Il y avait plusieurs façons de pénétrer dans le Twenty Flight, parmi lesquelles bien sûr l’entrée principale et la sortie des artistes plus les issues de secours réglementaires, à condition de détenir le carré commandant leur ouverture depuis l’extérieur, et Jethro les connaissait toutes, et pour lui, le vaste bâtiment maintenant désert ne comportait pas le moindre secret. Il connaissait surtout l’escalier d’incendie qui montait le long du mur noir, sur l’arrière de la bâtisse et qui lui donnait un faux air de Bronx, et qui datait de l’époque où le Twenty Flight n’était rien d’autre qu’un entrepôt pas mal décrépi à deux pas du canal, et de ses brumes sournoises.
L’escalier métallique donnait sur une petite plateforme d’un mètre carré, située à une dizaine de mètres du sol, et il avait gravi chacune des marches mouillées l’une après l’autre, lentement, sans le moindre bruit, et il se trouvait maintenant sur la plate-forme en ferraille rouillée à attendre que son cœur se calme.
En bas, il faisait noir comme un four. D’en haut, la pluie tombait droite comme des lames d’acier. À sa droite, il avait une porte en bois compressé, fermée par une serrure ordinaire.
Il sortit la clé de son gant gauche.
Ramsès ne savait même pas que la clé existait. Le gros con était certainement un fortiche, et il avait des couilles au cul, mais il n’était pas très malin, ni très prudent, et il avait déjà fait une belle connerie en lui lâchant ses chiens de garde aux fesses. Il avait aussi fait une belle connerie en ne changeant pas la serrure. D’un autre côté il n’avait eu aucun intérêt à le faire, jusqu’à présent. Il n’avait eu aucun intérêt et il n’en n’aurait plus besoin.
Plus jamais besoin.
Jethro introduisit la clé dans la serrure et la porte s’ouvrit. Il faisait froid et humide dehors, dedans, il faisait tiède et moite, ça sentait la cigarette blonde et la poule de luxe. Et la poussière. C’était presque enivrant, comme odeur.
Il sortit un crayon-torche de sa botte droite et l’alluma en s’adossant à la porte qu’il avait refermée. Dans la pièce, il y avait un grand lit dévasté et un vieux bureau métallique poussé contre le mur, et c’était tout. Il pouvait y aller plein pot, mais cependant il se déplaça lentement et sans bruit et longea le couloir étroit, semblable à une coursive de bateau, en visitant chaque pièce l’une après l’autre, le long Magnum dans le poing gauche. En fin de compte, il procéda méthodiquement et un flic n’aurait pas mieux fait. Il cherchait quelqu’un (Ramsès, pour ainsi dire, et pas précisément pour lui faire la bise, mais pour lui demander où il avait mis le fric, et pour le tuer), et il cherchait les valises. Il cherchait Ramsès et le fric, en se demandant à quoi ça pouvait ressembler, sept ou huit cents briques, et si ça tenait beaucoup de place.
En billets de cinquante mille balles.
En même temps, il avait la trique.
Il cherchait Ramsès, mais en attendant, il aurait bien aimé tomber sur une gonzesse, histoire de s’amuser un peu avant. Avant de la tuer. Le plus trapu, ça serait de buter Josie. Il n’avait jamais baisé avec, mais ça devait quand même pas être mal, seulement il fallait aussi qu’il la bute.
Il savait qu’il ne faisait pas plus de bruit qu’une ombre en se déplaçant le long de la double piste en forme de haricot, mais il avait l’impression que son cœur cognait contre les murs, et dans le faisceau de la lampe, il se rendait compte à quel point la salle était cradingue sans la lumière trompeuse des projecteurs. Il en avait mal de voir ça, tout ce putain de badigeon bleu dégueulasse contre les murs et le plafond, cette moquette râpée, usée, trouée de brûlures de cigarettes. Il n’aimait pas voir la merde.
Il claqua des mâchoires.
À cause de ce que le gosse lui avait refilé pour tenir le coup sans dormir. Il ne serrait pas vraiment la crosse du revolver, il avait les doigts soudés autour. Il n’avait pas envie de boire ou de manger. Il avait envie qu’il arrive.
Il savait qu’il allait le tuer.
Il se coula dans un fauteuil, d’où il avait les deux entrées dans le champ de vision, il étendit les jambes sur une table basse. Et il éteignit la lampe. Il posa le bras sur l’accoudoir gauche et laissa prendre l’arme. Il avait le temps.
Ça se mélangeait un peu, la boîte et toutes les odeurs abrutissantes et il n’y avait pas que des relents de parfum, il y avait d’autres senteurs, moites et familières, comme s’il avait le nez fourré entre ses seins (vers dix heures du matin, et il pleuvait dehors), mais les flics l’avaient coxée et il était seul, ce qui provoqua en lui une espèce de spasme de détresse, la boîte et le fric, et le connard que Ramsès lui avait mis aux fesses.
Tout cela se mélangeait, et en même temps, il avait la certitude qu’il ne s’en tirerait pas. C’était sûr comme deux et deux font quatre. Il avait laissé la Mercedes derrière, dans une ruelle, et il attendait mais il ne savait pas pourquoi il n’avait pas planqué la voiture, ni pourquoi il attendait : il attendait pour piquer le pognon à Ramsès et pour le tuer après, ça c’était sûr, mais il ne savait pas pourquoi il faisait tout ça, ni pourquoi il avait fait sauter le caisson au type. Jusqu’à ce moment-là, il n’avait jamais tué personne et ça lui avait fait tout drôle, quand le bocal du type avait éclaté comme une pastèque trop mûre, en projetant des pépins de sang noir un peu partout à la ronde.
Les jambes maigres dans le blue-jean avaient fauché l’air d’une manière tout à fait grotesque. C’était vachement dingue, comme truc. Pas du tout, du tout, ce qu’il aurait pensé avant.
Avant…
Il se demandait pourquoi Ramsès lui avait envoyé un type avec un Riot Gun, au lieu de rester peinard dans son coin en attendant que ça se tasse pour tout le monde, parce que s’il n’avait envoyé personne, lui, Jethro, ne serait toujours pas au gaz, question pognon. D’un autre côté, il avait récupéré un Rio calibre 12, un truc super pour la bagarre. Tout ça, c’était plutôt bonnard, mais il avait beau se raconter des craques à toute berzingue, il entendait la petite voix dans sa tête et elle lui disait sans arrêt qu’il avait pas la moindre chance de s’en tirer, maintenant qu’elle était au trou.
Il était balèze, mais pas au point de la sortir de là où elle était. Si on lui avait dit comment s’y prendre, où il fallait aller et ce qu’il fallait faire, il y serait allé, mais il n’arrivait pas à s’imaginer le coup.
Alors, il attendait Ramsès, qui avait rencard avec son type à sept heures. Il attendait Ramsès, en espérant que Josie soit pas avec. Si elle était avec, elle y aurait droit aussi.
La bâtisse était silencieuse aussi, comme si elle attendait, elle aussi, en retenant son souffle et ses craquements. Jethro releva le chien du revolver.
La BMW musardait alentour.
On ne pouvait pas dire combien de personnes y avaient pris place, ni si elles étaient armées. Entre la BMW et le Twenty Flight, il y avait deux bagnoles banalisées dans lesquelles des équipages de flics s’emmerdaient comme des rats morts, en se gelant les couilles.
Ça compliquait passablement la situation, à moins que ça la rendît plus intéressante pour certains.
Le problème majeur, pour Ramsès, c’était de pénétrer dans les lieux sans se faire piquer par les schleus, parce que son type l’y attendrait à partir de sept heures. Il avait des trucs à récupérer dans le coffre mural, avant de se tirer pour de bon.
Le problème majeur, pour les flics, c’était de piquer Ramsès, si possible avant qu’il rentre au Twenty Flight, pour taper une perquise après, sans qu’il ait eu le temps de toucher à quoi que ce soit.
Le problème majeur, pour Jethro, c’était de buter Ramsès, fric ou pas fric.
Dans la Renault 14 bleue (fin de service, relève à sept heures trente, chef de voiture inspecteur divisionnaire Moretti, équipier inspecteur Francis Cabrial), l’un des deux flics dormait, la nuque appuyée à l’appuie-tête de la voiture, et l’autre, assis au volant, écoutait Johnny Cash à plein potard dans son walkman. Ils avaient l’entrée principale dans le collimateur.
L’autre bagnole, une 104 crème, avait pris les arrières, mais de loin, de manière à avoir l’entrée des artistes dans son champ de vision mais en évitant de se faire renifler.
Aucun des deux équipages ne vit la BMW.
Il n’y avait pas de BMW à voir. Elle stationnait, tous feux éteints, sur la berge du canal. À la pendule digitale placée dans le tableau de bord, il était maintenant six heures cinquante-six. Un homme et une femme sortirent de la BMW et refermèrent les portières presque sans bruit. À pas vifs, ils enfilèrent une espèce de traboule sombre et débouchèrent bientôt au pied de l’escalier métallique et s’embusquèrent dans l’ombre en se serrant l’un contre l’autre.
La benne à ordures de la Ville avait commencé à ratisser les poubelles dans la rue du Twenty Flight : les boueux faisaient assez de potin pour qu’on ne s’y trompât pas. Le chauffeur de la 104 jura entre ses dents — trop tard pour sortir de la bagnole et prendre une planque plus haut dans la rue, puis il calcula que le camion ne lui masquerait pas la porte plus d’une ou deux secondes, et il se tendit dans son siège et s’étira.
Il avait seulement mal apprécié le temps.
Le temps de ralentir, de charger la merde de la boîte sur le trottoir et de repartir au coup de paume sur la caisse, la benne avait permis à Ramsès et à sa compagne de pénétrer dans les lieux sans être vus.
Il leur restait à peine plus que quatre ou cinq minutes à vivre, mais comme presque tout le monde sous le ciel, ils ne le savaient pas.
Il s’en faut d’un rien, d’un instant, parfois, pour que tout bascule et se transforme en horreur, et pour des raisons qui, ensuite, à tête reposée paraissent ne tenir à rien, la crispation d’un muscle, un battement de paupières ou un geste à peine esquissé, comme celui de porter la main à la poche qu’on dit, bien à tort, poche revolver, pour que tout bascule plutôt qu’il ne se passe rien.
Pour l’horreur, il faut convenir que personne, ni les victimes ni les flics chargés ensuite de s’en occuper, personne n’est tout à fait équipé comme il faut. Ramsès et Jo-la-Dingue étaient rentrés sans difficulté dans la boîte, en fin de compte, ils s’en étaient fait tout un chou-fleur avant, mais ça avait marché sans problèmes et pendant que les bougnoules fourgonnaient les poubelles, ils avaient eu le temps d’ouvrir la porte, de se glisser à l’intérieur et de refermer derrière eux.
À l’aise.
Il faisait encore tiède, ça sentait la poussière et il y manquait les lumières plus ou moins indirectes, le petit cul sinueux de Tony l’Orchidée dans sa cage en verre fumé, les conversations et les rires, et la musique qui tantôt faisait trembler et vibrer les murs, dans des staccatos féroces et métalliques qui évoquaient le blitz de Londres, et tantôt faisait penser au ressac alangui des vagues sur une longue plage mauve étendue au crépuscule sous un ciel renversé, couleur de crème anglaise, ce qui restait dans la note.
Ils étaient dedans.
Les autres, tous les autres, étaient dehors.
Ils étaient donc dans un état d’esprit vulnérable.
Avec un peu de vigilance et moins de laisser-aller, ils auraient sans doute perçu un mouvement derrière eux, encore que la moquette étouffât les pas et que l’homme eût pris bien garde de se déplacer sans bruit pour venir couvrir la porte du bureau. Mais sans bruit, c’était un peu un mythe. On ne se déplace jamais vraiment sans bruit, seulement Ramsès et Jo avaient baissé la garde, ils étaient chez eux, bien à l’abri entre les gros murs insonorisés ce qui fait que Jethro eut tout loisir, en se déplaçant comme une planète sur son orbite, de se placer dans leur dos et lorsque Ramsès fit la lumière dans le bureau, la clarté diffuse tomba sur des bottes de moto, ainsi que le bas d’une combinaison de cuir et, quand Jethro fit un pas en avant, sur le canon interminable du revolver.
À ce moment précis encore, rien n’était tout à fait dit, en tous cas rien de définitif : l’arme était braquée vaguement dans leur direction, mais elle ne visait personne en particulier et il y eut alors et presque dans le même trait de temps, trois mouvements autonomes et simultanés : Ramsès allait vers le bureau et il continua dans cette direction, contourna le meuble et se pencha sur l’un des tiroirs de droite qu’il ouvrit, en appui sur la main gauche, le torse penché en avant, Jethro pénétra dans la pièce, pas à pas, et la femme recula lentement jusqu’au moment où sa tête, ses omoplates et ses talons rencontrèrent (dans cet ordre) le classeur métallique.
Elle comprit aussitôt ce qui allait se passer, aussi se mit-elle à hurler en mettant la main devant la bouche.
Ramsès tourna la tête, ses doigts avaient saisi la crosse d’un .38 cinq coups et dans son esprit, juste avant que la femme se mît à crier, peut-être était-il temps de parlementer ou de négocier quelque chose : après tout, lui savait où il avait planqué le fric. Il regarda Jethro par-dessus ses lunettes sans bouger le torse ni le bras droit, et il faisait très boss dans un conseil d’administration.
Son regard rencontra l’orifice du .357 braqué entre ses deux yeux, et il eut un sursaut, la main sortit du tiroir mais il n’eut ni le temps de braquer l’arme, ni celui d’ouvrir la bouche.
Dans une explosion fulgurante, la balle lui entra dans la figure au milieu du nez, elle lui traversa le cerveau et lui arracha la moitié de la boîte crânienne qui explosa et alla crépir le tissu mural bleu presque à bout portant, d’un hideux magma fait de sang, de matière cérébrale, d’os et de cheveux. Sous l’impact, le gros corps parut décapité et fit un saut grotesque en arrière et s’effondra en vrac au pied de la cloison.
C’était comme une sirène, mais une sirène sur une bagnole arrêtée et vide. Ça n’avait aucun sens. Il ne lui en voulait pas et elle gueulait comme un putois au risque de rameuter tout le quartier. C’était comme une sirène lointaine, parce que la détonation l’avait assourdi. C’était dingue.
Jethro pivota à peine de trente degrés sur les talons, aussi monolithique et résolu qu’une tourelle de cuirassé, et tout aussi inexorable. Son pouce releva le chien du revolver et il éleva l’arme au bout de son bras tendu à l’équerre.
— Ferme-la, dit-il d’une voix lasse et lente. Ferme-la, tu veux ?
Elle secoua la tête, comme pour faire non, reprit son souffle et se remit à bramer. Une grosse araignée noire plutôt grasse attira l’œil de l’homme : elle glissait verticalement vers le sol, sans le moindre bruit là où l’arrière du crâne avait barbouillé le mur. Il accommoda. Ça n’était pas une araignée mais une touffe de cheveux, et elle finit par se détacher du mur et tomba derrière le bureau.
Au moment où elle se décollait du tissu, l’index gauche de Jethro pressa sur la queue de détente. Il était déjà assourdi, ce qui fait que le coup de feu ne lui fit aucun effet d’aucune sorte, l’arme se cabra durement dans son poing, la balle frappa la femme à la pointe du sternum et très loin, le cri monta très haut (ou pas ?) et se tut, mais c’était plus que loin, tout au fond d’un interminable passage noir entre deux murs dont on n’entrevoyait pas le sommet, et ce fut comme si Josie-la-Dingue avait pris un énorme coup de barre à mine en travers de l’estomac, le corps parut s’enfoncer dans le casier derrière, resta un quart de seconde en équilibre instable et bascula en avant, comme un nageur plonge dans la vague.
Le pouce releva le chien.
Le corps répandu à ses pieds tendait la nuque, sous la masse écroulée des cheveux noirs. Jethro ne se pencha pas, mais le revolver parallèle à la cuisse, il tira une nouvelle fois. C’était dingue ce qu’il y avait comme sang dans le dos de la femme, du sang d’un rouge noirâtre, rien à voir avec le mercurochrome de la télé. Un trou rouge aux bords renflés apparut dans le creux de la nuque, la tête se rejeta en arrière et un œil regarda le canon de l’arme de Jethro, un œil parfaitement vivant et calme et Jethro vida le barillet, coup après coup, posément. Posément ?
Puis il prit des cartouches en vrac dans une poche, et réapprovisionna son arme, qu’il glissa dans la ceinture, dans le dos. Il entreprit alors de fouiller le sac de la femme, puis Ramsès et les tiroirs du bureau. Il empocha du fric et un revolver à canon court.
Ça sentait le sang et la merde.
C’était dingue.
C’était superdingue.
La pendule digitale placée près du plafond marquait sept heures trois. C’était une odeur écœurante, mais qui avait l’air de lui lécher la figure. Il sortit le .357 de la ceinture, le soupesa dans la paume en regardant Jo et Ramsès. En même temps, il se demandait pourquoi. Pourquoi il les avait tués. Il ne savait pas pourquoi il les avait tués, mais c’était chose faite. Alors il se mit à reculer lentement sans éteindre ni rien, avec le revolver au bout des doigts, le long de la cuisse.
La relève des deux équipages en planque autour du Twenty Flight s’effectua sans problème entre sept heures trente et sept heures quarante-cinq. Tout avait été parfaitement calme et les policiers rentrèrent dormir un peu avant de reprendre le manche aux alentours de quinze heures.
De manière générale, ils avaient un peu le sentiment d’avoir tiré sept heures de service pour rien, mais ils savaient que ce n’était ni la première ni la dernière fois, et ils ne se faisaient pas trop d’illusion. Ils connaissaient Ramsès et tout le monde était persuadé que le gros ne tarderait pas à venir se constituer, entouré d’une meute d’avocats, certainement avant la fin du jour.
Ramsès avait trop de métier pour qu’il en fût autrement.
Sans l’insistance de Schneider qui avait remué ciel et terre pour obtenir un service de surveillance autour de la boîte, les flics auraient passé une nuit tranquille dans leur lit.
Il y avait un troisième équipage, non loin de la maison, rue du Stade. Depuis trois heures dix du matin, il était composé de Viale, au volant de la Renault 4, de Perrier et de Charles Catala. Schneider avait placé la voiture en douce, avant de rentrer dormir un peu.
Les flics étaient là pour protéger les hippies, à vingt pour cent, et à quatre-vingts pour cent pour alpaguer Jethro, dès qu’il se pointerait dans la rue. Les trois policiers auraient pu attendre dans la maison, où ils auraient certainement trouvé le moyen de s’étendre, seulement de leur emplacement, ils couvraient la route et les terrains vagues et ils préféraient affronter Jethro dehors. Ils en avaient discuté un moment avec Schneider avant de tomber d’accord : ils avaient affaire à quelqu’un de dangereux et d’imprévisible et mieux valait la rue.
Ils avaient regardé le jour se lever sur la ville, et le crachotement de la radio leur avait tenu compagnie, et ils s’étaient enhardis au point de fumer et d’allumer des cigarettes de temps à autre. Il allait être huit heures, et ils ne tarderaient pas à décrocher, ce qui fait qu’ils avaient surtout en tête un crème onctueux et des croissants croustillants, un plein panier à linge de croissants au beurre.
Ils attendaient une Mercedes — sans plus l’attendre.
Ils n’attendaient pas un homme à pied, et encore moins que l’homme leur passe devant à vingt mètres, les mains le long du corps. Ils s’attendaient à tout sauf ça.
L’homme était grand, en effet, il ne devait pas faire moins d’un mètre quatre-vingt-dix et il portait une combinaison de motard qui avait connu des jours meilleurs et des grosses bottes de moto. Il marchait sur le trottoir, sans s’en faire le moins du monde.
— Nom de Dieu, souffla Perrier en se redressant dans le siège.
— C’est lui, dit Charles. À cent contre un.
— Nom de Dieu, répéta lentement Perrier.
L’homme se dirigeait vers la maison et ses longues mèches graisseuses et raides lui tressautaient sur les épaules.
Sans qu’on lui ait rien dit, Viale démarra et lança la 4 L qui se mit à cahoter dans les ornières du chemin en soulevant des giclées de boue jaune. C’était pas le moment de s’embourber et Viale cisaillait à petits coups de volant, ce qui fait que tout le monde brinquebalait dans la voiture, sans que personne s’en rendît compte : ils devaient lui couper la route. Ils devaient faire en sorte qu’il ne se retranche pas chez les hippies, d’où ça serait un vrai bordel de les déloger.
La voiture déboucha comme une balle dans la rue, vingt mètres devant le promeneur. Il n’avait pas levé la tête, ni esquissé le moindre geste, et il continuait d’avancer du même pas tranquille vers la bâtisse sombre. La voiture freina sec et glissa sur le macadam, les pneus beurrés de boue.
Il voyait les arbres noirs et la masse rassurante de la maison, mais c’était comme dans un rêve, parce que rien ne semblait avoir de consistance ni de forme bien définie, il voyait les pièces d’en haut et la chaleur de la lampe, et malgré le froid qui le tenaillait, il avait un peu chaud et il ne regarda pas les hommes qui avaient pris position autour de lui, ni les armes qu’ils braquaient sur lui.
Non, simplement il s’arrêta et laissa tomber les épaules. Il avait toujours su que ça finirait comme ça, et qu’il n’aurait jamais le temps ni de trouver le fric, ni de se mettre à l’abri et encore moins de le craquer, ce putain de fric. Sa grande carcasse frémit, mais ça n’avait pas de sens.
— Fais pas le con, dit le plus vieux des flics, et à sa voix il sentit bien qu’il n’avait pas envie de tirer, mais qu’il le ferait s’il le fallait. C’est toi, Jethro ?
Il regarda le policier et fit oui de la tête.
Oui, c’était lui Jethro. Il avait laissé Nina tuer Mayer, et après ça, il avait rectifié le Gitan, et Ramsès et Josie, et il avait surtout froid. Il avait très froid. Il regarda la maison par-dessus les autres, pour se rappeler plus tard comment elle était.
Il laissa tomber le menton sur sa poitrine. Les flics s’approchèrent de lui, ils lui saisirent les poignets et le firent pivoter, mais sans la moindre brutalité, comme s’ils faisaient tout ça un peu à contrecœur. Puis ils lui placèrent les paumes à plat sur le métal mince et froid du pavillon, on lui fit écarter les chevilles à petits coups de talon, puis reculer les pieds jusqu’à ce qu’il se trouvât en équilibre instable sur les pointes de pieds et des mains se mirent à le palper.
On lui retira une dague de la botte, une dague effilée qui n’avait servi à rien, sauf de coupe-papier sur le bureau de Mayer. Une dague d’officier S.S.
Il était huit heures six.
On le fit retourner.
Un des flics, un tout jeune en blouson de cuir, regardait sa main comme s’il l’avait fourrée dans de la merde. Il regardait alternativement sa main et Jethro, puis sa main, et il finit par dire d’une voix qui sonnait faux que c’était du sang, et du sang qui n’était pas tout à fait sec, en plus.
On lui passa des menottes et on l’enfourna dare-dare dans la voiture.
Il n’était plus question de café-crème, ni de croissants.
Plus question du tout.
Il commença par les emmener là où il avait laissé la Mercedes, le .357 Magnum de Mayer et le calibre qu’il avait chouré à Ramsès. Ensuite et dans la foulée, il leur expliqua à qui et comment il avait confisqué le Riot Gun qu’ils trouvèrent dans le coffre. Enfin, pour faire bonne mesure, il leur raconta posément qu’il venait de buter Ramsès parce qu’il lui devait du fric. Pourquoi il lui devait du fric ? Parce qu’il l’avait pas payé, pour Mayer. Il (Ramsès) lui avait dit qu’il trouverait quatre ou cinq briques chez Mayer et qu’il n’avait qu’à les emporter pour commencer, et qu’après ils verraient pour le reste. Il n’avait pas trouvé quatre briques chez Mayer, à peine un peu plus de deux bâtons. Une misère.
Il ne parla pas de Josie. Josie, c’était la surprise.
Perrier saisit le combiné de la radio. Il avait une cigarette à la bouche et son visage était dépourvu de toute expression. Il appela la salle de commandement. Schneider était en route pour le C.C.
— On a le loustic, annonça Perrier. On rentre.
Charlie Chan suivait au volant de la Mercedes, en tripotant tout un tas de boutons et en pensant — en même temps — au lieutenant Claude Schneider, à Shadrack qui avait élu domicile sur le radiateur de la cuisine et à Evita. Dans l’ordre, il essayait de suivre la 4 L devant, et de mettre un peu d’ordre dans ses pensées, en s’essuyant les doigts sur le blue-jean.
Le branle-bas, dans une affaire criminelle, est un phénomène qui se produit plus ou moins à l’improviste et qui laisse parfois des traces à peu près indélébiles, mais pendant un bon moment, ça a tout l’air d’être le boxon avec tout un tas de flics qui galopent dans tous les sens, c’est la chasse aux clés de bagnole, des grandes glissades dans le hall d’accueil — et on a un peu l’impression, de l’extérieur, que les gens ont tendance à en remettre un peu, mais c’est que les flics chargés de l’affaire sont tenus par le temps : ils savent qu’ils ont vingt-quatre heures de garde à vue, puis à nouveau vingt-quatre heures de prolongation accordée par le proc’, et dans bien des cas, c’est short.
Alors, ils foncent.
Leurs confidences, si toutefois vous parvenez à en obtenir, se réduisent alors en général à quelques monosyllabes jetées entre deux portes — et encore, si vous tenez le battant vous-même. Ça va vite et ça fait fort.
C’était le branle-bas.
Deux flics aux yeux rougis par le manque de sommeil et la fumée des cigarettes, le visage gris de barbe, avaient ramené Jethro au Commissariat central. En sortant de l’ascenseur au rez-de-chaussée, ils avaient rencontré Schneider qui avait fini de prendre connaissance du registre de main courante dans le local affecté à la permanence.
Schneider avait allumé une cigarette tout en examinant leur prise sans mot dire. Un grand type costaud dans les vingt-six ans, tout en longs muscles bien déliés, aux longs cheveux raides et graisseux, et qui ressemblait en effet beaucoup à Jethro Steelfingers dans ce vieux Blueberry que Charles avait amené au bureau. Tout le monde s’était entassé dans l’ascenseur et avait gagné les somptueux bureaux de la Criminelle « B ».
Une équipe de l’identité judiciaire passait la voiture de Mayer au peigne fin, dans le garage en sous-sol.
Si Jethro ne leur avait pas bourré le caisson (et pourquoi l’aurait-il fait, grand Dieu, pourquoi se serait-il accusé de meurtres qu’il n’avait pas commis ?), il allait falloir rappeler du monde à l’identité judiciaire pour procéder aux constats au Twenty Flight.
Schneider avisait le procureur de la République.
Il parlait peu.
Son dos le faisait terriblement souffrir. Il était froid, dur et vide intérieurement, vide comme un tambour et à peine moins sonore et il avait une longue journée devant lui, parce qu’il avait la certitude intime que Jethro ne leur avait pas balancé de craques. Il avait rectifié un des employés de Ramsès, et Ramsès, sec. Il leur manquait encore le jeune Momo Chevallier, mais dès qu’il apprendrait que ses acolytes étaient tombés, l’adolescent ne tarderait pas à rappliquer et d’une certaine façon (de la façon la plus tangible et la plus officielle) ils auraient bouclé l’affaire.
Il raccrocha, appela le chef de la Sûreté et il lui fit un bref résumé de sa conversation, ainsi que des premières déclarations de Jethro. Il fallait se rendre à la boîte, et prévoir une deuxième équipe d’I.J. pour les constatations. Il fallait…
— O.K. ! coupa Jack l’Éventreur. J’envoie chercher Meursault à son domicile. Il est en récupération, mais il n’a pas quitté la ville. Vous avez besoin de monde, autrement ?
— Non, dit Schneider. Pas pour l’instant.
— Vous me tenez au courant.
— Oui, promit Schneider.
Il raccrocha. Jethro fumait une Gitane. Perrier introduisait une liasse de procès-verbaux dans la machine. Dumont se curait les ongles en attendant la suite. Schneider déclara à leur client qu’il se trouvait en position de garde-à-vue, depuis le même jour, à compter de huit heures, moment de son interpellation par les policiers du service.
— Bon, dit Jethro.
— Comment était le boss ? s’enquit Charles.
— Presque aimable, ricana Schneider.
— Mauvais, ça, observa Dumont.
Les quatre policiers gardèrent le silence une seconde, puis la machine se mit à crépiter sous les grands doigts rapides de Perrier. Vingt minutes plus tard, ils avaient déjà fait un premier tour de l’affaire.
Sous la pluie, Jethro les amena à la Combe de la Demoiselle (constatations, photos, enlèvement du corps) où il avait nettoyé le gun fighter anonyme de Ramsès, un type assez jeune de type gitan, mais dont la gueule écrabouillée ne permettait plus de se faire une opinion de son faciès d’origine, et qui gisait sur le ventre dans une posture assez grotesque, qui aurait pu s’expliquer s’il avait tenté de se tirer à plat ventre en s’aidant des ongles pour gravir la butte mais personne n’a jamais tenté ce genre d’exploit avec le crâne défoncé — et personne ne l’a jamais réussi.
En gros, la posture faisait songer à une grenouille décérébrée jetée là par une main désinvolte. Les poignets liés, encadré par les flics, Jethro errait dans la pierraille sans prendre garde à la pluie qui lui ruisselait sur la figure. Il finit par découvrir ce qu’il cherchait, un caillou ovale, à la texture serrée, gros comme un beau cantaloup.
— Là, dit-il.
Le fonctionnaire de l’LJ. se pencha et un éclair de flash déchira la grisaille, et un sifflement s’éleva pendant que le condensateur se remplissait, et il doubla de plus près avant que Schneider saisît le caillou. Bonne prise en main. Un magma brunâtre adhérait encore dessous. Charlie Catala tendit un sachet de plastique ouvert et Schneider y déposa soigneusement le pavé en faisant attention que le magma fût le moins en contact possible avec l’emballage. On pouvait distinguer sans peine les cheveux qui s’y trouvaient mêlés.
Jethro leur désigna l’endroit où il avait vidé le barillet (photos générales, puis gros plan au grand angulaire), et ils saisirent six étuis percutés qu’ils glissèrent dans un autre sachet de plastique et, partant du principe que le caillou constituait le scellé numéro un, le sachet contenant les étuis de 357 devint le scellé numéro deux, et ils avaient tout lieu de penser, les flics, qu’il y en aurait encore.
Schneider fumait cigarette sur cigarette, les sourcils serrés et les mâchoires durcies. Perrier s’approcha de son collègue.
— J’suis pas sûr que ce connard se rend compte qu’il est en train de se passer la corde au cou, dit-il en fourrant les mains dans les poches de sa canadienne. Bordel de merde, qu’est-ce qui lui a pris ?
— J’en sais rien, déclara Schneider d’une voix revêche.
— Ramsès était bien dans le coup, en définitive.
— En définitive, releva Schneider avec un sourire en coin.
Un peu avant dix heures, ils pénétrèrent au Twenty Flight avec les clés que Jethro avait récupérées dans le costard de Ramsès. Ça sentait la poussière, la fumée de cigarettes blondes, et un inextricable cocktail de parfums plus ou moins lourds et capiteux — sur fond de cannabis. Constatations.
Ramsès était mort, effondré en tas derrière le bureau. Photos. Josie était étalée, les jupes remontées, en plein milieu de la petite pièce. On en voyait une grosse masse de cheveux poisseux, une main intacte — et toute l’intimité, pour ceux qui ne l’avaient pas connue de son vivant.
Perrier se passa la main sur la figure.
Charlie Catala attendit que le photographe en eût terminé pour lui rabattre la jupe sur les cuisses. Comme à chaque fois, ils s’étaient munis de quelques sacs poubelle de vingt litres et bien leur en avait pris, car pour évacuer le corps de la femme, ils durent lui soulever la tête (la tête) et tout glisser tant bien que mal dans un sac pâle transparent.
Dans le bureau, il resta la tache au mur (cerclée de craie blanche), et les deux silhouettes dont les contours étaient tracés également à la craie sur la moquette, ce qui ne rendait pas les corps moins absents, mais tout de même un peu plus abstraits, et vaguement plus supportables. Ils marquèrent et photographièrent l’impact du 357 dans le classeur métallique, après qu’il eût frappé Josie. Les quatre charlots de la Criminelle « B » s’abstinrent de tout commentaire, de toute allusion à la personnalité de la victime. C’était une salope et une coriace, mais tout de même, ils avaient du mal à admettre ce qu’ils avaient vu. On ne pouvait pas leur faire grief d’une excessive sensiblerie, mais ils estimaient qu’il y avait des limites ; seulement, allez donner le sens des limites à un rouleau compresseur ou à une avalanche.
La mort de Mayer, maintenant, c’était quelque chose de lointain pour eux, un événement presque dépourvu de consistance, la faible lueur d’une bougie dépourvue de portée à l’autre extrémité d’un long tunnel étroit. Ils avaient trois autres refroidis sur les bras, des tout frais, et fallait-il les leur emballer, ils avaient aussi l’auteur, ils avaient tout, de l’itinéraire aux armes ayant servi à la commission des trois crimes, ils n’allaient pas tarder à recueillir des aveux détaillés, de quoi établir une procédure en béton, inattaquable, une manière de Fort Knox de la procédure à l’usage du plus chinois, du plus aguerri, des avocats d’assises, mais ils ne débordaient pas d’allégresse, ils ne manifestaient ni la moindre joie, ni la plus petite marque de contentement.
C’est qu’ils n’étaient pas payés pour jouer les borgnole’s brother et qu’ils ne se considéraient pas comme des fournisseurs attitrés du dépositoire municipal. En langage administratif (neutralité teintée d’hexagonal énarchique édulcoré), on appelait ça le dépositoire municipal, mais la Rue n’avait pas peur des mots et l’appelait la morgue.
Les trois corps avaient rejoint celui de Mayer à la morgue.
Le bureau puait la merde et la poudre et il y faisait beaucoup trop chaud, ils avaient fini la perquise et ils fumaient et l’expert de Fichet-Bauche requis par Schneider terminait d’ouvrir le gros coffre désuet qui occupait un coin du bureau.
La porte pivota lentement. Ils avaient affaire à un humoriste désabusé qui leur avait offert en prime un cours élémentaire à l’usage des demeurés qu’ils étaient censés représenter, de débridage de coffiot. La porte pivota lentement et les rayons apparurent aux yeux de tous — y compris à ceux de Jethro, afin qu’il n’ignorât pas l’existence de la terre promise, même s’il ne devait jamais y mettre les pieds.
Il y avait des piles de billets.
Des billets de cinq cents francs, parfaitement neufs.
Chaque liasse de dix billets était soigneusement ceinte à la taille d’une bande de plastique vert de quatre à cinq millimètres de large. Bien que le tout présentât un aspect quelque peu monotone ou à tout le moins répétitif, car rien ne ressemble autant à une pile de biffetons neufs qu’une cinquantaine d’autres piles de biffetons neufs identiques, il n’y en avait pas pour moins de quatre à cinq millions lourds.
— Ah ! merde, nom de Dieu, dit l’homme de chez Fichet-Bauche.
Schneider se pencha sur le coffre, les genoux vaguement fléchis. On avait bourré des liasses dans tous les interstices de piles. Il tendit la main, en saisit une et la feuilleta. Il manquait les deux valises pour que le compte fût bon.
— Au boulot, dit le policier. Charles, il vous reste des sacs ?
— Vaudrait mieux des cartons, objecta Perrier.
— Envoie un gardien, dit Schneider. Personne ne sort, mais par contre… (Il se tourna vers le technicien ès lance thermique.) Il faudrait un second témoin, à part les policiers ici présents. Vous avez un type en bas, dans votre voiture ?
— Oui, dit l’homme. Il assure une permanence radio, au cas où…
— Pour le « kazoo », ricana Schneider, c’est fait. (Ils se tourna vers Perrier.) Tu demandes au gardien de nous récupérer le second employé de Fichet et ça fera l’affaire.
En présence constante des deux hommes, requis comme témoins de l’opération, le staff Schneider compta neuf cent onze liasses de dix billets de cinq cents francs, ce qui fait que pas moins de quatre millions cinq cent cinquante-cinq mille francs leur passèrent entre les doigts, soit quatre cent cinquante-cinq briques, qui émigrèrent de la panse ventrue du meuble antédiluvien à trois cartons ayant contenu chacun douze bouteilles d’un litre et demi d’eau minérale naturelle jaillie des volcans d’Auvergne.
Lorsque tout fut terminé, ils récupérèrent Jethro qu’ils avaient confié à la surveillance de deux gardiens dans une pièce à côté, et ils embarquèrent tout le monde, les uns pour signer les procès-verbaux relatant les opérations effectuées, depuis l’ouverture du coffre jusqu’à la saisie du fric, et l’autre pour s’en occuper tout à loisir dans la tiédeur calme des bureaux du C.C.
Entre-temps, une équipe de la S.O.S. avait retrouvé la BMW de Ramsès, sur la berge du canal. Ils n’auraient pas eu de raison d’y prendre garde s’ils n’avaient remarqué les veilleuses allumées et procédé ensuite aux vérifications rituelles lorsque les policiers ont le sentiment d’avoir affaire à un véhicule volé.
La salle de commandement n’avait pas manqué de réflexe en leur enjoignant de garder la bagnole sous cloche, puis en passant un message radio à la voiture de Schneider. En fin de compte, et très logiquement au sens de ce dernier, ils n’avaient pas eu à chercher bien loin. Le trousseau que Jethro avait emprunté comportait une série de clés de voiture — et un écusson BMW.
Dans la même matinée, Charlie Catala eut le privilège de conduire deux somptueuses voitures étrangères, et lui qui ne jurait que par sa Coccinelle Jeans dut se battre avec deux engins bourrés de chevaux, des trucs de malade avec lesquels il était vain et illusoire de tenter de rivaliser avec des Renault 4 fatiguées — et il décida aussi sec d’investir toutes ses maigres économies dans l’acquisition d’une Alfetta GTV, ou d’une quelconque Twin-Cam, histoire d’être (au moins dans le civil) à la hauteur des types d’en face.
On avait beau dire, mais quatre cents briques, ça n’avait pas de gueule. Pas de gueule du tout.
Ça ne représentait pas beaucoup plus, en une seule fois, que dix ou quinze fois ce qu’il gagnerait dans toute sa vie, mais à sa grande surprise, le Chat, tout en bataillant à la fois avec le compte-tour et l’embrayage, dut convenir que cette constatation le laissait vraiment froid.
Il se concentra sur la conduite, en essayant de ne pas enquiller le pare-chocs arrière de la caisse à Schneider. C’était déjà assez dur sans se faire chier en plus à des réflexions moroses.