Les arrestations, on en a fait toute une mythologie, comme s’il y fallait un décorum particulier, tout un cérémonial plus ou moins exorbitant et compliqué, or tous les flics vous le diront : les arrestations, c’est un peu comme toutes les femmes pour certains hommes et certains hommes pour quelques femmes, les arrestations, passées les dix premières, elles sont toutes pareilles et dans leur grande majorité parfaitement fastidieuses.
Elles sont toutes pareilles, bien entendu, sauf celles qui sont différentes et c’est là tout le problème, vous ne savez jamais tout à fait, à l’avance, comment ça va tourner. Vous avez théoriquement à votre disposition toute une gamme de réactions prévisibles, depuis celle de l’animal traqué qui se bat jusqu’au bout et finit par se tirer une balle de .38 dans la bouche pour ne pas être pris, jusqu’au soulagement pur et simple du type qui a trop couru, pendant trop longtemps, et qui finit par attendre le moment où vous monterez les marches qui conduisent chez lui, le moment où vous sonnerez — enfin — à sa porte, et pour qui ce moment sera la fin de son angoisse et de son propre calvaire. Un de ces types très las et passablement dépassés par les événements, et qui finissent par vous dire — presque sur un ton de reproche —, vous en avez mis, un sacré bout de temps, vous, et qui vous suivent sans barguigner, comme si vous leur aviez ôté soudain un grand poids des épaules.
Vous pouvez avoir besoin d’une compagnie de C.R.S. et de la brigade canine, ou de grenades lacrymogènes, d’un mégaphone ou d’un collègue et d’un bon vieux bus urbain, ou de rien ni de personne. Vous pouvez devoir faire le coup de feu — et en général il ne résulte rien de clair ni de définitif de ces échanges expédiés à la va-vite, dans un couloir sombre ou au milieu des terrains vagues —, ou simplement tendre un manteau, préalablement palpé avec le plus grand soin, pour qu’on vous suive… Neuf fois sur dix, l’arrestation — l’interpellation dans la langue des flics et des juges — est une simple formalité d’ordre administratif et qui, comme telle, nécessite plus de papier — un dur, quatre pelures — et de carbone que de munitions de fort calibre.
Neuf fois sur dix…
Reste une fois. Sur dix interpellations, une misère. Sur cent ou sur mille, ce sont autant de situations plus ou moins imprévisibles et souvent dangereuses à maîtriser et pas demain, autour d’une tomate au Café du Commerce, ou dans l’ambiance feutrée d’un cabinet, ni même sur magnétoscope ; pas demain, mais maintenant, tout de suite, avec de vrais passants, de vraies cibles, de vraies balles et des bonshommes en vraie grandeur, et pas question d’alléguer les deux tirs annuels de quinze cartouches — dans le meilleur des cas — ou les Uniques 7,65 mm aux canons fendillés, parce qu’il reste alors, parfois, une fraction de seconde pour décider, entre la lettre de félicitations qui tombe quatre mois plus tard (lorsqu’elle tombe) et le couperet immédiat et définitif de la bavure.
Car pour bizarre que cela paraisse, à l’inverse de pas mal d’hommes de l’art, à commencer par les médecins et les chirurgiens, à moins de se situer au plus haut niveau de la hiérarchie policière, et à ces niveaux le problème ne se pose plus guère, le flicard moyen n’a pas droit à l’erreur.
Il sait très bien que si ça tourne bien, on l’oubliera dans son coin et c’est tout ce qu’il demande au ciel, en général, mais que si ça tourne mal, tout le monde lui tombera sur la gueule : les magistrats et la maison bœuf-carotte, les journalistes et les baveux, sans compter tous les rapports à taper, tout le 21 x 29,7 à se farcir…
C’est pourquoi, il était bon de prendre certaines précautions avant d’aller sauter quelqu’un : si possible rarement dans un lieu public, et dans tous les cas, jamais seul.
Schneider roulait à toute allure dans l’avenue du Lac, et la R16 ondoyait légèrement sur sa trajectoire, à cause du vent. Et de la vitesse, bien entendu. Il alluma une cigarette d’une main, sans cesser de cisailler à tout petits coups de volant, pour conserver le cap. Toutes les règles voulaient qu’il rentrât au Central, ou qu’il téléphonât d’une cabine pour récupérer du monde, car la fille pouvait être seule chez Freddy, ou pas, Freddy pouvait être là ou pas, ils pouvaient être armés — ou pas. Le policier ne savait pas qui était ce type qui se faisait appeler Freddy, et par conséquent il ignorait s’il avait ou non quelque chose à se reprocher — quelque chose qu’il pourrait juger suffisamment sérieux pour tirer, par exemple, à travers la porte sans hésiter au seul mot de Police.
Sans compter qu’une arme, ça commençait au couteau de cuisine pour se terminer au navire porte-engins, en passant par tous les types possibles et imaginables d’armes d’épaule et de poing…
Il s’y reprit à quatre fois pour freiner au bout de l’avenue, et la caisse embarqua comme si elle entendait arracher les pneus du macadam, puis il prit la courte bretelle d’accès très relevée qui menait rue Léon Blum et ralentit au niveau de la station Shell.
Des murs défilaient de part et d’autre, tandis qu’il cherchait une place où se garer, des murs recouverts de bombages et de graffiti plus ou moins obscènes, et d’affiches plus que passées. La grande majorité des commerces avaient progressivement fermé leurs portes et on avait remplacé la plupart des vitrines par des panneaux de contre-plaqué ou d’aggloméré.
Et pourtant le ciel était bleu et clair entre les tours, et le vent soulevait juste assez de papiers sales pour qu’on pût, convenablement recyclé, y imprimer le bottin des téléphones pendant trois siècles. Certaines des feuilles les plus hardies n’hésitaient pas à s’élever au niveau du premier étage, avant de se lancer dans de longs roulés-boulés successifs sur la terre battue des pelouses.
Schneider rangea la voiture à proximité d’une cabine téléphonique. Elle semblait en état de fonctionner, mais il n’hésita pas plus de trois ou quatre secondes : le temps de saisir ses lunettes noires dans la boîte à gant et de se les fourrer sur le nez. Puis il sortit de la voiture, retira vivement son manteau et le jeta sur la banquette arrière. Tout en tirant sur ses manches de chemise et en boutonnant soigneusement sa veste, il traversa la rue en oblique, grand type maigre et élégant, vêtu d’un complet bleu poudre, au visage dur et intelligent, le regard absent derrière les verres sombres des Ray Ban. La porte du 38 était ouverte à tous les vents et une grosse pile d’imprimés publicitaires avait été jetée en vrac dans la poubelle fixée au mur. Schneider fit les boîtes aux lettres, comme chaque fois et sans la moindre conviction. Sur la double rafale de boîtes, il y avait quelques plaques en laiton ou en cuivre, deux ou trois bandes de normographe qui avaient tendance à se décoller et des simples et banales étiquettes d’écolier — lorsqu’on n’avait pas tracé directement le nom sur la tôle à l’aide d’une pointe-feutre. Les portes des boîtes était peinte en orange vif. Sur la quatrième à gauche, en haut, coincée entre deux Portugais, Schneider remarqua que quelqu’un avait gravé légèrement Freddy dans la peinture, à l’aide d’un clou ou d’une clé de voiture, sans appuyer suffisamment pour érailler la tôle.
Le policier gravit les marches quatre à quatre. Arrivé sur le palier il se déplaça silencieusement, entrouvrit la veste et laissa pendre la main droite le long de sa cuisse. Et il gravit une marche, afin de ne pas demeurer dans la porte. Il sonna de la main gauche, légèrement, presque avec impertinence.
Le reste se passa en un instant. Une jeune homme au nez pointu et aux moustaches tombantes ouvrit, et il manqua prendre la porte dans la figure. Un grand type maigre et bien trop smart pour être un flic lui passa devant en retirant des lunettes noires.
— Freddy ? lâcha l’homme.
— Oui, dit le jeune homme.
Il ressemblait bougrement à Pierre Vassiliu et portait une sortie de bain en éponge bleu nuit. Quelque chose de pas mal cher, et qui devait venir de chez Léon Habilleur. Le type aux cheveux gris était déjà dans la chambre.
La fenêtre était large ouverte, et malgré la présence de la tour, en face, qui surplombait l’immeuble, la fille était nue comme la main, étendue sur le lit comme si elle avait pour unique fonction de marquer les quatre points cardinaux. Schneider sortit une Camel et contempla le spectacle. Il en avait déjà vu, et il savait comment c’était fait, mais en d’autres circonstances, et il devait reconnaître que si ça n’avait pas fait un dimanche, ça aurait quand même pu constituer un vendredi acceptable.
Ses longs cheveux presque blancs répandus sur la poitrine, la fille avait un sacré chien. Schneider se passa l’ongle du pouce sur la lèvre supérieure.
— Malou, hein ? dit-il d’une voix sourde.
Elle tourna la tête vers lui, sans esquisser le moindre geste pour couvrir sa nudité. Simplement, elle agita les doigts de pieds. Freddy « Vassiliu » les regardait tous les deux, l’un puis l’autre, comme s’il essayait de se faire une opinion. Le grand type fumait posément, adossé au mur. On ne pouvait pas dire vraiment qu’il souriait, parce que son visage maigre paraissait sculpté dans de la pierre dure, mais quelque chose élargissait sa bouche.
— Où sont vos fringues ? demanda-t-il aux deux jeunes gens, d’un ton qui interdisait toute velléité de résistance.
Elle pointa le menton vers la ruelle du lit.
Schneider se déplaça rapidement, sans les quitter des yeux, ni leur tourner le dos un seul instant. Il saisit une poignée de vêtements, la palpa et l’expédia en vrac sur le corps de la fille. Puis une seconde. Il n’y avait pas de chaussures. Ils avaient très bien pu les laisser dans l’entrée. La pièce était peu meublée, mais bien meublée, avec un lit, une commode en alu brossé avec une grande glace ovale et une armoire moderne en teck huilé. Les murs étaient recouverts de crépi blanc et il n’y avait pas de rideaux aux fenêtres, mais on ne pouvait pas dire que ça manquait vraiment : leur absence amplifiait tout au plus la clarté (sinon les dimensions) de la pièce, et rendait le spectacle plus commode aux voyeurs de tout poil.
— Allez debout, ordonna Schneider. Je vous emmène faire un tour au soleil… (Il se tourna vers le jeune homme.) C’est aussi valable pour vous, Freddy… Habillez-vous en vitesse, j’ai pas toute la vie.
La fille rassembla ses membres épars et s’assit en tailleur. La photo n’avait rien à voir avec elle. Comme bien des photos. Elle avait un visage très triangulaire et des yeux noirs et durs, une belle gueule de petite pute, tout à fait capable de vous crever les yeux à coups de talon aiguille, une belle gueule dure et avisée de petit carnivore.
Elle se gratta l’intérieur du genou d’un ongle laqué de noir et bâilla. Elle s’adressa au jeune homme, et elle avait la voix d’un type qui se serait fait cabosser la gueule dans des centaines de matchs bidons dans des salles cradingues, avant qu’on se décide à lui écraser le larynx à coups de talon. Une voix pas vraiment inaudible mais sans inflexion ni chaleur.
— Qui c’est ce mec, Freddy ? Elle cligna des paupières. Hein, Freddy, qui c’est ? Tu le connais ?
— Chais pas, marmonna le jeune homme. (Il regardait Schneider, exactement avec la même expression que s’il attendait que le policier le dépanne en lui fournissant les réponses.) Chais pas… Tu le connais pas toi ?
— Non. Toi non plus ?
— Non, j’ crois pas, dit Freddy à regret.
— Ça va, grogna Schneider. Il sortit son étui de cuir noir de la main gauche, l’ouvrit comme un carnet et lui fit décrire un lent demi-cercle devant leurs yeux, en pivotant sur les talons. Freddy laissa tomber les épaules avec accablement, mais la fille décolla comme une fusée et retomba sur ses pieds.
— J’veux avoir mon avocat, glapit-elle. Vous avez pas de mandat, vous avez pas le droit.
Schneider bougea à peine. Il lui colla un revers explosif de la droite, une beigne qui provenait du fond des talons. Elle se retrouva assise au bord du lit et se passa la main sur la joue. Elle ne perdit pas de temps en vains palabres et repartit à l’assaut, en sifflant et en crachouillant comme une vieille chatte efflanquée dans une lessiveuse. Elle essaya de lui planter ses griffes dans la figure, mais Schneider lâcha l’étui et lui captura le poignet droit qu’il tira à lui (figure qui devait se nommer un viens-donc en self-défense, par opposition au vas-y qui a pour but de déséquilibrer l’adversaire en poussant dans le même sens que lui), lui tordit le bras, ce qui amena la jeune femme à pivoter, et d’une poussée du poing dans le creux duveteux et fort bien cambré des reins, il l’envoya dinguer avec précision sur son compagnon.
Ils esquissèrent trois pas de tango parfaitement grotesques, tout en essayant de démêler le tien du mien, et Schneider en profita pour ramasser l’étui sur la moquette. Elle se retourna. Le flic fumait, la veste ouverte et les pouces dans la ceinture, dans le dos. Il avait la tête un peu inclinée sur l’épaule droite, comme pour rendre ses yeux gris plus froids et plus perçants, et un mince ruban de fumée lui montait devant la figure, et se divisait en volutes bleutées.
Mais surtout, il y avait la crosse noire de l’automatique sur sa hanche droite. Sur certains types, un feu ça faisait bidon, mais sur lui, l’arme revêtait un aspect on ne pouvait plus dissuasif.
Il ricana et dit d’une voix sourde :
— Premièrement, il n’y a pas plus d’avocat que de beurre au cul de la chèvre, et j’ai pas à vous lire vos droits, ni à vous fournir un mandat, tout simplement parce qu’on est pas à Frisco, et que le septième amendement ne joue pas chez nous… (Il parlait la bouche presque immobile, les paupières serrées.) Deuxièmement, j’ai déjà assez perdu de temps comme ça, alors vous vous fringuez en vitesse, ou je vous assomme d’abord et je vous fringue après… Ou alors j’appelle la S.O.S. pour vous déménager.
— Ça va, dit la fille. D’abord, il faut que je me lave le cul…
— Ça attendra, dit Schneider. Sapez-vous en vitesse et qu’on n’en parle plus. Où c’est que tu l’as dénichée ? demanda-t-il à Freddy.
— Elle est arrivée hier soir au train de Paris, dit le jeune homme. Elle m’avait téléphoné de venir la chercher. C’était normal que j’y aille.
— Ouais dit Schneider. (Ils avaient commencé à s’habiller, sans manifester d’ailleurs la moindre gêne.) Tu as le téléphone, ici ?
— Oui, déclara Freddy. Dans le couloir… Derrière le rideau du placard.
— Ça va, coupa Schneider. Placez-vous en face de la porte, tous les deux, je veux pouvoir vous voir depuis le couloir. Au fait, pourquoi était-ce normal, que tu ailles la chercher ?
— C’est ma femme, dit le jeune homme, non sans fierté. Devant Dieu et devant les hommes.
Schneider tomba sur Perrier. Ce dernier lui annonça que le procureur de la République l’avait appelé deux fois dans la matinée, et qu’il fallait que Schneider le rappelle d’urgence.
— Magne-toi le cul, coupa Schneider. Tu as une poubelle sous la main ?
— Oui, oui, dit Perrier. Charlie vient de rentrer, et il a encore les clés…
— Bon, dit Schneider. J’ai la fille… (Il ne se mouillait jamais trop au téléphone, à cause des hommes de Big Brother.) Elle est rentrée hier soir de la Grande Ville, et c’est au 38, rue Léon Blum, cinquième étage à droite en montant. Une porte vert bouteille. (Il parlait assez lentement et assez distinctement pour que son collègue pût tout noter. Perrier relut l’adresse, non moins posément. C’était fastidieux et indispensable.) Bon… C’est chez son mari.
— Ah ! parce qu’elle est mariée ?
— Oui, dit Schneider. (Il ne les quittait pas des yeux. Le type avait l’air d’une crème d’andouille à la sauce vinaigrette, mais on ne savait jamais.) À ce que lui raconte, oui, ils sont mariés.
— Rappelle le proc’, insista Perrier.
— O.K. ! dit Schneider. Rien de nouveau chez les Japs ?
Perrier marqua un temps de silence et fit « Ah ! oui… »
— Chez Honda ? Non… Ils ont reçu l’ensemble des pièces ce matin, mais ils sont à la bourre et la bécane ne sera pas terminée avant demain soir, dix-neuf heures au plus tôt. Et l’autre tordu ne s’est pas encore manifesté.
— Ça lui laisse du temps, dit Schneider. Et à nous aussi.
— On arrive, dit Perrier.
— O.K. ! répéta Schneider.
— Ah ! autre chose, se souvint Perrier. Le maire t’a appelé, ce matin.
— Le maire ?
— Oui, dit Perrier. Mounier… Le maire de cette bonne ville… Comme le proc’ : urgent…
— Ça va, dit Schneider.
Il raccrocha. Ça n’allait pas du tout. Il retourna dans la chambre le visage pensif, un peu en touriste. Les deux zigomars n’avaient pas beaucoup avancé — ou bien il était trop impatient. Ils avaient quand même l’air de patiner dans la résine. Schneider chercha un cendrier des yeux et n’en trouva pas et la cendre atterrit directement par terre. Des moineaux pépiaient, cinq étages plus bas et le son montait avec une clarté et une précision impressionnantes. Quelqu’un battait un tapis quelque part, sans vigueur ni empressement. Un cyclo pétaradait, et à ses sautes d’humeur, on devinait qu’il escaladait les buttes de l’ancien jardin central, transformé depuis en terrain de cyclo-cross par les loubards du coin, et que celui qui le chevauchait n’en finirait pas de se tortiller avant qu’il fût tombé à sec.
Talk of the town…
Schneider s’appuya de l’épaule au chambranle de la porte et ses yeux suivirent les courbes sinueuses de la fille. Le Créateur l’avait bâtie en forme de violoncelle, dans de la bonne camelote bien compacte, et elle appartenait à cette catégorie de femmes, plutôt rares, qui étaient aussi chouettes habillées qu’à poil. Elle fourrait à coups de poings les pans de sa chemise dans la ceinture du jean, puis elle se dandina un peu et sautilla sur place.
— Quand ça, vous vous êtes mariés ? s’enquit le policier d’un ton vague et dépourvu d’attention.
— Y a trois ans, dit le jeune homme… (Il boutonnait son pantalon, exactement comme s’il découvrait l’air embêté et pour la première fois de sa vie, qu’il y avait deux boutons à sa ceinture, sans compter en plus ceux de la braguette, et ses moustaches de phoque lui pendaient sur la poitrine.) Après, un jour, elle a voulu le divorce et on est passés en conciliation, et…
— Et ta gueule, dit la fille.
Elle en était au jogging sur place, pour tout caser dans le fond de pantalon, puis elle se mit à lisser ses longs cheveux du plat de la main. Ils ondulaient bien jusqu’à la ceinture, en vagues souples et successives — comme le font toutes les vagues souples et successives depuis que le monde est monde.
— C’est vrai, quoi, protesta Freddy en relevant la tête.
Mal lui en prit. « Nina Hagen » lui colla une patate sonore, virile, en plein sur l’œil le plus proche, et il bondit comme s’il avait découvert une tarentule dans la jambe gauche de son pantalon. Elle sourit à peine, bien que le spectacle parût l’amuser prodigieusement et dit :
— Tu vois, Freddy, ça c’est rien qu’pour te faire comprendre à quel point y vaut mieux qu’tu fermes ta gueule…
Et en disant cela, tout d’une traite et sans reprendre haleine, elle ne souriait plus du tout. Plus du tout du tout.
Schneider jeta sa cigarette par la fenêtre et en alluma une autre, tout en pensant à Mounier, puis au proc’. Si tout le gratin se réveillait, ça ne pouvait signifier qu’une chose : ils avaient fini par piger le coup, ce qu’ils auraient eu meilleur temps de faire tout de suite. S’ils pigeaient à fond, ils s’empresseraient de dessaisir l’inspecteur principal Schneider, au profit de l’un ou l’autre officier de police judiciaire de la Sûreté, ou de la P.J. de Z…, et il n’en manquait pas, et pour commencer, ils ouvriraient une information.
Seulement Schneider avait un atout dans la manche : il avait la fille. Peu importait comment il l’avait eue, ni ce qu’elle allait dire, mais il l’avait. Il avait entre les mains l’un des trois co-auteurs du crime.
Moins d’une semaine après que celui-ci eût été commis et seulement un peu plus de quarante-huit heures après qu’on eût découvert le cadavre de Mayer. Et ils avaient procéduré sans désemparer, ce qui signifiait dans leur jargon que chacun des actes de la procédure, que les diverses auditions, constatations et transports s’étaient succédés sans interruption.
C’était une fiction juridique, mais elle établissait le flagrant délit, qui était également une notion juridique, elle même passablement abstraite, mais sans contestation possible. Auquel cas, il fallait une raison autre pour dessaisir Schneider.
En ce qui concernait les autres raisons, ils avaient largement le choix, à commencer par le fait que Mayer avait financé la campagne des candidats UDF-PRI aux dernières législatives, et qu’il avait allongé pas loin de vingt millions d’anciens francs pour payer les frais de séjour de ces messieurs, sans compter les locations de voitures, les pleins d’essence et les colleurs d’affiches. Il y avait aussi le fait que Mayer avait largement financé la création du Club de Tir des Arquebusiers du Roy, un établissement prospère sur les hauteurs de la ville, et où on rencontrait le gratin de la police et de la truanderie locales, à tel point qu’on pouvait se demander de quel Roy il s’agissait, en fin de compte.
Schneider observa les deux jeunes gens.
Il se demandait ce que ces deux connards venaient foutre là au milieu. Il avait une idée de plus en plus précise des deux autres, Momo et Jethro, les deux tares suburbaines, qui manquaient encore au tableau. Par eux, il pourrait peut-être remonter aux autres, si tout se passait bien.
Seulement le temps jouait contre lui.
S’il était dessaisi, il y aurait un autre policier pour mener les auditions, les interrogatoires, et si le proc’ ouvrait une information, Schneider, même s’il héritait la commission rogatoire, ne pourrait pas les entendre jusqu’au bout, les trois charlots, sauf à faire obstacle aux droits de la défense, ce que défendait expressément le célèbre et controversé article 105 du Code de procédure pénale.
Schneider se massa les tempes. Du bout des doigts. En silence.