Le Commissariat central, comme chaque jour de la semaine à pareille heure, était saisi d’une chiasse monumentale : à peu près tous les bureaux se vidaient presque simultanément et jetaient leurs cargaisons de flics dans les escaliers et les ascenseurs, où ils s’écoulaient avec plus ou moins de bonheur, et ils se déversaient tous dans le hall d’accueil avant de se répandre sur le perron, puis de se diluer sur les parkings et dans les petites rues alentour — et chacun rentrait chez son automobile.
Tous grades et tous services confondus, cet exode fulgurant n’épargnait que les divers permanents et Bogart faisait partie de ces derniers.
Sa petite face de souris était toute plissée, les sourcils se trouvaient provisoirement accrochés presque au sommet du crâne, et derrière les lunettes ses yeux aux prunelles couleur de boue diluée furetaient sans arrêt de la fenêtre (dehors, il pleuvait) au téléphone, en passant par le pot à crayons, la vieille bécane de marque Japy que Bogart avait ramenée des Étrangers quand on l’avait passé au bureau Auto — et les liasses d’imprimés sur lesquels il avait pour tâche de prendre les vols de bagnoles et de motos, ou de les restituer à leurs légitimes propriétaires lorsqu’on avait fini par dénicher leur voiture, et les propriétaires ne manquaient jamais alors d’émettre les plus grandes réserves quant à l’état mécanique.
Dans pas mal de cas, ça permettait diverses magouilles, point très lointaines de l’escroquerie à l’assurance, comme par exemple de changer un moulin ou de refaire un embrayage à neuf, mais les flics n’étaient ni des mouchards, ni des enquêteurs d’assurances, ni a fortiori des moralistes, et Bogey n’en avait rien à foutre.
Les gens pouvaient bien émettre tout ce qu’ils voulaient.
Non, le problème de Bogey était beaucoup plus grave que ça.
Alice l’avait appelé au téléphone, il y avait cinq minutes, pour lui annoncer que sa mère s’était invitée à manger, dimanche soir, sa mère avec son type du moment. Alice, c’était sa femme, ce qui fait que la mère d’Alice, c’était sa belle-mère, et que le type, bien, c’était le type… Pour employer l’immortelle formule du curé de la paroisse, tout ça, c’était juste aussi logique et prévisible qu’une chaude-lance dans un repas de première communion.
Comme disait le type en train de tomber de l’Empire State Building en passant devant le vingtième, jusque-là, ça allait, mais il y avait un point de côté : Bogart était de permanence au C.C. dimanche soir de dix-huit heures trente au lundi matin, une heure.
Au box-office de la permanence, celle du dimanche soir avait autant de succès que des harmonicas à l’entrée des cimetières et partait à peine moins vite que des cercueils à chien. D’abord, le dimanche soir il ne se passait jamais rien : les gens étaient crevés de leur week-end et ils tâchaient à récupérer un peu avant de reprendre le collier, les noctambules (sauf quelques fêtards invertébrés) restaient chez eux et les V.R.P. n’avaient pas encore eu le temps d’arriver pour s’abattre sur les boîtes, et les sténo-dac’ avaient des bigoudis sur la tête, en bref, c’était morose morose.
Pas même une petite bagarre devant (ou derrière) le Copacabana Bar. La honte. Même les putes en convenaient, dans les allées cavalières, le dimanche soir on se faisait chier comme des rats crevés au fond d’un égout.
En d’autres termes, Bogey était dans la merde.
Il avait deux solutions, deux solutions et pas une de plus : ou bien il changeait de trou, ou bien il trouvait vite fait un bargeot quelconque, un loqueduc vérolé avec qui permuter de permanence. Or, il n’y avait plus personne à l’étage.
Bogey se passa sa propre paume sur son front à lui, ce qui trahissait une intense perplexité et un certain embarras. Il se gratta de l’annulaire la peau du crâne, presque au sommet de l’occiput, et il chercha ses cheveux comme on cherche des couvertures au fond du lit. Pas à chiquer : il avait tendance à se déplumer.
Un personnage flottait au seuil du bureau. C’était un vieux bonhomme avec un visage de petit garçon, à moins que ce fût un petit garçon avec un visage de vieux bonhomme, un de ces malheureux enfants frappés de sénescence et dont on fait en général la population des groupes de rock-musique. Sur le visage du bonhomme flottait aussi un sourire détaché et impavide, un sourire fin et cependant exagéré comme un voile presque impalpable. Le personnage toqua au chambranle et Bogey faillit sauter au plafond.
— Quoi ? Quoi ? (Il se rattrapa au plateau du bureau.)
— Voudriez-vous avoir l’amabilité de bien vouloir m’annoncer à Monsieur l’inspecteur de police Dumont, s’il vous plaît ? demanda l’énergumène. Il avait une carte de visite entre les doigts.
Bogey se leva avec précaution et contourna le bureau. Il ne pensait pas qu’on pût raisonnablement faire entrer autant de mots dans une seule phrase, ni surtout les prononcer d’affilée, et avec autant de précision et d’autorité naturelle. Il saisit la carte et la tint à la main tout en examinant le bonhomme, avant de le jeter. L’homme n’était pas jeune, en dépit de ces cheveux coupés court qui donnaient à son crâne l’aspect abrupt, géométrique, d’un para-commando miniature, il portait un costard gris souple dont il était facile de deviner qu’il avait dû lui coûter chaud, une chemise de soie aveuglante, d’un blanc lumineux, et il avait fiché une épingle en or dans le gras de sa cravate de soie bleu nuit, ce qui ne se faisait plus depuis la fin des années trente. Il avait un petit feutre sombre trempé de pluie à la main gauche, et un attaché-case de cuir noir monogrammé.
Pas difficile de se rendre compte qu’il ne s’agissait pas d’un clodo. Bogart retourna la carte. Antoine Blondain, 9, rue des Roses, et un numéro de téléphone. Le bristol avait un aspect presque laiteux, et du bout du doigt, Bogey sentit machinalement qu’il s’agissait de gravure en relief. Il décida de ne pas jeter Antoine mondain, en dépit de l’heure.
Au bout de vingt-six ans de carrière, il savait reconnaître une grosse légume lorsqu’il en rencontrait une et Blondain, de toute évidence, était une grosse légume. Peut-être même qu’il connaissait personnellement le proc’…
Blondain n’avait pas lâché son indestructible sourire.
— Monsieur Dumont. Pourriez-vous ?
— Ouais ! dit Bogey en plissant les paupières. Dumont, hein ?
Il consulta sa montre en retroussant les lèvres, ce qui découvrit ses vraies dents à lui :
— L’est au tir, avec le reste de la Criminelle « B ».
— Est-il possible de le joindre ? demanda Blondain d’un ton rempli d’espoir.
— Ouais ! le joindre… (Bogart avait adopté un ton désabusé. Grosse légume ou pas, il fallait quand même que le type fût conscient de l’exploit, à six heures vingt-cinq un mercredi soir. Pour faire comprendre ce genre de chose, rien ne valait un ton de professionnel, un ton désabusé. Un proc’ ne se livre pas à des galipettes, et ne fioriture pas.) S’il a une radio au stand, on va pouvoir le joindre, mais s’il n’en a pas…
— Alors, nous ne pourrons pas le joindre, sourit le petit homme. Voulez-vous avoir l’amabilité d’essayer, dit-il d’une voix légère mais sans réplique.
— Asseyez-vous, déclara Bogey. On va tenter le coup.
Le petit homme s’assit et posa la mallette sur ses genoux, puis il y déposa le feutre. Bogey composa le numéro de la salle de commandement, un coude fiché à demeure dans le sous-main.
Lorsqu’il obtint le poste, Blondain se demanda si quelqu’un n’avait pas poussé soudain le potentiomètre de volume à fond, à leur insu, et Bogey se mit à tonner et à gronder comme un express.
— Marcel… Ouais ! dis-moi, Schneider et les autres, au tir, tu sais pas s’y z-ont un portable ? Hein ? Ouais ? Schneider ? Hein ? Oui ? Tu sais pas s’ils ont une radio ? Ouais ? (Il plaqua la paume sur le combiné et rapporta d’une voix normale à Blondain :) Ils ont une radio… (Il retira la main.) Topaze combien ? Ouais ! Vingt-quatre. Non, j’ai rien ici. Bon, non mais faut que tu appelles Dumont. DU-MONT. Y a un client pour lui dans mon bureau… (Bogey se tut, examina le client encore une fois et hésita visiblement.) Ouais ! je quitte pas…
Il écarta l’écouteur de l’oreille et s’enquit :
— C’est urgent ?
— Urgent ? Non, pouffa Blondain. Urgent… C’est au sujet de Mayer. Vous savez, Mayer…
— Je sais, coupa Bogey.
Il percevait nettement le trafic entre la salle de commandement et Topaze vingt-quatre. On avait l’impression que le portable émettait depuis la pièce d’à côté. C’était Charlie Chan qui trafiquait et le jeune homme ne respectait rien, pas même la sacro-sainte discipline radio chère à Big Brother et si ce dernier se trouvait à l’écoute, il y avait du remontage de bretelles dans l’air.
— Qu’est-ce qu’il veut, ce client ? demandait le Chat. Il sait pas lire l’heure ou quoi ?
— Un instant, vingt-quatre, je me renseigne auprès du collègue…
— Dis-leur qu’il veut leur parler de leur affaire en cours, tonna Bogart en termes voilés. (Jamais de noms à la radio. Jamais.)
Marcel accrocha le vingt-quatre.
— On rentre, annonça Charlie Chan. Gardez-le au frigo, on est au C.C. dans un quart d’heure au max… Terminé.
Bogey raccrocha et soupira, simultanément. Maintenant que l’affaire Dumont était en bonne voie de règlement, il avait la sienne à solutionner, comme on disait maintenant, dans les hautes sphères, et c’était pas de la tarte. Il fixa Blondain d’un regard et tous deux hochèrent la tête.
— Je crois bien que je n’ai pas tout à fait tout dit aux deux inspecteurs qui sont venus enquêter chez moi, lundi matin, déclara Blondain. J’ai même l’impression que je leur ai caché des choses, vous savez…
— Ah ? dit Bogey.
— Oui, ah ! J’habite en face de chez Mayer, et Mayer est mort. Vous savez que Mayer est mort, n’est-ce pas, bien que la presse n’ait pas donné beaucoup de publicité à ce décès ?
— Oui, dit Bogey. Je sais…
— C’est normal, dit Antoine Blondain. C’est normal que vous sachiez, vous autres, puisque vous êtes de la police. Mais je crois que je sais quelque chose que vous ne savez pas, vous autres de la police. Je pense que si vous le saviez, vous auriez déjà procédé à l’arrestation de ceux qui ont tué Mayer. C’est logique, n’est-ce pas ?
— Oui, accorda Bogey.
— Je crois que je sais quelque chose que vous ne savez pas, poursuivit Blondain. Je crois que je sais qui a tué Mayer.
Et il se tut, les mains croisées sous le chapeau mouillé.
— Oh ! merde, soupira Bogey…
Oh ! merde, pensait Perrier à la bécane.
Les trois autres pensaient pareil, et ils en étaient encore à étaler le choc, et ils avaient à peine commencé à explorer les classeurs Blondain. Ils faisaient à peine connaissance avec le terrain et ils y allaient à pas de loup. Les classeurs Blondain (car ils savaient qu’ils ne les appelleraient plus autrement que les classeurs Blondain, dorénavant, comme on disait les Ferrets de la Reine ou la Dépêche d’Ems) se présentaient sous la forme de Chaix, à la différence qu’ils n’indiquaient pas seulement des heures d’arrivée et de départ, mais qu’ils fourmillaient en outre de milliers de détails précis et dont on sentait bien qu’ils étaient le fruit d’une observation minutieuse, digne du meilleur des entomologistes, s’il n’eût pas porté sur un homme et un seul. Car les quatre classeurs reliés plein Skivertex vert relataient tous les faits et gestes, chacune des allées et venues de Mayer depuis le premier décembre 1976, tout au moins la partie de ceux-ci observables depuis la fenêtre de Blondain. Il y avait tous les numéros de voiture qui étaient dans le parc, avec l’identification de leur propriétaire, leurs heures et jours de départ et d’arrivée, et l’ensemble aboutissait à quelque chose de parfaitement inimaginable et de presque terrifiant, comme si le frêle Blondain avait mis sa proie sous une cloche de verre, mais pourquoi ? Il y avait tous les visiteurs et les numéros des fournisseurs et il était clair que Mayer recevait beaucoup et beaucoup de jeunes femmes, et pas toutes de petite vertu, à des heures où elles eussent dû se trouver chez elles en train de s’adonner aux joies simples de la tapisserie et du crochet au lieu de… mais au lieu de quoi ? au juste.
Ils n’avaient pas eu le temps, les flics, d’exploiter les carnets que Jo Frontera avait remis spontanément à l’inspecteur principal Schneider, qu’ils ramassaient tout ce fatras sur la gueule. S’il y avait un autre dieu des policiers que la routine ou la chance, ses voies se révélaient des plus impénétrables.
Ils en étaient à essayer d’encaisser.
Le plus urgent, c’était le vendredi, et ils s’attaquèrent au vendredi. Outre la date dans la colonne d’extrême gauche, voilà ce qu’ils trouvèrent à la date du vendredi, heure par heure. Mayer avait ouvert les volets du rez-de-chaussée à sept heures dix (lundi, sept heures douze ; mardi, huit heures deux ; mercredi, sept heures une et jeudi, neuf heures vingt, c’était donc dans la norme). Il avait quitté son chez-lui à neuf heures vingt-six (MAY/DT 09 H 26’ MERSA 5622 PR…), il était rentré à onze heures dix (MAY/RT 11 H 10’ MERSA 5622 PR…) et dans la colonne « observations » on pouvait remarquer qu’il avait sorti deux valises du coffre de la voiture qu’il avait laissée devant la maison (Blondain avait inscrit dans cette colonne : deux grosses valises noires, genre Samsonite achetées aux NOGA. Valises vides). Il était reparti quelques instants plus tard, à onze heures vingt, il était revenu après déjeuner, avait passé l’après-midi sans sortir ni recevoir de visites, mais peu avant dix-neuf heures, une jeune femme était arrivée à pied et ils étaient sortis ensemble, et Mayer était rentré seul à dix-neuf heures vingt-six.
Les trois charlots étaient arrivés ensemble, à pied, à dix-neuf heures vingt-huit, ce qui laissait à penser qu’ils devaient l’attendre quelque part, planqués dans un coin. Pas de moto.
Schneider avait tombé la veste et entamé un paquet de Camel. Charles téléphonait à l’extérieur. Blondain parcourait la Revue de la Police nationale tout en répondant aux questions, avec son éternelle précision. Ça ne ressemblait pas vraiment à un interrogatoire, tout au plus à une conversation banale, sauf que Perrier tapait à la machine des dix doigts, en reprenant parfois tel ou tel propos afin de dissiper toute ambiguïté éventuelle.
Ils procédaient millimètre par millimètre, lentement, comme on ratisse un bout de terrain.
Les trois personnes étaient arrivées ensemble : Jethro devant, et, à quelques pas derrière, la fille (« Nina Hagen ») et le jeune homme. Ils avaient sonné à la porte de la maison, on leur avait ouvert et ils étaient entrés.
Blondain n’avait évidemment pas vu qui leur avait ouvert.
À vingt-trois heures vingt-sept précisément, le rideau du garage s’était ouvert, après que la lumière se fût éteinte dans les pièces du bas. Il avait alors vu la voiture de Mayer sortir du garage. Jethro conduisait et il était évident qu’il n’avait pas la machine en main, car il avait calé au milieu de l’allée. Dans sa lunette, Blondain avait eu tout le loisir de reconnaître la fille sur le siège avant droit, et le jeune homme derrière.
— Je pense, dit Schneider, que vous mesurez l’importance de vos déclarations, monsieur Blondain. Je pense que vous savez que vous aurez à les répéter devant le magistrat instructeur, puis ensuite en Cour d’assises…
— Je sais tout cela, sourit Blondain. Cette lunette m’a coûté fort cher, évidemment, mais elle se comporte comme un amplificateur de lumière et je suis absolument certain que ce que je vous déclare est exact, ou alors je ne pourrais jamais plus me fier de ma vie à ce que mes yeux me permettront de découvrir.
— Oui, dit Schneider. Rien ne vous permet d’affirmer que Mayer se trouvait dans la voiture.
— Absolument rien, monsieur l’inspecteur. Absolument rien. En tous cas, il ne se trouvait pas assis dans l’habitacle. Peut-être se trouvait-il aux pieds du jeune homme, entre les sièges avant et la banquette, encore que je ne le croie pas : le jeune homme était assis normalement, le buste penché en avant…
— Reste le coffre…
— Reste le coffre, reconnut Blondain. Je ne peux rien ajouter d’autre, à ce propos. Ils sont sortis en voiture, le conducteur a calé et a redémarré, mais personne n’est descendu du véhicule.
— Pas trace des valises ?
— Aucune, dit Blondain.
— Ensuite ?
— Ramirez est arrivé. Il était…
— Trente… dit Schneider. Vingt-trois heures trente.
— Oui, vingt-trois heures trente. Il est passé une première fois devant la maison, mais il ne s’est pas arrêté.
La porte du garage s’était refermée automatiquement et il a fait le tour du pâté de maisons, ce qui a dû lui prendre une minute à une minute trente, puis il est revenu au même endroit et il est entré dans le parc. Il a laissé la voiture devant les marches de l’entrée, il a coupé les lumières, ce qui fait qu’il était invisible de la rue, et il est entré dans la maison. Il n’y est resté que quelques instants…
— Il en est sorti à trente-quatre, lut Schneider. Il avait une clé ?
— Non, dit Blondain. Il est entré directement, sans utiliser la moindre clé. Lorsque vous utilisez une clé, il y a un temps d’arrêt, lorsque vous cherchez le trou de serrure, le temps de faire tourner la clé.
— Selon vous, la porte était restée ouverte, alors, dit Perrier.
— Ouverte, non pas : simplement on ne l’avait pas verrouillée avant le départ des trois jeunes gens. Mayer n’avait peut-être pas tourné la clé derrière eux à leur arrivée, ou alors ils ont rouvert…
— Ou alors, releva Schneider. Ça fait beaucoup d’inconnues, tout ça.
— Oui, en convint Blondain.
— Ramirez est revenu dix minutes plus tard…
— Oui, dit Blondain. Il est entré directement dans le parc, mais cette fois il a manœuvré pour placer l’avant de la voiture dans le sens de la rue et le coffre en direction de la maison. Il ne conduisait pas sa BMW : le chauffeur était un jeune homme mince, vêtu d’un blouson d’aviateur, une espèce de manouche avec des moustaches sombres et épaisses, mais bien taillées. Il est sorti de la voiture et s’est mis en faction derrière le pilier gauche de l’entrée. Il avait un fusil à pompe à la main. Ramirez est retourné dans la maison, il est resté une quinzaine de minutes à l’intérieur, puis il est ressorti en portant une des deux valises et il l’a mise dans le coffre. Ensuite, il est allé chercher la seconde et il l’a mise avec l’autre dans le coffre qu’il avait laissé ouvert. Il est retourné refermer la porte, l’autre s’est replié vers la voiture, sans se presser, et s’est remis au volant et ils sont partis.
— Il était minuit dix, lut Schneider.
— Oui, dit Blondain.
— Vous ne l’avez pas vu refermer la porte. J’entends, la verrouiller ?
— Absolument pas, affirma Blondain. Il a tiré la porte derrière lui, il a descendu les trois marches et a vérifié la fermeture du coffre, puis il est remonté dans la voiture et ils sont partis, en roulant presque au pas. Le conducteur a allumé les feux de position de son véhicule plus bas dans la rue, mais je suppose que ses yeux avaient eu le temps de s’accoutumer à la pénombre pendant tout le temps où il avait monté la garde à l’entrée du parc, et qu’il n’avait pas besoin de beaucoup de lumière pour se diriger…
— C’étaient les mêmes valises ? demanda Charles.
— Oui, dit Blondain. On avait retiré les étiquettes de contrôle caisse, mais c’étaient les mêmes, sauf qu’elles paraissaient extrêmement lourdes lorsque Ramirez les a chargées dans le coffre. Mayer les avait soulevées sans effort d’une seule main, mais lorsque Ramirez les a chargées, plus question : elles avaient l’air pleines de briques.
— Ouais ! ricana Perrier. Sept ou huit cents briques.
— Aviez-vous déjà remarqué ce genre de manège, auparavant ?
— Non, dit Blondain. En règle générale, Mayer rentrait la Mercedes au garage dès son retour, et parfois pour seulement cinq ou six minutes, et il avait tout loisir de charger et de décharger la moitié des archives départementales, sans attirer l’attention, s’il le désirait.
— Ramsès semblait être un habitué des lieux, remarqua Schneider.
— Ramsès ?
— Ramirez…
— Ah ! oui. Oui, en effet. Oui, dit Blondain. Avec des périodes avec et des périodes sans, mais dans l’ensemble, oui, il venait assez souvent voir Mayer et toujours dans ces heures-là, entre onze heures et minuit. Généralement, il rentrait aussi la BMW au garage, ce qui fait que si on ne l’avait pas vu entrer, il était extrêmement difficile de savoir s’il était là ou pas… Il est arrivé malheureusement que je le voie sortir sans l’avoir vu entrer, déplora Blondain. Rien n’est parfait, que voulez-vous…
— Oui, dit Schneider.
— Ou alors, il faudrait monter des quarts nuit et jour, n’est-ce pas ?
— Oui, répéta Schneider. Pour deux types qui étaient censés se tirer la bourre, ils étaient plutôt cul et chemise, non ?
— On l’aurait dit, en tout cas, hasarda Blondain.
— Avez-vous entendu des coups de feu, vendredi soir, entre vingt-trois heures et vingt-trois heures trente ?
— Non, dit Blondain d’une voix nette. Ceci étant, les murs de Mayer sont faits de bonne pierre et j’ai fait installer un double vitrage aux fenêtres, ce qui contribue encore à étouffer les sons…
Schneider tripotait sa cigarette. Ils avaient avancé, au sens qu’ils avaient mis la main sur un témoin capital, qui avait vu sortir le trio infernal de chez Mayer le soir du crime, après y être rentrés normalement à dix-neuf heures trente et des poussières, et que ces déclarations recoupaient point par point ce qu’ils avaient réussi à gratter en fouinant dans les coins.
Ils avaient encore avancé, en ce sens que les classeurs Blondain leur permettraient d’établir que le trio n’était pas inconnu de la victime, ce qui expliquait que Mayer leur ait ouvert la porte sans renauder.
Là où ils n’avaient pas avancé, c’était en établissant que Mayer et Ramsès se connaissaient bien, peut-être mieux que bien, et qu’ils étaient en relation fréquemment. Étrange pour deux rivaux. À moins que l’un ou l’autre eût décidé de finasser, et en ce sens, rien n’était pire qu’un ennemi lointain dont on ignore tout, ce qui revient à taper dans le brouillard.
Pour les flics de la Criminelle « B », Mayer était une grosse bête, un type connu (mais pas fiché) par l’O.C.R.B., un individu que les gens des Stups de Paris soupçonnaient de jouer un rôle de financier ou d’investisseur dans le trafic de drogue, un homme qui n’avait sans doute jamais détenu, ni même vu, le moindre flocon de neige de sa vie. Pour Schneider, Mayer était un type secret, méfiant, beaucoup plus intelligent que la majeure partie de ses collègues, et de surcroît une manière de don sicilien.
Ramsès, c’était un connard qui avait commencé comme deuxième gâchette à l’O.A.S. sous l’égide de Jésus de Bab’El’Oued, un gros con borné et brutal, mais pas spécialement dégourdi du bocal. Ramsès tout seul, Schneider ne le voyait pas essayer de doubler Mayer. Ramsès bien drivé, c’était tout autre chose, surtout qu’il disposait de Josie Frontera dans la place, et que c’était un pion d’importance. Ramsès n’avait jamais fait mystère qu’il bossait avec Gallien.
Sur le papier, le tandem Gallien-Ramsès ne faisait quand même pas le poids, face à Mayer. Aucun des deux n’était quand même assez cinglé pour s’attaquer à l’autre, bille en tête. À moins qu’ils aient soudain une bonne raison de tenter le coup par la face nord.
Ou s’ils avaient eu deux bonnes raisons ?
Les deux bonnes raisons, on pouvait très bien les trouver dans le contenu des deux valises. Schneider récapitula à haute voix, les trois flics l’écoutèrent attentivement, et Blondain avait porté son regard attentif sur le visage du policier.
— Ils ont dû finir par l’apprendre, ne serait-ce que par la fille. Elle a pu tomber sur le fric, un jour ou l’autre… On va essayer de se faire une idée de la manière dont le fric était livré chez Mayer, mais il est sûr qu’il ne devait pas y séjourner cent sept ans, à cause des intérêts en jeu. Josie-la-Dingue dégotte la planque, elle fait signe à Ramsès…
— Et l’autre confie le coup à ces trois cloches ? ricana Perrier. Tu rêves ? Au risque qu’ils leur soulèvent le pognon sous le nez si jamais Mayer se met à table ?
— Oui, reconnut Schneider, de ce côté-là c’est faiblard. C’est trop tiré par les cheveux. Sauf si Ramsès ne veut pas mettre ses hommes sur le coup. Admettons qu’il prenne le risque que Mayer parle, il a juste à contrôler la bande des trois…
— Il l’a tellement bien contrôlée qu’il en est encore à les chercher, objecta Dumont. Ça colle pas, cette affaire.
— Oui, dit Schneider. Seulement, qu’est-ce qu’il est venu foutre dans tout ce mic-mac, Ramsès ? Ils butent Mayer de leur propre autorité, les trois dobos. Bon. Mais Ramsès, qu’est-ce qu’il vient foutre dans le tableau, dix minutes après ?
— Trois minutes après, rectifia Blondain.
Il toussota. C’était plus excitant qu’Agatha Christie, de voir ces quatre flics en train de réfléchir, de les entendre converser à haute voix et échanger des hypothèses sur la question de savoir pourquoi Ramirez se trouvait là, au moment où il s’y trouvait. Il dit, d’une voix fluette :
— Et si tout cela s’était produit un peu par hasard ?
Schneider le fixa d’un œil absent.
— Oui, dit Schneider. Ou alors, Ramsès vient vérifier que le boulot est fait, et il tombe sur le fric. Comme à son habitude, il n’a pas d’arme sur lui et il n’en trouve pas chez Mayer, ce qui lui permet de conclure que les autres se sont servis. Alors, il laisse le fric où il est et il court chercher un de ses sbires pour couvrir le transfert.
Ça ne gazait pas non plus beaucoup. Le policier décida de s’en tenir aux faits.
Ils terminèrent l’audition, puis Schneider appela le procureur et rendit compte. Il apprit qu’une information allait être ouverte le lendemain matin. Il raccrocha et se passa deux doigts sur le front. En dépit de l’heure, Blondain était fringant et très détendu.
— Nous allons devoir garder vos documents, monsieur Blondain, dit Schneider.
— Aucune importance, sourit Blondain. Je ne pense pas que j’ai encore grand-chose à apprendre sur notre ami Mayer, n’est-ce pas ?
— Vous attendrez le prochain, sourit Charlie.
Il avait rendez-vous avec Evita, chez elle. Il y avait une éternité qu’il n’avait pas vu la femme, et d’une certaine manière, blague à part, elle lui manquait. Dommage qu’elle fût siphonnée. Elle faisait partie de ces gens qui ont un squelette dans le placard, sauf qu’elle, c’était plutôt un ossuaire qu’elle avait dans le placard, d’où un certain nombre de comportements plus ou moins aberrants, mais il avait fini par s’y habituer.
Ils établirent une diffusion Ramirez que Charles alla porter par les couloirs sombres et les escaliers déserts jusqu’à la cabine télex de la P.J., où il passa cinq minutes à bavasser avec le permanent, un colosse en blouse bleue aux cheveux gris taillés en brosse.
Lorsqu’il revint chez Schneider, tout le monde avait enfilé vestes et imperméables, et Blondain avait mis son petit bitos de feutre sombre et le jeune homme fut contraint de reconnaître que le débris ne manquait pas de classe. Le débris et son amplificateur de lumière.
Ils traversèrent ensemble le hall violemment éclairé.
Derrière la banque, le permanent potassait un manuel de droit pénal. Ils se serrèrent la main sur le perron. Schneider avait proposé à Blondain de le ramener et ce dernier avait accepté. Il pleuvait, mais pas trop, et les grandes flaques huileuses frissonnaient à peine.
Charlie Catala approcha de la VW.
Il y avait une grosse masse noire sur le toit du véhicule.
Une masse arrondie qui ronronnait comme une turbine.
Charlie la gratta sous le menton tout en ouvrant la portière.
Et soudain, le chat se déplia, fit le gros dos et fila dans le fond de la voiture. Charlie soupira. Il soupira et s’assit au volant. Ça devait arriver et c’était arrivé : Shadrack avait fini par l’adopter et il n’y avait rien à y faire. Le jeune homme mit le contact, démarra. Quelque part dans la voiture, la turbine tournait à dix mille tours.