Mardi — neuf heures

Il était à moitié debout, tapi dans un recoin de béton entre deux murs, un truc qui se voulait certainement décoratif avec des graviers pris dans le ciment, à côté d’un ancien hall de presse fermé. Les rares types qui passaient devant et qui l’apercevaient auraient pu lui dire quelque chose du genre, « Qu’est-ce que tu fais là, petit, sous la pluie ? », n’importe quoi, mais c’était ça, la grande ville, les gens passaient sans vous voir, sans vous porter plus d’attention qu’aux tas d’ordures, et parfois encore moins.

Il s’en plaignait pas. Il aurait pas pu supporter qu’un connard le voie. Il était complètement trempé, mais il n’en avait rien à foutre non plus : il savait qu’il était trempé parce que ça faisait des heures et des heures qu’il se tenait immobile dans son recoin, tellement de temps qu’il sentait presque plus l’odeur de pisse et d’ordures et que la pluie venait juste de s’arrêter de tomber. Donc, il devait être trempé, c’était mathématique, mais c’était pas vraiment lui qui était grippé, c’était rien que la machine, et il n’avait rien à foutre de la machine.

Il avait vu la 4 L bleue des flics entrer au SAMU, avec deux jeunes en civil dedans, le bique qui ressemblait à Julien Clerc (que même une grosse lui avait demandé un orto-machin, graphe…) et un autre qu’il connaissait pas.

Ils allaient voir Fozzi, à tous les coups.

Il n’avait pas eu le temps de finir cette vermine, et il n’y avait pas moyen maintenant. L’autre salope n’avait pas fait un pli quand il avait poussé sur le piston de la seringue, elle s’était même chié dessus, et il aurait dû faire pareil avec cette ordure de Fozzi, seulement, il n’avait pas eu le temps : il avait failli se faire niquer par une vieille bonne femme et il avait eu juste le temps de jeter le kit dans une bouche d’égout, en vitesse.

Avec tout ce qu’il y avait dedans.

Autrement, le rat n’aurait pas eu le temps de faire ouf.

D’un autre côté, il était sûr que Fozzi ne l’ouvrirait plus. S’il parlait, il rêva qu’il lui crèverait les deux yeux et comment il lui couperait la langue, quitte à se dégueulasser les fringues, comme ça il pourrait toujours l’ouvrir, après, ça risquerait plus rien.

La barrière du SAMU se releva et la 4L s’engagea prudemment dans la rue. Le melon conduisait et l’autre allumait une cigarette à bout doré. Fozzi ne leur avait pas raconté sa vie. S’il avait cassé le morceau, ils seraient encore en train de l’entendre, dans sa chambre, en tapant à la machine avec deux doigts de chaque main recourbés en crochet.

Il n’avait rien contre les flics, en réalité. Ils faisaient leur boulot et lui il faisait le sien, et c’était tout. De temps à autre, il devait bien un peu moraliser le commerce, en ville, parce qu’autrement il y aurait de plus en plus de merde et d’accidents et de moins en moins de confiance dans les bons produits, les produits sûrs, et qu’à la longue, ça finirait par causer du tort à tout le monde, aux vendeurs comme aux consommateurs ; et pour moraliser, il ne pouvait pas compter sur eux, il devait tout faire lui-même, c’est pour ça qu’il avait un tuyau de plomb dans la manche, et une alêne de cordonnier enfilé dans la tige de la botte gauche.

Et un parabellum de la guerre chez lui.

C’était uniquement pour ça : maintenir l’ordre et garantir les consommateurs. C’est pour ça qu’il faisait la chasse aux rats. Autrement, il était tout sauf un violent. Il baissa les paupières. Il savait pas encore s’il allait finir Fozzi ou pas, et il avait le temps de rendre sa sentence.

Il se laissa couler le long du mur et s’assit par terre, les fesses sur les talons de bottes, les avant-bras croisés sur les genoux, comme les péons dans les films spaghettis. Il posa le front sur le cuir mouillé de la manche.

Et il sombra dans le sommeil.

Sa dernière pensée consciente fut pour les flics : ils avaient beau fouiner partout, comme des poules sans tête, ils ne cherchaient jamais où il le fallait, et ils n’étaient jamais là quand on en avait vraiment besoin.

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