Lundi matin — dix heures

La baraque de Mayer avait beau se planquer au fond d’un parc aux grands arbres noirs, au détour d’une vaine allée de gravier détrempée, qui avait eu pour seul effet d’étouffer quelque peu leurs pas, elle avait beau se rencogner dans ses antes de pierre grise comme une grande bourgeoise frileuse, leur opposer ses portes et ses volets de chêne sombre, ils l’avaient investie de fond en comble, sans un quart de seconde d’hésitation, avec une sobriété toute professionnelle.

Hôtel particulier ou pas, quartier résidentiel ou pas, Mustang ou pas Mustang devant le perron, Mayer ou pas Mayer, ils n’en avaient rien à foutre : ils étaient flics, ils avaient un cadavre sur les bras, le cadavre d’un type qui s’était fait refroidir deux ou trois jours avant, un mec qui s’était fait rectifier comme un malpropre de quatre balles de fort calibre et c’était tout.

Le reste, c’était de la flûte. Du pipeau.

Ils avaient pris leurs dispositions pour que personne d’autre qu’eux ne pénétrât dans les lieux, et pour que personne non plus ne s’en éloignât, et c’était la raison pour laquelle des gardiens plantonnaient à la grille, devant le perron et dans le parc, et ils s’étaient tranquillement répandus partout, comme des cafards dans de la mie de pain.

Pour leur part, Schneider, Perrier et Catala se tenaient au milieu d’une cuisine à peu près aussi vaste et claire qu’un terrain de basket, au rez-de-chaussée. Les trois flics étaient calmes, très calmes. Trop calmes. Dangereusement calmes et pensifs. Avec leurs fringues trempées et leurs visages durs, on aurait pu avoir l’impression qu’ils posaient pour une affiche.

La femme ne s’y trompa pas. Elle était juchée sur un tabouret de bar, et ses doigts tripotaient une Stuyvesant longue au filtre maculé de rouge épais.

— Josiane Frontera, déclara Schneider d’une voix étale. Alias Jo Opinel, autrement dit Jo-la-Libanaise…

— Libanaise, mon cul, ricana Perrier.

— Ou Jo-la-Dingue, dit Schneider.

Il étendit le bras à l’horizontale et lui passa les clés de la Ford devant la figure, en tenant le trousseau par l’écusson. Dans son visage émacié, ses yeux avaient l’éclat sinistre d’une dague.

— Vulgaire comme caisse, Jo, observa-t-il d’une voix lente, impersonnelle. Il agita les clés, qui remuèrent à peine et tintèrent faiblement, pas très fort, ni très loin. Là où tu vas, tu en auras pas besoin avant un bon moment…

Elle secoua les épaules avec indifférence, sans parvenir à quitter le policier des yeux et les coins de sa bouche épaisse s’affaissèrent imperceptiblement. Elle avait beau frimer un maximum, le flic lui foutait les jetons, et elle savait bien que cette ordure de Schneider s’en rendait compte, avec ses yeux clairs qui la transperçaient de part en part. Des yeux de mort. Comme les morts, les yeux gris se marraient en la dévisageant avec une feinte sollicitude.

— Allez vous faire foutre, dit la femme.

Elle tapota son chignon. Schneider rempocha prestement le trousseau. Il eut un rire sans timbre.

— Tu es arrivée à quelle heure, ce matin, Jo ?

Elle tira sur sa cigarette, considéra le policier avec accablement :

— Sept heures… Combien de fois il va encore falloir que je vous l’répète ? demanda-t-elle. (Elle ne semblait s’adresser à personne en particulier. Elle secoua la tête et un lent sourire sans joie lui monta au visage et creva sur ses lèvres, comme une grosse bulle de chewing-gum.) J’allais quand même pas tuer la poule aux œufs d’or, non ? dit-elle aux policiers. J’suis pas dingue à ce point, quand même… (Elle eut un rire rauque.) Vous allez vous fendre la gueule, Schneider, mais pour une fois, j’suis pas dans le coup… Marrant, non ? Pour une fois, j’suis blanche, blanche comme neige.

Elle se mordit la lèvre jusqu’au sang : Schneider avait son sourire en coin de rue, un sourire gelé et qui ne lui montait pas jusqu’aux yeux. La femme se détourna, écrasa la cigarette à peine entamée dans une soucoupe. Le policier observa les doigts fébriles de la femme. Ils déchiquetaient le mince cylindre de tabac avec la même férocité que s’il se fût agi de quelque bête malfaisante et tenace.

— Blanche comme neige, releva Schneider. Tu as de ces comparaisons, mon cœur… (Il sortit son paquet de Camel.) Tu es arrivée ici à sept heures, comme tous les lundis matins.

— Oui, dit la femme.

— Mayer n’était pas là, la bagnole non plus…

Charlie lui donna du feu.

— Merci, dit Schneider. Comme il n’avait pas de comptes à te rendre… (Il eut un geste évasif, désinvolte, et ses doigts maigres semblèrent éparpiller alentour quelque chose d’aussi impalpable que de la cendre ou du vent.) À part ça, la baraque était sens dessus dessous, le bureau dévasté…

— Oui, répéta la femme.

— Il y avait du sang par terre, dans la chaufferie. Du sang séché, d’accord, dit Schneider, mais tu es assez grande fille pour reconnaître du sang quand tu en vois. Même séché.

— J’suis pas allée dans la chaufferie, Schneider.

Elle se passa la main sur le front.

— J’avais rien à y faire.

— Pas pensé à nous appeler, hein, mon cœur, persifla Schneider. Des fois que les vilains grands méchants loups foutent leurs sales pattes partout…

— Y a bien longtemps… dit la femme.

Elle se tut.

— Bien longtemps que quoi ? ricana le policier.

— Que rien…

Elle secoua la tête. Sa bouche arborait une moue amère et elle avait le visage dolent. Schneider s’approcha d’elle. Elle recula le buste, tourna la tête vers le mur.

— Vous me faites pas peur, Schneider, dit-elle d’une voix terriblement amère et lasse. Vos charlots non plus… Vous pouvez rien me mettre sur le dos, c’ coup-ci.

— Trois personnes, dit Schneider. (Il lui saisit la mâchoire dans sa grande main dure, l’obligea à tourner la tête sans rudesse excessive. Elle avait la peau brûlante et sèche.) Deux types et une fille, des jeunes. (Elle secoua la tête, pas assez pour se dégager.)

— Tu me fais mal, Schneider.

Il la lâcha.

— Deux types et une fille, ça te dit quelque chose ?

— Non, mentit la femme.

— Ramasse tes frusques, Jo, dit Schneider. On t’embarque. (Il jeta un coup d’œil à son bracelet-montre.) Tu es placée en garde à vue, à compter de maintenant : dix fleures dix.

Elle se leva lentement, abandonna le tabouret, légère comme dans un rêve au ralenti, palpa le plateau en Formica de la table du bout des doigts, lentement. Elle ne savait plus si elle avait encore peur ou pas, ou si elle n’était pas soulagée. Debout, elle était aussi grande qu’eux, large d’épaules, toujours aussi bien balancée que quand elle en écossait, mais incroyablement grande pour une femme, en dépit de ses talons plats.

— Vous faites une toile, observa-t-elle d’une voix qui parut provenir de la pièce à côté.

— Deux types et une fille, dit Schneider d’une voix plate.

— J’vois pas, dit la femme.

— Tu vas en prendre pour un sacré bout de temps, Jo, déclara Perrier.

Il n’avait rien dit. Il avait son sac en cuir entre les mains. Il le tenait avec les paumes à plat, comme un ballon de rugby pas trop gonflé. Son visage était maussade.

— Donnez-moi ça, dit Josiane Frontera.

Elle tendit le bras, agita les doigts. Perrier lui remit son sac. Il l’avait soulagé en passant d’un couteau à cran d’arrêt, une belle arme bien équilibrée, avec une crosse en corne noire et une longue lame mince et effilée, et de deux calepins gonflés, des objets bon marché à la couverture de moleskine chocolat.

— On les trouvera là-dedans, dit Perrier.

— Ça m’ ferait mal, dit la femme.

Son ton laissait clairement sous-entendre qu’elle n’était pas tombée de la dernière pluie. Charlie secoua ses boucles mouillées. Rien à faire : elles lui collaient au front et à la nuque, comme de la laine trempée.

— Tu as un manteau, Jo ?

— Derrière la porte…

Il alla décrocher le vêtement, le soupesa et le palpa soigneusement, puis il lui retourna les poches. Il n’y avait rien. Il l’aida à l’enfiler. Ses gestes étaient singulièrement doux. Charlie sortit une Gitane, ralluma pensivement et observa la femme. Les deux autres policiers feuilletaient les calepins, sans hâte.

— Te fous pas Schneider à dos, conseilla Charlie à mi-voix. (Pas un de ses traits ne bougea.) il est à cran, en ce moment, et cette histoire, c’est pas fait pour arranger les choses… (Il esquissa une mimique contrariée.) J’t’aime bien, Jo, tu sais que j’t’aime bien, mais fais gaffe.

— T’aimes bien tout ce qui porte un jupon.

Charles, observa la femme. (Elle lui sourit tout de même. Elle avait presque envie de lui tapoter la joue, doucement, comme à un môme paumé. Elle avait aussi envie de chialer un peu. C’était à cause du temps, peut-être.) Te casse pas la tête pour moi, le Chat… (Elle cessa de sourire, serra le manteau contre elle.) J’ai pas de raisons de m’en faire.

Загрузка...