue, un bloc bilobé qui dépassait de ses grands doigts et dans lequel on avait fiché deux longues tiges métalliques qui le traversaient de part en part. Ça avait l’apparence générale et, semblait-il, la consistance d’une grosse cervelle à l’étal d’un boucher.

— Les deux dernières balles dans la bouche, de bas en haut… (Il indiqua les deux trajectoires de l’index gauche, en suivant les tiges métalliques. Elles s’évasaient légèrement vers le haut. Charlie se passa la main sur la figure. Il avait envie de dégueuler. Ça avait l’air presque indécent, mais c’était bien le cerveau de Mayer.)

— Une balle, dit Sutherland. (Il suivit l’une des deux tiges du doigt. La deuxième…) C’est comme si on passait dans les coulisses. Les quatre autres en pleine poitrine, toutes dans un rayon d’environ vingt-cinq centimètres de diamètre, tirées de face, presque horizontalement. L’une d’elles lui a traversé le cœur…

L’inspecteur de l’identité judiciaire s’approcha. Avec ses lunettes rondes dépourvues de monture, il avait l’air doux et effaré d’un chasseur de papillons. En plus de son Asahi Pentax 24 X 36 réglementaire, il portait un Polaroid de récupération en bandoulière.

— Tu veux quelque chose ? demanda-t-il à Schneider.

— Ce que tu peux, dit ce dernier.

Le légiste posa sa longue main sur l’avant-bras du mort et son geste ressembla beaucoup à celui qu’on a pour flatter secrètement, à part soi, une carrosserie couverte de pluie ou une hanche de femme. Il y eut un bref éclair de flash électronique.

— Deuxième point, poursuivit Sutherland. Quatre orifices d’entrées, les deux dernières balles tirées dans la bouche. Pas d’orifices de sortie…

— Oui, dit Schneider.

— La boîte crânienne n’a pas explosé. Le haut n’est pas très chouette, mais rien à voir avec ce que ça aurait dû être…

— Faible charge, dit Schneider. Ou cartouches défectueuses.

— Oh non ! ricana Maréchal. Rien de tout ça, bonhomme, rien de tout ça…

Il sortit six cylindres de plomb presque intacts de sa poche de veste, les déposa dans la paume de Schneider. Il fit sa bouche en cul de poule :

— 38 spécial, mais wad-cutter. La charge n’était pas excessive non plus, mais ça a fait le maximum de dégâts. De la cartouche de stand. Scellé numéro deux : six balles de .38 wad-cutter. Tout le barillet.

— Le compte est bon, dit Charlie.

— Tout le barillet, hein ? dit Schneider d’une voix traînante. Jo avait raison : ils ont récupéré son Police Python et deux boîtes de cartouches.

Il glissa les six ogives dans un sachet à scellés.

— Liquidé à la wad-cutter, dit le toubib. Pourquoi pas à la 22 boquette ? Autre chose, Schneider…

— Oui ? dit Schneider.

— Ils l’ont tabassé à mort. Ils lui ont laissé la gueule intacte, va savoir pourquoi, mais ils lui ont cassé les deux poignets et les dix doigts des mains, il a la rate éclatée et un tas d’épanchements de sang un peu partout. Je te fais grâce de mon jargon, de toute les façons, tu l’auras dans mon rapport. Mais en gros, c’est ça : ils l’ont tabassé à mort. Même pas scientifiquement.

— Ouais ! dit Schneider.

Il alluma une Camel. Le photographe officiait, et à chaque fois, ils cillaient, mais ils ne s’en rendaient pas tout à fait compte.

— Pas vraiment le passage à tabac, dit Sutherland.

— L’interrogatoire, dit Schneider.

— Certains coups, ça a l’air d’avoir été porté avec une clé anglaise, dit Sutherland d’une voix intriguée.

— Pourquoi avec une clé anglaise ? demanda Charles.

Les trois hommes se tournèrent vers lui. Un peu comme s’il venait d’apparaître brusquement dans la pièce. Maréchal releva à peine les commissures des lèvres. Le rigolo qui l’avait surnommé Sutherland n’avait pas paumé sa journée.

— Pourquoi pas avec une clé anglaise ? demanda le doc. (Il remua les lèvres dans le vide.) Parce qu’une clé anglaise, c’est long, c’est large, c’est lourd et c’est plat. Voilà pourquoi. Ça te va, Charles ?

— Non, dit le Chat. Mais après tout, le technicien de la barbaque, c’est toi, non ?

— C’est moi, dit Sutherland d’une voix plate et intriguée. Sans le moindre doute.

Visiblement, il pensait à autre chose. Autre chose qui ne semblait pas lui plaire beaucoup.

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