Vendredi matin — deux heures

Le téléphone sonna par terre, dans l’ombre, une seule fois. Schneider décrocha, et du même mouvement bref, rejeta le sac de couchage qu’il avait sur les jambes et s’assit au bord du divan. Les lèvres collées au combiné, il dit d’une voix sourde :

— Ouais ! j’écoute…

Ce qui n’était pas loin de laisser penser qu’il attendait un coup de fil, mais peut-être pas celui-là, et il serra les sourcils lorsque la voix lui parvint de tout à côté, une voix d’homme à la fois bien réveillée, légèrement narquoise et très sûre d’elle, une voix en forme de coup de pied au cul circulaire et largement justifié.

— Vous ne me remettez certainement pas, disait la voix. N’est-ce pas, Schneider : vous ne me remettez pas. Nous nous connaissons bien, pourtant…

Schneider posa les deux pieds nus bien à plat côte à côte sur la moquette et remua les orteils. À son bracelet-montre, il était deux heures. Il avait seulement somnolé deux heures à tout casser, et encore pendant ce temps était-il passé sous un train qui grondait au-dessus de sa tête, un de ces grands express lancés dans la nuit, denses et lourds comme des blues, emportant avec eux des cargaisons de vivants et de morts et des tonnes de ferraille à des millions de kilomètre-heure — et le train avait mis longtemps, longtemps, à traverser la gare à cent à l’heure.

Le policier chercha son paquet de cigarettes à tâtons et au diable le Blues du Grand Train.

— Schneider…

— Ouais ?

— Alors ? fit la voix sans manifester d’impatience.

— Alors quoi ? grogna Schneider.

— Alors qui…

— De la merde, dit Schneider. Ça fait deux heures que je suis rentré, à fond la caisse, et tout ce que je sais, c’est que c’est pas la permanence de la P.U., parce que la permanence joue pas aux devinettes et qu’elle appelle pas d’une cabine publique, en général. Je sais aussi que le numéro que vous venez de composer n’est pas à l’annuaire.

Il se pencha de côté et appuya sur la touche ON du magnéto-cassettes et un petit œil malicieux couleur de rubis se mit à luire avec effronterie au ras du sol, et la cassette démarra avec un léger chuintement feutré.

— Milan, annonça la voix sur le même ton que s’il se fût agi de quelque mot de passe. Milan, je suppose que vous vous souvenez de moi.

— Ouais ! ricana Schneider comme on mord. Ouais, je me souviens de vous, Milan. (Il observa une seconde de silence et dit d’une voix très dure et plus plate qu’une table à repasser :) Toujours dans les allées du pouvoir, Milan ? Toujours à vous vautrer dans la même merde, je suppose ?

— Je dois vous voir, Schneider. Il ajouta : maintenant.

Schneider allumait une Camel cabossé. Il dit :

— J’en vois pas la nécessité. J’ai bouffé à midi avec votre taulier, mercredi, et je crois qu’on s’est tout dit. (Il tira sur la cigarette et la fumée amère lui brûla la gorge en passant, sans avoir épargné le palais peu avant.) Autre chose, Milan, si vos petits copains vous avaient pas tiré d’affaire, vous devriez être en train de vous farcir vingt piges de centrale, Milan. Pour meurtre.

— Pas de preuves, Schneider, persifla la voix. Rappelez-vous : pas de preuves… Et en droit pénal français, le doute doit toujours bénéficier à l’accusé.

— Je me rappelle, Milan, dit Schneider. Alors allez vous faire foutre, vous et vos amis. Allez tous vous faire foutre…

— Vous avez tort, dit Milan. Vous avez vraiment tort, vous savez… Je vous promets que vous n’auriez pas fait le voyage pour rien.

— Histoire de rire, grinça Schneider, si nous prenions rendez-vous dans le cabinet du commissaire central Morgantini, disons demain matin vers dix heures ?

Milan eut un rire élégant, mondain, ton sur ton, dans lequel la dérision le disputait à l’indulgence :

— Big Brother nous a rendu quelques services, jusqu’au jour où il a fini par se faire agrafer sa légion d’honneur sur le front des troupes — rappelez-vous cette cérémonie grotesque et les chaussures à semelle compensées de Big Brother. Morgantini avait décroché son ruban de justesse, parce que peu après Chirac est parti, dans les conditions que vous savez et aussitôt le central a commencé à éprouver des états d’âme… Vous comprenez ?

— Oui, ricana Schneider. Quel genre de services ?

— Des gros, déclara Milan. Vous êtes sur Mayer ?

— J’étais, dit Schneider.

— Il vous manque des éléments, Schneider.

— Et vous les avez…

— Et nous les avons. Vous comprenez, à présent ?

Schneider ricana. Il pouvait se payer le luxe de l’insolence. Il tira sur sa cigarette. Il y avait quatre briques, déposées au greffe du Tribunal de grande instance ; il y avait quatre allongés, parallèles dans les tiroirs à viande froide de la morgue ; et deux des trois auteurs du meurtre de Mayer bien au chaud à la maison d’arrêt. Sauf une seule série de photos, négatifs et positifs, tout le contenu de la mallette était passé à l’incinérateur et vogue la galère.

— Vous avez mon numéro de téléphone, Milan. Vous devez également avoir mon adresse.

— Il n’en est pas question un seul instant, rit Milan. Non, Schneider, vous pouvez choisir n’importe quel endroit sauf chez vous et nous ne parlerons pas non plus dans votre voiture. Un entretien en tête à tête, sous les étoiles… Rien que vous et moi. Ni chez vous, ni chez Morgantini.

— Des éléments… Vous êtes seul, Milan ?

— Toujours. Alors ?

— C’est vous le demandeur, rappela Schneider. Alors quoi ?

— Alors où, et dans combien de temps ?

— C’est un coup à tenter, reconnut Schneider. Full aux as par les dames. (Il rit sous cape, parce que Milan était réellement un dur, mais en tant que tel, c’était aussi un naïf et il comptait également sur chacune des deux qualités.) Vous connaissez ma voiture ?

— Facile, rit Milan. Une Renault 16 noire à toit ouvrant, de 1975. Immatriculée… Elle a 86 000 kilomètres au compteur et vos pneus avant donnent des signes de fatigue… Ah ! vous avez aussi deux chargeurs de .45 pleins fixés avec de Talbuplast sous le tableau de bord. Nous n’y avons pas touché. Nous n’avons pas touché au reste, non plus…

Dans la pénombre, Schneider fixa l’extrémité de sa cigarette avec une particulière acuité : un mince anneau de feu compliqué qui brasillait comme un haut-fourneau à l’autre extrémité de la nuit — là où le train se ruait en aveugle. Le reste, c’étaient la radio et le magnéto. Le reste…

— Quel genre de services Morgantini vous a-t-il rendus, Milan ? demanda Schneider d’une voix lasse et cependant inexorable. Quel genre de gros services ?

C’était gros comme une maison, et le policier avait le cœur dans la gorge, il n’y avait pas une chance sur mille que le bluff marchât, d’autant plus que c’était contre toutes les règles qu’un type comme Milan se mouillât au téléphone, mais il fallait compter avec l’urgence et la haine — et ça marcha…

— Ça va, coupa Schneider au bout d’un moment.

(D’un coup de poignet, il consulta sa montre. Deux heures douze. Il calcula rapidement.) Dans vingt minutes, je longerai le lac par le sud. Je passerai donc le long des courts de tennis. Dans une vingtaine de minutes sur le parking de l’Association sportive… (Il se tut et ajouta d’une voix glaciale avant de raccrocher :) Il vaudra mieux pour tout le monde que vous soyez seul, Milan.

Schneider arracha son pantalon de survêtement, prit une douche brûlante puis glacée, il se rasa soigneusement et s’essuya avec une serviette éponge propre, puis il avala deux gélules qu’il fit descendre à l’aide d’un verre de jus de tomate.

Ensuite seulement il s’habilla, enfilant un pantalon de velours noir, un col roulé noir et ses rangers de peau. Il vérifia le contenu de son .45 qu’il glissa dans son étui de tir rapide sur la hanche droite et alla chercher un colt Cobra deux pouces sur son étagère, dans les chiottes. C’était une arme légère, propice au combat rapproché. Il la fixa au mollet gauche, un peu au-dessus du ranger, à l’aide d’un léger étui de cuir souple et rabattit la jambe de pantalon. Si ça ne suffisait pas, une demi-douzaine de fusils d’assaut ne suffiraient pas non plus.

Il passa une longue veste de treillis sombre.

Avant de sortir, il tira une photographie de femme de son portefeuille et la contempla un instant avec une douloureuse et terrible avidité.

Si quelqu’un était chargé d’observer son départ, il ne le remarqua pas — mais le type pouvait connaître son boulot. Si quelqu’un l’observait, ce quelqu’un ne pouvait pas manquer de voir la Renault noire émerger du parking souterrain, puis prendre l’avenue Victor Hugo et tourner à droite en freinant. Schneider alluma la Citizen-Band et parcourut rapidement les fréquences.

Il roula à sa main, ni trop vite, ni trop lentement, et il connaissait la ville sur le bout du doigt, ce qui fit qu’il acquit la certitude qu’il n’était pas filé. Il l’aurait senti, de toute manière, puisqu’il était plus chargé qu’un B52 au décollage, il ne pleuvait plus et dans la déchirure entre deux immeubles il lui sembla apercevoir un paquet d’étoiles qui dérivaient en arrière. Il se pencha, saisit la flasque de whisky dans le vide-poches. Il la déboucha avec les dents et cracha le bouchon métallique sur le plancher, puis il en but deux ou trois longues gorgées, sans ôter les lèvres du goulot.

Ce sagouin de Charlie en avait saigné les deux tiers à l’aise. Du revers de sa main gantée, il essuya la sueur qui lui coulait sur la figure, entre les sourcils, sur les lèvres et le menton. Les feux orange palpitaient à tout bout de champ et en filant, les rares voitures qui le dépassaient laissaient derrière elles comme des traînées jaunes de roquettes, avec dedans les boules de lumière des stops, comme des straffs linéaires de chasseurs de nuit.

Cheroquee avait eu raison de décrocher.

Il n’avait plus rien à voir avec la morale — aucune sorte de morale. Il était vrillé. Complètement vrillé. Cheroquee. Il arrivait à peine à se rappeler la tiédeur de ses seins, la houle de son ventre. Il balança la flasque vide sur le siège arrière.

Il n’avait plus peur : il était plus grand que le dôme laiteux de la nuit, son front était sec et il n’avait jamais eu ni peur ni froid et ses gestes étaient vertigineusement clairs et limpides et la nuit s’était distendue jusqu’à embrasser ses plus extrêmes limites, jusqu’aux confins de l’univers, jusqu’à l’endroit où elle bascule finalement dans le silence pensif et il était comme le train, une bombe sur ses rails, lancé dans l’infini indifférent, sec et mortel à son tour.

Il avait les mâchoires soudées.

Milan l’attendait — il savait où. Milan avec toute sa viande bien rouge, tous ses nerfs bien jaunes et sa bouillie grise dans le crâne, et il devait convenir que la partie serait inégale. Milan ne l’attendait pas à découvert sur le parking, il l’attendait placidement là où lui-même se serait tapi pour attendre sa proie, embossé derrière le vestiaire de l’Association.

Schneider longea le lac. C’était curieux, un lac, la nuit, on n’aurait rien soupçonné, c’était comme une glace à plat sur le sol, une glace noire dans laquelle se reflétait la lumière de la Z.U.P., une abstraction.

Il dégagea brusquement à gauche, planqua la R16 et coupa tout. À sa montre, il s’était écoulé à peine douze minutes depuis le moment où il avait raccroché.

La faiblesse de Milan, c’était de vivre dans le confort.

Il sortit de la voiture, étouffa le clappement de la portière. Durant une bonne minute, il demeura complètement immobile, les sens aux aguets, entre la masse sombre de l’échangeur et la tranquille somnolence du lac, puis ses yeux s’accoutumèrent peu à peu à la pénombre et il distingua le chemin qui longeait les courts, et il se souvint de Cheroquee avec sa Donnay sous le bras, et le dandinement de la petite jupe blanche sur ses cuisses bronzées.

Il retrouva le ploc des balles et le soleil, et le goût de la sueur tranquille sur sa peau et il se mit en mouvement comme un zombie sans bruit, les bras le long du corps et la veste ouverte.

Sous les faux-poivriers, la Citroën grise lui offrait son cul élégant. Un coude jeté par la portière, le conducteur fumait. De minces volutes pâles s’échappaient de l’habitacle. Schneider se plaça dans l’angle mort de la caisse où il demeura plus immobile que la statue du commandeur, les sens aux aguets. Une voiture passait sur le pont de l’échangeur et Milan écoutait l’Army Air Force Band en sourdine, ce qui ne manquait pas d’humour.

Il lui restait une possibilité infime de se retourner.

Il ne le fit pas.

Il prit seulement conscience de la présence du policier — et de son erreur, mais il était trop tard — lorsque la portière s’ouvrit brusquement sous son coude et que le canon du colt s’enfonça sans douceur sous son oreille gauche, le soulevant du siège.

— Bonsoir, Milan, dit le policier.

Sa voix avait quelque chose de lointain et de détaché, et cependant d’irrémédiable, comme une voix off chargée de nostalgie sur les chorus de Tuxedo Junction. Milan se détendit.

— Mettez vos deux mains à plat sur le volant, dit Schneider. Doucement ou je vous fais sauter le crâne.

Milan s’exécuta sans hâte. Schneider lui passa des pinces, puis il ouvrit la portière sans relâcher la pression de l’arme.

— Faites un faux mouvement, un geste de trop, n’importe lequel et je vous fais sauter le caisson, prévint le policier.

— Vous en êtes tout à fait capable, jugea Milan.

— Sortez lentement, dit Schneider. Très lentement.

Milan obtempéra placidement. Les poings serrés sur le ventre, il posa un pied après l’autre sur la terre damée. Puis il se redressa, pouce par pouce. Le .45 l’accompagnait, le chien à l’armée. Des cuivres s’envolaient de l’habitacle, des roucoulements de violons tendres et doux comme des ailes de colombe dans la lumière rose du soir et c’était abracadabrant. Schneider palpa l’homme rapidement. Sous l’aisselle gauche, Milan portait un long holster de cuir tressé.

— Depuis quand les gouapes dans votre genre se baladent-elles enfouraillées ? demanda Schneider. (Il y avait de la rage et de l’amertume dans sa voix. La rage et l’amertume d’un homme seul lancé dans un combat douteux.) Il ajouta : Ça vous suffit donc plus, les nerfs de bœuf et les manches de pioche ?

— N’allez pas trop loin, poulet, dit Milan. Ça suffit comme ça…

Le poing ganté de Schneider le frappa en plein sur la bouche. Il alla dinguer contre le pavillon de la voiture et s’ébroua. Puis il cracha par terre, de la salive et du sang.

— Je suppose que c’était pas indispensable, dit Milan.

Schneider le saisit à l’épaule et l’écarta de la voiture. Puis il se pencha dans la CX, coupa le lecteur de cassettes et retira la clé de contact. Un Smith six pouces reposait sur le tapis de sol devant le siège, là où Milan l’avait posé. Une belle arme lourde et précise avec une crosse combat.

Le policier se retourna lentement, le revolver dans le poing gauche.

— Prohibé ?

— Non, dit Milan.

— Bien sûr, ricana Schneider. On n’a rien à vous refuser, n’est-ce pas, Milan ?

Il fit basculer le barillet et les étuis de cuivre poli luirent dans la pénombre. Il éjecta les cartouches et les fourra en vrac dans sa poche. Milan l’observait, la bouche pleine de sang. Le visage émacié du policier n’avait plus rien d’humain. Milan cracha et s’essuya la bouche d’un revers de manche. Les yeux morts se portèrent sur lui.

— Vous n’avez jamais fait de cadeau, Milan. Jamais. À personne. Le Prophète gênait et vous l’avez fait supprimer, vous ou vos amis. Vous ne lui avez pas laissé l’ombre d’une chance de s’en tirer.

Il saisit le revolver par le canon et Milan recula, jusqu’au moment où il sentit le crépi rugueux du mur contre ses épaules. Il cracha de côté, l’air indifférent.

— À quoi ça sert, maintenant ? dit-il d’une voix empreinte de bon sens. À quoi cela peut-il vous avancer ?

— Pas l’ombre d’une chance, répéta Schneider.

À la faible lueur des lampadaires de l’échangeur, son visage semblait taillé dans le granit, usé et poli par la pluie et le vent et rongé par un terrible acide intérieur. Milan laissa tomber les mains sur le ventre.

Presque sans bouger, Schneider lui fit éclater la pommette gauche.

— Mayer, dit Milan.

Schneider doubla.

Milan sentit le sang lui couler le long de la joue, d’abord tiède comme une pluie d’été, puis lui dégouliner dans le cou, froid et poisseux. Ses poignets brûlants commençaient à l’élancer et il avait toute la face gonflée, et en même temps dure comme du bois, sonore et douloureuse.

Schneider tenait le revolver par le canon, négligemment, entre le pouce et l’index. Il semblait pensif et indécis.

— Mayer, dit Milan. Il avait huit cents briques chez lui. Huit cents briques. Il devait prendre le vol d’Air Inter samedi matin.

— Vol régulier cent-onze, ricana Schneider. Départ six heures dix. À destination de Nice (France). C’était pas la première fois, et ça n’aurait pas dû être la dernière, si le Fokker n’était pas parti sans lui. Il ajouta, d’une voix lasse : Nous avons contrôlé, Milan. Rien que pendant les six derniers mois, Mayer avait fait trois fois le voyage. Nous savions ce qu’il faisait, mais pour le coincer, macache…

Milan tendit les poignets.

— Pouvez-vous desserrer ça ?

— Non, dit Schneider. Plus tard. Et il n’y avait pas huit cents briques, tout juste un peu plus de quatre cent cinquante millions en coupures de cinq cents…

Il étouffa un rire léger.

— Ramsès avait mis la main sur le fric, par hasard. Il ne cherchait pas ça, mais une série de photos. Les photos étaient à l’abri et il a dû se rabattre sur le fric. Comment il a mis la main sur les deux valises, maintenant, on ne le saura jamais, toujours est-il qu’il a récupéré le fric et qu’il l’a mis dans son coffre, parce que dans son esprit, qui aurait eu l’idée dingue de venir casser le Twenty Flight ? Toujours dans son esprit, et le raisonnement se tenait, ou alors il a été pris de court, mais le fric était en sûreté là où personne n’aurait l’idée de penser qu’il serait assez con pour le laisser… Quatre cents briques, Milan. Un blot…

Milan se passa le revers de manche sur la bouche. Son boulot, c’était de récupérer l’argent. Sa figure vif du côté gauche le brûlait comme si on avait trouvé malin de la frotter contre le mur, mais il ne saignait plus beaucoup. Il cracha encore. Il avait surtout besoin de fumer pour se remettre les idées en place.

— Donnez-moi une cigarette, Schneider, dit-il d’un ton circonspect. Le diable vous la rendra… Et vous avez une curieuse façon de jouer le jeu…

— D’où venait ce fric, Milan ?

— Vous le savez très bien. Il hésita et dit : d’investisseurs privés. La réponse vous convient ?

— Non, dit Schneider. Vous avez balancé Big Brother, alors pourquoi faire le détail ? De vos amis ?

— Pas seulement, dit Milan. Pas seulement. Vous n’avez pas idée du nombre de petits malins qui ont des sous à mettre sur n’importe quelle affaire, du moment que le rapport est sans commune mesure avec le 7,5 % de la Caisse d’Épargne. Net d’impôt. Tout un tas de petits malins, Schneider…

— Tombe la neige, ricana celui-ci. Mayer investissait dans la came, la blanche, la poudre… Quels bizarres détours il avait empruntés pour en arriver là, nul ne le saura jamais, mais c’était un financier. C’est ça ?

— Oui, en convint Milan d’une voix sombre. Mais cette fois, ça n’était pas de ses fonds propres et ça bloque une opération. Sans compter… Sans compter que c’est toute la crédibilité du système, toute la fiabilité du dispositif qui est mise en cause. Vous comprenez ?

— Ouais ! dit Schneider.

— Où est le fric ?

Schneider sourit — du moins Milan en eut-il l’impression, et c’était probable qu’il sourît, même s’il s’agissait d’un sourire très sinistre. Il dit lentement, sans cesser de sourire :

— L’argent se trouve au greffe du Tribunal de grande instance, Milan. Il a été saisi et placé sous scellés. Il vous reste deux solutions : ou bien braquer le greffe, ou bien inviter les intéressés à s’y présenter pour y faire valoir leurs droits légitimes sur tout ou partie de la somme.

Milan se passa une main sur la figure, ce que les pinces rendaient malaisé. Schneider avait sorti son paquet de Camel aplati. Il lui en tendit une et l’alluma. C’était la mi-temps. Milan remarqua le Dupont. Il se remplit les poumons et expira lentement et à fond.

— Quatre cents briques, sec, dit-il d’une voix étranglée.

— Vous espériez quoi, Milan ? ricana le policier. Que je vous apporte ce fric sur un plateau ? C’est ça que vous espériez ?

— Non, reconnut Milan.

— Quant à braquer le greffe…

— Oui, dit Milan. Qui y avait-il, derrière Ramsès ?

— Ramsès est mort, dit Schneider. Il avait recruté Jethro, et c’était une bonne combine de faire faire le boulot par ce genre de dobo, surtout qu’il avait prévu tout de suite de s’en occuper après, mais il n’avait pas prévu qu’ils iraient à trois et qu’ils empileraient autant de conneries les unes sur les autres. Il n’avait pas prévu non plus qu’il trouverait le fric…

— Qu’est-ce qu’il cherchait ? demanda Milan, les mains devant la figure.

— Une bonne question, dit Schneider.

Il affectait d’avoir l’air indécis. Il affectait, mais Milan savait qu’il n’était pas indécis et que ça n’était plus la mi-temps, mais qu’ils avaient maintenant entamé la phase des négociations sur le dur. Schneider balançait le revolver par le canon. Il commençait à trouver qu’il traînait trop d’armes en ville, ces temps-ci.

Il regarda Milan.

— Pour moi, vous n’avez plus rien à vendre, dit-il les dents serrées. Vous ne m’avez rien vendu, sauf quelques racontars sans portée sur le Commissaire central. Vous vouliez savoir où était le fric, et quoi de plus simple que de le demander au flic chargé de l’enquête ?

— Rien, reconnut Milan.

— Je vais vous faire un cadeau, grinça le policier. Vous n’en faites jamais et moi non plus, mais je vais faire une exception. Vous ne m’avez rien vendu et je ne vous ai rien acheté, mais je vais tout de même vous faire un cadeau. Vous avez fait exécuter le Prophète parce qu’il devenait encombrant, avec ses petites orgies et ses photos à peine dignes d’un bal de sous-préfecture. Ce que vous ignoriez, c’est que Mayer finançait en sous-main. Parce que vous l’ignoriez.

— Oui, dit Milan.

— Vous avez incité le Prophète à quitter la ville, et pour faire bonne mesure, vous l’avez plus ou moins réduit en cendres histoire de s’assurer son silence.

Schneider glissa le revolver dans sa ceinture. De la main gauche, il sortit une mince liasse de photos couleur de sa poche de poitrine. Une vingtaine de clichés de format 9x13, et un crayon-torche. Il passa le tout à Milan.

— Les pinces, dit ce dernier.

— Démerdez-vous, Milan, grinça Schneider. En deux mots : Mayer voulait acheter le Twenty Flight et Ramsès et Gallien ne voulaient pas vendre. Mayer avait entrepris d’étrangler Gallien sur le plan bancaire et ça marchait plus que bien, parce que l’autre a trop tendance à flamber. En même temps, il avait ouvert un second front, en arrosant Ramsès de photos…

— Ça va, dit Milan. Ça vaut une bonne dérouillée.

— Ça n’était pas une dérouillée, dit Schneider.

— Je n’avais pas vu l’affaire sous cet angle, opina Milan.

Il en avait vu assez — et en gros plan — et il éteignit la lampe avec le gras du pouce.

— Je crois pas que vous la voyez encore sous le bon angle, dit Schneider avec une certaine férocité. La femme à Ramsès est une gouine de première et de surcroît, pour employer la forte définition d’un des inspecteurs de service, un garage à bittes au bout d’une route à trois voies — et Ramsès le savait.

Milan leva la tête, intrigué.

Schneider jeta sa cigarette, récupéra la lampe.

— Mayer aussi a fait une connerie, dit-il avec lassitude. Une seule, mais elle lui a coûté la vie. Le cul à Gisou, et le reste, no problem. Seulement, Gisou Ramirez n’était pas seule, sur les dernières photos. Il y avait une autre fille, une belle gosse d’une vingtaine d’années, et Mayer n’a pas percuté. Il n’a pas mesuré la dimension du coup, et il a manqué de bol : Ramsès en avait ras le cake et il est allé pleurnicher dans le paletot à Gallien. L’autre l’a envoyé au bain. En désespoir de cause, Ramsès a sorti les photos, et c’est à ce moment là que tout s’est joué — et de travers. Gallien a pris les photos et il n’a eu aucune peine à reconnaître de qui il s’agissait.

Il se tut, alluma une autre Camel. Le claquement du briquet aussi était féroce. Il jouait vaguement avec la pédale de sûreté du colt et le brasillement intermittent de la cigarette suffisait à modeler sa face et à creuser plus que de raison les deux cavernes sombres des orbites au fond desquels luisaient ses yeux assoupis.

— La fille, c’est la frangine à Gallien. Une fille bon chic bon genre, qui exerce un chouette petit job pépère d’hôtesse dans une agence immobilière de Menton. À l’époque, elle était en passe de se marier avec un charmant jeune branleur pas mal friqué — et ça ne s’était pas concrétisé, ce qui fait qu’elle avait commencé à noyer sa déprime en s’envoyant en l’air, à crédit et en stéréo… Elle a toujours son job pépère, l’histoire ne dit pas si elle continue à se faire mettre par tous les pores de la peau, mais une publicité de ce genre, c’est jamais très bon, surtout qu’avec ses grands yeux candides couleur de myosotis et ses manières, elle est le chouchou de la famille, et que tout le monde en bave des ronds de chapeau, à commencer par le vieux père Granier qui ne jure que par elle…

— Ça va, dit Milan. Un cadeau ?

— Ouais ! dit Schneider. Gallien a balancé le contrat en public. Ramsès et Josie sont morts, mais il reste pas mal de monde pour confirmer.

Milan jeta sa cigarette.

Il avait les photos entre les doigts.

— Gardez-les, ricana Schneider. Je crois bien que j’en ai plus l’usage.

Milan ricana à son tour. Il remua les poignets et dit en secouant la tête de gauche à droite — et de droite à gauche — plusieurs fois :

— Vous savez ce que je crois, Schneider ? (Il ne laissa pas le temps au policier de répondre et a jouta :) Je crois que vous êtes en train de me balader, Schneider. Vous pourriez emmener vos témoins devant le juge, non.

— Ça ne suffirait pas, dit le policier.

— Un sacré cadeau, grimaça Milan. Vous savez ce qui va se passer pour Gallien, lorsque nous aurons vérifié. Vous en avez une idée précise, n’est-ce pas ?

— Oui, dit Schneider.

Sa voix était parfaitement flegmatique.

Il retira le revolver vide de sa ceinture, fit deux ou trois pas en arrière, son bras décrivit un vaste arc de cercle et ils entendirent l’acier de l’arme qui heurtait les cailloux de blocage au bord du déversoir du lac, et il y eut un plouf lourd. Il soupesa les clés de contact de la CX dans sa paume, verrouilla les portières et le coffre et jeta le trousseau dans l’herbe dans l’ombre, derrière.

Milan avait fait un pas en avant.

Schneider se retourna, le scruta tout en remettant le colt dans son étui.

— Je ne vous aime pas, Milan, dit-il d’une voix sourde. Je ne vous aime pas, vous et vos semblables, je ne vous ai jamais aimé, même quand vous faisiez la pluie et le beau temps en ville. Ceci pour vous dire que le cadeau n’est pas gratuit.

— Rien de gratuit, dit Milan. On fait encore la pluie et le beau temps ailleurs, Schneider. Si ça n’est pas moi, c’en est un autre. Il y en aura toujours d’autres. D’autres pour faire des boulots dont personne ne veut se charger… Autre chose. (Schneider se raidit, les mains ouvertes le long des cuisses.) Vous ne nous aimez pas, mais vous n’êtes jamais passé divisionnaire ou commissaire, en dépit de vos états de service et votre amie vous a laissé tomber pour se mettre à la colle avec Gallien, lieutenant, et elle n’a pas dû vous laisser grand-chose d’autre que ce briquet.

Schneider ricana.

Il ricana puis son ricanement se transforma en une espèce de rire sec et sans joie et il laissa tomber la petite clé plate des menottes à leurs pieds et son rire en papier froissé s’éteignit :

— Un à zéro, Milan, dit-il lentement. Elle ne s’est pas mise à la colle avec Gallien ! elle l’a épousé à la fin mars.

Milan passa le dos de la main sur ses lèvres gonflées.

— Ça ne change rien au reste, dit Schneider. Rien du tout.

Il pivota sur les talons. L’instant d’après, la silhouette noire avait disparu à l’angle du mur. Milan s’accroupit et saisit la clé entre ses doigts gourds. Il faisait froid et humide, mais il ne s’en rendait pas compte. Il se mit à chercher les clés de la voiture.

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