Mercredi — vingt-trois heures vingt

Schneider ne dormait pas. Il était étendu sur le divan en survêtement, les chevilles croisées et les mains derrière la nuque, dans la pénombre, comme s’il attendait. Mais il n’attendait pas. Il n’attendait rien, ni personne. Il n’avait plus envie d’attendre. Il pensait à Gallien. Il avait bien essayé de bouquiner cinq minutes, mais le livre avait fini par lui tomber des mains et il avait éteint. Ramsès ne s’était pas présenté à la police, comme il le leur avait promis, seulement les choses avaient beaucoup évolué depuis et elles n’avaient pas cessé de se compliquer — et dans un sens assez imprévisible, et le policier attendait maintenant sans hâte le moment de demander à l’honorable limonadier ce qu’il était allé foutre à deux reprises chez Mayer, le vendredi 22 novembre, entre vingt-trois heures trente et minuit, et ce que contenaient les deux grosses valises genre Samsonite qu’il avait chargées dans le coffre de sa BMW.

Selon Blondain (et pourquoi en douter ?) les deux valises semblaient lourdes. Il était donc arrivé seul et reparti, revenu avec un sbire (un homme jeune, dans les trente ans, vêtu de blue-jeans et d’un blouson d’aviateur en Tergal bleu sombre et portant d’épaisses moustaches noires), il avait chargé les deux valises et il s’était tiré.

Schneider attendait sans hâte.

D’une part, il avait tout son temps.

D’autre part, il ne savait plus très bien où il allait mettre les pieds. Il en avait une idée assez précise, seulement Ramsès avait une longueur d’avance sur tout le monde : il avait eu le temps de planquer ce qu’il avait ramassé chez Mayer, et ce simple fait, ces quelques heures de blanc le rendaient soudain précieux.

Ramsès avait beaucoup de défauts, mais c’était pas un type à se déballonner, il savait, et même si Schneider avait plus qu’une vague idée de ce qu’il savait, il ignorait où. C’était l’aspect le plus excitant du problème : où. Ça redonnait une saveur particulière à tout ce micmac. Alpaguer Ramsès, c’était à la portée de tout le monde, mais savoir où il avait fourré les sept ou huit cents briques à Mayer, c’était carrément plus duraille.

Or, Schneider s’ennuyait profondément, et il avait une secrète prédilection pour les trucs durailles. C’était dans sa nature, ce goût invétéré des choses cachées. Bien sûr, tout cela ne figurerait pas dans le Corps des procès-verbaux : c’étaient les marges de l’enquête. Il bougea à peine, décrocha le téléphone à la tête du divan et pianota rapidement sur les touches, sans voir.

Occupé.

Il soupira et raccrocha, les mâchoires douloureuses.

Il n’entendit pas la voiture (il aurait dû, mais il ne l’entendit pas), ou alors ils l’avaient laissée plus loin dans la rue ou sur le parking derrière l’immeuble, ou encore il avait dû s’assoupir un moment, car il n’entendit pas non plus l’ascenseur, dont la machinerie se trouvait pourtant fort proche du studio — à moins qu’ils fussent montés par l’escalier, en étouffant leurs pas.

Il entendit seulement qu’on sonnait très furtivement à la porte.

Tout le monde vous dira que les flics, lorsqu’ils sonnent, n’y vont pas de mainmorte, même quand ils viennent demander à leur O.P.J. de permanence — leur O.P.J. unique et préféré de signer deux ou trois bulletins de garde à vue, et qu’ils se foutent pas mal si les voisins dorment ou pas. C’est pas de la malveillance, de leur part, non simplement ils sont sur le pont, parfois pour toute la nuit et ça ne leur vient pas à l’esprit que le bourgeois peut en écraser au même moment. Dans son lit à lui, le bourgeois. Ils n’ont pas présent à l’esprit que les autres roupillent à des heures où eux, les flics, sont encore en train de se casser le cul à dépatouiller des merdes pas pensables.

Donc, c’étaient pas les gens de la permanence.

Schneider se mit sur pieds, enfila des mules et saisit son colt. En temps ordinaire, il n’aurait pas pris ce genre de précaution un peu ridicule, mais il n’était plus très sûr que les temps fussent encore très ordinaires. Il se déplaça sans bruit jusqu’à la porte et s’abstint de lui faire face.

Il y avait deux personnes dans la lumière jaune brouillée du petit palier, mais une seule eût suffi à le boucher tout entier. Schneider fourra le colt dans une poche et ouvrit tout grand.

— Je te dérange ? demanda Dinah en lui tendant les lèvres.

— Penses-tu, dit Schneider. Tu as l’air gelée…

— Il fait pas chaud, dit la femme. On peut rentrer ?

Elle était déjà rentrée. Schneider fit un geste quelconque. Monmon n’avait guère bougé. Il portait une grosse canadienne au col relevé, et une sobre mallette noire genre attaché-case au poing gauche. Ils avaient marché : ça se voyait à leurs visages secs de froid. Le poing gauche d’Edmond était enfoui dans la poche correspondante, et il n’était guère difficile d’imaginer pourquoi.

Au temps de sa splendeur, Edmond s’était taillé une réputation tout à fait enviable au Parabellum P08, une belle arme au demeurant, mais sur laquelle tout le monde tombera d’accord pour dire qu’elle est aussi belle, du point de vue du mécanisme et de l’assemblage, que sensible à la munition qu’on tente de lui faire ingurgiter, et quelque peu sujette à l’enrayement.

Seulement, Edmond pouvait bien avoir vieilli et préférer maintenant un outillage moins raffiné — comme par exemple n’importe quel Highway Patrolman .357 Magnum. Il avait pu changer de feu, mais ses yeux demeuraient vifs et durs. Schneider lui fit signe du pouce, et il pénétra dans les lieux sans toutefois jamais tourner tout à fait le dos à la cage d’escalier, et pour sa corpulence, l’homme se déplaçait avec la souplesse et la vivacité d’un chat.

Dinah avait donné de la lumière dans le living, et elle s’occupait à retirer son manteau lorsque les deux hommes entrèrent. Elle s’était soigneusement coiffée et portait un ensemble de cuir vert bronze, souple et aussi capiteux qu’un parfum trop lourd, et des talons aiguilles vertigineux qui n’eussent pas déparé une rockie défoncée du Copacabana par un tendre samedi soir de juin.

Schneider alla poser le .45 sur une étagère, et Monmon posa la mallette à son pied gauche, presque sans incliner le buste. Il ne quittait pas le policier des yeux. Celui-ci se tourna et enfonça les mains dans les poches. Ses yeux gris étaient ternes et lourds comme la surface d’un étang gelé.

— Visite… amicale ? s’enquit-il d’une voix très lourde, sans relief.

— Si on veut, sourit la femme. On peut s’asseoir ?

— Vous pouvez, dit Schneider.

Ils s’assirent. Le policier les observait pensivement, immobile. Edmond finit par retirer la main de sa poche. Puis Schneider sourit de mauvaise grâce, la tête ailleurs et dit :

— Vous prenez un verre, pour commencer ?

— Si tu veux, dit Dinah.

Elle avait tordu ses cheveux en un lourd chignon ingénieux et parfaitement désuet et ce con de Ray Charles chantait que le blues était son petit nom et arpégeait comme Leroy Carr dans le soir tombant en disant qu’il n’en avait rien à foutre d’où il allait, comme avant. Car il y avait eu un avant.

— Si vous voulez, lieutenant, dit Edmond.

— Whisky, proposa Schneider. Bourbon, cognac, armagnac, bière…

— C’que tu veux, sourit Dinah.

C’était un sourire qui provenait de la pièce d’à côté, un sourire à tiroirs, neutre et volontiers appliqué. Les yeux du policier s’attachèrent à l’échancrure du corsage de soie verte (Balmain ? Courrèges ?) et Schneider ressentit un petit picotement à la base de la nuque et trois tonnes de plomb lui atterrirent au fond de l’estomac, et il eut comme un sourire en retour.

— Bière, dit Edmond.

— Heineken, proposa Schneider machinalement.

— Heineken, oui, lieutenant, dit Edmond. Ça sera parfait…

— Parfait ? Parfait ? dit Schneider avec l’expression d’un type pas clair qui glisse sur un parquet trop bien ciré.

L’homme et la femme l’observèrent avec ébahissement. Il aurait pu faire pas mal de choses très incongrues, comme se transformer subitement en crapaud ou en citrouille, ou en chauve-souris et se tirer par la fenêtre en voletant en zigzags, mais il fit plus et mieux, il partit à rire et Edmond se demanda si le lieutenant n’était pas complètement schlass et il consulta Dinah du regard (putain de Leroy Carr) et n’en ressentit aucun réconfort, parce que le comique de sa situation leur échappait totalement.

— Parfait, nom de Dieu ! hoqueta Schneider.

Ils avaient entendu Schneider rugir de rire une fois ou deux, mais ça remontait à tellement loin (à des époques presque antédiluviennes), il avait alors dix ans de moins dans le mauve du soir et quinze kilos de plus et il appartenait au monde des vivants, il n’avait pas encore commencé le voyage, à discuter avec ceux qu’on ne voyait pas tous les jours dans la rue.

Dinah sourit à tout hasard et remua un peu, piquée au bord du divan en cuir souple, comme n’importe quelle dame patronnesse parmi tout un tas de poufiasses à un dîner ranci — et ça lui allait comme une paire de bretelles à un alligator. Schneider cessa de rire — comme si on avait brutalement coupé le courant — et il les fixa froidement, puis il se rendit dans la cuisine sans rien dire (et qu’y avait-il à dire, sinon qu’ils ne pouvaient rien y comprendre du tout ? Même s’ils le voulaient, parce que qui aurait l’idée de demander à de simples instruments de comprendre quoi que ce soit, sans blague ?) et il en revint fort civilement nanti de tout un tas de bouteilles et de verres dissemblables.

Il y avait de l’Heineken, bien sûr, et du Cointreau bien frais et la femme observa les grands doigts maigres qui avaient entrepris de dépuceler la bouteille carrée en se demandant comment il avait fait pour se rappeler, ou si c’était une de ses formes habituelles de cruauté.

Ils commencèrent par boire le coup, sans rien dire. Schneider avait avancé l’unique fauteuil en cuir et son visage maigre où les pommettes avaient l’air de vouloir crever la peau parut s’animer peu à peu, et il dit, en traînant sur les mots :

— Sans vouloir m’immiscer, vous pouvez me dire ce que vous foutez ici, tous les deux ?

— On a des nouvelles pour toi, dit Dinah, par-dessus son verre.

Elle montra la mallette d’un ongle laqué de noir.

— Trop petit, mon ami, dit Schneider.

Il se pencha à peine, et saisit la poignée, souleva l’attaché-case et le posa sur ses genoux. Il pesait presque aussi lourd qu’une gueuse en fonte, et une seule serrure commandait les deux pattes. Dinah lui lança une clé minuscule et compliquée qu’il n’eut aucune peine à intercepter du gauche en vol. Il était assis sur le sommet du monde. Il la tripota et la fourra dans sa poche, puis il reposa la mallette par terre. Le Cointreau était juste assez froid : pas glacé mais bien froid et il en versa deux autres verres. Edmond avait déjà achevé sa bière.

— J’vais vous laisser, annonça-t-il. (Il mit la main à sa poche, comme s’il craignait qu’on lui eût dérobé un objet précieux et son ton laissait entendre qu’il estimait avoir fait sa part de boulot, et que le reste, entre eux, ne le concernait pas le moins du monde. Il se leva et Schneider en fit tout autant.) J’vous laisse la voiture, Dinah ? J’peux rentrer à pied.

— Prends la voiture, dit la femme d’un ton sans réplique. Elle se radoucit : Si j’ai besoin, je te rappellerai pour que tu viennes me chercher. Ou alors je prendrai un taxi.

— Oui, dit Edmond.

Il opéra un demi-tour réglementaire et saisit la main maigre et brûlante que Schneider lui tendait.

— Bonsoir, Edmond, dit le policier.

— Bonsoir, lieutenant, dit l’homme.

Il avait presque quitté la pièce, et ça lui avait facilement pris trois ou quatre secondes, lorsque Schneider le rappela à mi-voix. Les deux mains au fond des poches du survêtement (ça lui faisait des bosses comme un petit parachute ventral) le policier se tenait debout en équilibre sur la pointe des pieds, maigre et indécis, et son visage paraissait vaguement perplexe.

— Merci Edmond, dit Schneider. Merci de l’avoir gardée…

L’homme hocha la tête, avec la même expression que si ça allait de soi et ils entendirent la porte se refermer et il fallut sans doute qu’ils y prêtent une grande attention, car l’homme ne faisait plus guère de bruit qu’un mauvais rêve. Schneider se massa les tempes du bout des doigts.

Dinah avait sorti une John Player’s Spécial et l’allumait à la flamme ronde d’un micro-briquet en jade fin comme un crayon. Schneider se laissa tomber sur le divan, non loin d’elle et un de ses ongles crissa sur son bas, à l’intérieur du genou.

— Par quoi on commence, Dinah ? Par le début ou par la fin ?

— Comme tu veux, dit la femme. Comme tu veux…

— Comme je veux, ricana le policier.

— Comme tu veux.

Il claqua des doigts. Tendre mercredi : il avait touillé la merde, jusqu’à plus soif, il en avait ras les naseaux, il avait remué le fond du marécage et des grosses bulles grasses et noires étaient venues crever à la surface des eaux huileuses, comme de grosses et merveilleuses fleurs carnivores aux pétales charnus (maintenant elle est partie, elle s’est tirée et j’en n’ai plus rien à foutre), il avait fini par revoir le commandant et Mounier, mais ni Cheroquee, ni le type qui pieutait avec, le beau et noble Gallien, et elle, Dinah, c’était le bouquet. Le fin du fin. Il but dans son verre.

— Tu vas connaître mes pensées, observa la femme.

— Par exemple, s’exclama Schneider.

— Tu te fous bien de mes pensées, hein ! Schneider, dit-elle avec amertume. C’est tout juste si j’en ai, des pensées, pour toi.

— Complètement, dit Schneider. Tout juste.

Il vida le verre.

Il fit un geste vague en direction de la mallette.

— D’où ça vient, ça ?

— Mayer, dit la femme.

— Quoi ? demanda Schneider.

— Mayer, répéta la femme sur le même ton.

— Explique, dit Schneider en lui passant un bras autour de la taille. (Et pourquoi pas, puisqu’il rentrait chez lui, avec la dépouille de ses ennemis, puisque la roue de fortune avait fait tout le tour et était revenue à son point de départ, en équilibre parfaitement instable, ce qui en faisait toute la noblesse.)

Elle se laissa aller contre le dossier.

— Je suis sortie un moment avec lui…

— Ouais ! dit Schneider. Et alors ?

— Il y a quelques jours, il m’a appelée. Ça faisait un vrai bail qu’on s’était pas vus, ni téléphoné, ni rien, alors ça m’a étonnée, au début. Il voulait me voir, dans un coin tranquille, tout ça… (Elle hésita, fixa le policier, puis sa cigarette. Elle les connaissait l’un comme l’autre et elle savait aussi qu’elle ne pouvait pas s’en passer, même si elle devait attendre aussi peu d’affection de l’un que de l’autre.) Bon. J’avais pas tellement envie, mais j’ai fini par y aller et c’est là qu’il m’a refilé la valise et la clé. Au départ, j’ai eu l’impression que c’était un truc bidon, mais il m’a dit que s’il lui arrivait quelque chose, un accident ou n’importe quoi, il fallait que je t’apporte ça et que tu saurais ce qu’il y aurait à faire. C’est tout.

Schneider s’empara du paquet de cigarettes de la femme, et celle-ci lui donna du feu.

— Merci, dit Schneider. C’est tout ?

— Oui, dit Dinah. C’est tout…

— Ça va, dit Schneider. Il la serra contre lui : Ça te dit, de monter sur un coup tordu ?

— Un coup tordu ?

— Gallien, dit Schneider. Il t’a rien dit de plus ? Tu es sûre ?

— Rien de plus, dit la femme. Il avait pas le temps, il devait prendre l’avion.

— On doit tous prendre l’avion, objecta Schneider d’une voix douce, insinuante. Un jour ou l’autre…

Quand il venait rejoindre Cheroquee, dans le temps, au Motel 33, il roulait dans la pluie comme un malade, avec toute la rampe des phares allumés et Ray Charles (Early Ray) chantait de sa voix rauque des airs d’une mélancolie extrême — il se rappelait des courses furieuses et de longs travers, tandis qu’elle l’attendait dans la chambre en mangeant des mandarines et des œufs durs qu’elle épluchait dans les cendriers, en repassant les Carmina Burana, Édith Piaf et StPete’s Blues, vêtue d’une salopette verte en velours, de deux tailles trop étroite du haut.

Le policier hocha la tête : Mayer avait bien laissé un héritage, et il lui en revenait une part, un simple échantillon sans doute, compte tenu du volume de la mallette. Schneider sortit la clé de sa poche et l’examina attentivement. En dépit du fait qu’elle semblait hérissée de barbelés incongrus, tant elle arborait de fioritures destinées à rassurer, elle ne provoqua en lui qu’une réaction de lassitude, mêlée de vague ressentiment et de dégoût, comme dans ces distributeurs automatiques lorsque vous introduisez deux pièces de un franc et que vous obtenez (sans trop de surprise) un paquet de chewing-gum, ou un étui d’anis de Flavigny, ou de vagues bonbons à la mandarine, sans qu’il soit un seul instant more fun to compete.

Il la laissa pendouiller quelques instants devant leurs visages, au bout de son petit anneau métallique. D’une certaine manière, elle constituait leur plus sûr remède contre la barbarie.

Puis il la rempocha, presque à regret.

Pour le grand, l’immense Early Ray, le problème ne se fût même pas posé, mais il la rempocha, pour la seconde fois. Il avait plus qu’une idée, pour le coup, les deux valoches, c’était autre chose, mais là, il comprenait à la fois le cadeau et le sens du cadeau et c’était quelque chose comme, vous avez les moyens, alors allez-y, montrez-nous ce que vous pouvez faire, plus question de juges et de procureurs et d’histoires à la mords-moi le pneu, maintenant que vous pouvez, montrez-nous ce que vous êtes capable de faire, vous un flicard de dixième zone avec un putain de cadeau empoisonné comme ça.

Il devait reconnaître que ça avait un aspect plus que tentant.

— Quoi d’autre ? demanda-t-il en se renfonçant dans le divan.

— Pas grand’chose, hésita Dinah. Il faudra qu’on se voie un de ces jours pour faire les comptes.

— Pas la peine, dit Schneider.

— Il va falloir, Claude. (Elle écrasa la cigarette dans le cendrier et cela nécessita un mouvement lent de tout le buste, puis elle releva la tête et ses yeux affrontèrent sans trouble le regard gris, attentif de Schneider. Son visage était beau et lisse, comme un masque d’idole africaine et presque pas maquillé, mais sa bouche était enduite d’une couche épaisse de rouge poussiéreux, mais c’était sa bouche à elle, pas vrai ? et elle était bien libre d’en faire ce qu’elle voulait, l’expression en était amère, mais c’était dans son jeu de scène à elle et elle détourna les yeux, parce que c’est vachement dur d’aimer quelqu’un, quand il aime quelqu’un d’autre.) Je vais vendre et quitter la ville…

Schneider tira sur sa cigarette.

— Tu as quelque chose en vue ?

— Non, dit la femme. Je voudrais seulement descendre au soleil. (Elle eut un rire digne et triste — et c’est le pire, lorsque la dignité se joint à la tristesse, parce que c’est presque irrémédiable, mais en même temps, elle tint à se tourner elle-même en dérision, sans s’apitoyer un seul instant sur son sort. Elle avait aimé la ville, mais c’était plus possible. Qui n’avait pas aimé la ville ?) Je voudrais vivre un peu, Claude, dit-elle lentement. Tu comprends ? Je sais pas si tu comprends. (Elle leva les yeux au plafond et les ferma dans un espèce de sourire presque extatique et en tous cas douloureux qui erra légèrement sur ses lèvres pleines, comme si elle ressentait déjà, sans trop y croire, la morsure du soleil sur sa peau et le flamboiement de ses rayons sanglants et de ses globules concentriques derrière ses paupières serrées.)

— Vivre un peu, ricana Schneider. Nous en sommes tous là, mon cœur, vivre un peu. Il y a un vieux blues, les paroles, au début, disent : « Oh ! seigneur (n’importe lequel, hein ?) laisse-moi vivre seulement jusqu’à demain matin… »

Il se tut immédiatement, de peur d’en dire trop.

Il en crevait, de la peur d’en dire trop.

Il étendit la main et ses longs doigts maigres effleurèrent le visage aveugle de la femme, ils étaient aussi vieux l’un que l’autre, ils étaient là depuis le début des temps, ils le frôlèrent avec une déchirante, une terrible tendresse. Elle était aussi là depuis le début des temps, et ça compliquait tout.

— Vivre un peu… dit la femme.

— Descendre au soleil, murmura Schneider avec une espèce d’amertume distante, comme s’il savait qu’il n’aurait jamais le temps de descendre au soleil, ni de s’éloigner de la ville, comme si celle-ci avait noué autour de lui, inextricables, ses cercles maléfiques, ses cercles à elle, faits de smog et de volutes de brouillard à contretemps (et ne vous y trompez pas, c’est ce qui vous attend tous, des cercles maléfiques et des marais putrides, jusqu’au bout, et pour le compte il n’y a plus d’innocence que l’ingénuité des œuvres ratées), seulement le lieutenant Claude Schneider n’en avait plus rien à foutre, il était gorgé de soleil et de ciel vaste et froid jusqu’à plus soif et il se contentait de regarder le sang noircir par terre, dans la poussière fine comme de la farine.

Il le savait et c’était ce qui faisait son reste de grandeur, son ultime vestige, mais il resterait. Il ne ferait rien pour empêcher l’eau de monter, occupé qu’il était à autre chose. Il sourit à la femme, parce que la malheureuse n’y était pour rien : il allait s’offrir Gallien, il le sentait au bout des doigts, il l’avait à sa main et il en serait fait de Gallien et de sa compagne, cette belle femme aux bras nus qui avait partagé sa couche un instant, et rien compris du tout.

— Et toi ? demanda la femme. Qu’est-ce que tu vas devenir ?

— « J’vais acheter une carabine. 44 et aller dans ces putains de Montagnes noires ».

Il citait Bessie Smith et en tirait une sombre satisfaction : il avait un diable dans son cœur et son esprit était plein de haine noire, et il étendit la main à plat devant lui. Les doigts de la femme lui enlacèrent le poignet comme des lianes, mais qui a déjà vu des lianes tièdes et souples, et terriblement douces ?

— Tu n’as pas envie de soleil, Claude ? Depuis le temps que tu te crèves le cul pour ces connards…

— Pas pour ces connards, dit Schneider. Ces connards, j’en pense exactement la même chose que toi : en gros, qu’ils peuvent crever la gueule ouverte…

Il la fixa à bout touchant et il s’accrocha à ses yeux froids.

— Alors, pour quoi ?

— On me paye pour ça, rappela Schneider d’une voix lointaine. Mercenaire de l’État français… (Il rit.) À condition de pas déranger leurs cercles. Chien de garde du capital, si tu veux. Mais peut-être que tu veux pas ?

— Non, je veux pas, dit la femme.

— Arrête, dit Schneider, arrête : dans cinq minutes tu vas inventer la dignité. C’est pourtant pour ça qu’on se bagarre, nous autres, pour leur putain de fric et leurs saloperies de barons, et en un sens ça vaut mieux, parce que ça occupe. Leurs princes et leurs barons, et on verra bien les autres, mais on se battra jamais pour Wonderful Gatsby ou les cordes qu’il y a dans C.C. Rider… Jamais, affirma Schneider. En attendant, j’me demande bien qui est en train de t’embrasser en ce moment…

— Personne, dit la femme. Hélas.

Il s’amusait à lui caresser le front (mais il n’était pas très sûr qu’il n’y avait pas eu un cut), elle lui demanderait de partir avec elle, et pour cela, il n’avait qu’à oublier les radios du doc’, et à taper une lettre de démission, une lettre qui commençait par (à la date du 26 novembre 1979) L’inspecteur principal Claude Schneider, matricule n°… à Monsieur le Ministre de l’intérieur, sous couvert de la voie hiérarchique, une lettre qu’il mettrait au courrier du soir au bout de vingt-trois ans de bons et loyaux services, et il ne serait pas du tout en peine de retrouver un job dans le privé, payé le double, dans une boîte de gardiennage, de surveillance ou de renseignement, ou alors, pour ce qui est de survivre, ils n’auraient qu’à taper dans le paqueson de fric qu’elle avait mis de côté sur les recettes, depuis un peu plus de dix ans.

Il rachèterait peut-être une Porsche ou une BMW d’occasion, et des costards blancs à chier partout. Elle lui donna un coup de coude, parce qu’elle était vivante.

— À quoi tu penses ?

— En général, c’est la question qu’on pose après, observa Schneider.

— Après quoi ?

— Après fick-fick, dit Schneider, histoire d’indiquer qu’il savait encore que ça existait. Tu reprends un verre ?

— Oui. Je vais en avoir besoin.

— Tiens donc. Pourquoi ? demanda Schneider en versant.

Il y avait des cuivres qui riffaient comme des dingues.

— Pour fick-fick, comme tu dis… À quoi tu pensais ?

— Des conneries, dit Schneider. Son sourire se fit sinistre. Je pensais juste à la gueule que Big Brother ferait en transmettant ma demande de démission… Délié de l’obligation de réserve…

— Tu démissionneras jamais, dit la femme. Tu as cette saloperie de boîte dans le sang, à croire que tu es né avec un sifflet à roulette dans la poche et un calibre sous le bras…

Schneider écarta les mains, autant que possible.

— J’ai pas de calibre sous le bras, dit-il.

Il lui entoura le cou. Il ne savait pas encore s’il avait envie de faire l’amour avec elle ou non, ni si elle en avait envie, mais ce qu’il savait, c’est que malgré son immensité et sa force, il avait envie de la toucher, de sentir la chaleur de sa peau dans ses paumes, comme si de fil en aiguille, tout pouvait repartir dans le même sens, recommencer une fois encore et encore une fois, malgré ce qu’il transportait de trouble et de sombre depuis la Tour de Constance (ne me donnez jamais la puissance, car alors je vous détruirai et vous le savez, n’est-ce pas ? que je vous détruirai, par tous les moyens, parce que c’est ma tâche et ma besogne, de vous détruire, puisque vous lui avez manqué).

Il contrôlait parfaitement la situation : il était sec et méchant mais elle l’enserra de ses bras et elle fit tant et si bien, qu’après avoir eu envie de lui coller une mandale maison, il ne put faire autrement que de se rendre à ses raisons à elle.

À la mi-temps, serrés l’un contre l’autre et lavés de pas mal de saloperies, elle lui demanda ce qu’était devenu le Prophète et elle l’entendit tousser — pour la première fois. Sa voix s’était faite voilée et sarcastique, âpre comme celle d’un bluesman, étamée au whisky.

— Mort le Prophète, dit le policier.

— C’est sûr ?

— Ouais ! c’est sûr. Il avait acheté une espèce de cahute en Normandie et une nuit, tout a cramé. Comme c’était au diable-vauvert, le temps qu’on avertisse les pompiers et qu’ils rappliquent, on a juste retrouvé de quoi procéder à une expertise dentaire. Pourquoi ?

— Pourquoi ?

— Pourquoi tu me demandes si c’est sûr ? interrogea Schneider, les sens aux aguets. Pour penser que c’est pas lui qu’on a retrouvé, faudrait imaginer un truc débile, que quelqu’un trouve un macchabée, le travaille et cambriole le cabinet dentaire où le Prophète a été soigné et ensuite qu’il mette la main sur les fiches d’empreintes et de radios, et en glisse une autre à la place…

— Mais c’est pas impossible, insista Dinah.

— Impossible non, reconnut Schneider. Seulement rocambolesque et c’est déjà trop. Sans compter la calcination des restes dans le brasier d’une baraque en flammes, parce qu’il faut tout de même qu’il en reste assez pour pouvoir procéder aux diverses expertises. C’est là que ça coince, sauf si le type est assez coriace pour jouer le tout pour le tout et accepter que tout ce boulot tombe à l’eau, simplement parce que les flics ne retrouveront rien qui puisse permettre d’aboutir à une identification formelle.

— Le Prophète était assez coriace pour ça.

— Oui, dit Schneider. C’était assez dans son genre, un coup de poker comme ça, seulement c’est toujours le plus simple qu’il faut avoir présent à l’esprit dans ces coups de temps-là : le feu a pas pris naturellement, puisque les pandores ont relevé cinq foyers principaux dans la bâtisse, ainsi que des traces d’hydrocarbures et des chiffons dans le parc, mais pour ce qui est du Prophète…

— C’était un dentiste d’ici ?

— Oui. Renard, dit Schneider.

— Tu peux pas vérifier s’il s’était fait casser ou pas ?

— Je peux, dit Schneider. Il se redressa sur un coude et ses doigts effleurèrent un sein rond et ferme, sans que le hasard y eût sa part, et il dit lentement : tu me cacherais pas des choses, par hasard ?

— Mmmm, dit la femme en tortillant des hanches. Des tas de choses que tu aimes… Si tu veux, je me retourne.

O killed, dit Schneider. Des choses, pour le Prophète.

Elle batailla avec le sac de couchage dans la pénombre, puis elle parvint à ses fins et prit ses aises, les genoux écartés et le menton sur les avant-bras croisés et dans la pénombre le visage de Schneider la surplombait comme un morceau de falaise, menaçant et indéchiffrable et elle sentit qu’il lui posait la main bien à plat sur le dos et qu’il pesait sur elle, un peu au-dessus de son omoplate gauche. Pour Gallien elle comprenait.

— Alors ?

— Alors rien. C’est vrai que tu démissionneras ?

— Ouais ! dit Schneider. (Il entreprit de lui déchirer la peau à coup de griffes.) C’est vrai.

— En attendant, tu veux Gallien.

— C’est ça, dit Schneider.

— Donnant-donnant, dit la femme d’une voix plus qu’amère, comme la guitare dans I used to be so happy de Ray Charles à la fin des années quarante, quand le bonhomme se donnait de fausses intonations à la King Cole avec ses quartettes à la mords-moi le pneu, mais qu’est-ce qu’il avait avec Ray Charles, ce soir ? D’accord, il n’était pas de la génération de Woodstock et des touche-pipi style make love not war, il se défonçait pas à l’huile de cannabis mais au Cointreau et au Johnny Walker, mais c’était quand même pas une raison pour se faire emmerder par les intros suicidogènes de l’autre camé, merde.

— Lui ou elle ? demanda Dinah.

— Les deux, dit Schneider. L’un ou l’autre. L’un et l’autre, je m’en fous…

— Oui, dit la femme. Ils feront pas de cadeau, Schneider.

— Personne ne fait de cadeaux, dit Schneider d’une voix lasse.

— Tu sais en quoi ça consistait, le job de Mayer, dit la femme, du même ton que si elle parlait pour baliser un terrain, pour ne pas s’y paumer ensuite. Tu connais le genre de type qu’il y a à la tête de ce genre d’organisation…

— Oui, répéta Schneider. Et c’est ça qui m’arrange.

— Ils vont le tuer, Schneider.

— Ça se peut, déclara celui-ci. C’est même plus que vraisemblable. Mais la mort, c’est la vie. C’est comme ça qu’on dit, non ?

La mort, aucun tribunal ne la lui aurait jamais accordée. Jamais. Les autres… Les autres, ils cherchaient leur fric, et le fade se montait certainement aux alentours du milliard, et pour des sommes pareilles, on pouvait commencer à craindre. Le plus poilant, dans ce bordel, c’est que le beau Gallus n’avait sans doute jamais vu la moitié du profil d’un talbin, mais que tout le monde penserait automatiquement à lui, dès que ça aurait commencé à suinter, qu’on avait refait Mayer d’un maximum. Et même si c’était pas tout à fait vrai, il y aurait des connards pour se ruer dans la brèche les pieds en avant.

— Il ou elle ? répéta Dinah en secouant les fesses.

— Les deux, dit Schneider avec une férocité même pas contenue. Dans n’importe quel ordre… En plus, j’attendrai, les doigts croisés sur ma dent d’élan, et j’ai du temps.

— Non, dit la femme. Justement, tu n’as pas beaucoup de temps. Il y a déjà des types qui se sont mis sur l’affaire.

— Laisse aller, murmura Schneider contre son oreille.

Elle sentit ses doigts dans le creux des reins.

Elle dormit peu et mal et se réveilla plusieurs fois, à intervalle réguliers, jusqu’au moment où elle vit qu’il était deux heures vingt au radioréveil (des chiffres digitaux rougeâtres dans la pénombre, sinistres comme des rognures d’ongles, ou d’étranges couchers de soleil sur les tourbières à la fin de l’automne) et où elle entendit le vent se plaindre et siffler dans les gaines de ventilation, puis il y eut un crépitement d’abord faible et presque inaudible, comme superficiel d’abord, puis de plus en plus fort et régulier, mais tout aussi peu distinct et elle comprit que la trêve était finie et qu’il se remettait à pleuvoir et elle remonta le sac de couchage sur ses épaules de marbre.

Elle se serra contre Schneider et à une certaine tension de son corps, elle comprit qu’il ne dormait pas. Il lui enlaça les épaules avec son bras.

— Tu dors pas ?

— Non, dit Schneider.

Elle se pelotonna contre lui.

— À quoi tu penses, après fick-fick ?

— Au soleil, dit Schneider. Au soleil, tout simplement. Oh ! Lord, juste let me live tomorrow…

— Depuis longtemps ?

— Toujours, dit Schneider.

— Pourquoi tu es jamais revenu me voir ?

— C’était pas le moment.

— Et maintenant c’est le moment, alors ?

— Oui, dit Schneider. Il hésita, puis ajouta, de sa voix cassée de bluesman, rauque et sagace : ouais ! maintenant, c’est le moment…

— Il pleut, observa la femme. Il pleut et tu aimes la pluie…

— Oui, dit Schneider. Je pense au soleil et j’aime la pluie. C’est ça. J’ai pas une gueule à passer au soleil, aussi bien.

— Non, dit la femme. Tu as jamais eu une gueule à ça, il faut le reconnaître. Toi, c’est le brouillard, la pluie et la merde, la nuit. C’est pas le grand jour et le soleil.

— Merci, dit Schneider.

— De rien, dit Dinah. Un chien, c’est pas un chat, et un loup, c’est ni un chat, ni un chien. C’est autre chose, et on n’imagine pas un loup en train de faire le beau sur une plage ou de tirer des bords sur une planche à voile. On le voit mieux sur le coup des minuit en smoke blanc au Palm Beach.

— Plus de smoke blanc, miss, railla Schneider. Fini le smoke blanc… (Il ne pouvait tout de même pas confesser qu’il flottait dedans.) Fini le poker.

— Fini ?

— Ouais dit Schneider. Fini.

Elle s’inquiéta :

— Tu as besoin ? Tu as des problèmes ?

— Non, dit Schneider, aucun problème. Ils commençaient à me courir. C’est tout. Autrement, aucun problème.

Schneider eut un rire rauque, et elle posa son poing gauche fermé sur la pointe du sternum de l’homme, et le rire s’éteignit seulement peu à peu, comme un poêle qui s’étouffe, avec de petites explosions brèves et des retours de flamme. Elle le retrouvait, elle le retrouvait avec sa bizarre douceur et sa cruauté, elle ne savait pas exactement celui qu’elle préférait des deux hommes, ni s’il y en avait seulement deux, ou si c’était le mélange des deux.

— Il faut que je boucle cette affaire, dit Schneider. Toi, tu sais exactement pourquoi il faut que je boucle ce merdier. Et pour qui.

— Oui, dit la femme.

— Lorsque je l’aurai bouclée, je décroche, dit Schneider. Je leur renvoie leur carte et leur plaque et je me mets à mon compte.

— Méfie-toi de Jethro, dit la femme. Il est superdangereux.

— Ils sont tous super quelque chose, releva Schneider. Ça les a jamais empêchés de tomber.

— Et Ramsès ?

— Il est mouillé jusqu’au calebard, dit Schneider. Il va tomber aussi.

— Et Gallien ?

— Ah, ah ! dit Schneider.

Il lui saisit le poignet et elle comprit ce qu’il voulait dire et elle se retourna sur le côté et remonta les genoux sous le menton. Elle étouffa un petit bruit du dos de la main. D’une voix très patiente et exactement au même rythme, Schneider lui dit dans l’oreille :

— Le Prophète est mort, chérie, le Prophète est mort, en Normandie. Il est mort brûlé dans sa maison de campagne, en Normandie. Le Prophète est mort, chérie…

— Oui, dit la femme au bout d’un moment, sur le même rythme que ses reins, oh ! oui, le Prophète est mort… en Normandie.

Elle sentit les larmes lui venir crever aux paupières.

La pluie claquait sur le toit.

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