Il avait décidé plus jamais ça, une fois pour toutes, comme si on pouvait jamais décider quelque chose, une fois pour toutes ; il avait largué la vieille Porsche gris métallisé et renoncé à la grande villa plate en L des Cèdres bleus, un parc résidentiel où, quelle qu’en fût la couleur, nul n’avait jamais vu le moindre cèdre, même à des miles à la ronde, ni rien qui y ressemblât de près ou de loin ; il avait renoncé au tennis, aux grandes courses dans le vent et aux T-bones grillées au feu de bois ; il avait tout foutu par-dessus bord d’un coup, du jour au lendemain ; il n’avait même pas dormi seul dans la villa et deux ans durant, il avait évité avec un soin maniaque tous les endroits de la ville qui pouvaient lui rappeler quelque chose.
Et ce slalom négatif n’avait rien eu de triste, surtout avec tout le maxiton que Sutherland lui refilait en douce pour tenir le coup. Mais peut-être était-il temps maintenant qu’il revînt, plus fort et plus nombreux, puisqu’aussi bien il y avait un temps pour lancer des pierres et un autre pour en ramasser, et, de façon plus générale, un temps pour toute chose sous le ciel.
Dans l’habitacle tiède envahi par le soleil se déroulait la trame du temps : Lightning Hopkins chantait. « Y vaudrait mieux que tu fasses gaffe, Baby, pasque le Diable te surveille », et la voix nostalgique et voilée de Sam l’Éclair ajoutait que même quand la Baby en question se rendait chez l’épicier du coin faire ses courses, elle avait le Diable aux fesses et qu’il l’avait à l’œil, et qu’elle avait intérêt à être prudente.
On ne pouvait pas vraiment dire qu’il s’agissait d’un avertissement, car ce dernier implique généralement qu’on y peut encore quelque chose, non, c’était plutôt une manière de constat objectif et détaché, fait d’une voix goguenarde et chuintante, sur un tempo aisé…
Sam Hopkins ne donnait hélas aucune indication complémentaire sur la personne de la fille, mais on sentait qu’il la connaissait bien, ou qu’il l’avait bien connue, et il n’ajoutait bien sûr aucun élément de nature à amener l’identification puis l’interpellation du sieur Diable : il incitait tout au plus (et apparemment sans se faire la moindre illusion sur la valeur préventive de cette incitation) à la prudence.
En un sens, on était parfaitement en droit de se demander s’il ne chantait pas un peu pour faire du bruit, histoire de dire quelque chose (n’importe quoi) et de faire beau sur la photo.
Schneider se redressa sur le volant et scruta l’immense ciel bleu glacé, comme pour s’assurer une nouvelle fois de sa présence opiniâtre au-dessus de la ville. Il n’avait pas rencontré Mounier depuis dix-huit mois, et encore la dernière fois, c’était quand ils avaient couvert la Foire gastronomique, lorsque Babar était venu faire le beau et que tout le monde s’était retrouvé sur le pont à l’inauguration, bardé de portables et de recommandations diverses, à cause d’une manif’ qui n’avait pas eu lieu.
Le policier ne pouvait pas ignorer tout de même que le maire poursuivait toujours son petit bonhomme de chemin dans son coin. Il était loin, le temps où ils allaient tirer la grouse ensemble en pataugeant dans l’herbe souple, et encore plus loin le temps où ils droppaient le djébel côte à côte, où ils se tapaient les mêmes bidons de flotte tiède et suçaient les mêmes vacheries de pastilles de sel.
Convaincu que seules les résolutions fortes conviennent aux âmes fortes, Schneider avait tout lourdé en même temps : Maria et Robert Mounier, la villa et la bagnole, et il était retourné à l’anonymat de la foule.
Il ne s’en portait ni mieux ni plus mal, simplement il n’avait plus aucune porte de sortie, pas le moindre backdoor friend, mais en revanche son compte en banque en avait plus que prospéré.
Il ne roulait ni trop vite, ni trop lentement, comme lorsqu’on se rend à un rendez-vous tout en se demandant à chaque tour de roue s’il ne vaudrait pas mieux faire demi-tour et filer en vitesse à l’autre bout de la terre. Comme lorsqu’on n’est pas trop d’accord avec soi-même en définitive. Il passa devant le petit bassin des dériveurs. La plupart des frêles esquifs avaient été tirés au sec et il n’était guère difficile d’imaginer le tintement d’étain, frêle et gracile, des girouettes en haut des mâts frileux.
Il ralentit encore à la chicane et la machine alla se ranger tout naturellement à sa place, sous un tamaris échevelé, duquel il était plus que hautement improbable d’imaginer attendre la moindre manne. Schneider coupa le contact et écouta ce que lui disait le vent.
Le vent lui disait que c’était un jour plein de soleil clair et de vent impétueux. Voilà ce qu’il lui disait. Le policier coupa le lecteur de cassettes, alluma une cigarette.
Le restaurant des Rives miroitait, des pavillons multicolores en forme de pennons claquaient au vent et il faisait beau et clair : on y voyait loin, mais pas jusqu’où Honey était partie.
Schneider laissa le manteau noir dans la voiture. Dehors, comme autour de tout établissement plus ou moins expressément voué à la gastronomie, ça sentait le graillon, même si, dans ce cas précis, des senteurs estivales de sarments secs se mêlaient aux odeurs de viande et de graisse brûlée.
La large cheminée noire et droite fumait comme celle d’un paquebot à quai.
Mounier aussi se trouvait à sa place habituelle, à une table proche de la longue baie fumée qui donnait de toute sa hauteur sur le lac crépelé : il n’avait ni maigri, ni grossi, ni vraiment changé, mais il fumait une cigarette. Comme à son habitude, il avait un dossier volumineux ouvert sur la table devant lui, mais la tête levée et le visage soucieux, il observait le ballet disert du personnel, sans cependant y accorder la moindre espèce d’attention.
Il attendait sans vraiment attendre.
Il avait bien sûr aperçu Schneider et ce dernier l’avait également aperçu, mais ni l’un ni l’autre ne fit le moindre geste et le policier commença à descendre pas à pas les marches qui menaient à la salle à manger, tout en ouvrant sa veste.
Mounier referma le dossier et le rangea avec soin dans sa vieille sacoche de cuir qu’il déposa sur la banquette. Puis il retira ses grosses lunettes d’écaille sombre et saisit résolument la cigarette posée sur le bord du cendrier. Ce faisant, il entendait redevenir un citoyen comme les autres, et même un peu moins bien vêtu que les hommes alentour, avec son vieux complet aubergine un peu fripé. Schneider s’assit en face de lui, sans autre forme de procès.
Ils s’étaient quitté la veille dans le petit square derrière l’Hôtel de Ville, ou le matin même dans le brouillard sur le perron à Doc’ Sutherland chez qui ils avaient tapé un petit poke amical, et voilà : ils se retrouvaient sans surprise, comme convenu, devant des entrecôtes tendres comme de la rosée et épaisses comme des plaques d’égout, à commander un vieux Volnay.
La réalité était tout autre et ils le savaient.
Et tout le problème se situait tout au début, aux premiers mots. Mounier résolut le problème en tendant la main par-dessus la table et une espèce de sourire échappa au policier, en avançant la sienne. Le petit visage poupin du premier magistrat de la ville pouvait faire illusion de loin, de près on se rendait compte qu’il avait vieilli et perdu de sa fraîcheur et de son ingénuité.
Mounier dit :
— Je suis extrêmement content de te voir, Claude.
— Extrêmement, releva Schneider. Difficile, n’est-ce pas ?
Il avait repris possession de sa grande main maigre et s’en servait à présent pour allumer une Camel, et ses yeux n’avaient rien perdu de leur vigilance. Son regard gris vaguement amusé balaya la face de son vis-à-vis, sans plus de précision ni de force que le faisceau d’une lampe de poche.
— Difficile, n’est-ce pas ? de se retrouver ici, Robert…
— Oui, en convint Mounier.
Schneider eut un geste vague et indolent, comme pour suggérer que tout cela n’avait pas vraiment d’importance, au fond. Il rempocha le briquet, et la lassitude eut brusquement raison de ses traits et quelques mots ineptes lui vinrent comme des bulles de sang aux lèvres d’une plaie.
— Vous l’avez revue ? demanda-t-il avec difficulté.
— Oui, dit Mounier.
— Oui, répéta Schneider. Comment va-t-elle ?
— Je ne sais pas, dit Mounier. (Il baissa la tête et la releva, et chercha quelque chose sur la table ou ailleurs, sans le trouver. Il faisait très beau. Il avait rendez-vous à Paris avec des gens du Cabinet. Il n’avait pas envie de solliciter le renouvellement de son mandat municipal. Il éprouvait une réelle nostalgie de ses chers bouquins. Il se borna à ajouter :) Elle va… Comme nous tous. Nous allons. Voilà tout : nous allons…
Schneider fut frappé par l’amertume soudaine de sa voix, et par l’exactitude implicite de ses paroles. Il avait d’une certaine manière la charge de 250 000 âmes. Le policier secoua la tête à son tour et esquissa un sourire embarrassé.
— Autant pour mes crosses, dit-il d’une voix sourde.
— Ce n’est rien, dit Mounier sans y penser.
— Comment va Maria ?
— Elle voudrait te voir. Un de ces jours.
On leur apportait un chauffe-plat et des assiettes épaisses, et on faisait rouler une table de desserte vers eux et c’était autant de gagné, car ni l’un ni l’autre ne savait vraiment de quelle façon attaquer le problème, ni s’il y tenait vraiment. Mounier entreprit de déplier sa serviette et la disposa sur ses genoux. Schneider fumait.
— Tu aurais dû revenir chez nous, dit Mounier d’un ton de reproche. Nous n’étions pour rien dans toutes vos histoires.
— J’aurais dû, dit Schneider.
— Quand peux-tu venir à la maison ?
— Un de ces jours, dit Schneider.
Ils savaient tous deux que ça ne serait plus jamais comme avant. Schneider releva la tête. Ses doigts trituraient la cigarette et ses yeux gris dépouillés de toute dureté étaient larges et épouvantablement fatigués et sagaces. Non, rien ne serait jamais plus comme avant. On ne se baignait jamais deux fois dans la même eau, c’était entendu, mais il arrivait aussi parfois que le fleuve vous emporte et vous remplisse le nez, les oreilles et la bouche de son eau noire, et vous roule dans son limon épais, tant et tant et si longtemps que jamais plus vous ne serez jeune et plein de fougue et de chaleur.
Rien ne serait jamais plus pareil.
Rien ni personne.
Ils se rendirent compte qu’ils échangeaient des banalités en attaquant la viande. Ils avaient autre chose à se dire et ils le savaient, mais ce qu’ils ignoraient, c’était s’ils se le diraient. Il y avait quelque chose de cassé. Mounier comprit peu à peu que Schneider avait cessé de parler.
Des hommes et des femmes vivaient autour de lui, évoluaient dans la salle, mais le policier portait à peine le regard sur eux, et lorsqu’il le faisait, il ne semblait pas qu’ils eussent plus de consistance ni de réalité que des ombres. Là où le policier se trouvait, il n’y avait plus d’avant ni d’après, ce qui signifiait aussi qu’il n’y avait plus de bien ni de mal, ni quoi que ce soit qui y ressemblât, ni rien d’humain à proprement parler.
Maria avait raison : Schneider avait perdu son âme.
Pour cela, ses yeux gris sinistres ne s’attachaient plus à rien.
Ils finirent par évoquer l’ombre de Morgantini, qui avait tourné casaque, mais ils en parlèrent de loin et sans chaleur, sans passion et presque avec indifférence (Be cheerful, sir. Our revels now are ended…) bien qu’il constituât normalement une des pièces importantes du jeu.
— Tout le monde en est au même point, dit Mounier. Tout le monde fait le gros dos, en attendant de savoir comment l’affaire va tourner. En réalité, personne n’en veut.
— Je le sais bien, dit Schneider.
— Personne n’a intérêt à bouger.
— Personne, dit Schneider.
— Morgantini pense qu’ils viennent de Paris ou d’ailleurs.
— Tu parles, dit Schneider sans chaleur.
— Même la presse n’en veut pas, ici, tu te rends compte ? Ils auraient pourtant de quoi faire…
— Oui, dit Schneider.
— Personne ne bouge parce que personne ne sait en définitive ce qu’il y a là-dessous.
Schneider examina les dents de sa fourchette avec une sollicitude toute particulière. Il avait les oreilles pleines du cri du vent. Personne n’osait bouger, parce que personne ne savait au juste ce que Mayer avait laissé en héritage, ni sous quelle forme il l’avait laissé. Ni s’il avait eu le temps de prendre ses dispositions pour que l’héritage fût recueilli. Et si Mayer n’avait rien laissé derrière lui ? Rien de tout ce qui les effrayait tant, pas la moindre photocopie et aucun original, pas le plus petit négatif, ni la moindre cassette ? Et s’ils étaient tous en train de se monter le bourrichon pour des clopinettes ? Et s’il n’y avait rien ?
Schneider se tripota le lobe de l’oreille.
Il connaissait trop bien Mayer.
— Qu’est-ce qui te chagrine, Robert ? demanda le policier à mi-voix.
— Rien, en ce qui me concerne. (Il écarta les bras.) La transparence la plus totale. Pour être franc, je ne sais pas ce qui me chagrine et c’est cela qui m’inquiète. J’ai l’impression d’un coup, mais je ne sais ni d’où il vient, ni pourquoi. Ni comment. (Il rit avec amertume. Il avait l’air d’avoir appris l’amertume.) Ni s’il va tomber. Je ne sais pas… (Il reprit :) Je n’aime pas cette affaire, je n’aime pas ses acteurs, sans compter tous ceux qui restent dans l’ombre pour l’instant, en attendant d’entrer dans la danse. Pour être tout à fait franc…
— Oui ? dit Schneider.
— Pour être tout à fait franc, je n’aime pas non plus l’idée que tu en sois chargé.
— Eh bien ! dit Schneider.
— Pas pour les raisons auxquelles tu penses, dit Mounier. Cette affaire pue la charogne, tu sais. C’est une affaire sale.
— Pas plus que d’autres, dit Schneider du bout des lèvres.
— Nom de Dieu, dit Mounier, tu te rends compte, quand même, de ce que ça implique, non ?
Il jeta un coup d’œil à droite et à gauche et se pencha sur la table, l’expression inquiète. Schneider fumait placidement. Il paraissait installé dans son fauteuil pour un bon moment.
— Ouais ! dit-il au bout d’un moment. La Nuit des longs couteaux. (Il eut un sourire dur, sans nuance.) Ils les ont à zéro, hein !… dit-il d’une voix lente, comme s’il savourait chaque mot qui passait ses lèvres. Ils ne savent pas et l’attente est la pire des choses. (Il palpa sa poche intérieure gauche du bout des doigts, légèrement, sans paraître y attacher trop d’importance.)
Mounier le fixait.
— C’est ça ? demanda Schneider d’une voix incisive.
— Oui, dit Mounier.
— Y a un vieux principe de police, dit Schneider en s’accoudant à la table, et ce principe est simple : cherchez à qui le crime profite.
— Et c’est ce que tu cherches, à qui le crime profite.
— C’est ça, dit Schneider. Tu as une idée ?
— Oui, dit Mounier.
— Félicitations, dit Schneider.
— Toute la ville a une idée, déclara Mounier. Tous ceux qui la connaissent un peu après dix heures du soir.
Schneider étouffa un rire léger :
— C’était pas trop difficile, quand même ?
— Non, en convint Mounier. C’était pas trop difficile. Qu’est-ce qui a pu les décider à le supprimer ?
— Très simple, dit Schneider. On a un peu trop tendance, en notre fin de siècle technocratique, à oublier la valeur et l’efficacité de certaines méthodes simples… (Il glissa les doigts dans la veste et en retira une enveloppe administrative allongée, qu’il posa sur le verre de son interlocuteur. Il eut un sourire aigu, bref et coupant. Il y a des millions de raisons pour buter un type, Robert, des millions et des millions, mais elles se ressemblent presque toutes. Toujours le même genre de ressorts pour mettre en mouvement un homme.
— Ou pour le manipuler…
— Où est la différence ? demanda le policier d’une voix froide, le visage immobile.
— Mounier observait l’enveloppe en équilibre. Il avait une vague idée de ce qu’elle pouvait contenir. Tous les gens qui connaissaient la ville après vingt-deux heures auraient eu la même idée.
— Alors, dit Schneider, tu veux pas voir pourquoi il arrive qu’on fasse tuer un mec ?
— Non, dit Mounier. Reprends-la, Claude.
— Tu as tort, dit le policier. Tu rates quelque chose de chouette.
— Je m’en fous.
Schneider ricana distinctement, saisit l’enveloppe et s’en éventa le front avec négligence.
— Mayer avait déterré la hache de guerre, dit-il lentement. Il avait attaqué Ramsès en ciseaux : il avait mis dans la poche deux ou trois gros actionnaires du Twenty Flight, et en même temps, il lui a fait parvenir deux trois photos de sa Zizou… Tu imagines le genre ?
— Sans peine, dit Mounier. Mais enfin, c’était plus un secret depuis la fin de la Première Guerre mondiale…
— Qu’est-ce qui n’était plus un secret ?
— Ah ! merde, dit Mounier. Tu sais bien.
— Tu m’ fais penser à un asticot qui se tortille au bout de l’hameçon, observa Schneider. Toute la ville et le reste savait que Zizou est une gousse, mais c’est pas là que la détente a accroché… Zizou, ça fait partie des gorges chaudes et des envies rentrées depuis dix ans, d’accord, mais en 9 x 13 et en couleurs, c’est déjà autre chose. Il faut se remettre dans l’ambiance : Ramsès se faisait un sang d’encre avec sa boîte, il sentait bien que Mayer était en train de serrer la vis, et en plus, il reçoit un reportage photographique sur les mœurs dissolues de sa conjointe… Alors ?
— Je ne sais pas, dit Mounier. Tu crois que ?
— Je ne crois rien, dit Schneider d’un ton cassant. Il en réfère à son supérieur direct, et il lui montre les photos : au point où il en est, ça craint plus et ils savent tous les deux comment c’est fait, alors… Alors, il se passe un truc poilant. Il se passe que le sieur Gallien change de gueule, il blanchit et il dit merde, ce qui est chez lui le signe d’une intense émotion. Il fait tout cela à cause de la photo que Ramsès lui a collé sous le pif, dans son juste courroux… Tout le monde en reste comme deux ronds de flanc, parce que d’habitude Gallien est smart et réservé. Là, quand il arrête de blanchir, il dit simplement il faut buter ce type et il se tire.
Schneider rangea l’enveloppe dans sa poche.
— Le plus fantastique, c’est que la scène se passe devant quatre personnes, sans compter celle qui a eu la gentillesse de confier ses peines à un proche : dans la pièce, à ce moment-là, il y a Ramsès et Gallien, plus Josie-la-Dingue, la fille qui tient le bar en ce moment, une salope que Gallien a ramené de la grande ville et qu’il n’a plus su où fourrer quand il a compris qu’elle se piquouzait, et les deux premiers couteaux de la bande, deux connards qu’on n’a même pas encore eu le temps d’identifier et qui se baladent dans toute la ville à la recherche d’un autre type…
— Quel type ?
— Le type qui a buté Mayer. On a diffusé leurs signalements, mais ils sont glissants comme des anguilles, et jusqu’à présent, ça n’a rien donné.
— Pourquoi le cherchent-ils ?
— Pour le tuer, dit Schneider. Lui sait au juste qui lui a donné les indications pour buter Mayer. (Schneider eut un rire las, dépourvu de volume, un rire d’homme sans joie.) Ils le cherchent pour le tuer. La vieille histoire d’hommes qui courent après un autre homme pour l’empêcher de dire à d’autres hommes ce qu’il a fait à un homme. Quelque chose de dérisoire et de fatiguant…
— Et ils peuvent le trouver ?
Schneider fit oui de la tête, avec accablement. Ils pouvaient le trouver, auquel cas ils auraient à affronter Jethro et son .357 Magnum et bien qu’ils parussent costauds, le policier ne donnait pas cher de leur peau. Il pensa à « Nina Hagen » qu’ils avaient collée en garde à vue. Elle n’avait pas desserré les dents, pas plus pour l’interrogatoire sur son identité, que pour le fond : elle n’avait pas dit un mot. Pas un seul mot.
Ils n’aimaient pas le reconnaître, mais ils s’étaient heurtés à un mur.
— Ramsès s’est tiré, ajouta le policier pour achever le tableau. Il a attendu la belle Josie et ils ont disparu de la circulation depuis lundi… (Son rire craqua comme une mince couche de glace) une touchante Love Story, version bitume. Il a téléphoné de quelque part pour dire qu’il allait se mettre à la disposition de la justice dans le courant d’aujourd’hui, mais jusqu’à présent, il ne s’est pas manifesté. Il lui reste une dizaine d’heures, déclara Schneider en jetant un coup d’œil bref à sa montre-bracelet.
La cigarette avait fini de brasiller dans son coin.
— Voilà, dit Schneider.
— Ils attendent que tu bouges pour te régler ton compte, dit Mounier. Voilà le problème. Et c’est un problème qui ne date pas d’hier…
— Non, ricana Schneider. Il ne date pas d’hier.
— Il date de Vito.
— Oui, dit Schneider. Il y a presque vingt ans, maintenant. (Il chercha vaguement dans sa tête, étonné que tant de temps ait passé depuis. C’était un beau matin frais, et Vito gisait devant son garage dans une mare de beau sang vermeil. Vito l’increvable, l’homme aux seize non-lieux venait de se faire scier en deux à la Thomson.)
— Dix-sept ans, dit Schneider.
Il alluma une autre cigarette, et repoussa son assiette. Il n’avait plus faim. Il était creux et sonore comme une peau de tambour et le maire avait raison, il était perspicace et assez bon connaisseur de l’âme humaine : oui, tout remontait à Vito.
Schneider se passa l’ongle du pouce sur la lèvre supérieure, lentement. Il avait le visage intelligent et attentif d’un chroniqueur judiciaire à un procès d’assises. Il était ce qu’il aurait pu être.
Mounier l’observait avec attention. Ils avaient été amis, ils avaient fait du chemin ensemble, jusqu’au moment où ils avaient été contraints de choisir leur vrai destin et alors ils avaient cessé d’être amis et de combattre ensemble.
— Personne n’a jamais su au juste qui avait donné la main à Dinah, lorsqu’elle a racheté le Cyrano à la mort de Vito, dit Mounier.
— Personne, reconnut Schneider.
— C’était en novembre 1964…
— Oui, dit Schneider.
— Mayer est arrivé en ville en mai 1964.
— Pas arrivé, rectifia Schneider : pas arrivé, revenu. On l’avait mis dans un train avec toute sa famille, en 1942, et ensuite on avait un peu plombé le wagon. Quand il est revenu, il n’avait plus de famille, mais Granier Père et la moitié de ce qui tient le haut du pavé en ville maintenant avait indiscutablement prospéré… Il est revenu, il a fait un petit tour là où ça avait été chez lui, et il est reparti, un grand jeune homme blême et maigre à faire peur dans un grand manteau noir…
Il secoua vaguement la tête. Mounier l’observait et peu à peu il comprit et dit :
— Tu le connaissais bien, Mayer. N’est-ce pas ?
— Non, dit Schneider. Qui aurait pu dire qu’il le connaissait ? Personne ne le connaissait, et pas plus moi qu’un autre…
— Vito faisait partie de ces gens qui s’étaient goinfrés sous l’occupation, dit Mounier.
— Oui, déclara Schneider. Il avait réussi à se refaire une virginité plus ou moins gaulliste et ça lui avait permis de passer sans trop d’encombres le cap de l’épuration. Qui se souvenait encore de Vito et de l’occupation, en 1964, dans cette ville ?
— Personne, dit Mounier.
Schneider fixa l’extrémité de sa cigarette et les plantes vertes dont la luxuriance ne devait rien à l’industrie de la matière plastique et il écouta le vain et doux murmure des voix qui montait de la salle, derrière son dos, le cliquetis des couverts et le tintement des verres et la question lui revenait inlassablement à l’esprit, la question à cent balles de ce que Mayer voulait au juste, et à laquelle il était tenté de répondre : tout. Mayer voulait la ville. Il voulait tenir la Ville dans sa grande main, la ville avec sa came et ses putes, son CHR et ses égouts, son université et ses zones industrielles.
À sa manière, Mayer aimait la ville.
— J’ai vu le commandant, dit soudain Schneider d’une voix presque indifférente.
— Ah ! dit Mounier.
— Il va mourir, dit Schneider.
Une femme riait dans son dos. Ça tombait plutôt bien.
— Merde, dit Mounier. Malade ?
— Cancer, dit Schneider.
— Rien à faire ?
— Non, dit Schneider.
— Bien sûr, murmura Mounier.
Ils se dévisagèrent une fois encore en silence, chacun d’un côté de la table. 250 000 âmes et un vieillard qui allait mourir. Ils n’y pouvaient rien, mais Schneider savait que lorsque le vieil homme serait mort, une part de lui-même serait parti avec. Ça n’avait aucun sens, mais ça faisait partie de sa conception lyrique de l’existence. Certains en étaient parfaitement dépourvus, et bien qu’ils fussent parfois plus venimeux que des serpents à sonnette, Mayer en avait fait ses proies, de ces bons gros connards de beaufs.
Schneider ne doutait pas qu’il eût laissé sous une forme ou sous une autre, quelque part, sa paix en héritage. Il n’en doutait pas un seul instant. Il n’était pas question qu’il en fût autrement. D’où son voyage dans le noir de la nuit.
— Lorsque tout cela sera terminé, dit lentement Mounier, qui va-t-il donc rester ?
— Qui peut le dire ? demanda Schneider.
— Ni toi, ni moi, certainement. Nous ne pouvons rien faire pour lui. Je ne peux rien faire pour toi. Tu ne peux rien faire pour moi ou pour Maria. Je suppose que c’est le jeu, n’est-ce pas. Je suppose que nous n’y pouvons rien. Je pense même que nous n’y pouvions rien depuis le début…
— Le jeu, dit Schneider. Oui, le jeu…
Il aurait fallu se coucher bien avant. Longtemps auparavant. Il aurait fallu jouer autrement, des années auparavant. Il ne l’avait pas fait et c’était tant pis : il lui restait à régler l’addition avant de partir. Il écrasa lentement sa cigarette.
— Je ne peux rien pour toi, Robert, dit le policier. Le dénouement s’est déjà produit : il s’est produit lorsque ces types sont allés tuer Mayer.
— Pourquoi, en réalité ?
Schneider embrassa la salle du regard, comme pour la graver dans sa mémoire, la longue salle au luxe élégant et coûteux, sans la moindre fausse note, sans la plus petite faute de goût, et son regard erra sur le lac et les tours de la ZUP. En réalité… Il se passa deux doigts sur la tempe droite et dit avec difficulté :
— Peut-être pour rien, en réalité. Ils ont joué le rôle de l’autobus, ou de la route glissante, ou celui de la maladie, le rôle qu’un autobus ou une route glissante joue pour d’autres…
— Ou le rôle que la maladie joue pour d’autres, dit Mounier. C’est cela ?
Schneider fit oui de la tête. Ses doigts cherchèrent et trouvèrent le paquet de Camel, et il en alluma une d’une main, comme d’habitude, et son geste avait quelque chose de dérisoire et de pathétique à la fois. Doc’ Sutherland avait parlé, et en un sens, c’était prévisible. Il leva le front.
— Oui. C’est cela.
— L’issue n’est pas toujours fatale, dit Mounier. (Il se tut, frappé par ce qu’il avait dit. Schneider sourit avec une espèce d’indulgence narquoise. Derrière la fumée de la cigarette, son visage était d’un gris étale et de fines gouttelettes de sueur lui perlaient à la lèvre supérieure.)
— Pas toujours, accorda Schneider.
Il fit un geste de la main, comme s’il balayait quelque objection du revers, un argument sans portée ni valeur. Il n’avait plus beaucoup de temps ni de courage. Il devait reprendre l’audition de « Nina Hagen » en rentrant. Il était presque certain qu’ils n’en tireraient rien de plus et ils n’avaient pas grand-chose à lui mettre sous la dent, sinon qu’elle correspondait à un signalement et qu’on l’avait vue trainer avec Jethro dans la Mercedes à Mayer.
Il devait reprendre cette audition et la traiter à fond, exactement comme s’il espérait en retirer des aveux et la relation précise, vérifiable, inattaquable, de ce qui s’était passé dans la maison de Mayer le vendredi soir.
Assis dans le fauteuil, la cigarette entre les doigts, il devait convenir qu’il n’en voulait plus. Perrier avait dit : rouler sur les jantes. Cela faisait bien trop longtemps qu’il roulait sur les jantes. Il n’en voulait plus. Il ne voulait plus reprendre l’audition. Il n’avait pas envie de sauter les deux autres connards. La simple idée de devoir le faire lui donnait envie de dégueuler. Courir, courir et puis taper à la machine, des heures durant, en avalant des sandwiches, des bières éventées et des gélules, et d’innombrables cafés bourbeux. Des litres et des litres de café et des boîtes entières de saloperies. Rien ne l’obligeait à cela, il n’y avait rien dans son statut qui le contraignît à tourner comme un dingue, à enfiler les heures de service les unes après les autres.
Il s’était trop impliqué dans toute cette merde.
Mounier l’observait avec attention.
— C’est Maréchal qui t’a affranchi, dit Schneider.
— Le Doc’ parle trop.
— Non, dit Mounier. Le Doc’ ne parle pas trop. Il m’a téléphoné il y a une vingtaine de jours et nous avons parlé de choses et d’autres, et il a fini par lâcher ce qu’il avait sur le cœur. C’était devenu trop lourd pour lui et il fallait qu’il le confie à quelqu’un, et c’est tombé sur moi. (Mounier prit une cigarette dans son paquet.) Je me fous de l’affaire Mayer, Claude. Je n’ai rien à me reprocher et rien à perdre, tu le sais.
— Je le sais, dit Schneider. Il y en aura peut-être un ou deux qui essaieront de profiter de la situation mais ça n’ira pas loin.
— Non. Pas loin. En revanche, ça n’est jamais drôle de perdre un ami.
— Sauf lorsque l’ami est déjà perdu, dit Schneider. Lorsqu’il s’est déjà perdu lui-même…
— Sors de cette affaire, Claude. Prends des repos récupérateurs ou tout ce que tu voudras, sors de ta cellule.
Schneider sourit. Sa cellule avait les dimensions de l’univers et il n’y avait qu’une façon de sortir, une seule manière de la quitter et son sourire indulgent signifiait qu’il s’étonnait un peu que Mounier ne l’eût pas déjà compris.
— Non, dit le policier. Nous allons les prendre, l’un après l’autre, maintenant. Ce sera comme un pull-over qui se détricote, une maille, un rang après l’autre. Du boulot de routine, du boulot gris et sans relief, et ils nous raconteront tout ou presque, et si nous avons assez de chance, ou assez d’habileté et de résistance, ils nous diront peut-être qui les a branchés sur le coup. Alors, nous referons la même chose, le même boulot de routine : nous convoquerons Ramsès, ou nous irons le chercher, ou bien encore il se présentera, flanqué d’un avocat ou d’une avocate, et nous recommencerons à taper à la machine, à poser des questions et à taper des déclarations… Voilà. Au bout du compte, il y aura une ou deux inculpations, ou plus, les geôles seront vides et on recommencera à tourner en ville. Parce que nous sommes payés pour cela…
Mounier comprit.
Il n’y avait guère que dans les feuilletons américains que la police était une exaltante partie de gendarmes et de voleurs. Dans la réalité, c’était un travail de fourmis, lent, incessant et passablement aveugle. Il comprit la lassitude de Schneider.
— Sors de cette affaire, insista-t-il cependant. Tu n’as rien à y gagner et beaucoup à y perdre.
— Peut-être, dit Schneider.
Il consulta son bracelet-montre.
Dans toutes les langues du monde, le geste avait le même sens.
— Café ? suggéra Mounier.
— En vitesse, alors, dit le policier.
Ils firent signe à l’un des garçons.
On s’empressa de desservir.
— Tu veux Gallien, dit Mounier. Tel que je te connais, d’une manière ou d’une autre, tu finiras bien par l’avoir. Mais lorsque tu auras fini par l’avoir, qu’est-ce que tu auras, toi ?
— Une excellente question, ricana Schneider.
La visière du heaume était retombée.