Lundi matin — huit heures dix

Il y avait une nuée de flics, partout, des gens de tout poil, de tout service et de tout grade, des gens en tenue et des civils, des habillés et des tout nus, des qui-en-avaient-l’air et d’autres qui n’auraient eu aucun mal à se faire passer pour des voyous, avec leurs cheveux longs et leurs blousons de cuir. Il y avait des gardiens du corps urbain, imperturbables dans leurs cirés sombres dégoutants de pluie, des enquêteurs et des inspecteurs de la Sûreté et de la P.J. Il y avait la brillante équipe de fonctionnaires de l’identité judiciaire… Il y avait même des commissaires, une meute de commissaires — et eux ne se mélangeaient pas.

Il y avait un procureur de la République et deux substituts, un juge d’instruction et son greffier.

Il y avait du monde, et c’était la pétaudière.

Il y avait des voitures plus ou moins banalisées dans tous les sens, un fourgon dont le gyrophare tournoyait dans son coin et dont le warning palpitait sans que quiconque songeât à les éteindre. Il y avait un fourgon a viande aux portières béantes.

Tout ça à cause d’un type couché sur le ventre, à quelques mètres du chemin dit « de la Combe aux Marceaux », la figure enfoncée dans la boue, et autour duquel des policiers dansaient un lent, un méticuleux ballet, bien réglé mais quelque peu hermétique.

Le staff Schneider était au complet — chef de groupe : inspecteur principal Claude Schneider, inspecteurs François Perrier, Louis Dumont et Charles Catala. Le staff avait dégoté un vieux bout de béton plat d’un bon mètre carré, sur lequel quatre paires d’élégants boots de ville tiendraient relativement au sec. Ils l’avaient investi au trot.

Schneider fumait. Les poings dans les poches d’un trench ardoise, il avait adopté spontanément la pose immortalisée pas loin d’un demi-siècle plus tôt par le grand Bogey dans The Barefoot Confessa de Mankiewicz. L’air de Frankie et Johnny lui trottait dans la tête.

L’inspecteur de police Catala fumait. Il avait toutes les peines du monde à garder les deux yeux entrouverts, il avait envie de dégueuler et la pluie était froide et amère sur son visage. Le vent glacé lui courait entre les cuisses. Et il était trop tôt, beaucoup trop tôt le matin.

L’inspecteur de police Perrier fumait. Grand et dégingandé, il portait un pantalon de velours marron foncé, une canadienne de cuir souple et fauve, aux épaules trempées.

L’inspecteur de police Dumont ne fumait pas. Il ne buvait pas une goutte d’alcool non plus. Il portait un loden strict dans les beiges, un complet trois-pièces de confection et une cravate carmin. Il fourbissait ses lunettes à monture d’acier.

— Roux et Combaluzier, annonça Charlie.

— Black et Decker, ajouta Perrier.

— Brosse et Clackwell, laissa tomber Charlie. Manquait plus qu’eux…

Dumont jeta un coup d’œil en contrebas. Son doux regard de myope avait quelque chose d’un peu furtif, de vaguement démuni. Martin et Lagneau escaladaient le raidillon à pas lents, le buste penché, les bras ballants. Ils étaient grands et efflanqués et leurs visages maigres arboraient le même sourire usé, la même expression dure et démonétisée : ils étaient des professionnels, des vrais, des types durs et coriaces, des mecs à la redresse.

Ils appartenaient à la Criminelle de la P.J.

C’était censé se lire sur leur front, se voir à leur démarche. Le Chat bâilla ostensiblement.

— Salut les hommes, dit-il sans chaleur. Vous êtes de passage, ou vous avez signé un bail ?

— Un connaisseur, ricana Martin.

— Un marrant, ajouta Lagneau. Vous avez un peu de place ?

— Des clous, dit Perrier.

— Un autre marrant, grinça Martin. Il en prit son parti : sale temps, hein ?

— Sale temps, dit Dumont. Ça va, les gars ? Vous tenez le coup ?

Martin secoua les épaules sous son blouson de cuir, découvrit ses grandes dents jaunes.

— Penses-tu ! Nous, d’habitude, c’est du treize à la douzaine, de la barbaque partout… (Il observa le staff d’un œil soupçonneux.) Vous êtes sur l’affaire ?

Schneider retira la cigarette qu’il avait aux lèvres, l’observa avec une extrême attention, le visage immobile. Il s’abstint de répondre.

— Les tauliers sont pas unanimes, annonça Lagneau.

— Tu m’étonnes, ricana Perrier.

Personne veut de l’enfant, déclara Martin. Votre chef de la Sûreté n’en veut pas, il estime que c’est pour nous… Le patron, le nôtre, dit que ça s’est produit chez vous, que c’est à vous… Ratione loci, précisa-t-il aimablement.

— Dommage que ça soit pas chez les pandores, déplora Lagneau.

— À trente mètres près, dit Martin.

— Le coup de la Seine, rappela Lagneau. Personne n’en voulait non plus, et le macchabée a fait deux ou trois allers-retours, comme ça… (Il hocha la tête.) Pas croyable, hein ? Personne n’en voulait.

— C’est pas comme les manouches, hein ? dit Charles.

Il ne s’adressait à personne en particulier, mais tout le monde comprit et les deux cow-boys se rembrunirent. Martin frotta lentement ses longues mains nerveuses l’une contre l’autre. Dumont rechaussa ses lunettes et sourit à la cantonade, comme s’il débarquait.

— Les manouches, c’est pas mal, dit-il sans cesser de sourire. Pas d’amicale, pas d’ambassade…

— On peut les foutre à genoux sur une règle en fer, rêva le Chat. On peut les travailler à coups de tuyau d’arrosage…

— Faut mettre une serviette en éponge autour, conseilla Perrier. Pasqu’autrement, ça peut marquer…

— On n’a jamais tabassé personne au G.R.B., déclara Martin. (Il parlait avec difficulté, comme s’il avait une moitié de la figure paralysée.) Pas même des manouches…

— On a dit ça, nous ? demanda Charlie à Perrier.

— On n’a jamais dit ça, déclara Perrier.

— Faut vraiment être de mauvaise foi pour prétendre qu’on ait pu dire une chose pareille, s’indigna Dumont.

Le Chat essuya la pluie qu’il avait sur le visage. Les paupières mi-closes, il avait l’air passablement endormi, et son ton conciliant ne trompa personne. Charlie était un fouteur de merde de première.

— Vous voyez… (Il écarta les mains, les paumes en l’air.) on causait, de choses et d’autres.

— Des généralités, murmura Perrier, les yeux dans le vague.

Lagneau se dandina. Il avait les poings au fond des poches du jean, le col du blouson relevé. Schneider et ses connards avaient tendance à lui courir sur le nœud.

— Allez pas trop loin, dit-il d’une voix belliqueuse. On va pas foutre le nez dans ce qui se passe chez vous…

Schneider n’avait pas ouvert la bouche. Il attendait que les techniciens de l’identité judiciaire aient terminé les premières constatations. Vingt ans de boîte lui avaient enseigné la vertu de la patience. Il tourna à peine la tête et son regard gris et fixe enveloppa les deux hommes un bref instant.

— Vous faites un chouette boulot, les gars, dit-il avec une ironie à couper au couteau. Intéressant et tout… L’ennui, avec vous autres, c’est que vous avez pas tellement de mémoire…

Il retira la cigarette qu’il avait aux lèvres, l’écrasa méticuleusement du bout de sa chaussure. Lagneau sortit les mains des poches.

— Laisse tomber, dit Martin à son collègue.

— De la merde, dit Lagneau. Il dodelina de la tête : tu as plus tellement la cote, Schneider. J’me suis laissé dire que Big Brother voulait ta peau.

— Big Brother a le bras long, Schneider, gloussa Martin.

— Il a le vent en poupe en ce moment, ajouta Lagneau. Et pas qu’un peu : il est aux Républicains indépendants et le D.G. veut le prendre dans son prochain cabinet, après les élections…

— Une belle carrière, non ? dit Martin.

— Ça me démolit, c’ que vous dites là, les gars, assura Schneider.

Il sortit une Camel, l’examina.

— Mayer est mort, Martin, articula-t-il d’un ton sec.

— Vous allez avoir du mal, promit Martin. Ça va pas être de la tarte pour sortir l’affaire…

Rambert se dirigeait vers eux, en luttant contre les bourrasques de pluie. Il portait des pantalons collés aux tibias et les pans sombres de son raglan informe lui faseyaient autour des jambes. Il avançait en crabe, en tenant de la main droite son vieux feutre noir quatrième République enfoncé au ras des sourcils. On aurait pu le prendre pour un vague employé de commerce, qui se serait contenté une fois pour toutes d’un emploi d’adjoint au sous-chef de bureau dans une boîte pas très prospère.

— V’là Popeck, ricana Lagneau.

— C’est pas vrai que tu connais Popeck, s’extasia Perrier.

— C’est ça, la P.J., soupira Charles : des intellos…

— Et ce con porte un nœud pap’, observa Martin, écœuré.

Il secoua la tête avec accablement. Rambert vivait dans une grande maison de pierre, entouré de sa femme, de sa mère et d’une douzaine de chats gras comme des levantins et pas moitié moins roublards.

— Doyen des juges d’instruction, ce clodo, ricana Lagneau. Tu te rends compte ? Ce quart de youpe…

— J’me rends compte, dit Martin. On vous laisse avec votre copain. (Les deux policiers commencèrent à descendre et Martin se retourna, mais Rambert était à portée de voix et il se contenta de continuer à descendre le raidillon, simplement un tout petit peu plus vite et il rejoignit son collègue.)

Schneider se porta à la rencontre du magistrat. Il lui présenta ses respects et les deux hommes se serrèrent la main.

— Toujours sur tous les coups tordus, dit Rambert. (Il pouffa et ses yeux brillèrent d’un éclat sagace et amusé. Il se tapota la moustache d’un index désabusé.) Si j’en juge par leur attitude, vos deux collègues de la P.J. semblent avoir conservé quelque ressentiment à mon égard.

— Ça peut se dire comme ça, en convint Schneider.

Rambert étouffa un rire froid :

— C’est égal, vous savez… Cette partie-là, voyez-vous, nous allons la jouer ensemble. Qu’en dites-vous ?

Ils tournèrent le dos à la pluie et celle-ci se mit à leur crépiter sur les épaules. Schneider sortit un paquet de Camel vierge, déchira la cellophane et la froissa dans la paume. Les gants donnaient l’impression qu’il avait les doigts gourds.

— J’en dis que c’est vous le patron, dit-il.

Rambert lui saisit le bras, un peu au-dessus du coude.

— Ça va comme ça, lieutenant. Faisons quelques pas, voulez-vous.

— C’est vous le patron, répéta Schneider.

Il se fendit d’un sourire, mince comme une rognure d’ongle.

— Votre enthousiasme me bouleverse, assura Rambert. Et votre dos ? Vous en souffrez toujours autant ?

Schneider sortit une cigarette du paquet, l’alluma derrière ses paumes. Il avait beau se bourrer de cochonneries, oui, il souffrait toujours autant. Rambert remarqua le briquet du policier : un Dupont en or et laque de chine bleu nuit, un objet étrangement luxueux et pour tout dire quelque peu féminin, et dont il était évident qu’on ne l’avait pas acheté la veille.

Schneider fit claquer le capot.

— Autant, railla le policier.

Il était tout aussi évident qu’il pensait à bien autre chose. Ses yeux gris balayèrent le visage du magistrat, et il hocha vaguement la tête.

— Votre avis ? demanda Rambert à brûle-pourpoint.

Schneider résuma ce qu’il savait.

— Le commissaire divisionnaire Morgantini penche pour… un contrat, déclara Rambert. Un type, venu d’ailleurs, bien entendu. Un ou deux types… Big Brother est persuadé qu’ils ont quitté la ville, dès qu’ils ont eu accompli leur forfait.

— Des locaux, coupa Schneider. Des connards sans envergure. Des rigolos qui ne savaient même pas à quelle porte ils frappaient. Autrement, ils se seraient tirés en vitesse jusqu’en Patagonie du Sud…

Il tripotait le briquet. Rambert parvint à déchiffrer le monogramme, sur le capot du Dupont. Même s’il en avait l’intention, il ne fit pas la moindre remarque. Il tapota à nouveau sa moustache.

— Des locaux, dites-vous ?

Schneider eut un sourire bref. Son visage aigu revêtit une expression vaguement sinistre. Un loup, pensa Rambert, un loup blessé, amer et désabusé.

— Ouais, des locaux, confirma Schneider. Vous voyez des professionnels en train de se balader en ville, pendant deux jours, dans la bagnole de l’homme qu’ils ont supprimé ? Vingt minutes après le coup, ils se seraient pointés au péage de l’autoroute, et pas dans sa caisse. Vous les voyez faire la tournée des grands ducs emballer des filles et faire la course avec la Spéciale de Nuit, dans la voiture de leur client ?

— Difficilement, reconnut Rambert. Big Brother est persuadé que Mayer a fait l’objet d’un contrat. L’argument d’autorité, dit le magistrat. Avez-vous fait part à Big Brother de ce que vous venez de porter à ma connaissance ?

Schneider fixait les terrains vagues.

— Je ne me souviens pas que le Central m’ait demandé quoi que ce soit ces derniers mois, ricana le policier.

— Vous avez offensé les gens du château, Schneider, dit Rambert d’une voix teintée d’indifférence. Un contrat, par des locaux. Qu’est-ce que vous en dites ?

Schneider retroussa les lèvres.

— Un contrat… local. C’est ce que vous voulez dire ?

— Oui, dit Rambert.

Schneider tira sur sa cigarette.

— Exécuté par des voyous du coin… Deux types et une fille… L’un des types circulait sur une Honda 750 rouge, volée dans la nuit de jeudi à vendredi… (Il tourna à peine la tête, et son regard froid se fixa à la racine du nez du magistrat, un peu au-dessus des sourcils, là où les anciens situaient le troisième œil.) Y a pus beaucoup de monde, pour commanditer un truc pareil, en ville, observa-t-il.

— J’en vois qu’un, déclara Rambert d’une voix unie. Un seul qui soit assez cinglé pour se mettre dans une pareille mouise.

— Mayer allait racheter le Twenty-Two, déclara Schneider. Il avait assez de poids dans la banque pour pouvoir faire des misères à un limonadier comme Ramsès. Ça faisait un moment que la boîte battait de l’aile.

— J’aimerais pas jouer au poker avec vous, Schneider, dit Rambert. Avec vous… Contre vous. Ça suffit pas pour faire descendre un type, objecta-t-il d’une voix trop douce.

Schneider secoua les épaules, le regard immobile.

— C’est parfois plus compliqué que ça, dit-il lentement.

— Vous voyez Gallien se mouiller dans une connerie pareille ?

— Gallien… (Schneider ricana distinctement.)

— Et les exécuteurs ?

— Dimanche, vers trois heures du matin, les fonctionnaires de la B.S.N. ont pris en chasse une Mercedes qui zigzaguait sur le périphérique. D’après le chef de voiture, il y avait une bonne dizaine de merdeux empilés dedans, l’air pas mal défoncés. Ils ont passé le numéro au Central, mais le véhicule n’était pas signalé volé. Ils ont essayé de le bloquer à un feu, mais le chauffeur les a faits marrons et le temps qu’ils redémarrent, la Mercedes leur avait mis deux cents mètres dans la vue…

Schneider se tut, tira sur sa cigarette.

— Selon les gens de la B.S.N., le chauffeur de la Mercedes conduisait avec un intégral.

— Un intégral ? s’enquit Rambert.

— Ouais, un casque de moto, déclara Schneider. Le type conduisait avec un casque intégral sur la tête. Il roulait la visière baissée.

Rambert fourra les deux mains dans ses poches.

— Vous poursuivez en flagrant délit, Schneider, dit-il d’un ton décidé. Je me fous des états d’âme, je me fous des… backgrounds de cette affaire. Nous étions un certain nombre à savoir à quoi nous en tenir. Nous étions aussi un certain nombre à savoir que ça pourrait se terminer de cette manière, un jour ou l’autre.

Rambert se tut un instant. S’il quémandait une quelconque approbation, il en fut pour ses frais. Schneider fixait le talus d’un air absent.

— Puisqu’il semble s’agir de gens d’ici, Schneider, vous n’aurez aucun mal à leur mettre la main dessus, n’est-ce pas ?

Schneider secoua la tête. Il jeta sa cigarette. Il les trouverait peut-être, et peut-être ne les trouverait-il pas, en dépit des conneries qu’ils avaient faites. Il les foutrait peut-être au trou, et peut-être tomberaient-ils tout seuls, un beau matin, sans que personne ne s’y attende. Ou peut-être continueraient-ils à courir longtemps, sans laisser plus de traces que des lapins dans la luzerne.

Rambert tourna les talons.

L’un des inspecteurs de l’identité judiciaire fit signe de loin à Schneider, le pouce en l’air, qu’il en avait fini et qu’ils pouvaient commencer à farfouiller et à tripoter leur client. Mayer était à eux.

« Enfin », pensa Charles Catala.

La pluie en profita pour redoubler de violence.

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