Samedi — vingt-deux heures vingt

Johnny se trouvait avec Eddy Rais dans la 104, au cul de l’autre 104 devant. Ils avaient surveillé de loin le chargement. Gallard avait joué le jeu sur le bout du doigt, sans problème. Il avait dit à sa gosse de rester tranquille et de pas se biler, qu’il allait revenir et qu’il fallait qu’elle reste sage. Il appelait sa gosse « grenouille » et c’était des grenouilles par-ci, des grenouilles par-là.

La grenouille avait l’air décontracte — à se demander si elle n’était pas dans le coup, des fois. La grosse Tanche était resté seul avec elle — vu que le Gitan qui devait être sur l’affaire s’était fait dessouder par Jethro et que son frère jumeau, quand il avait vu comment ça se goupillait en ville, il avait pris ses cliques et ses claques et il s’était tiré avec juste assez de monnaie pour faire le plein.

Les deux voitures roulaient à bonne allure.

Johnny jeta un coup d’œil à la pendule de bord. La radio grésillait faiblement dans le vide-poches. Il compara l’heure avec celle de son bracelet-montre. Ils étaient au niveau du square Wagner. Dans moins d’une minute, Eddy allait commencer à ralentir en zigzaguant vaguement sur la trajectoire. Rais suait la trouille par tous les pores de la peau. Il pensait à la Grosse, seul dans la villa avec la gamine et son passe-montagne de feddayin palestinien sur la tronche. Il pensait à commencer à ralentir. Il pensait aux trois types devant, avec leurs .357 Magnum.

Ça devait baigner dans le beurre, vu qu’ils avaient la môme en otage, mais quand même : il ne pouvait pas s’empêcher d’avoir les coudes en coton et l’estomac entre les dents. Johnny était en train de renfiler son passe-montagne, le colt sur les genoux. Il n’avait qu’à allonger le bras pour saisir le Riot Gun sur la banquette et l’amener devant, mais il le ferait au dernier moment, pour ne pas gêner le chauffeur.

Il y eut un craquement dans le poste, comme quand on appuie sur la touche d’émission et qu’on la relâche. Johnny tirait sur le bas de la cagoule et tordait le cou, pour bien la mettre. Rue Wagner. Eddy appuya légèrement sur le frein, les pneus glissèrent et il relâcha la pression et freina à nouveau. Bien dans l’axe, la 104 commença à ralentir.

Un second craquement — comme si on cherchait le moyen d’émettre.

La 104 ne roulait plus qu’à une vingtaine de kilomètre-heure, et la voiture de tête filait très loin devant lorsque ses stops s’allumèrent. Eddy commençait à se rabattre à droite.

— Monsieur, s’il vous plaît ? demanda la gamine. Est-ce que je peux aller aux toilettes ?

— Oui, dit la Grosse.

Il étouffait avec la saloperie qu’il avait sur le crâne. Il en avait marre d’attendre et c’était pas évident de cloper dans ces conditions.

Elle était sympa la gamine, pas paniquée du tout. Elle avait fait ses devoirs sur la table du salon, entourée par les postes de radio et les classeurs métalliques. La pièce ressemblait plus à un P.C. opérationnel qu’à un vrai salon, à part la table et les chaises en merisier.

Il se leva lourdement, l’accompagna dans le couloir.

Elle s’enferma dans les W.C. et il l’entendit rabattre la lunette et faire ce qu’elle avait à faire. Il entreprit d’allumer une papier maïs. En principe, les autres avaient déjà presque fini le boulot. Il jeta un coup d’œil à sa montre.

— Ça va ? cria-t-il à travers la porte.

— Oui monsieur, dit la gosse.

— Ah ! bon, dit l’homme.

Il décolla la laine de la peau des joues.

La cagoule était trempée et ça le picotait de partout.

La gosse avait fini : il l’entendit tirer la chasse.


Il y avait quatre boîtes de chaussures sur la dernière étagère. Trois d’entre elles contenaient de vieilles chaussures qu’ils mettaient pour se rendre à la campagne. La quatrième contenait un vieux Webley à brisure, calibre .38. Il était enveloppé d’un papier épais, de la couleur du kraft, et imbibé d’huile.

Dans une trousse en toile, il y avait six cartouches .38.

Les toilettes étaient toutes petites : assis et du bout des doigts, on y atteignait facilement les boîtes et leur contenu. Même à douze ans, il n’y avait pas trop à tendre le bras.

Tout en faisant pipi, la fillette avait ouvert la boîte et sorti l’arme du papier, qu’elle avait remis sur l’étagère. Ensuite, elle avait tendu l’oreille et basculé le barillet en avant, et introduit une cartouche dans chacune des alvéoles, comme dans n’importe quel pistolet à pétards du commerce. Puis elle avait refermé l’arme qu’elle avait posée par terre, elle s’était rhabillée et avait tiré la chasse. Elle n’avait rien contre le gros homme. Simplement, elle avait déjà vu sa mère morte et elle ne voulait pas que ça recommence.

Elle avait compris pourquoi le gros homme était resté.

Elle n’hésita qu’un instant, au moment de ramasser le revolver. Il était très lourd, gris et gras et il sentait le fer des bateaux à quai. Elle actionna le loquet de la porte et ouvrit en tirant le battant à elle.

Le gros homme était de trois quarts. Il occupait toute la largeur du couloir et il avait une boîte d’allumettes minuscule entre ses gros doigts, et il fourrageait dedans. La fillette ne l’appela pas, elle ne proféra pas le moindre son. Elle était immobile, les mains sur le ventre, comme une petite vieille pensive.

Il se tourna vers elle et elle lui logea une seule balle en pleine tête.

Puis elle se précipita sur la radio sans lâcher le revolver, en passant par la cuisine. Son cœur battait tellement fort qu’elle avait l’impression d’être en train de mourir. Elle porta le micro à sa bouche et appuya sur la pédale d’émission. Elle avait vu son père le faire des centaines et des centaines de fois. Elle appuya et voulut parler, mais elle n’avait plus de voix — elle ne se souvenait pas du tout comment sa propre gorge fonctionnait. Elle relâcha la pression, appuya de nouveau.


La voix de l’enfant éclata simultanément dans les deux voitures.

La 104 dans laquelle se trouvaient Rais et Johnny était presque immobile au bord de la piste B.P. déserte. De près, on se rendait compte que toutes les vitrines de la cabine principale avaient été descendues à coups de pierre, on avait enlevé les tuyaux des pompes et brisé les cadrans des compteurs.

La pluie mitraillait les flaques sur le sol et les repoussaient sous les grillages des entrepôts.

La 104 de Gallard avait fait demi-tour. Il y avait du flottement dans la voiture, mais l’ancien flic se trouvait à l’avant droite et il avait un seize juxtaposé à canons sciés sur les genoux.

— Laissez, dit-il aux deux gardes.

Le chauffeur prit la piste en sens interdit et stoppa à moins de vingt mètres de l’autre 104. Il vit un homme tenter de s’en extraire à droite, tandis que le second était encore penché sur le volant. Il essaya de sortir de la voiture. Gallard était déjà dehors. Les deux types en face portaient des cagoules et l’un d’eux, celui qui était en train de sortir leur braquait un pistolet dessus, entre la portière ouverte et le montant droit du pare-brise.

Il y eut deux explosions presque coup sur coup.

Le pare-brise de la 104 de Johnny vola en éclats, comme aspiré par l’implosion de l’habitacle. La tête d’Eddy Rais partit en arrière, heurta l’appuie-tête et lui frappa la poitrine, comme si elle ne tenait plus qu’à un fil. Il pleuvait sur les tôles. Johnny n’eut pas le temps de tirer : Gallard avait lâché les deux coups presque en même temps.

De la chevrotine frappa Johnny juste au-dessus des sourcils, et il n’eut ni le temps d’avoir peur, ni celui de gueuler que c’était quand même pas de chance ou quoi que ce soit : il avait un genou en terre, le poignet bien appuyé en position de tir et l’arme bien pointée en direction de sa cible, mais ce fut comme s’il tombait en arrière, d’un coup — comme s’il commençait à tomber d’un trentième étage, en tournoyant sur lui-même.

De l’autre côté de la rue, à une vingtaine de mètres, une fenêtre s’entrouvrit prudemment et se referma. Une bourrasque de vent chargée de pluie jusqu’à la gueule balaya la rue, de bas en haut. Gallard et ses deux gardes s’approchèrent pas à pas de la voiture aux portières ouvertes.

Les flics de la B.S.N. ne mirent pas plus de six minutes à arriver avec leurs 4L et leurs grands pieds. Ils ne tardèrent pas à appeler la permanence de la criminelle et Schneider radina en blue-jeans et parka militaire, avec Charles Catala sur les talons. Puis, pendant les constatations, deux équipes de journalistes se pointèrent, bardés de Nikon et d’accus, et ils entreprirent de tirer les vers du nez à Schneider.

Charles Catala revenait de la 104. Il avait l’air de très mauvais poil.

— C’est Johnny Servat, lâcha-t-il à la ronde, comme s’il tenait tout le monde pour personnellement responsable du massacre. Le chauffeur, c’est Eddy Rais, quant à l’individu que la gosse a abattu dans la villa, c’est Patrick Vieuxville, dit « la Grosse Tanche ».

— Johnny, dit Schneider. Il fit mine de se diriger vers la voiture. Charles se mit devant.

— Il a la moitié de la tête arrachée, Schneider.

— Ça va, dit celui-ci. Il écarta le jeune homme.

— On pourra appeler ça la semaine noire, dit le plus jeune des photographes. Il faut remonter à la Libération pour voir une hécatombe pareille.

Schneider s’abstint de tout commentaire. Il avait rendez-vous. Rendez-vous avec Johnny. Il souleva un pan de couverture kaki. Ou c’était la pluie, ou ce qui restait de Servat avait l’air de pleurer.

Mais de pleurer sur quoi, ou sur qui ?

Schneider laissa retomber le tissu rêche sur la civière. Un peu à l’écart, il alluma une cigarette entre ses paumes. La pluie lui giflait le visage et les poignets, entre les gants et les manches de la parka. Charles maraudait en discutant avec les gens de la B.S.N., et Gallard expliquait le topo pour la dixième fois : les trois hommes avaient fait irruption chez lui, un peu avant dix-huit heures. Sous la menace de leurs armes, ils l’avaient obligé à modifier son dispositif de ramassage des fonds — et il avait obtempéré afin de ne pas mettre en péril la vie de sa fille.

Lorsqu’il avait entendu celle-ci dans la radio, il avait fait demi-tour comme convenu de toute façon et ouvert le feu lorsque le passager de la 104 l’avait braqué avec son arme.

Schneider fumait.

Il était vingt-trois heures vingt.

Il attendit que les constatations fussent terminées, et que les gens des pompes funèbres eussent emmené les corps, pour prier Gallard et son équipe de le suivre au Central pour les auditions. Il en avait plus que marre.

Avec Charles à la bécane, il travailla au radar jusqu’après minuit, en fumant cigarette sur cigarette et en se tapant des cafés et des cafés. Il ne parvenait pas à s’enlever de la tête le regard calme de Johnny. Il ne parvenait pas à s’enlever de la tête les mots que Milan avait prononcés, et cette simple phrase, parlant de Gallien, « on va s’occuper de ce type, Schneider ». Il ne parvenait pas à s’enlever de la tête le ciel renversé du Grau-du-Roi, et le sourire extasié de Cheroquee et qui lui faisait une frimousse de gamine.

Charles tapait.

Il se passa la main sur la figure.

— Ça ne va pas ? s’enquit Charles.

— Non, dit Schneider. Ça ne va pas. Non.

Il fixa le jeune homme. Charles se souvint plus tard que le policier avait l’air égaré, perdu dans un songe intérieur, et son visage maigre était terreux. Il devait surtout se rappeler plus tard ce masque gris, aux narines pincées, et que pour la première fois depuis cinq ans qu’il le connaissait, Schneider s’était laissé aller, ne serait-ce qu’une seconde, à reconnaître que non, ça n’allait pas. L’instant d’après, il s’était ressaisi.

Ils quittèrent le Central ensemble, un peu avant une heure.

Il pleuvait toujours, mais il faisait beaucoup plus froid, tout à coup.

*

Beaucoup, beaucoup plus tard et en y repensant à tête reposée, l’ancien inspecteur de police Charles Catala se rendit compte que Schneider avait débrayé dès ce moment-là, à partir de l’instant où il s’était vaguement penché sur la civière et où il avait vu le cadavre de Johnny Servat à ses pieds. À partir de ce moment, Schneider avait cessé en quelque sorte de se comporter comme le directeur de l’enquête sur le terrain, comme un flic actif, il avait cessé d’imprimer son rythme à la poursuite des investigations — exactement comme un type qui s’apprête à quitter l’autoroute et commence à ralentir en prenant la file de droite, et qui laisse filer les autres droit devant. Il avait adopté alors l’attitude d’un témoin un peu en dehors du coup, voire celle d’un observateur plus ou moins distrait.

Beaucoup plus tard, Charlie essaya de remettre les uns au bout des autres les souvenirs qu’il conservait de cette fin de permanence, de ce sombre dimanche noyé de pluie et des quelques jours qui avaient suivi. Il avait eu l’occasion de mesurer la noblesse de pensée et le comportement des huiles locales et c’était sans regret qu’il avait déposé sa carte et sa plaque sur le bureau du Central et qu’il avait repris sa liberté.

Il aurait pu tolérer pas mal de saloperies, ne serait-ce que par la force de l’habitude, mais certainement pas qu’on s’acharnât à tous les niveaux de la hiérarchie à couler un mort — en d’autres termes et pour être plus précis, qu’on remuât ciel et terre pour savoir pourquoi et comment, au moment où il tombait sous les balles de Speedy, l’inspecteur principal Claude Schneider avait la bagatelle de deux grammes huit d’alcool dans le sang.

À peine sorti du S.A.M.U., Charles Catala avait été auditionné par Jack l’Éventreur et ses sbires. Il avait passé une bonne partie du lundi matin à ne pas répondre aux questions, et pour clore le débat, le jeune homme avait exigé qu’on le plaçât en position de garde-à-vue ou qu’on le laissât aller et circuler librement. Ils avaient aussi auditionné Dinah, qui les avait envoyés chier vite fait bien fait.

Les petits commissaires stagiaires chargés de la tâche en avaient été pour leurs frais, et ils étaient allés en rendre compte à Big Brother en personne. Big Brother avait le principal canard de la ville en ligne et il semblait plus qu’emmouscaillé.

Pour le dimanche, Charlie se souvint qu’ils avaient pris leur service vers huit heures et demie, et que Schneider avait passé une bonne partie aussi de la matinée enfermé dans son bureau au dixième étage, à mettre de l’ordre dans les tiroirs et les armoires, ce qui était parfaitement normal puisque l’Éventreur venait de lui apprendre la dissolution de son groupe.

On n’avait pas retrouvé la moindre trace, dans le bureau, d’un ou plusieurs récipients susceptibles d’avoir contenu de boissons alcoolisées, et le frigo de camping, chez Perrier, n’avais pas été touché.

En bas, les quatre inspecteurs et l’enquêteur de permanence avaient eu trois ou quatre vols de bagnoles, une plainte pour un sac à l’arrachée aux Allées du Parc, des broutilles expédiées en cinq secs et qui étaient loin de nécessiter l’intervention de l’officier de Police judiciaire de permanence de toute façon, pour une équipe endurcie. Ils avaient tourné un moment à deux bagnoles pour essayer de choper le voleur de sac (un jeune homme de type maghrébin, dans les seize ans, plutôt maigre et circulant sans casque sur un vélomoteur de type Motobécane bleu pâle avec des sacoches en vynil bleu sombre et gris), ils avaient laissé tomber un peu après onze heures, après qu’on les eût appelés par radio pour une rixe au Bar du Soleil.

L’une des deux bagnoles était rentrée au C.C., et celle qui était dans le secteur s’était rendue au Bar du Soleil. Les deux flics étaient tombés pile au moment de l’apéro, et il n’y avait pas plus de rixe que de beurre en broche. Ils avaient glandé cinq minutes, mangé de la kémia et Charles avait fait un tiercé avec un type de l’Équipement, histoire de paumer vingt balles — et il avait paumé vingt balles.

Lorsqu’il était rentré à l’Hôtel de Police, il avait appris deux choses : Jack l’Éventreur était rentré et sorti vingt minutes avant sans un mot et sans serrer la main à quiconque. Le gardien derrière la banque avait eu à peine le temps de se lever pour lui filer le coup de raquette réglementaire — et il n’était même pas sûr que le chef de la Sûreté l’eût seulement remarqué.

Seconde chose : Schneider était parti déjeuner. Il avait quitté la boîte, lui aussi sans mot dire, et les commentaires allaient bon train et il se disait que le central en personne était intervenu dans les coulisses pour qu’on coupât les pattes au patron de la Criminelle « B ». Charles était resté avec un autre inspecteur jusqu’à treize heures, puis il était allé manger chez Evita. Ils avaient fait un peu plus que manger, car il n’était pas retourné à la boîte avant quinze heures.

Sauf qu’il pleuvait, R.A.S. Les flics étaient vautrés dans les fauteuils du hall à surveiller les ruisselets d’eau le long des vitres fumées et Charlie se souvint qu’à un moment, les gouttes de pluie étaient si grosses qu’elles avaient l’air de crachats réguliers et qu’il les avait fixés sans comprendre un bon moment, et de temps en temps quelqu’un s’étirait ou allait regarder la télévision cinq minutes dans la salle de repos des gardiens, au sous-sol, mais il ne tardait pas à remonter et à reprendre silencieusement sa place, à moins que quelqu’un d’autre l’eût investie entretemps.

C’était un dimanche mort, morne, vide et creux. On imaginait sans peine la moitié de la ville en train de se taper le digestif, les coudes sur la nappe devant la télé, la chaise reculée, à se régaler des exploits de Pappy Boyington et de ses cow-boys inamovibles, et de cafés bien serrés et convenablement arrosés — et l’autre moitié glissée entre des draps bien tièdes, tirés jusqu’au menton.

Pour les flics, le truc, c’était de tenir jusqu’à dix-huit heures quinze, heure de fin de service au bureau, sans pépin de dernière minute. Ray Charles chantait « Tout’ les filles de la ville sont dingues de moi… » et des trompettes riffaient. L’équipe de permanence regarda ainsi la nuit tomber très vite et bientôt, personne ne distingua plus le grand panneau des services, dans le hall, ni même les aiguilles de la grande pendule électrique au-dessus de la porte de l’ascenseur.

Le gardien assis derrière la banque soupira et alluma les rampes et l’enseigne « POLICE » au coin du bâtiment ; il alluma les veilleuses du hall.

Schneider était toujours dans son bureau. Il n’avait fait que deux très brèves apparitions au début de l’après-midi, l’une pour conciliabuler avec Perrier pendant moins d’une minute et la seconde pour demander à Charles s’il voulait bien aller jusqu’en gare lui prendre des horaires de train et une cartouche de Camel.

Vers dix-sept heures quarante, ils avaient eu une fausse alerte, la seule, en voyant un bonhomme traverser à pas pressés et décidés la place en face du commissariat — en piquant droit vers eux. L’homme désirait seulement qu’on lui indiquât le nom et le numéro de téléphone du médecin de garde, on l’avait renseigné et les flics dans les fauteuils avaient profité de la diversion pour s’étirer et déplorer que tout eût été si calme. C’est vrai, quoi, quitte à être emmerdé tout un dimanche, autant que ça serve à quelque chose.

Puis ils virent apparaître, en dix minutes, une vieille Escort grise, une Renault 20 deux litres et l’unique cabriolet 403 Peugeot orange assoupi de la ville, et l’équipe descendante commença à boutonner les manteaux et les imperméables et à fourbir leurs knirps, tout heureux de s’en tirer à si bon compte.

À ce moment précis de la relève, Charles Catala avait deux vers dans le crâne, deux vers qui y faisaient une ronde obsédante, scandés languissamment en forme de complainte « Ceux que j’aime, je ne sais pas / De quel côté s’en vont leurs pas… » et allez donc les attribuer à quelqu’un, et il avait appris que Viale remplaçait Bogart à la débottée, parce que ce dernier avait « sa belle-mère à manger, le soir », terrifiant raccourci.

Comme d’habitude, Viale semblait tout droit sorti d’une page de Vogue, et sa cigarette à bout doré ne déparait pas les moustaches qu’on eût dire soigneusement cirées, ni ses joues rasées de près et qui conservaient encore la trace du feu du rasoir.

Charles était monté chez Schneider avant de se tirer — ainsi qu’il le faisait toujours en fin de permanence, quoi qu’il se fût passé. Il avait discuté pendant cinq minutes avec l’ancien chef du groupe « B » — et ce dernier lui avait paru un peu « mieux », ce qui n’avait pas beaucoup de sens.

À bout d’arguments, il avait proposé d’aller prendre un pot, mais Schneider avait refusé en disant que Dinah allait passer le prendre d’un instant à l’autre. Il n’y avait jamais eu grand-chose sur le bureau de l’I.P.P. Schneider : une pendule en acier, un sous-main et un pot à crayons de cuir noir, très lisse, mais il n’y avait plus rien, que les grandes mains maigres du flic posées à plat côte à côte.

— Je prends dix jours de reliquat, avait annoncé Schneider. Ensuite…

— Oui, avait dit Charles. Ensuite…

Ils savaient déjà l’un et l’autre — qu’il n’y aurait plus d’ensuite, même s’ils ne savaient pas encore pourquoi. Ils étaient descendus ensemble. Sans un moment de discussion, sans un mot, rien, au bout de quatre ans ensemble.

Rangée le long des marches du perron, il y avait la vieille R16 de Schneider dont les essuie-glaces battaient dans la pluie. Charles Catala et Schneider s’étaient donc quittés devant le Central sur une poignée de mains un peu à la sauvette, à cause du vent.

Pour le reste, allez savoir — et à quoi bon ? puisque leur bête noire était morte, de toute façon et qu’on ne pouvait pas dire qu’il avait commis la moindre faute professionnelle, alors qu’il aurait pu liquider le jeune type au lieu de le blesser seulement, même dans l’état dans lequel il était.

Ils s’étaient donc quittés, Schneider était monté dans la voiture et Dinah avait aussitôt démarré — et ils étaient allés prendre un verre au Relais. Il n’y avait pas grand-monde et ils avaient décidé d’y manger un morceau en vitesse avant de rentrer, ce qui fait que le policier avait appelé la permanence pour donner le numéro de téléphone où on pouvait le joindre.

Il avait alors paru « normal » à l’inspecteur qui avait pris la communication, et « normal », en langage de flic, ça peut avoir deux sens, soit qu’on veuille dire ainsi qu’on ne sait pas trop quoi dire, soit qu’on laisse entendre que la personne dont on parle n’est ni basanée, ni chevelue, et qu’elle ne paraît ni bourrée, ni camée, normale, quoi…

Si l’on s’en tient à la note du Relais qu’on devait plus tard retrouver dans la veste de Schneider, le couple avait bu modérément pendant le repas, puisqu’ils avaient un Kir Royal chacun, une demi-bouteille de Sylvaner avec les shrimps-salades, et une bouteille de Morgon sur les entrecôtes. Café et un pousse chacun — en l’espèce, deux Cointreau.

Et c’était tout.

Entre vingt-deux heures et minuit et demi, bien sûr, c’était une autre paire de manches et il n’y avait guère que Dinah pour pouvoir valablement dire ce qui s’était passé. Ils étaient rentrés chez lui et Schneider avait appelé le Central, toujours à cause de la permanence, et à ce moment encore, il semblait toujours normal. Et quand le chef de poste l’avait avisé de ce qui venait de se produire en gare, à zéro heure trente-deux, Schneider s’était borné à deux mots avant de raccrocher — il avait dit « Je viens » et dans ces coups de temps-là, on se doutait bien que les flics ne faisaient pas assaut d’éloquence — surtout quand l’un des leurs venait d’aller au tapis.

Ray Charles chantait Well, I used to be so happy, and all I do is cry et les cuivres vociféraient en se montant sur les épaules les uns des autres et Early Ray hurlait en pleurant qu’il n’avait rien à perdre, plus rien à perdre…

Pour sa part, Charles était allé au cinéma avec Evita et toute sa petite bande, des étudiants à vie et un postier de la L.C.R., ils étaient allés voir du Francesco Rosi dans le cadre du Festival du film italien au Rex et ils étaient tombés sur l’Affaire Matteï, comme ils auraient pu se ramasser n’importe quoi d’autre.

Ensuite, ils s’étaient abattus sur la Taverne Lorraine, place de la Gare, un grand bidule style nouille, avec des grandes glaces tarabiscotées, des lambris sombres et une immense terrasse vitrée tout du long, aux carreaux embués. Ils avaient plus ou moins mangé des croque-monsieurs passés au napalm et des knacks androgynes, bu quelques demis et pas mal de cafés.

Charles Catala avait sommeil, les bonbons lui collaient au papier, il avait de la limaille de fer sous les paupières et des yeux de lapin russe, il était parfaitement frigorifié d’insomnie, mais discuter et déconner bien au chaud avec des potes, c’était pas mal non plus.

À minuit quinze, la 4 L de la B.S.N. défila lentement le long des grandes vitres, comme un poisson blême de l’autre côté de l’aquarium. Viale n’avait aucune raison positive de se trouver dans la voiture, à scruter soupçonneusement la clientèle du troquet. Il n’avait pas non plus beaucoup de raisons positives d’être flic, sinon un certain entêtement et pas mal de jobardise. Charles n’avait aucune raison de savoir que Viale lui passait devant, dans la caisse bleu pâle. Il avait cessé de pleuvoir, les rues étaient profondes et les lumières de la gare semblaient plus proches et plus crues — mais pas moins déprimantes. Dans le temps, il y avait eu pas mal de sanctuaires, mais maintenant il ne restait plus guère que les commissariats centraux et les rotondes de gare qui en tinssent lieu, depuis qu’on avait banalisé les hôpitaux, les cimetières et les chiottes.

Catala vit (entrevit) la petite 4 L qui prenait la file de gauche au ralenti et il pensa machinalement : contrôle de gare.

Dans la salle des pas perdus vert pomme il y avait de tout : des clodos et des routards, des types qui déroulaient tranquillement leur sac de couchage et dormaient dedans à même le carrelage, d’autres types qui se poivraient au Kiravi 12°jusqu’à dégueuler un peu partout, des mômes en transit et des camés, et des petits malins qui soulageaient tout le monde de trois ou quatre piécettes avec leur lame, il y avait des laissés pour compte de la belle société libérale avancée chère à Giscard et ses séides et des épaves, des pauvres types qui avaient raté tous les trains depuis le début, tous sans exception, la proie rêvée de certains flics.

Et c’était justement pour ça, pour éviter quelques coups de savate dans la gueule en douce, que l’inspecteur Claude Viale avait pris place dans la voiture, bien qu’il ne fût déjà plus de service.

Donc Charles vit placidement la voiture aller vers la gare.

Et il cessa d’y accorder la moindre attention.

Il ne prêta qu’une oreille plus distraite au cri, d’abord lointain et presque indistinct de l’ambulance qui fonçait le long des rues désertes en clamant « T’es Foutu — T’es foutu » autour d’elle, et il vit à peine passer une forme blanche lancée à plus de cent, et scier le carrefour tout droit. Dans la roue, il y avait deux fourgons de Police Secours, le gyro et la rampe allumée.

Charles Catala bondit debout. Il avait froid dans les os et des picotements sous la peau de la figure. Il était quarante. Il n’était plus de permanence, il n’avait plus rien à foutre de ce bordel. Les autres le regardaient. Il ne se rassit pas. Il jeta cinquante francs sur la table (un billet de cinquante froissé) et d’un pas uniformément accéléré, il traversa la salle et sortit dans la nuit.

À la moitié du carrefour, il galopait déjà à toutes jambes.


Le reste, un cauchemar.

Le boxon des fourgons et de l’ambulance, les gyros qui tournoyaient comme des mouettes sur une décharge publique et la palpitation des warnings, les halos de brume (quelle brume ?) autour des projecteurs crus des voies, les uniformes.

Viale étendu la face contre terre au fond du hall, près de la consigne automatique, les pieds à dix heures dix et un type avec un flacon de perfusion au bout du bras droit, à demi agenouillé. Des galopades et une civière qui roulait.

Il y avait des gardiens qui bloquaient l’entrée du passage souterrain et aucun d’entre eux ne portait de gilet pare-balles et Schneider pas plus qu’un autre, Schneider avec sa vieille veste de combat, ses jeans et des boots usés, qui discutait avec le chef de dispositif, sans arrêter de s’essuyer les paumes sur les cuisses du jean, comme s’il craignait qu’elles fussent trop moites.

Il s’était tourné vers Charles, et ce dernier ne se rappelait pas les mots exacts, mais le sens, il s’en rappelait : « On a votre Speedy, Charles. Il zonait dans la gare et Viale lui est tombé dessus, mais l’autre a sorti sa lame, il l’a plongée dans le ventre du flic et lui a piqué son calibre… Speedy est en bas, Charles. Il aurait peut-être pu se tirer, mais il a paniqué et il est en bas et il y a des flics aux deux bouts… »

Nom de Dieu, avait pensé Charles Catala en voyant la gueule à Schneider, il est chargé comme un croiseur, il est raide défoncé. S’il descend, il va buter le type recta, et ça sera la fin des haricots. Encore un miracle qu’il arrive à tenir sur ses jambes. Et les autres empégués auront beau jeu de l’enterrer debout. Il s’était mis devant Schneider, mais celui-ci lui avait pris le coude et l’avait écarté en lui disant, d’une voix horriblement lasse et détimbrée :

— Laissez, Charles, il faut que j’y aille, vous savez…

Et le jeune homme ne s’était senti ni la taille, ni le courage de l’empêcher, et tout le monde l’avait vu commencer à descendre, marche par marche, sans tâtonner du pied ni vaciller, avec les bras ostensiblement écartés du corps, avec une lenteur apaisante. Puis ses talons avaient disparu de leur champ de vision et Charles avait sorti le .38 de l’étui, et en se plaquant au mur, il avait commencé à descendre à son tour et les autres s’étaient mis à se resserrer derrière lui en cherchant l’angle mort.

Il n’y en avait pas.

Schneider était immobile. Speedy s’était rencogné dans la niche où il s’était réfugié, une niche qui avait servi de vitrine autrefois et où on remisait maintenant les panneaux horaires. Un jeunot avec un pied bot et un blouson de rocker et des yeux profonds, noirs et vides comme la nuit. Il avait le pistolet à la hanche, le canon braqué vaguement en direction du flic.

Il y eut encore un étrange moment de paix, d’extrême tranquillité et Schneider se mit à parler lentement, d’une voix très sourde, amère et pourtant persuasive, une voix qu’on avait encore envie d’entendre et il disait que le gosse avait fait une connerie, mais pas une trop grosse : que le flic avait morflé dans le gras mais qu’il s’en tirerait, et tout en parlant, il leva les bras et tendit la main, la paume en haut — et il n’y avait que Speedy pour voir sa figure et ses yeux morts, et Speedy ne dit jamais rien là-dessus.

Sans le train, Schneider aurait peut-être réussi son coup, en continuant à baratiner, même si dans le fond il n’avait plus envie de gagner, plus du tout — mais il y avait eu le train, l’express de Nice dont ils avaient senti les vibrations longues bien avant que la claque leur déferlât au-dessus de la tête et que le fracas se mit à enfler et à déferler par saccades continues — un terrible fracas et tout se mit à trépider et à gronder sous la voûte allongée avec des racatac-tactac opprimants. Les flics avaient avancé en quelques bonds.

Charlie avait levé le canon du .38.

La première détonation avait échappé à tout le monde, dans le raffut. Ils comprirent que Schneider avait morflé à son hoquet bref, puis il y eut la seconde détonation, plus claire et distincte et ils virent les genoux du policier qui pliaient légèrement, mais personne n’avait encore vraiment compris et il leur sembla qu’il allait se mettre à rouler comme un nageur dans la vague.

En fait, Schneider accompagna le mouvement, sa main droite releva le pan de la veste de treillis, inclina le buste en pivotant et ses doigts saisirent la crosse du colt et tout le reste ne prit pas une seconde, pointer et armer et tirer, et la dernière détonation du neuf millimètres se confondit dans l’explosion mate du colt.

Frappé par un poing géant, Speedy battit des bras et le Smith automatique vola dans les airs et Charles sprinta et mit le pied dessus, sans quitter Schneider des yeux.

Dans sa mémoire, Schneider n’en finissait pas de tomber avec le dos de la veste relevé, il tombait en avant, en extension sur la pointe des pieds, les épaules relevées et le menton contre la poitrine. En même temps, ça n’était pas vrai, bien sûr, ça n’était pas possible. Il n’avait presque pas reculé à l’impact, ni rien, et ils avaient tous un incroyable vacarme dans les oreilles, bien que le train en eût fini de passer et s’enfonçait, apaisé, à l’autre bout, tout devant à l’autre bout de la nuit mince et noire comme une coquille brisée.

Tout le monde s’était approché.

Charlie avait remis l’arme à l’étui. Schneider était couché en chien de fusil, la joue contre terre mais il avait encore les yeux ouverts et ses doigts serraient convulsivement la crosse du pistolet. C’est Charlie qui l’avait vaguement assis pendant qu’on relevait Speedy et qui lui avait retiré le .45 de la main, puis qui avait aidé les ambulanciers à lui enlever son ceinturon et à l’étendre sur la civière.

Résultat, il avait dégueulassé son propre blouson avec du sang. Schneider lui avait saisi la manche, au moment où on le montait dans les escaliers et il avait semblé au jeune homme que les yeux gris et vastes étaient pleins d’eau, et que Schneider voulait lui dire quelque chose, mais il ne pouvait déjà plus. La tête était retombée et il avait vu la bouche s’ouvrir et se refermer comme celle d’un poisson en train de crever — il n’y avait pas d’autre image.

Charles ne se rappelait de rien d’autre.

Rien d’autre ?

Ah ! si… Le matin, il avait quitté le S.A.M.U. à pied. Il avait traversé le sas d’entrée, seul, et sans que personne l’appelât. Il était presque huit heures et les bagnoles commençaient à rouler pare-chocs contre pare-chocs sur le périphérique proche. Il faisait froid et clair et on y voyait loin, mais pas jusqu’où Schneider était parti.

Le ciel était bleu et immense, et étincelant comme un bol de porcelaine renversé et les balises de l’héliport étaient encore allumées, mais on n’allait plus tarder à les éteindre.

Au bord de la piste, sur le parking du personnel, il y avait une Austin bleu marine garée n’importe comment. À côté de la voiture, la main sur la portière, il y avait une grande femme brune en cheveux et dont le poing gauche serrait le col d’un manteau jeté à la hâte sur les épaules. Son beau visage arborait l’expression grave et attentive qu’avait Romy Schneider, sur la couverture du Portrait de groupe avec dame de Heinrich Böll en Livre de Poche. Comme l’actrice, elle regardait de côté en ayant l’air d’attendre qu’on lui dise quelque chose.

Elle avait vu la ceinture de Schneider passée à l’épaule du jeune homme, et le pistolet dans l’étui de cuir noir qui lui battait la poitrine à chaque pas. Il avait semblé à Charlie qu’elle allait l’appeler, et peut-être après tout le fit-elle, mais il continua à marcher tout droit sur l’asphalte bleu, droit devant lui, sans tourner la tête ni dévier d’un pouce de son chemin.

Il l’avait ainsi dépassée et laissée derrière lui, parce que de toutes manières, il n’y avait rien à dire et rien à faire. Il l’avait vue, et plongé son regard dans le sien, et vaguement hoché la tête.

Jamais plus il n’avait revu Cheroquee.

En revanche, il avait vu et revu les charognards du Commissariat central. Il les avait tellement vus et revus qu’il avait fini par s’en aller lui aussi.

Seulement, il avait acheté le bouquin de Böll.

Dans l’édition du Livre de Poche.

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