Jeudi matin — dix heures trente

Johnny était revenu en ville pour braquer le Casino, le temple allongé et tonitruant de la consommation populaire locale, il était venu se faire un maximum à l’aise sur un coup à la Parker, un coup simple comme une épure et doux comme le vent du soir malgré les cow-boys de la S.G.S., des grands balèzes patibulaires avec leurs casquettes plates et leurs .357 Magnum sur la hanche droite et qui se donnaient volontiers l’air mauvais et un peu suffisant des pigs new-yorkais.

Il était revenu pour se faire un max de pognon, pas pour crever à petit feu dans une chambre style motel.

Il était revenu en ville et la pluie n’avait pas cessé de tomber ou peu s’en fallait et Johnny leva le bras lentement, son bras où saillaient des paquets de veines et de tendons, et des muscles en cordon, comme sur un écorché, et il examina sa main décharnée avec un détachement clinique.

De l’autre côté de la vitre, on distinguait le bout du lac d’un gris terne dépourvu de velouté et de profondeur, des champs pelés et galeux comme des chiens jaunes et un pan de falaise éventrée depuis belle lurette. Florence avait dégagé pour acheter des journaux. Il n’avait que foutre des journaux, il n’avait plus rien à chiquer de tout ce qui se passait dans le vaste monde, et c’était vrai que le monde était vaste, autour, mais c’était trop tard, beaucoup trop tard et il savait qu’il arrivait au bout du rouleau. Il n’avait pas besoin de toubib ou de bilan pour le savoir, ni de check-up ni rien.

C’était fini.

Elle était sortie un moment pour se désintoxiquer les méninges. Pour quitter la piaule et foutre dans une poubelle, très loin, les morceaux de coton sale, les seringues en plastique et les ampoules, parce que c’était pas le moment qu’il se fasse agrafer pour usage de stupéfiants.

Il n’était pas accroché. Non, il en avait seulement besoin pour tenir encore quarante-huit heures. Il en était là, tenir quarante-huit heures en lisant des journaux, en regardant la télé — en glandant — toute la journée du jeudi, tout le vendredi et ensuite samedi, ce ne serait plus pareil, la grande roue aurait commencé à tourner et il savait par expérience qu’il serait à nouveau calme et lucide, et dépourvu d’impatience ou d’angoisse.

Il tapota la vitre de l’index, sans raison évidente.

Il y avait de fines griffures de pluie, comme des échardes, presque pas de plafond et des écharpes effilochées et pensives de pluie dans les pylônes des lignes à haute tension qui parcouraient la terre — tout droit. Il laissa sa main retomber toute seule. Il savait ce qu’il avait à savoir : il ne se mettait jamais sur un coup sans se rencarder et à force de planques et de filatures, à force de faire un boulot de flic, il était parvenu à ses fins : il savait qui avait goupillé le coup, et c’était à la fois simple et dégueulasse et rien n’était plus vraiment à sa vraie place.

Il avait eu le Cerveau (celui qu’il appelait maintenant le Cerveau) dans le champ un peu verdâtre et tremblotant des jumelles, pendant qu’il discutait sur la Zone industrielle avec la Grosse. L’homme était grand et bien bâti, élégant dans un manteau trois-quarts bien coupé, vêtu avec dédain d’un complet gris au tissu souple et nonchalant et coiffé avec recherche d’un feutre sombre d’où s’échappaient sur la nuque des cheveux d’un blanc neigeux.

L’inspecteur divisionnaire Denis Gallard ne drivait plus le groupe « C » de la Criminelle locale : il avait été admis à faire valoir prématurément ses droits cependant incontestables à la retraite. En d’autres termes, il s’était fait latter. Il avait aussitôt pris la direction de la succursale régionale de la Société générale de gardiennage et de surveillance, à pas loin d’une brique et demie par mois. Fini pour lui la bonne époque des mandales dans la gueule et des grands coups de gomme à effacer le sourire dans le bide, des coups de pied dans les tibias et des bras tordus dans le dos, fini tout cela, mais en revanche, il avait tout de même lourdé les branleurs et les pisse-court de la S.G.S., il en avait liquidé recta les alcoolos et les débiles profonds, il en avait extirpé les front-bas et les colleurs d’affiches en rupture de ban, et il était reparti à zéro.

Au lieu des rigolos qui passaient les deux tiers de leur temps à se piquer la ruche de bistrot en cani et de troquet en rade, on trouvait à présent des solides sous la quarantaine, de jeunes retraités de l’armée partis au bout des quinze ans réglementaires, des anciens de la tenue provenant de la Grande Maison au sein de laquelle Gallard avait tout de même conservé des contacts, parce que, même si tout le monde était bien d’accord pour déplorer qu’il eût la main très lourde, on en conservait tout de même le souvenir d’un flic hargneux, mais de tout premier plan.

Il avait su recruter des solides, des coriaces, des méchants, il leur avait obtenu de la direction parisienne des uniformes à chier partout en Tergal bleu sombre avec des plis secs comme des lames de rasoir, des blousons de popeline (l’été) et de cuir (l’hiver) sans comparaison avec les tristes vareuses d’uniforme qui engoncent les gardiens de la paix, des détentions en bonne et due forme pour des Security-Six calibre 357 à la place de la sinistre robinetterie réglementaire en usage dans la police (Unique, calibre 7,65, modèle 51 Police, 51 ne signifiant rien d’autre que l’arme date de 1951), il les avait dotés en série de radios modernes et de postes portables sérieux et performants et de 104 ZS bleu marine, avec sur la portière avant gauche l’aigle king size de la S.G.S.

Il les avait abrutis de séances de footing et de tir, de cours de natation et de balistique, il les avait présentés au diplôme de secourisme et incités à suivre des cours de self-défense. Il avait tourné six mois durant avec chacune des équipes, vêtu du même uniforme et arborant la même casquette et le même flingue, mettant inlassablement au point les circuits de ramassage et les itinéraires de surveillance et il avait fini par mettre sur pied une équipe de douze gaillards sérieux et convenablement aguerris.

Dans la Maison, on n’avait jamais aimé Gallard, ce dont il n’avait que foutre, mais on avait dû reconnaître qu’il avait enfin mis en application ce que trente-deux ans de bons et loyaux services dans l’administration lui avaient permis de mijoter, sans jamais lui donner le moyen d’en réaliser le centième.

Ce que Johnny en avait retiré pour son propre compte, c’est que la S.G.S. locale était parfaitement infaisable par la face nord, de quelque manière qu’on la prît. Mieux valait tomber sur les clodos de la Spéciale de nuit, avec leurs breaks 304 et leurs 4L fatiguées, ou même sur le G.R.B., à tout prendre, malgré leurs R 14 et leurs grands airs de casseurs d’assiettes, que de se fader un transport de la S.G.S. Sur le marché régional, celle-ci constituait une valeur sûre, coûteuse mais sûre, au moment où la presse locale affectait soudain de s’inquiéter d’une nette recrudescence de la criminalité, tout en laissant plus ou moins entendre entre les lignes que la police n’était plus tout à fait à la hauteur de ses missions, aussi bien en hommes qu’en matériel, sauf dans le domaine somme toute peu dangereux des contraventions au code de la route, parce que, tout de même, c’est moins risqué de planter un taquet à cent vingt francs sur le pare-brise d’une voiture que de courser des truands, n’est-ce pas ?

Surtout si c’est la bagnole d’un vulgaire pékin sans surface sociale, non ?

Gallard s’était fait lourder à la suite d’un coup tordu, une vague histoire de bâton de défense et de sphincters, fort bien. Il avait su détecter un créneau juteux et vacant. Très juteux et vacant. Fort bien. Il avait su le promouvoir, pour ainsi dire, et l’exploiter et c’était tant mieux. On ne l’aimait pas, mais on le prenait au sérieux et le reste, c’était enculer les mouches en prenant bien garde de ne pas s’attaquer au bœuf.

Johnny s’assit dans le fauteuil.

Lentement, méthodiquement, il repassa toute l’affaire dans sa tête. Samedi soir, à dix-huit heures, ils se pointaient dans le pavillon miteux où Gallard habitait avec sa gosse, une fillette maigre et pensive de douze ans, ils sortaient leurs Riot Guns et leurs calibres et s’assuraient de Gallard et de la môme. Du pavillon, Gallard passait une modification de programme aux voitures : il assurerait le transfert du Casino avec l’équipe prévue, et pas besoin de sortir le fourgon Mercedes pour ça.

Une modification de routine.

Deux heures à tirer dans le pavillon, en attendant le moment d’y aller. À vingt-deux heures, Gallard arriverait à l’entrée du Casino — à l’entrée des artistes, seulement il y aurait Eddy Rais au volant de sa 104 et Johnny derrière, tous deux revêtus de tenues ad-hoc et coiffés des casquettes réglementaires et la voiture irait prendre place en couverture au bout du parking.

Transfert sous silence radio.

Si tout se passait bien, et pourquoi tout ne se passerait-il pas bien, puisque Gallard était dans le coup ? le transfert des sacs serait terminé cinq minutes plus tard et les deux voitures de la Générale de surveillance prendraient alors la route de la ville. Ce faisant, elles auraient à enfiler l’avenue du Drapeau et la rue Richard Wagner et elles longeraient sur deux cents mètres les anciens entrepôts Mutzig et passeraient devant la station B.P. désaffectée. Or, derrière les baies d’entretien de celle-ci, s’ouvrait un passage qui donnait directement dans l’un des entrepôts, vestige d’une ancienne voie ferrée elle-même abandonnée au début du siècle. Pour pénétrer à l’intérieur du vaste hall sombre comme un four il suffisait de faire coulisser un simple portail soigneusement lubrifié et fermé d’une chaîne à peine moins consistante qu’un remords.

Johnny avait pris la peine de faire le chemin à pied et de vérifier tout ce qui était vérifiable.

Eddy Rais commencerait à perdre du terrain sur la 104 de tête dès qu’ils emprunteraient la rue Wagner, il jouerait au con et pour finir, il viendrait se ranger sur la piste déserte de la station où il allumerait son warning.

Le temps que Gallard le remarque et quoi de plus naturel alors, pour le chef d’un dispositif, que de faire demi-tour pour se rendre compte de ce qui se passe dans l’autre voiture ? seulement ils tomberaient sur des fusils à pompe, et rien n’incite autant à la réserve que l’orifice béant d’un calibre. 12 et en un tournemain, les quatre hommes se retrouveraient au fond de l’entrepôt, menottés et bâillonnés à l’albuplast, dans une 104 à la batterie et au système antivol sonore débranchés et de laquelle Johnny aurait pris la précaution de retirer la radio.

La Grosse Tanche et le Gitan (quel gitan ?) se trouveraient encore dans la villa de Gallard, à garder la gosse. Ils attendraient que Johnny leur passe le top pour dégager et à ce moment-là, la 104 et les sacs se trouveraient à l’abri dans le garage que la Grosse louait sur les hauteurs de la ville, une bâtisse coolos pourvue d’une fosse de vidange et d’une cabine de peinture, comme quoi la Grosse n’était quand même pas tout à fait une nouille. Pour ce dernier rencard dans son dernier coup, Johnny avait goupillé un coup, et un coup méchant à contre-pied, une arnaque en forme de tuyau épais de deux pouces et pourvu de chicanes, un long tube d’une bonne vingtaine de centimètres qu’il n’avait qu’à visser au bout du canon préalablement fileté d’un .38 automatique pour que les détonations n’excédassent guère, et encore en plus étouffé et en moins revêche, le « plac » creux d’une arme à air comprimé.

Il avait prévu également une voiture rapide et un chauffeur hors de pair. Il avait tout prévu, en somme, sauf que ça aurait l’air d’une mascarade, d’une triste et inconsistante mascarade, destinée presque uniquement à dédouaner son auteur. Il avait sauté sur des nids de fells, roulé à cent-quatre-vingt à l’heure et braqué des banques, il avait participé à pas mal de coups réellement risqués, mais pour son dernier, c’était à la mesure de sa vie, un braquage abominablement pipé, plus bidon qu’une promesse de camé, plus tocard que le sourire à Lecanuet, un truc en toc.

Gallard doublait sa propre boîte et la chaîne des grands magasins Casino, mais la recette était assurée, et si l’ex-flic avait tellement investi dans l’affaire, c’était certainement pas pour se contenter de haricots. La Grosse Tanche avait flairé l’odeur de bouchon, dans sa déconnographie, et engagé Johnny Servat en doublant Gallard auquel il avait « oublié » de signaler la présence du truand dans le circuit, tellement il avait la pétoche de son encombrant associé — et Johnny, avec son Smith & Wesson automatique .32 doté d’un silencieux fait main s’apprêtait à doubler tout le monde et à enfouiller le fric.

Florence tardait et la pluie éclaboussait à présent le bas des vitres. Johnny appuya sur la touche du radiocassette, et l’orgue intense et crayeux de l’incommensurable Wild Bill Davis s’enfla et envahit la petite pièce aux murs blancs et au plafond bas, gronda et reflua, just like the waves down on the beach, comme disaient les Doors à la fin des années soixante.

La 404 zigzaguait avant de s’immobiliser et bien avant qu’elle eût stoppé, le lieutenant Claude Schneider en avait jailli en roulé-boulé comme un diable de sa boîte et, un genou en terre, les deux poings autour de la crosse du 45 et les bras en équerre, il ouvrait le feu et on voyait les douilles percutées jaillir de la boîte de culasse. Alger, 1962.

Johnny se passa la main sur le front. Le bon combat… Il faisait sombre, soudain, dans la pièce et l’orgue ne cessait de ramener dans ses pans des images d’hélicos et de montagnes bleues et violettes, et de mer mauve comme un velours griffé au crépuscule. Il n’y avait pas de bon combat.

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