Mardi — vingt-trois heures

Ils auraient dû être au lit, ou en train de casser la croûte chez Ange Garcia, un type bienveillant à la Pédro Armendariz, avec Lorraine, Sutherland et quelques autres, de se taper des gambas et une paella « komack » arrosée de vin d’Espagne, épais et moelleux comme du feutre rouge sombre. Auparavant, ils auraient dû aller revoir La Horde Sauvage, dans le cadre du cycle Peckinpah, à moins que le choix se fût porté démocratiquement sur Taxi Driver avec De Niro…

Le reste du programme de la semaine consistait en un vaste choix de robustes navets, en films classés X… et en karatés, et il n’était pas toujours très aisé de les distinguer les uns des autres.

Ils auraient dû mener une vie normale.

Ils devaient convenir qu’ils n’en avaient pas tellement envie, en définitive. Et en fait de Hordes Sauvages, ils estimaient en avoir plus que leur compte. Histoire de ne pas les désobliger en lui faisant faux bond sans rien dire, ils avaient bu le coup en vitesse chez l’Ange et ce dernier n’avait pas tardé à leur confirmer que des types à Ramsès, deux jeunes en blouson d’aviateur, des deuxième couteaux secs comme des tibias de cerf, avec des moustaches noires et des yeux vitreux, s’étaient mis sur le dos à Jethro.

Ils n’avaient pas plus de vingt-six ans. Style gitans. Ils semblaient issus du même moule. L’Ange n’avait que du mépris pour ce genre de sicaires.

Les deux flics avaient repris une anisette et une poignée de kémia et ils avaient décampé en vitesse. Il restait un peu de scotch dans la flasque, la Renault 16 tournait comme une horloge, il pleuvait nettement moins et les haut-parleurs dissimulés dans les portières diffusaient un vieux disque d’Artie Shaw, enregistré dans les années quarante. Ils avaient ainsi eu droit au tendre et narquois vocal de « Lèvres brûlantes » Page, qui leur avait chanté tambour battant le mélancolique Blues In The Night, et ils en étaient rendus à un poignant Nocturne, à tirer des larmes à un escadron de Gendarmes Mobiles, avec quinze violons unidentified, un solo carré et résolu de saxo alto et la clarinette souple et insinuante du jeune et beau Arthur Jacob Arschawsky.

Peut-être ni les cordes ni les solos de clarinette n’avaient-ils rien de cafardeux, bien que les trompettes eussent parfois tendance à marmonner sur une trame presque assoupie. Peut-être bien que le cafard ne leur était pas du tout inhérent. Schneider se souvenait d’une soirée : il lui avait passé des disques et ils avaient dansé dans la pénombre, et il y avait les mêmes drapés souples des violons qui montaient si haut qu’on n’en devinait pas la moitié, et il se rappelait avec une précision insupportable son poids contre lui, ainsi que l’odeur qui émanait de son opulente chevelure sombre, luisante comme le pelage d’une loutre.

Il se passa la main sur la figure, comme pour y effacer toute trace et baissa le son. Perrier alluma une cigarette, et en profita pour lui jeter un coup d’œil paisible et perspicace, comme en passant.

— Tu crois pas qu’il vaudrait mieux que tu lèves un peu le pied ? interrogea-t-il d’une voix ferme.

Schneider ricana entre ses dents et pour le coup, il tourna à peine la tête. Son visage maigre et froid, tendu comme une peau de tambour, arborait un rictus sarcastique et son regard mort balaya lentement la face de son collègue et celui-ci fut frappé par le contraste qui existait entre l’expression amère de la bouche et les yeux vides qui l’observaient déjà de très loin. Les yeux gris avaient déjà décroché, ils n’étaient déjà plus dans le circuit, mais ils toléraient par pure courtoisie interne — ils toléraient seulement — la mordante ironie du masque sans y prendre la moindre part.

Embusqués derrière les deux fentes minces des paupières, ils savaient.

La R16 descendait l’avenue Victor-Hugo en roulant presque au pas, histoire de débusquer les tapineuses qui avaient tendance à proliférer dans la pénombre, à la faveur des haies de fusains et du parc d’agrément proche. Pour les deux-tiers, il s’agissait de messieurs-dames d’importation récente.

Perrier tira sur sa cigarette et son visage disparut derrière l’écran de fumée grise comme le Matterhorn dans la brume.

— Prends une semaine de récupération, suggéra-t-il, mais sa voix manquait singulièrement de conviction ; prends une semaine, fous le calibre, la rondelle et tout le saint-frusquin dans un tiroir et tire-toi quelque part… Si c’est que ça, récupère Dinah et payez-vous une lune de miel aux Bahamas… (Il s’anima un peu en parlant.) Ouais ! enfin, aux Bahamas ou ailleurs, ne serait-ce que sur la Côte, mais décompresse. Ça fait quand même un sacré bout de temps que tu roules sur les jantes.

— O.K. ! dit Schneider avec un soupçon d’agacement dans la voix. (Il tourna à peine la tête et rit sourdement, un rire empreint d’amertume et de dérision.) Vendredi, c’était Doc’ Sutherland… Aujourd’hui c’est toi. Demain qui ? Le Chat ? Vous vous êtes passé le mot, ou quoi ?

— Je crois pas que tu es vraiment conscient de ton état, Claude, dit Perrier d’un ton froid et pensif. Je crois qu’au point où tu en es maintenant, tu ne percutes plus réellement. J’ai aucun talent de moraliste, et je suis pas toubib non plus, mais… (Il se tut, dissipa la fumée du dos de la main, avec le sentiment très net qu’il s’était mal embringué. Il haussa les épaules et entra dans le vif du sujet.) Depuis combien de temps tu prends ces saloperies ?

Schneider sortit une cigarette. Il n’y avait personne dans les haies de fusains et il ne pleuvait plus, un petit vent allègre et vif s’était levé sur la ville, mais ça ne constituait pas précisément une réponse. La réponse, la bonne, se trouvait en partie dans une phrase de blues, since my baby’s gone, depuis que ma gosse est partie, depuis qu’elle a foutu le camp et m’a laissé là. Mais ça ne voulait pas dire grand-chose non plus, car qui était réellement parti, en définitive ? Qui et depuis combien de temps ? Il avait eu sa chance et sa chance lui avait écrit, alors qu’il se trouvait en mission à Strasbourg, « si je ne t’ai plus ma vie sera plate, je n’attends plus rien et mon ventre restera probablement stérile ». Elle avait ajouté avec quelque chose de prémonitoire dans son angoisse « que deviendrons-nous chacun de notre côté sachant que l’autre existe à deux cents mètres, je ne voudrais pas retourner à la médiocrité » et il avait perdu sa chance.

Il avait perdu plus que sa chance, mais celle-ci lui avait tout de même laissé autre chose en partant. Il se palpa le visage du bout des doigts. Il prenait des saloperies depuis si longtemps qu’il ne se rappelait plus du tout comment c’était avant, ni comment les gens vivaient à l’extérieur. Il avait les mâchoires soudées et un terrible froid intérieur l’habitait en permanence, comme si ses os étaient devenus glacés et cassants comme du verre.

Il vérifia machinalement la présence de l’automatique à sa ceinture et le geste habituel et dérisoire n’échappa pas à Perrier. Schneider étouffa un rire : elle était peut-être retournée à la sienne, mais en ce qui le concernait, Cheroquee l’avait tiré à tout jamais de la médiocrité. Il était mort en dedans. Il avait pris un aller simple au guichet de la vie et à l’arrivée, il n’y aurait personne pour exiger de lui son titre de transport, sauf Pallas, la Dame qui traînait dans le noir.

— Gallien est hors du coup, dit Perrier.

— Qui t’a dit qu’il était dans le coup ? ricana Schneider.

— Personne, déclara Perrier de mauvaise grâce.

Schneider prit la direction du lac, sans doute pour couper court. Il baissa encore le son et alluma une Camel. Il avait vu Gallien deux fois en tout et pour tout, et bien sûr jamais au Central. Simon Granier avait trop d’appuis et trop bien placés pour qu’on pût rêver le traîner un jour dans des lieux aussi mal famés qu’un commissariat de police. Il s’en souvenait comme d’un bon petit jeune homme plutôt falot, aux yeux d’un bleu de porcelaine candide et à la barbe fournie et soyeuse ; et à chaque fois, il était vêtu avec élégance du même blazer sombre et de pantalons de flanelle grise aux plis tranchants comme des rasoirs. Bien qu’il eût quatre ou cinq gagneuses confortablement installées dans des studios de grand standing disséminés dans toute la ville, nul n’avait jamais songé à lui ouvrir un dossier individuel.

Gallien aussi allait prendre un aller simple, mais il ne le saurait pas, il continuerait à vaquer à ses petites occupations, tranquillement, sans soupçonner quoi que ce soit. Et aucun de ses appuis ne pourrait l’empêcher de monter dans le train, le moment venu.

Schneider aperçut la baraque à frites du sieur Fatah, adossée à un pan de rocher au bout du parking de la station Antar. En dépit de l’heure, c’était encore ouvert et un filet de fumée grise, rabattue par le vent, s’échappait du tuyau sur le toit du fourgon. Il gara la R16 en face, au bord du lac. Fatah aperçut les deux flics lorsqu’ils traversèrent la route en oblique dans sa direction. Il continua à mastiquer tout en essuyant le Formica du comptoir.

— J’allais boucler, les mecs, leur dit-il lorsqu’ils se trouvèrent à portée de voix. Des soirs, y a la sortie des cinémas, ou des habitués qui viennent tailler une bavette, mais ce soir, c’est mort.

— Ouais ! c’est souvent comme ça, le mardi, observa Perrier.

— Vous voulez croûter quelque chose ?

— Oui, dit Schneider.

— J’ai de la barbaque extra. J’peux vous faire des hamburgers. Ça vous dit ?

— Va pour des hamburgers, dit Schneider. (Il fourra les poings dans ses poches d’imperméable et Perrier remonta le col de sa canadienne. Il ne pleuvait plus, mais le vent était beaucoup plus âpre et plus glacé qu’ils s’y étaient attendus, dans la tiédeur de l’habitacle.) Pas chaud, hein ?

— Non, dit Fatah. En plus, ici ça s’engouffre dans la trouée du lac et ça rabote tout au passage.

Il observa le visage blême de Schneider, mais s’abstint de tout commentaire. Il avait les deux flics à la bonne, parce que la plupart du temps ils traînaient en vestes de treillis, en jeans râpés et en bottes, et qu’en définitive, ils faisaient pas tellement flics du pouvoir. C’étaient des types comme lui, des hommes de l’ombre et pas seulement des fleurs de burlingue ; leurs anémies ils se les chopaient pas seulement à la lumière des néons ou sous les lustres à facettes de la préfecture, mais aussi en traînant un peu partout et en zonant un maximum.

— Vous voulez un coup de raide ?

— Pasque t’as de la gnôle, s’indigna Perrier. Où elle est, ta licence IV ?

— Arrête ta misère, dit Fatah. C’est à titre gratuit…

Il sortit trois quarts de l’armée. Le vent pinçait et les deux flics avaient les mollets et les pieds gelés. Ils se mirent à battre la semelle, le visage renfrogné dans leurs cols relevés. Une Simca 1100 passa en ferraillant, puis deux grosses bagnoles qui faisaient visiblement la course.

Ils burent le coup, à la prospérité des truands.

Puis Fatah s’activa dans son coin et la viande hachée se mit à grésiller entre les deux plaques du grill électrique, et à fumer doucement. Au dernier moment, Fatah cassa des œufs. Il se mouvait avec une agilité de chat, bien qu’il eût la corpulence et la grande bouille plissée et avenante de Carlos. Le chanteur, pas l’autre. L’autre, à part le béret, on ne savait pas trop à quoi il ressemblait.

Fatah portait une belle barbe noire, pleine de frisettes cuivrées et d’agaceries, un accessoire pileux qui se fût fort bien accommodé de la houppelande et du huit reflets, à la fois enjoué et solennel, et qu’il arborait comme une oriflamme.

Ils reburent le coup, pendant que Fatah disposait des assiettes en carton, des gobelets et des couverts en plastique devant eux. Ils étaient un peu moins gelés.

— Hé, hé !… fit Schneider. Kirsch, hein Fatah ? et pas du boutonneux impubère. Du costaud. Du vieux routier…

— D’la goutte de chez moi, dit Fatah en s’accoudant en face d’eux. (Il fit glisser une corbeille de pain à leur portée et les regarda manger. Il n’était pas difficile de voir que les deux poulets avaient l’esprit ailleurs. Fatah sortit une bouteille de rouge sans bouger d’un millimètre, passé l’épaule droite, et remplit à demi les gobelets.) Pinard maison, les mecs…

Les deux flics hochèrent la tête en même temps, la fourchette en l’air. Fatah replanqua la bouteille sous le comptoir.

— Vous êtes sur qui, en ce moment ? interrogea-t-il à mi-voix.

— Jethro, dit Schneider. Excellent, ton pinard, mec.

— Ouais !… Qu’est-ce qu’il a fait, Jethro, d’après vous ? demanda Fatah.

— L’a buté un mec, dit Perrier la bouche pleine.

Il s’extirpa un cornichon à peine plus gros qu’une nouille d’entre les dents et en examina le bout mâchouillé avec une patience infinie, puis il hocha la tête et se le fourra à nouveau dans la bouche sans se départir d’une mimique incrédule. Il n’avait jamais bouffé de frites aux cornichons.

— Ah ! merde, dit Fatah. Cette enflure me doit deux cents sacs. Qui c’est qu’il a descendu ?

Schneider tourna vaguement la tête dans la direction du lac, qu’on ne distinguait plus guère, derrière l’écran des buis et des tamaris. Ils avaient passé une bonne partie de la soirée à se farcir des macs et des putes, des tantouzes et des camés, un ou deux disc-jockeys qui s’apprêtaient à aller prendre leur service, des patrons de boîtes et des marchands de sommeil, ça n’avait pas duré plus d’une heure et demie, mais ils en conservaient l’impression d’une interminable promenade dans le noir. Ils avaient beau être aguerris, endurcis, ils en avaient marre. Fatah et sa baraque à frites, c’était presque pour eux un rayon de soleil dans tout ce fatras de merde.

Et il fallait que Jethro revienne sur la sellette.

— Mayer, dit Schneider à contrecœur.

— Jethro ? Jethro, buter Mayer ? s’exclama Fatah.

Du coup, il s’était redressé sur ses bras tendus et son gros ventre reposait à peine sur le bord du comptoir. Il hocha la tête de droite à gauche et de gauche à droite, sans les quitter des yeux.

— Vous patinez dans la semoule, les mecs, dit-il lentement. Jethro peut pas avoir buté Mayer. Ça n’a aucun sens, votre histoire.

— Pourquoi ? demanda Schneider.

— Il bossait pour lui, bande de ploucs, dit Fatah. Voilà pourquoi…

Les deux flics mirent plusieurs secondes à se faire à l’idée qu’ils venaient de se faire traiter de ploucs, mais comparé à d’autres gentillesses qu’on leur balançait à tout bout de champ, sans compter les compliments qu’on leur appliquait à la truelle et les vacheries qu’ils étaient bien contraints d’encaisser sans rien dire, c’était pas un point de côté. En revanche, ils mirent beaucoup moins de temps à digérer ce que Fatah leur avait dit : que Jethro travaillait pour Mayer et qu’il lui devait deux cents sacs. Schneider repoussa son assiette.

— Où on peut le trouver ?

— Il vit avec Malou Stéphan.

— On y est allés, il y est pas.

— Rue du Stade…

— Non, dit Perrier. Il s’est tiré dimanche.

— Chez la femme Chevallier.

— Non, dit Schneider.

— Ah ! merde, dit Fatah. Un moment, il créchait avec d’autres merdeux, à la ZUP du Lac, mais je crois bien que l’office a fini par les foutre dehors…

— Qu’est-ce qu’il faisait comme boulot, chez Mayer ?

— Il servait de rabatteur, dit Fatah. Un boulot plutôt cradingue. Mayer organisait des soirées spéciales, chez lui ou dans sa maison de campagne, rien que du beau monde, trié sur le volet. Jethro lui dénichait des nanas… (Il soupira et se gratta l’oreille.) En fait, c’était plus compliqué que ça.

Il sortit un paquet de Chesterfield et en alluma une. Il exhala une bonne bouffée de fumée grise et se passa le gras du pouce sous le nez.

— Plus compliqué ? dit Schneider.

— Ouais ! en fait, c’était un truc qui se faisait par l’intermédiaire de sa nana, Malou…

— « Nina Hagen », dit Perrier.

— Si vous voulez, accorda Fatah. La fille Stéphan. Bon. Il lui passait le mot et elle racolait une gosse plus ou moins dans la merde, elle la baratinait et neuf fois sur dix la fille l’envoyait chier. Restait une fois sur dix. Vu le paqueson de fric, la fille marchait…

— Marchait pour quoi ? demanda Perrier.

— Pour aller chez Mayer, hombre, dit Fatah.

Il tira sur sa cigarette, les paupières serrées. Il n’y avait plus la moindre trace de bienveillance sur son visage. Schneider posa les deux mains à plat sur le comptoir et son regard gris erra un peu partout. Il n’avait terminé ni son verre, ni son assiette de frites et le jaune d’œuf n’avait pas tardé à figer.

— Pourquoi tu nous racontes tout ça, Fatah ? dit-il d’une voix sourde et lasse.

— Vous vous souvenez la gosse qui se camait, une fille qu’on appelait Angela Davis… Elle se faisait piquer au moins deux fois par semaine par les types des stups.

Les deux flics voyaient de qui il voulait parler.

— Elle est allée à une de leurs soirées et elle a failli clamser, dit Fatah.

Schneider alluma une Camel.

— Je sais bien qu’elle valait pas un clou, dit Fatah. Elle était pas trop mal foutue, mais elle cassait quand même pas des briquettes. Une paumée comme y en a des centaines autour des agences pour l’emploi. Elle s’en est jamais vraiment remise, même si elle avait ramassé deux unités pour fermer sa gueule.

— Ah ! dit Schneider.

— En mai dernier, elle est montée avec un pote chez elle, dans le chnord. Elle voulait revoir chez elle et le pote l’a emmenée. Elle a rien revu du tout. Le pote avait pris l’autoroute avec sa grosse Kawasaki et la fille en a profité qu’il pissait un coup : elle s’est tirée en courant et elle a remonté un peu l’autoroute, sur cent ou cent cinquante mètres, avec les voitures qui roulaient à toute allure vers le sud. Elle a fini par se foutre devant un camion. Quand le type l’a vue dans ses phares, il a rien pu faire…

Fatah retira la cigarette de sa bouche et sa voix se fit plus sourde, moins résolue.

— Ça a fait comme un coup de canon, dans la cabine. On croirait pas, hein ! surtout qu’elle était pas bien lourde. Le type a dit, un véritable coup de canon. Les flics de l’autoroute ont interviewé le pote, certainement parce que c’était un jeune et un motard, donc un type doublement suspect, mais un pompiste avait vu la fille qui se dirigeait vers l’autoroute. Elle cavalait seule, personne ne la pourchassait… Voilà pourquoi, dit Fatah en guise de conclusion.

Schneider se massa les tempes. Perrier allumait une Gitane. Ils restèrent silencieux un bon moment, à rouler leurs propres réflexions dans leurs têtes. Il y avait quelque chose de pourri quelque part, puis Schneider revit sous forme de flash presque instantané l’image du douar napalmé dans l’Ouarsenis, avec ce petit corps recroquevillé qui ne devait plus mesurer que vingt centimètres de long, avec sa grosse tête calcinée, et ses petites côtes de moineau. Qu’avait-il fait alors, écœuré d’horreur et d’amertume ? Qu’avait-il fait de ses deux mains en conque ? Il n’était pourtant pas le sien.

Depuis combien de temps ça durait, toute cette merde ? Schneider tendit son quart à Fatah. Décrocher, oui, prendre une semaine ou dix jours de récupération. Laisser tomber. Il avait deux dossiers urgents en instance, deux commissions rogatoires présentant un intérêt réel, sans compter les vaines recherches que les autres pouvaient fort bien expédier à sa place — et l’affaire Mayer. Il but avidement. Il allait régler tout ça et descendre une huitaine de jours à Nice.

Ou ailleurs.

— Tu n’as pas la moindre idée de l’endroit où on peut joindre ce tordu ? demanda Schneider.

— Non, dit Fatah. (Il pesa le pour et le contre et finit par se décider :) Y a quand même un coup que vous pouvez tenter, mais vous avez sûrement pas attendu après moi pour y penser. J’peux bien sûr pas vous garantir que ça va marcher, mais c’est presque filmé qu’il va essayer d’aller récupérer sa Honda… En raisonnant normalement, c’est sûr que pour lui c’est la dernière des conneries à faire, mais pour ce qui est de raisonner normalement, Jethro, c’est macache. Encore heureux s’il va pas récupérer sa bécane à coups de calibre…

— Encore heureux, ricana Perrier. Tu vois rien d’autre ?

— À part où on a dit, non. Les merdeux, c’était avant la rue du Stade et je crois bien que c’étaient les mêmes. Autrement, partout et nulle part…

— Il a des types à Ramsès au cul, dit Perrier.

— Première nouvelle, dit Fatah.

Schneider lui donna le signalement qu’ils possédaient.

— Inconnus au bataillon, dit Fatah.

— Tu crains pas ? demanda Schneider.

Fatah se pencha à peine, la clope fumante coincée entre le majeur et l’annulaire, au niveau de la première phalange, et le policier entrevit seulement les deux canons sciés d’un douze juxtaposé, braqués juste sur son front. Dans la petite main grassouillette, l’arme n’avait absolument rien de ridicule, bien au contraire.

— Je crains pas, dit Fatah en secouant vigoureusement la tête.

Son gros ventre tressauta.

— Ouais ! je comprends ça, grogna Schneider. Qu’est-ce qu’on te doit pour toutes ces folies.

Ils s’en tirèrent avec cinquante balles et reprirent la voiture dans les tamaris, mais le cœur n’y était plus tout à fait et Schneider emmena Perrier récupérer sa caisse devant le Central. Ils passèrent faire un tour à la permanence, jetèrent un coup d’œil rapide au registre de main courante qui consignait toute l’activité des inspecteurs de permanence depuis dix-huit heures, et ils relevèrent une plainte pour vol de voiture et une seconde plainte, pour vol d’une carte nationalité et d’un chéquier, ainsi que de la somme de trente francs dans une pochette au cinéma Rex — autant dire rien. Il n’y avait personne dans les geôles, à part Carminati qu’ils devaient présenter au juge le lendemain matin. Autant dire de l’histoire ancienne.

— R.A.S., résuma le permanent sans le moindre effort d’originalité.

La ville dormait d’un sommeil sans rêve.

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