Ils avaient retapé une perquise en forme chez Chevallier, mais il n’y avait rien de plus. Sauf Perrier, qui était descendu passer les numéros du pistolet automatique au Commissariat central, ils avaient tapé une perquise chez Carminati, en sa présence constante, après lui avoir fait connaître qu’il se trouvait en position de garde à vue depuis le moment de son interpellation, soit neuf heures quinze.
Ils avaient procédé à l’une des plus belles perquisitions qu’on pût rêver et qui ne manquerait pas de donner lieu à la rédaction d’un procès-verbal particulièrement exsangue, le P.V. modèle école de police, type procédure bloc O.P.J., relatant une opération qui se déroule dans une seule pièce sans placard, meublée d’une seule table sans tiroir, d’une chaise de bois et d’une armoire vide, ainsi que d’un sommier de métal mince dépourvu de literie.
Invariablement.
Le corrigé-type, catégorie petit malin. Ou mauvais esprit.
Il s’agissait pourtant d’un appartement de type F4, comportant une cuisine (vide), une salle de bains et des W.C. (sales et vides, sans même un rouleau de papier cul), une salle à manger-salon (vide, excepté des flocons de poussière grise, antédiluvienne, et une bouteille de Coca-Cola vide, d’une propreté plus que douteuse), une chambre vide à droite…
La dernière chambre, le living-room stricto sensu, comportait une débauche de mobilier : une espèce de paillasse avec des sacs de couchage dépliés et des couvertures de l’armée, une lampe torche sur un carton d’Évian vide, deus shiloms et une boîte en fer remplie de tout un assortiment de mégots, de la Boyard à la Craven A. On n’avait pas encore commencé à les dépiauter et les shiloms sentaient vaguement la naphtaline.
Pas un disque, pas une revue, pas une lettre.
Ils avaient remué tout ce qu’ils avaient pu, tripoté les deux ou trois fringues disséminées sur le grabat et aux quatre coins de la pièce. Ça ne leur avait rien appris de plus, excepté que Carminati se trouvait dans une merde noire et qu’il devait plus ou moins couchailler avec Momo, à moins que l’autre dormît par terre, ce qui n’était pas tout à fait impossible à imaginer.
— On embarque tout ce joli monde, décida Schneider, les pouces dans la ceinture.
Ils se firent monter des sandwiches et des canettes de bière et des cigarettes — sauf Schneider qui avait une cartouche de Camel dans le tiroir. Ils avaient tombé la veste et s’étaient divisé la tâche : Viale et Charlie Catala avaient pour mission de passer Lionel Carminati au presse-citron, Schneider et Perrier avaient entrepris Maud Chevallier et Dumont se chargeait des recherches fichiers, en attendant que Sunil et sa patronne daignent se pointer pour porter le deuil.
Dehors, il pleuvait toujours, et dans les deux bureaux contigus où crépitaient des machines à écrire, ils avaient été forcés d’allumer la lumière.
Ça avait un caractère on ne peut plus ronronnant, somme toute.
C’était comme tous les jours de la semaine : ils faisaient du papier, encore du papier, toujours du papier. Seulement cette fois-ci, c’était pas pour expédier des saucissons, ou régler un différend entre concubins.
Ils avaient accroché quelque chose.
Viale et Catala n’en revenaient pas : ça rentrait comme dans du beurre. Le second avait plutôt l’habitude des petits marlous retors qui connaissaient le code aussi bien, sinon mieux que lui, et dont les déclarations évasives eussent aisément rendu des points aux plus édulcorées des déclarations officielles.
Voilà ce que Lionel, Gérard, Carminati, né le… à…, fils de Gérard-Paul et de Beaufort Suzanne, de nationalité française, divorcé de Luce, Marie, Diéterich, par décision du T.G.I. de Vesoul en date du 6 novembre 1976, sans enfant, actuellement sans profession, titulaire du C.A.P. de mécanique générale, exempté du service national actif, se disant jamais condamné et demeurant cité Mozart, bâtiment F 16, troisième étage, leur avait déjà déclaré sur les faits :
« … Je connais Maurice CHEVALLIER depuis le lycée technique, car nous avons présenté le C.A.P. en même temps, mais CHEVALLIER a été recalé et pendant un an il est parti à l’armée, ça fait qu’on s’était perdus de vue. Quand il est rentré, on s’est revus deux trois fois au Copacabana, ou dans des bistrots.
À ce moment-là, je travaillais en intérim et j’avais du fric parce que je faisais des chantiers extérieurs. Je gagnais environ cinq mille francs par mois. Petit à petit, on est devenus plus copains et on sortait ensemble le samedi soir dans les boîtes. Je crois pas que CHEVALLIER avait du boulot, mais je lui ai jamais demandé. Il avait quand même assez de fric pour régler des consommations. C’est pour ça que je lui ai rien demandé pour son boulot.
« CHEVALLIER avait quand même pas mal de fric, mais pas régulièrement et il lui est arrivé de craquer (sic) cinq mille balles dans une soirée. Je précise qu’il s’agit bien de cinq mille francs, et que c’était au Copa où il a payé le champagne pour tout le monde qu’on était.
« Vers septembre, il est venu pour me demander de pieuter chez moi. Je précise que c’était en septembre 1978. Il est resté un mois, et il est revenu vers la fin mars, à une date que je suis incapable de vous préciser davantage. Depuis mars, il a habité tout le temps chez moi. Il n’avait pas trop de fric, mais il faisait que dormir. Comme j’avais plus de boulot, je pouvais pas tellement lui fournir à manger, mais deux trois fois on est allé manger chez des copines à lui. Il avait presque rien, deux trois fringues, une radiocassette et son équipement de pêche qu’il voulait pas vendre. Je sais pas ce qu’il en a fait, mais je vous précise que c’est dans l’étui à cannes à pêche qu’il a amené les deux fusils que vous avez saisis dans mon véhicule.
« Maurice CHEVALLIER a amené ces deux armes, chez moi, dimanche vers quinze heures. On a discuté un moment, et il m’a dit qu’il fallait qu’il monte (sic) à PARIS, mais qu’il allait rentrer dans la nuit. C’est en discutant qu’on a pensé à attaquer la station SHELL–VERLAINE, que CHEVALLIER connaissait pour y avoir bossé quinze jours à la fin 1978. Tout au moins, c’est ce qu’il m’a dit : qu’il y avait travaillé mais que c’était pas un problème, parce qu’il pouvait avoir un casque de moto sans problème et qu’on pourrait pas le reconnaître.
« Il m’a remis les deux fusils, ainsi que deux boîtes de cartouches (calibre 7,62) et une boîte de .357, qui sont bien les deux boîtes que vous avez saisies dans mon véhicule Renault 8, immatriculé…, ceci en ma présence. Avant de me rendre à la station ce jour à neuf heures, j’ai emmené les deux armes dans le plaid pour pas me faire repérer, et j’ai utilisé pour braquer le pompiste l’arme dont le chargeur était rempli.
« C’est CHEVALLIER qui avait mis des cartouches dans la carabine, pour me montrer, parce que j’ai pas fait l’armée et que je sais pas comment ça marche. C’était d’accord qu’on devait y aller tous les deux et qu’il devait prendre l’autre arme, ou celle-là.
« Je lui ai pas demandé d’où provenaient ces armes. Il n’avait pas l’air d’avoir de fric, dimanche. Quand il est arrivé, je l’avais pas vu depuis jeudi matin, mais il avait pas de comptes à me rendre. Il m’a seulement dit qu’il avait pieuté dehors samedi et il avait l’air crevé, pas rasé ni rien.
« Je sais pas non plus où il comptait se procurer le casque.
« On a décidé de braquer la station un peu comme ça, mais surtout parce qu’il connaissait le coin et qu’avec les pistes, ça faisait quand même pas mal de fric dans la sacoche, même en enlevant les chèques.
« Je crois qu’il avait travaillé à l’entretien mécanique en 1978, mais c’est tout ce que je peux vous dire là-dessus.
« Je crois qu’il avait une petite amie, mais pas une régulière, et il m’a jamais dit qu’elle lui filait des ronds. À la réflexion, je crois quand même qu’elle devait lui en donner, mais pas pour rien. C’était pas du tout le genre de la fille, de donner du fric pour rien, même s’il couchait avec.
« Je me souviens pas son adresse, mais je pourrais certainement reconnaître l’endroit, si vous m’y emmenez. C’est sur la ZUP Est, un des trois grands immeubles qu’on appelle Les Barres. Elle habite au septième et ça donne sur les champs.
« Je sais pas si c’est à elle ou à son grand frangin, mais en effet elle a une moto, une grosse machine, dont je peux pas vous dire la couleur. Il faut dire que dans cette bande, ils ont tous des motos. Je crois pas qu’ils font des coups et je les connais pas assez pour savoir s’ils travaillent régulièrement. Tout ce que je peux vous dire c’est qu’elle ne bosse plus depuis pas mal de temps. Avant, elle a fait des ménages aux Nouvelles Galeries, mais pas longtemps.
« Je ne sais pas comment ça marche, dans leur groupe. Je sais qu’ils font des concerts de hard et qu’ils zonent, mais c’est tout. Je connais pas le nom de la fille, mais je peux vous emmener, si vous voulez, là où elle habite.
« Je peux en effet vous donner son signalement : elle a dans les trente ans, elle est plutôt maigre. Elle a le visage triangulaire, les yeux marron et les cheveux noirs. Je vous précise qu’elle a des cheveux très longs, et que ça lui pose des problèmes pour le casque. Je crois que cette fille se fait appeler Nina Hagen par les autres, mais je suis pas sûr que c’est bien elle parce que je l’ai pas vue souvent. Je sais pas pourquoi elle utilise ce pseudonyme.
« Je vous confirme que la dernière fois que je l’ai vue, au début septembre de cette année, elle avait bien les cheveux noirs, foncés comme des cheveux d’extrême-orientale. Je l’ai jamais vue autrement qu’avec sa combinaison de moto et des grosses bottes de moto.
« S.I. : La fille qui se fait appeler Nina Hagen est macquée (sic) avec un type qui se fait appeler Jethro. Je l’ai vu une ou deux fois, parce qu’il était videur au Copacabana Bar, avenue Wilson. Je ne sais pas où il habite, mais je sais qu’il a une Honda 750 rouge. En ce moment, elle est en réparation chez le représentant Honda, parce qu’il a tapé (re-sic) jeudi matin. En tout cas, la moto était encore devant chez Honda ce matin, et ils n’avaient pas dû recevoir la pièce, parce qu’elle était toujours pas réparée.
« Il était videur au Copa la dernière fois qu’on y est allés, c’est-à-dire il y a quinze jours.
Je ne sais pas s’il y bosse toujours, mais la dernière fois, il y était. Je ne me souviens plus comment il était habillé, mais il a des petites moustaches et une « mouche » sur le menton. Il porte les cheveux longs sur les épaules. Je peux vous préciser qu’il mesure au moins un mètre quatre-vingt-dix et qu’il est brun. Il porte également des poignets de force à chaque bras.
« Je ne l’ai jamais rencontré en ville, autrement. Je ne l’ai jamais vu avec la fille, mais on m’a dit qu’ils étaient ensemble.
« C’est bien CHEVALLIER qui m’a dit qu’ils étaient ensemble. C’est tout ce que je peux vous dire sur ces deux personnes.
« Aucune des photographies que vous me présentez ne représente ces deux personnes.
« Pour ce qui concerne la station SHELL–VERLAINE… »
Charles ne tapait plus.
Il observait Carminati.
— Mayer, ça te dit quelque chose ?
— Non, dit le gros.
— Momo t’a jamais parlé de ce type ?
— Non.
— On va aller chercher Nina Hagen. Tu te souviens où c’est ?
— Oui, dit Carminati. J’crois bien que c’est la deuxième tour. Y a un collant sur la porte, de tout’ façon…
— Il t’a pas dit, Momo, où il avait pieuté samedi ?
— Non. Il a dit : dehors…
Charles ouvrit la porte de communication qui donnait chez Schneider. Il eut un peu l’impression de troubler une réunion de famille tant l’ambiance y était lourde et feutrée.
— Oui ? dit Schneider.
— Vous venez une seconde ? proposa Charles.
Il tendit une liasse de P.V. Il n’avait pas retiré le carbone, pour pouvoir finir de marger après. Schneider referma la porte dans son dos et s’appuya au chambranle. Son visage était inexpressif. Viale fumait, installé au bureau, les paupières mi-closes.
— Jethro, hein ? dit Schneider. (Il releva la tête.) La grosse négocie, mais j’ai bien l’impression qu’elle va pas tarder à tout balancer. Elle sait bien qu’elle est pas en position de mégoter. Sunil n’est pas encore arrivé ?
— Non, répondit Viale. Toujours pas.
— Y sait pas où crèche Jethro, dit le Chat. Y a pas moyen, avec la gravosse ?
— On va voir, dit Schneider.
Il reposa les procès-verbaux en ordre, dans la corbeille. Puis il alluma une Camel dans ses paumes. Il avait la gueule sinistre de l’agent fédéral qui faisait les publicités pour Canada Dry — sauf qu’il lui manquait le bada gris perle. Il souffrait du dos, mais ça passait carrément au second plan : ils avaient la bonne femme « in ze pocket ». Il restait à faire tomber les dernières barrières d’amour-propre et à faire en sorte qu’elle ne perde pas tout à fait la gueule. Elle n’était pas moins coriace que la clientèle habituelle, mais seulement beaucoup plus réaliste et pragmatique, elle savait mieux s’adapter au terrain. Sans compter les investissements qu’il lui fallait rentabiliser.
Schneider repassa à côté, referma soigneusement la porte dans son dos. Perrier et la femme fumaient placidement. Des John Player’s Spécial.
La pluie ruisselait le long des vitres. Une goutte hésitait en haut et finissait par se décider, elle parcourait — ou traçait — une ramification sur le verre sale, hésitait encore et bifurquait, en rencontrait une autre — ou pas — et obliquait encore, pendant que d’autres attendaient au départ, ou la rejoignaient, ou coupaient sa trajectoire en oblique, introduisant encore une autre variable dans son itinéraire méditatif et elles aboutissaient toutes en bas, sur l’alu du cadre d’où elles coulaient sur le béton de l’appui.
— Jethro, dit Schneider d’une voix froide en s’asseyant dans le fauteuil. Ça te dit quelque chose ?
— Oui, dit la femme.
— Parle-nous de lui, ricana Schneider. Parle-nous de Jethro et de Nina Hagen.
Et elle leur parla d’eux.
Elle leur en parla même tellement qu’ils eurent du mal à l’arrêter sans lui mettre des coups de pied dans la gueule. En moins d’un quart d’heure, ils avaient tout appris sur le couple. Tout, sauf l’endroit où on pouvait espérer leur mettre la main dessus.
Tout, sauf au fond ce qui les intéressait le plus dans l’immédiat.
Un peu avant dix-sept heures et toujours sous la pluie, Viale et Catala prirent l’une des deux 4L disponibles au secrétariat — Jack l’Éventreur n’avait pas reparu depuis le matin et les clés de la 1100 n’étaient pas au tableau — et foncèrent faire un tour en vitesse chez le concessionnaire Honda. Il n’y avait plus une seule moto devant l’établissement, dont l’enseigne lumineuse luisait déjà dans la pluie.
Ils commencèrent par patienter un moment dans un vague salon d’attente qui n’eût pas déparé une maison de poupée, orné de posters de la marque et des photos sous-verre et dédicacées des jeunes champions du moment. Pour la plupart, ils avaient l’air de types évadés du bahut du coin, juste avant un cours histoire-géo à un mois du B.E.P.C. Ils se fendaient tous la gueule, bien entendu, mais on sentait à pas mal de choses qu’ils étaient tout à fait aptes à vous réciter par cœur tout ce qu’il y avait écrit sur un billet de cent sacs.
Recto verso.
Puis le chef de garage, un échalas poil de carotte en blouse grise, aux gestes mesurés, apprit aux deux policiers que l’agence avait bien rentré deux motos dans la journée de jeudi, dont une 750 rouge de l’année, vers seize heures, une machine dont la jante avant, la fourche et une partie du guidon avaient été irrémédiablement faussés dans un choc avec un bus de la ville. Comme d’habitude, le bus était en tort.
Comme ils n’avaient pas toutes les pièces en stock, ils les avaient commandées le même jour en urgent, mais avec les grèves… Et l’expert n’était passé que la veille. Ce qui faisait que le propriétaire de la moto n’avait toujours pas récupéré son engin — et pour cause : elle se trouvait au fin fond de l’atelier, dans la rue derrière —, et il ne s’était manifesté d’aucune manière depuis le moment où il était venu déposer la machine en réparation.
Non, ça n’avait rien de particulièrement surprenant.
Les deux flics eurent l’impression que rien ne pouvait surprendre particulièrement leur interlocuteur.
— Vous avez l’identité du proprio ? demanda Viale.
— J’ai son identité, dit l’échalas, mais je suis pas sûr que c’est un service que je vous rends. (Sa voix évoquait un peu des poignées de sable dans une paire de roulements à billes.)
— Pouvez-vous nous la communiquer ? suggéra Viale.
— Je peux, dit l’homme avec une soudaine sobriété. C’est la bécane d’Armand Collin, seulement, si vous draguez la ville en demandant Armand Collin, vous n’êtes pas sortis de l’auberge. Personne ne le connaît sous ce nom-là, et il y a des moments où on peut se demander s’il s’en souvient lui-même.
Charles Catala changea de pied d’appui. Les mains dans le ceinturon il esquissa une grimace qui se voulait peut-être un sourire.
— Jethro, hein ? dit-il à mi-voix.
— Ouais ! Jethro, dit l’homme. Il les jaugea en vitesse, comme s’il avait soudain l’intention d’en acheter une douzaine. Il semblait soutenir tout le poids du monde avec une seule épaule relevée, mais ses yeux bleu pâle étaient vifs et sagaces. Vous connaissez le loulou ? demanda-t-il.
— Non, dit Viale.
— Vous êtes enfouraillés, vous deux ?
— Oui, soupira Charles. On se demande bien pourquoi, des fois, mais on l’est.
— J’vous souhaite bien du plaisir, dit l’homme. Jethro crèche avec une vingtaine de ses semblables au bout de la rue du Stade. Une espèce de grande ruine, une ancienne maison de maître en retrait, avec deux cèdres sur le devant et une sorte d’appentis… Ils doivent être une bonne vingtaine, au moins, à croupir là-dedans, sans eau, sans gaz, sans électricité, sans rien. Ils ont fermé les fenêtres du haut en clouant des planches et ils vivent là-dedans…
Le bonhomme secoua la tête. Les deux jeunes flics sortirent leurs cigarettes. N’en déplaise à Momone, ils fumaient beaucoup trop et ils avaient la gorge en carton-pâte. Ils jetèrent un coup d’œil à la moto. Elle avait un peu l’air d’une grande bête blessée. Puis ils regagnèrent la voiture en petites foulées, face à la pluie froide.
Charles annonça qu’ils reprenaient l’écoute radio. Immédiatement, le haut-parleur crachota. C’était la voix sèche et précise de Schneider. Charles donna leur position.
— Vous avez l’adresse ? demanda Schneider, à mots couverts.
— Affirmatif, dit le jeune homme.
— Vous nous retrouvez sur le parking avant le stade. Avant le stade. Derrière le local des douches. Avez-vous reçu, quatre ?
— Sur le parking avant le stade, répéta Charles docilement. Derrière le local des douches. Bien reçu, cinq. (Il ajouta d’une voix fanfaronne et enjouée.) C’est comme si on y était, cinq…
Le moteur hurlait, tout en haut de la quatrième, en surrégime dépassé. Dans la longue ligne droite du périphe, ils atteignirent facilement le quatre-vingt-quinze à l’heure, vent debout.
Claude Viale se souvint du reste comme d’un rêve pénible. Ils avaient reçu six gardiens du corps urbain en renfort, et comme Sir Jack avait interdit formellement de se munir de pistolets-mitrailleurs pour ce genre d’opération, le chef de poste avait été intraitable : ni pistolet-mitrailleur, ni gilet pare-balles. Et ils étaient pressés par le temps.
Ils étaient arrivés de tous les côtés à la fois, et en un rien de temps, ils avaient bouclé la baraque silencieuse et noire et investi ce qui avait dû être un parc. Ils avaient pataugé dans la boue, grandes ombres indistinctes et furtives, giflées de pluie. La cime des cèdres émettait une plainte intermittente, sinueuse et amère. La pluie et la nuit tombaient ensemble sur les terrains vagues et les tas de gravats, avec le même empressement que si elles avaient brusquement décidé de faire un concours.
Les gardiens avaient pris position autour de la maison, le dos au mur. Ils portaient de lourdes torches sur accus. Perrier en avait une également.
Schneider était plaqué à côté de la porte, le .45 au poing. Il ouvrit silencieusement et se coula à l’intérieur, Charlie sur les talons. Un couloir sombre, deux portes de chaque côté et une porte vitrée en face. On avait fait sauter les carreaux. Le papier pendait des murs. Schneider sortit une lampe-crayon, l’alluma. Les deux pièces de gauche étaient vides. Perrier et Viale exploraient celles de droite, le pistolet contre le flanc. Personne. Ils passèrent à la cuisine. On avait fait un grand feu de camp en plein milieu, mais c’était tout. Des fils électriques torsadés pendaient partout.
Ils revinrent en faisant signe à Schneider qu’il n’y avait personne et Viale se souvint plus tard du froid pénétrant qui régnait dans ces pièces à l’abandon — un froid proprement mortel, sinistre, mais pas dépourvu d’une certaine majesté silencieuse.
Schneider se déplaçait à pas de loup, le buste un peu penché en avant, les pans de l’imperméable battant sur les talons, comme de grandes ombres tenaces. Il tenait le Colt le museau levé, avec une espèce de négligence maussade — comme si de toutes les manières la solution ne pouvait pas provenir d’une arme automatique.
— Personne ?
— Personne, dit Viale, la gorge serrée.
— En haut, dit Schneider.
Viale gravit la première marche. Le hasard seul, sans doute, avait fait qu’il se trouvait là, le plus près de l’escalier, et il était trop tard pour faire marche arrière, aussi commença-t-il à gravir les larges degrés de pierre grise, maculés de boue. Ses yeux parvinrent au niveau du palier. Une lumière chaude et mobile provenait de la pièce du devant, à gauche — la lumière tendre et pleine d’un De La Tour, intime et nostalgique. Il continua à monter sans bruit, se coula le long du mur. Les autres investirent le palier, s’assurèrent des pièces restantes. Il n’y avait personne.
Schneider passa devant.
Une lame de parquet craqua sous leurs pieds et le battant de la porte frappa le mur. Ils ne firent pas vraiment irruption dans la pièce mais ils n’y entrèrent pas non plus comme on est censé pénétrer dans une pièce en temps ordinaire. Simplement, la seconde d’avant, ils n’étaient pas là, et à la seconde d’après, ils étaient là, quatre immenses gaillards avec des armes braquées dans le prolongement du bras, les genoux vaguement fléchis.
Il y avait des pièces de tissus bariolés tendus partout, et une couverture kabyle devant la fenêtre, des couleurs douces ou criardes des camaïeux de bleus, de roses et de jaunes, comme dans un souk. Il y avait un grand samovar d’argent et une lampe à pétrole sur un billot de bois noir, au milieu de la pièce, des coussins partout sur le sol et une espèce de vaste estrade faite de matelas, de couvertures et de foulards et des coussins de soie.
Lui, c’était, en tout aussi paisible et mystérieux, le Bacchus imberbe et jeune de Léonard de Vinci, ou le portrait de Filippino Lippi, par l’auteur, à moins que ce fût l’un des Rolling Stones sur la pochette du Roi des Abeilles. Elle, n’était ni plus ni moins que du Piero Della Francesca, majestueuse et simple sous le grand voile grège qui lui couvrait la tête. Elle portait une manière d’himation de soie indienne mauve vif, attaché sur l’épaule gauche par une broche en cuivre ancien. Leur môme, dans ses bras, ressemblait à un fragment de Ligier-Richier, minutieux et délicat.
Ils étaient assis dans les coussins. Il y avait aussi deux coffres bas, à gauche, deux meubles de bois sombre, pour lesquels n’importe quel antiquaire eût sans doute donné une petite fortune.
Schneider s’accroupit sur les talons. L’arme avait disparu sous sa veste. Il fixa avec lassitude la flamme jaune et bleue de la lampe. La pièce était pleine de couleurs et sentait le bois de cèdre.
— Police, dit Schneider.
— Nous nous en doutions, dit le jeune homme.
Schneider secoua les épaules. Ils étaient venus pour sauter un dingue, par pour qu’on leur mette sous les yeux une nativité, pour touchante qu’elle fût. En fouillant bien, ils mettraient la main sur un pot d’huile, un peu de shit, une merde…
— Où est Jethro ? demanda Schneider.
— Il est parti depuis dimanche, répondit le jeune homme. Il avait quelques affaires, un sac de couchage et trois paires de bottes. Il nous a dit qu’il allait à Paris. Il a emballé toutes ses affaires, et il est parti. Il n’avait pas beaucoup de choses à emballer, vous savez…
— Il était en voiture ?
— Oui, dit le jeune homme. Une grosse Mercedes claire. Il l’avait laissée sur le trottoir.
— Vous êtes sûr que c’était une Mercedes ? demanda Schneider.
— Absolument, dit le jeune homme. Je l’ai accompagné jusqu’à la grille et il est parti… Il ne l’avait pas bien en main.
— Il vous a dit s’il allait revenir ? s’enquit Schneider.
— Il ne reviendra pas ici, dit la jeune femme d’une voix forte. Nous lui avons demandé de ne pas revenir.
Elle leva lentement les yeux en direction des policiers. Elle avait deux grands yeux sombres et fixes, comme deux flaques de nuit sur un trottoir en marbre. Elle ne semblait pas vraiment les voir.
— Il portait une arme, comprenez-vous, expliqua-t-elle posément. Jethro n’avait jamais eu d’arme sur lui, auparavant, et c’est pourquoi nous l’avions autorisé à rester parmi nous.
Le bébé remua un peu. Il respirait paisiblement, ses petits poings serrés sur la figure.
— Quel genre d’arme ? demanda Schneider avec beaucoup de lassitude.
— Un .357 Police Python, dit le jeune homme. Canon de six pouces.
Les policiers le dévisagèrent avec curiosité. Il sourit.
— J’ai fait également des études en électronique et Lise a son diplôme d’infirmière, dit-il sans cesser de sourire. Et la maison est à nous. Elle nous appartient légalement, même si on l’habite en squatters… Et je connais aucune loi qui nous oblige à y habiter autrement…
— Depuis combien de temps connaissez-vous Jethro ? demanda Schneider.
Le jeune homme secoua la tête.
— Depuis si longtemps que je ne me souviens pas ne pas l’avoir connu. Avec des éclipses, bien entendu, de longs moments pendant lesquels nous pensions bien l’avoir perdu. Il a passé plus d’un an au centre psychothérapique des Chartreux…
— Et il n’avait jamais d’arme à feu ?
— Jamais, affirma le jeune homme. C’est dans les règles du jeu : nous ne voyons aucun inconvénient à ce que des gens dorment ici, à condition qu’ils n’aient pas d’arme, ni de drogues dures.
Il cessa de sourire :
— Voulez-vous un peu de thé ?
— Non, merci, dit Schneider. Il se retourna vaguement vers Perrier. Libère les gardiens, je ne pense pas que ces trois-ci nous causent beaucoup d’ennuis.
Il se retourna vers le couple.
— Est-ce qu’il vous a donné une adresse quelconque à Paris ? Un endroit où le joindre, un numéro de téléphone ?
— Non, dit le jeune homme. Il n’avait pas à le faire non plus, vous savez.
— Je n’en doute pas, sourit Schneider. Est-ce que Jethro se trouvait ici, dans la nuit de vendredi à samedi derniers ?
— Non, répéta le jeune homme. Il est seulement passé dimanche matin, pour reprendre ses affaires et nous dire au revoir… Il avait établi son campement dans une pièce du bas, et hier matin, j’ai remarqué quelque chose sur le manteau de la cheminée… (Il se leva souplement, tout d’une pièce. Il portait un kimono de toile noire, et il ne devait pas mesurer moins d’un mètre quatre-vingt-cinq. À sa façon de se mouvoir, il était facile d’imaginer qu’il était tout à fait apte à se défendre tout seul. Il souleva le couvercle d’un des deux coffres et remit une liasse de billets de cent francs aux policiers.)
— Je suppose qu’il pensait ainsi s’acquitter de son loyer, ou quelque chose dans ce goût-là… (Il se rassit avec la même souplesse. Les billets étaient pliés dans la largeur et Schneider les soupesa, le visage immobile.)
— Ça fait pas mal, pour un loyer…
— Oui. Pas loin de vingt mille francs… Si c’est un oubli, il pourra toujours les réclamer. Il sait bien qu’ils sont en lieu sûr.
Schneider se massa les tempes du pouce et de l’index, la main en visière devant les yeux. Il parla d’une voix monocorde. Il fallait qu’ils viennent au Commissariat central, afin que les policiers les prennent tous les deux, par procès-verbal.
— Je suppose que nous n’avons pas le choix, observa le jeune homme.
— Non, dit Schneider.
Perrier s’accroupit à côté de lui.
— Dumont est allé avec Carminati chez la fille. Il a son identité complète et une photo, mais la fille s’est tirée. Dimanche vers quinze heures, avec un grand type qui l’attendait en bas de la tour. Il avait une Mercedes…
— Échec, dit Schneider. (Il esquissa son sourire de loup.) Pas encore mat, mais échec…
Il enfouit la liasse de billets dans sa poche. Le jeune homme soupira, et il aida sa compagne à se lever. Ils étaient nu-pieds tous les deux. Elle enveloppa le bébé dans un grand châle à franges.
— Pouvez-vous nous dire pourquoi vous cherchez Jethro ? demanda le jeune homme tandis qu’ils quittaient la pièce.
Schneider tourna la tête vers lui et son regard gris et dur se fixa à la racine du nez droit, parfait.
— Il a tué un homme, dit-il d’une voix sans inflexion ni volume. Voilà ce qu’il a fait…
Ils descendirent à la lumière crue de la torche.
Charles Catala téléphonait, les deux pieds dans un tiroir et le pouce gauche dans un passant du pantalon. Il ne faisait pas du tout Incorruptible, mais en revanche il aurait fort bien figurer dans la principale revue à l’usage des teenagers, entre Carène Péril, avec sa grande bouche en forme de mange-disque et le sourire à facettes du merveilleux Rouleaux-d’Essuie-Glace.
Il n’avait pas son air flic. Il avait l’air très fatigué, et passablement endormi. En outre, le bureau puait et on se serait cru chez le fripier du coin : les fringues de Mayer, ça n’avait pas été de la drouille, à l’époque où il les avait sur le dos. À présent, elles étaient étalées un peu partout, car il fallait qu’elles fussent bien sèches avant qu’on les mît sous scellés, froissées et raides, maculées de beaucoup de boue et d’un peu de sang marron foncé.
Il y en avait sur les appuis de fenêtre — et il n’y avait que deux fenêtres assez étroites —, sur le radiateur, et la veste de costard était pendue à un cintre, accroché lui-même de guingois à un porte-manteau perroquet en bois noir qui n’avait jamais appartenu à l’inventaire de la pièce, dûment punaisé derrière la porte et recouvert de la signature de B.B. le Terrible.
Un rigolo mélancolique avait déposé les pompes noires du mort l’une à côté de l’autre, sur la table de dactylo poussée contre le mur. Elles servaient de presse-livre à une pile de procédures dont la plus jeune remontait tout de même à deux bons mois.
Il y avait plein de rigolos mélancoliques dans les commissariats centraux, de personnages désopilants qui passaient leur temps à vous vider le contenu des tiroirs sur le sous-main, qui s’affairaient à vous scotcher le téléphone en douce et à vous lester les poches de manteau de quelques livres de trombones, quand ils ne vous en cousaient pas les manches. Ça faisait aussi partie du Blues de la Grande Ville.
Si parler consiste à échanger dans un ordre variable, mais dans son ensemble cohérent, un certain nombre d’arguments, ou un certain nombre de variantes subtiles, ou de variations sur un thème, le tout devant constituer une conversation plus ou moins intelligible, sinon intelligente, alors Charlie ne parlait pas. Il avait la bouche collée au micro et une expression de plus en plus douloureuse sur le visage et ses lèvres remuaient à peine.
Il fit oui de la tête, se gratta le mollet.
Il avait restreint son vocabulaire à « Hon, hon » et « Hmm… », ce qui était plus que suffisant. Il pensait à Evita, à poil, sur sa moquette, avec une attention prudente. C’est pas qu’il n’avait pas envie de coucher avec, parce que, sans déconner, il y avait à la fois le hardware, le software, et surtout le know-how, en d’autres termes le matériel et la tech’… C’est pas qu’il n’avait pas envie, même, d’aller passer un week-end quelque part avec elle, dans un coin tranquille de la côte, seulement il en avait ras-le-cake de ses salades. C’était le pire cafard qu’il avait jamais rencontré dans sa putain de vie, le genre d’hystérique à saper le moral à l’Empire State Building, à faire battre des mines de charbon, à l’aise.
Un cas.
Il aurait quand même mieux fait de lui retéléphoner la semaine dernière, quand elle l’avait appelé plus ou moins d’urgence tout un après-midi où elle n’avait pas cours. Seulement, la semaine dernière, il avait sorti une étudiante canadienne, ou néo-zélandaise, à moins qu’elle fût sud-africaine, une solide pom-pom girl qui n’arrêtait pas de se fendre la gueule en tripotant pipirka, ce qui fait qu’il n’avait pas pu rappeler Evita.
Pour toute la maison, Charlie Chan était le spécialiste incontesté de la mauvaise raison hyperbolique et rétroactive, à géométrie variable et thermocouple.
Son interlocuteur faisait la conversation et c’était tant mieux : Skinny Jim portait une parka blanc-gris de l’armée danoise, des pantalons de treillis archi-collants, un pull kaki ras du cou réglementaire avec une écharpe mauve vif, cent pour cent acétate, aux pointes effilées et des rangers de récup’ parfaitement rutilants. Travaillés au chiffon de laine et au mollard. Dans son Immense Miséricorde, le Seigneur avait bâti l’ado en s’inspirant, mais toutefois très librement et non sans humour, de l’œuvre sculpté de Giacometti, à moins qu’il se fût rabattu plus prosaïquement sur n’importe quelle araignée d’eau en état de marche, pour peu qu’il l’eût sous la main.
Il avait essayé de rattraper le coup en munissant Skinny Jim d’une paire de battoirs king size et de pieds largement surdimensionnés mais il avait bien dû convenir, dans son Infinie Sagesse, qu’il s’était complètement gourancé, et au point où il en était, il avait collé sur le tout une tête miniature — à laquelle il ne manquait rien, bien sûr, mais une tête miniature tout de même.
Skinny Jim avait aggravé le score en se faisant mettre la boule à zéro. Il avait conscience quand même qu’il était un précurseur, et un précurseur particulièrement repérable. Il avait dû cesser de racketter les minots de la ZUP.
Ça faisait déjà un moment que Charles l’avait coxé, un beau soir de juin. Le jeune flic ne lui avait pas collé une procédure au cul, comme il aurait pu le faire, il ne l’avait pas non plus admonesté, comme il aurait dû le faire, peu convaincu des vertus de la parole dans le cas du microcéphale. Non, il avait pris vaillamment le problo à bras-le-corps, et traité l’affaire directement du producteur au consommateur.
Il avait retiré ostensiblement son étui à pince du futal et laissé son calibre bien en évidence sur le capot de la 4 L, pour bien marquer qu’il était vierge et que c’était entre mecs.
Il avait collé un marron à Skinny Jim, qui manquait de jeu de jambes, un crochet sec comme le coup de sabot de l’âne, mais version superrégule. Il avait bien un peu doublé (une-deux dans les basses côtes), mais c’était encore régule et Skinny s’était contenté de s’appuyer contre lui, le menton sur l’épaule.
Ils avaient esquissé un pas de deux parfaitement grotesque et depuis cette époque — révolue —, Skinny Jim leur servait de mouche, de collaborateur occasionnel, ou d’honorable correspondant, en d’autres termes, c’était un indic’. En dépit de la légende tenace, et souvent vérifiée, qu’un indicateur travaille pour un seul et unique fonctionnaire, le jeune homme renseignait indistinctement chacun des membres du Groupe B, avec toutefois, et c’était bien légitime, une légère préférence pour Charlie Chan.
Il constituait en quelque sorte une de leurs antennes dans un milieu qui n’aimait pas excessivement les poulets, les flics, ou, pour employer le dernier terme en vogue, les chleuhs, et une de leurs antennes les plus précieuses parce que Skinny Jim avait été assez malin pour ne pas se faire griller, tout en sortant du bon.
Et il ne leur coûtait pas un rond.
Sur Jethro, il pouvait rien dire, sauf que le maboule avait disparu de la ville depuis dimanche soir. Quand il l’avait vu, la dernière fois, Jethro se trimballait en Mercedes couverte de boue, à croire qu’il avait labouré un champ avec et il était en train de charger une grosse dans le coin des putes, une poufiasse jeune mais cradingue qui tapinait en mini, un vrai cageot poilu, man…
Jethro avait jamais été regardant, question filles. Il fourrait sa queue dans des coins où les autres, ils auraient seulement pas mis les yeux. Il sortait la fille à Steph’ et ils tournaient tous les deux aux amphétamines. C’était Chevallier qui leur filait la dope.
— Hon !… fit Charles, les yeux fermés. Hun, hun…
Il avait un point de chute, d’habitude, Jethro : une cagna de squatts, où y avait plus personne. Tout au bout, dans la rue du Stade. Il laissait jamais la moto devant : pas fou. Il la laissait dans le garage à vélos du 15, rue Félix Faure, et il avait seulement le stade à traverser pour se retrouver à l’abri.
Charles ouvrit les yeux et griffonna « 15, rue FF » de la gauche, sur une fiche cartonnée vierge. Il la saisit ensuite entre le pouce et l’index afin de s’en tapoter vaguement les dents de devant.
— Si tu l’vois…
— Hon, hon ! fit Skinny Jim.
— Ici ou chez moi, comme tu veux.
— Hin, hin ! dit Skinny.
— Passe pas au soleil, soupira Charles.
— Risque pas, inspecteur, assura le jeune homme. (Il eut l’air d’hésiter au bout du fil et ajouta quand même :) Faites gaffe, hein, inspecteur. Allez-y pas seul et sans vot’calibre, y s’rait capable de vous casser en deux pour allumer le feu.
— Hun ! fit Charles d’un ton dubitatif.
Et il raccrocha.
Ils firent un dernier briefing, passé vingt-deux heures, dans la suite de Schneider éclairée a giorno. Ils avaient repêché une bouteille de Johnny Walker au fond d’un tiroir et des gobelets en plastique, mais on sentait bien que le cœur n’y était pas. Ils commençaient à en avoir un peu ras-le-bol, de Mayer et de ses copains.
Ils ne pouvaient pas nier qu’ils avaient avancé : ils avaient identifié les trois auteurs des faits et effectué une diffusion que Dumont avait transmis à la salle télétype, avec copie au secrétariat de la Sûreté et au directeur départemental des Polices urbaines de Z…, et ça avait roulé. Ils avaient pris langue avec les collègues du quatorzième arrondissement, ainsi qu’avec le commandant de Groupement dans le ressort territorial duquel se trouvait la résidence secondaire de Chevallier et autres.
Ils avaient rappelé le Twenty Flight pour prendre des nouvelles de Ramsès et on leur avait appris que ce dernier se trouvait toujours à Paris, mais qu’il avait téléphoné qu’il rentrerait le mercredi matin — et qu’il avait promis qu’il se présenterait spontanément au bureau 404, troisième étage, service de la Sûreté urbaine, dans le courant de la journée.
Y avait intérêt.
Ils avaient vérifié à la préfecture et on leur y avait confirmé, mais non sans palabres ni réticences, que les trois armes saisies appartenaient bien à Mayer, oui, et on leur avait même indiqué la date à laquelle les diverses autorisations de détention avaient été délivrées, ainsi que la référence des enquêtes successivement diligentées, préalablement à la délivrance de chacune d’elle.
Façon élégante de renvoyer les flics à leurs propres fichiers et à leur propre dossier Mayer, et façon non moins élégante bien qu’un peu plus subtile de leur faire toucher du doigt le fait qu’ils étaient aussi dans le coup, en ce qui concernait ces autorisations.
Il y avait donc bien deux carabines automatiques, type etc. et un pistolet automatique, oui, un pistolet Lüger (ou Lougaire) P08 de calibre 9 mm, une première catégorie. Monsieur Mayer y avait droit, en qualité de licencié de la société de tir « Les Arquebusiers du Roy » depuis sa fondation.
Il y avait enfin un revolver de marque Colt, type Police Python, calibre .357 Magnum. Une fort belle arme dont la vogue soudaine, en dépit de son prix élevé, devait beaucoup à M. Corneau et au moins autant à M. Yves Montand. Quatrième catégorie.
Il ne leur manquait plus que le colt et ils avaient hâte de mettre la main dessus, histoire de boucler l’affaire et de présenter tout le monde au parquet dans les plus brefs délais après des investigations menées sans désemparer et de même suite, en situation de flagrance. Dans les plus brefs délais et dans un bel emballage-cadeau bien ficelé. Il ne manquait plus que le Colt et les trois témoins de l’affaire faisant objet de la diffusion et il s’agissait de :
— COLIN Armand, Bruno (et non pas COLLIN comme précédemment orthographié), né le 12 novembre 1946 à Nœux-les-Mines (Pas-de-Calais) de Bruno et de SCHWARTZ Adeline, actuellement sans profession ni domicile fixe, alias « JETHRO », pouvant circuler à bord du véhicule MERCEDES immatriculé… et SUSCEPTIBLE D’ÊTRE ARMÉ…
— STEPHAN Marie-Louise, dite « MALOU », ou « NINA HAGEN », née le 25 janvier 1956 à Paris (XIIe), de Louis et de MEUNIER Marie, actuellement sans profession, demeurant 16, rue de Stalingrad à Z…, pouvant circuler etc.
— CHEVALLIER Maurice, dit « MOMO », né le 4 mars 1959 à Z…, de Maud et de CHEVALLIER André, demeurant à Z…, cité Mozart, bâtiment F 18, mécanicien automobile actuellement sans profession, pouvant circuler etc.
« Actuellement sans profession », pour tout le monde dans le bureau, ça voulait dire, en termes dépouillés de leur neutralité administrative teintée d’hexagonal, ça voulait dire tout simplement au chômage.
Ce qui ne signifiait pas pour autant que tous les chômeurs braquaient des banques ou des stations-service, ni qu’ils passaient tout leur temps à incendier des voitures ou à déraciner les cabines téléphoniques, et ils étaient fort peu nombreux à entreprendre de trucider leurs semblables, et c’était tant mieux, car autrement les malheureux policiers n’auraient pas touché terre.
Non, ça signifiait seulement qu’il y en avait de plus en plus, des fragiles, pour passer la ligne, et qu’ils étaient encore bien gentils de ne pas faire plus fort. Il y avait les bandes des deux Cités d’Urgence qui étaient en train de se chercher dans tous les sens du mot, et tous les Chevallier, les Jethro et les Carminati qui avaient lâché la rampe et pour lesquels ils ne pouvaient déjà plus rien. C’étaient comme les premiers souffles d’un vent d’orage, ceux qui se bornent à faire hocher les têtes des grandes herbes et froncer les sourcils du public.
Il y avait de plus en plus de rebut et de rebut jeune. Et la came montait comme une eau noire dans une cave obscure, et grignotait les marches.
Schneider buvait pensivement. Ils avaient une mauvaise photo de « Nina Hagen ». Elle avait une vilaine face de rat, des yeux durs et des cheveux raides, blancs, une expression proche de la haine, une petite bouche noire au pli amer, et un teint blême, fantomatique. Ou bien elle était vraiment hideuse, ou bien celui qui manipulait le Polaroid s’était planté dans la distance.
Ou bien elle était défoncée en plus et l’objectif grand-angulaire avait encore accentué la forme triangulaire de sa face et le flash électronique en avait accentué la blancheur farineuse.
Ils n’avaient plus grand-chose à faire, sinon attendre qu’une de leurs casseroles appelle, ou que la chance leur vienne encore une fois en aide.
— Ils n’ont pas d’attaches solides avec ce qu’on appelle le milieu, dit Schneider. Ils n’ont plus beaucoup de fric même s’ils ont piqué quatre bâtons chez Mayer, ce qui n’est pas évident. Ils vont rentrer en ville. S’ils ne sont pas dans leur baraque à la campagne, et je ne les vois pas s’y incruster ad vitam, ils ne vont pas tarder à rappliquer.
Le téléphone sonna chez Charles et il piqua un sprint des moins convaincants. C’était encore Skinny. Il avait oublié de dire un truc au policier : les flics étaient pas les seuls à s’intéresser à Jethro. Les types à Ramsès étaient aussi sur l’affaire, et pas qu’un peu. Man.