Il gravissait lentement les marches de fer, une par une, un étage après l’autre, et ses pas résonnaient dans la pénombre avec une ampleur parfaitement exagérée. Il y avait bien longtemps que le monte-charge à claire-voie ne fonctionnait plus et le grillage semblait constituer une haute cage vide. Il y avait bien longtemps que son dernier locataire avait abandonné l’entrepôt aux rats et aux vents coulis et l’immense bâtisse en était toute entière peuplée, des lamentations et des plaintes fantomatiques du vent, comparables à des légions de damnés, qui tournoyaient sans fin entre les murs jadis peints en vert et maintenant pitoyablement écaillés, les petits bureaux aux cloisons défoncées, les poutrelles métalliques boulonnées qui donnaient aux couloirs de faux airs de coursives jonchées de cartons vides et de bordereaux jaunis.
Vers la fin des années cinquante, on avait songé à jeter à bas ces vastes bâtiments en U et une entreprise avait attaqué l’aile Nord et n’avait pas tardé à abandonner, et la cour était retournée aux herbes folles et aux galopades de chats les nuits de pleine lune. Dans la grande euphorie de la fin soixante, les services techniques de la mairie avaient remis le projet à jour : on voyait, à cinq minutes du centre-ville, des hectares de bureaux paysagers, une minitour Montparnasse et un pseudo forum, et puis la crise était venue et les dossiers dormaient sous le sable des bureaux, paisiblement.
Et des chats efflanqués traquaient à nouveau les hordes de rats entre les gravats.
La vie avait repris son cours.
Il restait une échelle métallique à gravir, scellée dans le mur, et une lourde trappe de bois à soulever et Schneider déboucha enfin sur l’immense toit plat comme un héliport, et tout aussi dégagé. Au-dessus de sa tête, le grand vent clair chassait des bandes de nuages mauves, qui caracolaient en s’effilochant, et le ciel bleu lavé par la pluie brillait de l’éclat glacé d’une laque mince.
Le policier cligna des yeux dans la lumière crue et rassembla les pans du manteau autour de ses cuisses. Des générations d’oiseaux avaient fienté sur la terrasse et il avança lentement en effritant sous ses semelles leurs déjections friables. Il s’approcha d’une espèce de casemate surmontée d’une citerne noire, à l’autre bout du toit. La porte était ouverte et quelque chose remua dedans.
Schneider ne pénétra pas à l’intérieur. Il s’accroupit à l’entrée et déposa un paquet carré devant lui, tel une offrande propitiatoire. Une main très maigre s’en empara.
— Vous êtes exact, Schneider, observa une voix narquoise, vaguement nasillarde. C’est bien. On vous aura sans doute passé mon message.
— Oui, dit Schneider en se relevant.
Il retira ses gants et les roula en boule dans la poche.
— Un instant, voulez-vous, dit la voix.
Schneider attendit, les paupières serrées. Il n’avait pas vu le commandant depuis près d’un an, depuis la fois où Jack l’Éventreur avait piqué une de ses célèbres crises et ordonné la rafle de tous les clochards qui offensaient sa vue et celle de ses amis, et le commandant comme les autres était passé à la douche et à l’épouillage et comme les autres, en dépit de son âge, un fourgon l’avait amené à une dizaine de kilomètres de la ville au beau milieu de la nuit, et encore heureux s’il avait échappé aux gommes à effacer le sourire et aux coups de pied au cul.
Pour ce genre d’opérations, Sir Jack semblait disposer d’inépuisables réserves en personnel, en matériel et en carburant.
Une forme délabrée et fantomatique se profila dans la porte et apparut dans la lumière crue du matin, enveloppée d’une vieille couverture crasseuse et effrangée. Schneider en eut le cœur serré. Le commandant avait des cheveux blancs très longs et très fins, qui contrastaient avec le teint brique de son front, et une barbe d’un blanc jaunâtre, effilée et peu abondante. Il se tenait droit, appuyé à sa lourde canne d’ébène et ses yeux vifs et froids dévisagèrent le policier. Tout autour du nez busqué, tout le reste avait fondu, comme si, par le seul effet de la gravité, la face du vieillard s’était lentement vidée de toute substance.
— Alors, Schneider ? dit le commandant.
Schneider rectifia instinctivement la position : ça n’avait absolument pas de sens commun, mais il rapprocha sensiblement les talons et redressa le menton. Il s’en aperçut, détendit ses épaules qui s’affaissèrent sensiblement et reprirent leur position initiale et un sourire embarrassé lui traversa le visage.
— Alors, rien, commandant.
— Le temps passe, Schneider, dit le vieil homme. Peut-être ne le sentez-vous pas, mais il passe, comme un de ces courants qui peuplent le jet-stream. Et il fait très beau ce matin, n’est-ce pas ?
Il releva son vieux front, comme s’il voulait percer le ciel lui-même et leva sa canne. Il cligna ses paupières rougies.
— Le soleil brille et ne chauffe guère, dit-il. On ne le sent pas mordre à travers les vêtements…
Schneider chercha une cigarette et ses doigts rencontrèrent le poids familier du briquet au fond de la poche de manteau. Il le sortit avec un paquet de Camel entamé.
— Oui commandant, dit Schneider d’une voix amère. Il fait très beau.
— Les montagnes du Tonkin… (Le vieil homme se tut aussitôt.) Je vous prie de m’excuser, Schneider (Il eut un sourire furtif, amusé, dans sa barbe effilochée. Elle battait dans le vent, comme un léger pavillon de tulle presque impalpable.) Mais je crois que vous connaissez tout ça par cœur, comme disait la chanson.
— Oui, dit Schneider. La baie d’Along et les montagnes bleues de l’Ouarsenis. Le jasmin et Tipasa, commandant.
— Je ne suis plus commandant, vous savez, Schneider, dit le vieillard d’une voix douce. Ils m’ont tout enlevé, sauf mes pensions. Ils ne m’ont rien laissé…
— Je sais, dit Schneider. Je sais, commandant.
Il alluma une cigarette à grand’peine. Le vieillard l’observait. Schneider se passa les doigts sur la figure.
— Ils ne pouvaient pas faire autrement, vous savez, Schneider. Je ne leur avais pas tellement laissé le choix. C’était vital, pour eux. (Il éparpilla un petit rire frais autour de lui.) Vital… Il fallait supprimer la brebis galeuse.
Schneider lui posa la main gauche sur l’épaule, aussi légèrement qu’il le put.
— Vous allez prendre des poux, observa le vieillard.
— Au diable les poux, ricana Schneider. Laissez tomber, commandant.
— Une deuxième mort… Vous êtes devenu maigre à faire peur, Schneider…
Le policier tira sur sa cigarette et le vent lui en ravit la fumée au ras des lèvres. Sous ses doigts, le tissu était humide et il n’y avait guère qu’une pincée d’os en dessous. Il se trouvait sur le pont du Ville d’Alger et le sillage verdâtre s’incurvait derrière le navire, le vent gémissait et hululait dans la mâture et les puissantes machines trépidaient sous ses pieds. Appuyé au bastingage gluant, il regardait la côte d’Afrique disparaître dans la brume mauve. Il rentrait en métropole. Il avait tombé l’uniforme et regardait la côte disparaître. Le commandant écarta le revers du manteau et scruta la boutonnière de la veste croisée.
— Vous ne portez rien, observa-t-il. S’il m’en souvient, vous ne l’avez jamais portée, n’est-ce pas…
— Jamais, déclara Schneider d’un ton ferme. Ça n’avait aucun sens.
Le revers retomba, comme un rideau de guignol.
— Prenez garde, Schneider, dit le vieillard. Ils vous détruiront aussi parce que vous les gênez. Ils n’aiment pas avoir sous les yeux ce qui peut ressembler à un remord. Et vous ne leur laissez pas beaucoup le choix non plus.
Schneider tapota l’épaule frêle et enfonça la main dans sa poche.
— Ils essaieront, ils essaieront mais rien ne prouve qu’ils auront le dernier mot, dit-il d’une voix sourde.
— Non, Schneider, dit le vieil homme. Ils y parviendront forcément, ne serait-ce que parce qu’ils sont les plus nombreux. Ils ont toujours été les plus nombreux et c’est dans la nature des choses qu’il en soit ainsi : ils se mettront à dix, à cent ou à mille mais ils y parviendront finalement. Vous comprenez ? demanda-t-il d’une voix inquiète.
— Oui, dit Schneider. (Il semblait ébranlé. Les pans du manteau lui battaient les mollets.) Je crois que je comprends, commandant.
— Vous ne les aimez plus, Schneider, si vous les avez jamais aimés.
— Non, commandant, dit Schneider, je ne les aime plus.
Le vieillard hocha la tête. Il n’était pas dépourvu de noblesse.
— Le neuvième cercle, Schneider, rappela-t-il d’une voix indolente. Souvenez-vous ce que dit Virgile : « C’est de ce côté-ci qu’il est tombé du ciel… » (Il plissa les paupières.) Toujours cette femme, Schneider.
— Quelle femme, commandant, dit Schneider.
Ça n’était pas une question, à proprement parler.
Une plainte, tout au plus.
— Allons, dit le commandant. Vous avez commandé au feu, vous aussi. Vous comprenez de quoi je parle.
Schneider jeta sa cigarette d’un geste brusque. Elle fut happée par le vent percuta la terrasse à dix pas dans une gerbe d’étincelles dures comme un arc électrique et disparut dans le vide.
— Vous vouliez me voir, commandant, rappela le policier, le visage blême de froid.
— Vous travaillez sur le meurtre de Mayer. Est-ce exact ?
— Affirmatif, dit Schneider.
— Jethro vivait chez une fille. La fille se terre chez l’un de ses julots, à la ZUP du Lac. C’est au 36 ou au 38, rue Léon Blum, au cinquième étage à gauche. Il n’y a pas de nom sur la porte, ni sur la boîte aux lettres, mais l’homme se fait appeler Freddy.
— Vous n’avez pas perdu vos bonnes habitudes, sourit Schneider.
— Des pigeons nichent sous la citerne, dit le vieil homme. Parfois, nous avons la visite d’un corbeau et un soir un vanneau égaré est venu se percher sur le paratonnerre. Au matin, il n’était plus là… Il y a eu aussi un émouchet. L’ennui, Schneider… C’est Ramsès qui a commandité l’exécution.
— Oui, dit Schneider.
— Il a reçu quelque chose par la poste, mardi matin. Il a donné plusieurs coups de téléphone. C’est ce quelque chose qui l’a décidé.
— Oui, dit Schneider.
— Vous le saviez ?
— Affirmatif, fit Schneider d’une voix très amère. Il avait de grandes rides au coin des yeux, des pattes d’oie qui allaient jusqu’aux tempes, et deux plis verticaux entre les sourcils. Une simple photographie, en fait, dit-il comme à regret.
— C’est étrange, n’est-ce pas ?
— Non, dit Schneider. Pas tellement. Ramsès a montré la photo à Gallien et c’en était fait…
— Je comprends, dit le commandant. Je comprends.
— Ce n’est pas très compliqué, dit Schneider avec lassitude. Ramsès avait l’autre dobo sous la main, il avait fait office de videur et il se trouvait sans un avec une réparation importante à payer sur sa moto. Ce que Ramsès ne pouvait pas prévoir, c’est que l’autre irait chez Mayer avec toute la smala d’Abdel-kader… (Il sortit son paquet de Camel et entreprit d’en allumer une. Lorsque ce fut fait, il dit :) Voilà toute l’histoire.
— Pas tout à fait, remarqua le commandant. Vous le saviez depuis le début, n’est-ce pas ?
— Presque, reconnut Schneider.
Il se massa les tempes. Le vent le traversait comme il l’eût fait d’un patio à l’abandon, en courbant les herbes folles, et en sifflant dans les tuiles du toit. Schneider se retourna lentement et fit quelques pas, regarda la ville. Certains toits luisaient comme de larges plaques d’étain poli, d’autres comme de la tuile vernissée ou des tessons de bouteille, mais ils étaient presque tous barbelés d’antennes, et il distingua les projecteurs de la gare, les tourelles du Palais de Justice, et la grande flèche noire de Notre-Dame, une silhouette en dents de scie dans le quartier des usines et la silhouette noire de l’usine à gaz, ainsi que les silos et les grues des quais.
— Je voulais vous voir, confessa le commandant, immobile. Je n’en ai plus pour très longtemps, Schneider.
— Je serais venu tout de même, dit Schneider sans tourner le dos. Même si vous n’aviez rien eu à me dire, je serais venu, de toute façon.
— C’est mieux ainsi, dit le vieil homme.
— Peut-être, admit Schneider. (Il secoua les épaules. Lui aussi avait aimé la ville. Il l’avait trouvée étendue sous la neige en descendant du train de Paris en décembre 1962, et les gens se pressaient dans les rues pour faire leurs courses de Noël. Il y avait des DS et des Dauphine un peu partout, et on lui avait affecté un vélo pour faire ses enquêtes administratives.) Qui sait ? dit-il.
— Personne, dit le commandant. Pour ces choses-là, personne n’en sait rien. Nous nous payons des nostalgies à peu de frais, voilà tout.
Schneider se retourna lentement.
— Vous avez bien choisi votre coin, commandant, observa-t-il.
— Oui. C’est un luxe, vous savez, un appartement en terrasse de cinq cents mètres carrés… (Il ferma le poing et le rouvrit, comme si du sable s’en échappait et coulait à leurs pieds.) Je vais mourir, Schneider.
— Nous allons tous mourir, objecta le policier d’une voix si douce qu’on eût pu penser qu’il s’adressait à un enfant malade. Tous…
— Bientôt, dit le vieillard. Bientôt tout cela sera fini. Vous ne priez pas Dieu, Schneider ?
— Non, dit le policier.
— … Et l’autre n’a que faire de nos prières.
Schneider porta les doigts à ses tempes. Il comprenait enfin à quoi lui faisait penser cette vaste étendue plate en plein vent : aux grandes étendues, plates elles aussi, de la Camargue, où chevauchaient les vents sur de grands chevaux blancs et gris, les cris des oiseaux d’eau, loin de la terre natale, si loin, et les longues étendues d’argent scintillant sous la lune. Il en revenait au même : le soleil de mai et les longues files de voitures roulant au pas les unes derrière les autres, sur des kilomètres depuis Arles, et les C.R.S. qui faisaient la circulation, munis de portables. Le policier dut faire un effort surhumain pour ouvrir seulement la bouche.
— Aucun sens, dit-il d’une voix épaisse.
Il avait le crâne plein de vent.
— Aucun, acquiesça le commandant. Absolument aucun sens. Vous voulez Gallien, Schneider, vous le voulez mort ou vif, ou autrement… (Il regarda les cheveux ébouriffés du policier. Il y avait beaucoup de fils argentés sur sa tête et ils paraissaient plus minces, plus brillants et plus frisés que les autres. Il y en avait de pleines poignées.) Ne l’épargnez pas, Schneider. Faites-lui tout payer… (La frêle carcasse tremblait de rage ou de haine. Ou de froid.) Jusqu’au dernier talent… Tout.
Schneider tira sur sa cigarette.
— Comptez sur moi, commandant, dit-il d’une voix sourde et amusée.
— Qui sait si le souffle de l’homme monte vers le haut, et si le souffle de la bête descend en bas, vers la terre, proféra le vieil homme. Qui sait ?
— Vous l’avez dit, rit Schneider : ces choses-là, personne. Vous avez conservé une excellente mémoire, commandant.
— Nous apprenions cela et bien d’autres choses. Nous venions de sortir de la grande boucherie et il n’y avait plus guère d’hommes au village, pour les travaux des champs. Nous fleurissions le reposoir de la vierge au quinze août, des brassées de glaïeuls, de cosmos et de dahlias que nous allions cueillir dans les jardins. Cela non plus n’a plus guère de sens, maintenant, toute cette ferveur gaspillée en pure perte…
Schneider remonta le col du manteau, embrassa l’horizon plat. Une phrase lui revint par bribes et il finit par la reconstituer, en faisant le même effort qu’en défroissant du tranchant de la main un billet jeté en boule dans un coin. La phrase comparait le sage et l’insensé, le sage avait les yeux ouverts et l’insensé marchait dans les ténèbres, mais en fait ils avaient le même sort.
— Venez, dit le commandant d’une voix impérieuse.
Il pivota sur les talons de ses sandales de cuir et sa canne martela le sol. Schneider jeta sa cigarette et baissa la tête en passant le seuil. Le commandant allumait une lampe à pétrole. Lorsqu’il l’éleva au-dessus de sa tête, Schneider réprima à grand-peine un sursaut d’horreur.
Disposées l’une contre l’autre sur une étagère de bois pourri, sept têtes de mort le fixaient de leurs orbites vides, et une espèce de sourire distant paraissait flotter sur leurs faces décharnées. Schneider ferma les yeux et serra les paupières si fortement que la douleur lui souda les mâchoires.
Alors, il ouvrit les yeux.
Le vent aboyait comme un chien furieux dans son dos.