Vendredi matin — dix heures

C’était un jour commencé, et dans la Police nationale comme partout ailleurs, un jour commencé, c’est un jour qui ne compte plus tout à fait dans le calcul, un jour mort dès le début et à passer aux pertes et profits. De surcroît, c’était le dernier jour avant le week-end. Les autres charlots de la Criminelle « B » n’ignoraient pas qu’ils avaient encore la permanence à monter, et qu’ils seraient encore sur le pont le samedi toute la journée et une partie du dimanche avant de souffler quelques jours, mais c’était pas pareil : ils avaient décidé de se préparer une fin de permanence relaxe.

Aucun des quatre charlots ne s’était attendu à recevoir le moindre témoignage de satisfaction de la hiérarchie, encore heureux qu’aucun taulier ne soit venu foutre sa merde et qu’ils n’aient pas ramassé un ou deux petits commissaires stagiaires sur la gueule au moment de la rédaction du rapport de transmission au proc’.

Ils avaient eu du bol avec l’affaire Mayer, dans ce sens : les tauliers n’aimaient pas trop salir leurs blanches mains dans quoi que ce soit qui pût entraver le déroulement harmonieux de leur belle carrière ou qui pût nuire à leur inscription au tableau d’avancement. Or l’affaire puait trop pour que l’un d’entre eux eût la fantaisie soudaine d’y fourrer son nez. Ils avaient donc foutu une paix royale à la base.

Il n’y avait pas de raison que cela continuât.

En tant que chef de groupe, Schneider s’était vu convoquer chez Jack l’Éventreur, lequel lui avait fait observer à huit heures vingt (prise de service à huit heures quinze), que le groupe « B » se signalait par la consternante régularité avec laquelle il empilait les dossiers en retard. Ils avaient huit jours pour remettre le compteur à zéro.

— Laisse mouler, dit Schneider à Perrier en rentrant dans son bureau. Le prince qui nous gouverne nous donne huit jours pour sortir les merdes en retard.

— Bon, dit Perrier. Il a repris du poil de la bête. Bon. Quoi d’autre ?

— Rien d’autre, dit Schneider. Il se laissa tomber dans son fauteuil pivotant, ouvrit un tiroir et y abandonna son pied droit pour un moment, tout en allumant une Camel. Ah ! si… (Il s’efforça à rire.) Avis aux amateurs : pas touche à Gallien. Ce connard est allé pleurer dans le giron du commissaire central Morgantini et Big Brother a fait passer la consigne du haut en bas de l’échelle : pas touche à Gallien. Ça suffit avec les mœurs qui voulaient lui faire des misères, alors Gallien, maintenant, fini…

— Qu’est-ce qu’il magouille, ce con de Big Brother ? demanda Perrier. Il peaufine son galon de contrôleur général ?

— Ouais ! ricana Schneider. Il s’est brusquement découvert une sensibilité giscardienne, et comme l’immobilière Granier, c’est la succursale locale et le principal bailleur de fonds du Grand Déplumé dans le coin, alors pas touche le fiston.

Perrier esquissa un sourire matois et déploya ses grands bras comme des ailes de moulin à vent, en serrant les poings. Il bâilla à s’en décrocher la mâchoire.

— Une sensibilité giscardienne, putain… Il était cul et chemise avec le maire, aux municipales.

— Il était, dit Schneider. Anything goes…

— C’est ça, grinça Perrier. Pour ce qui est de la sensibilité, y a qu’à laisser aller. Gallien fait un peu trop fort, en ce moment.

— Ah ? dit Schneider.

— Il a pas que des amis, en ville, dit Perrier en fixant son collègue avec une particulière attention.

— Première nouvelle, dit Schneider, impassible.

Ils se fixèrent un bon moment, puis Schneider saisit La Liberté qu’on avait déposée sur son bureau et l’ouvrit à la page Région. C’était plus ou moins dingue, mais c’était la première fois depuis le début de la permanence qu’il pouvait se payer le luxe de jeter un coup d’œil au canard avant d’attaquer la journée.

Sur trois cols’, il y avait une assez bonne photo de leur arrivée groupée au Palais de Justice, la veille au soir. Comme le cliché avait été pris au grand angulaire, on distinguait très nettement Jethro, qui paraissait avoir les flics à la traîne, on ne voyait pas grand-chose de “Nina Hagen” puisqu’elle avait remonté son paletot sur la tête, sinon qu’elle portait des jeans délavés et qui la moulaient bien et des bottines à talons aiguille (ah bon ?), et les flics avaient des airs durs et fermés de flics. C’était incroyable ce que le flash pouvait leur donner des airs rébarbatifs et malcommodes, et même le Chat paraissait parfaitement excédé. Ou alors, ils avaient vraiment une sale gueule tous les trois dans la vie courante, bien qu’ils ne s’en rendissent pas compte.

L’article autour était à peu près potable.

On n’y parlait pas beaucoup de Mayer, il n’y avait qu’une photo d’archives au Twenty Flight, et le pisse-copie de service avait l’air de présenter l’affaire plus ou moins comme un règlement de comptes un peu ténébreux, tout en s’abstenant d’égratigner la boîte au passage. On sentait bien que les trois quarts du texte avaient été concoctés dans le cabinet du central, et que le reste (si reste il y avait eu) avait été soigneusement caviardé.

C’était un papier nul, creux, de quelque manière qu’on le prît.

Perrier se curait les dents avec un canif en or à peine plus long qu’une allumette. Il avait la cosse et mal aux cheveux. Il était presque l’heure d’aller prendre un jus. Dumont était parti avec son petit baise-en-ville et sa petite 4 L faire le tour des constatations, et il n’y avait pas grand-chose, ce matin, deux casses sur la Zone industrielle Est, préjudice ignoré, et deux débits de tabacs dans la rue de la Gare, avec vitrines descendues et présentoirs vidés.

— Où est le Chat ? demanda Schneider.

— Il est au C.H.R. avec Viale. Ils sont allés interviewer un de leurs types qui s’est fait défoncer la gueule lundi ou mardi. Une histoire de camés, ajouta-t-il avec indifférence. On va se taper un jus ?

— Oui, dit Schneider. Si les gens des Stups apprennent qu’on leur marche dessus, on va se faire arracher la peau du dos.

— Leur type aurait quelque chose sur Speedy Gonzalès, dit Perrier en se déployant jusqu’au plafond.

— Ah ! dit Schneider. Speedy, hein ?

— Ouais ! Speedy.

Ils allèrent se taper un jus, en sortant ostensiblement par l’entrée du public, et en piquant droit en face sur leur bistrot unique et préféré et au diable Jack l’Éventreur et ses crises d’hystérie. Ils remuaient dans leur tête le vieil adage : un inspecteur fait des affaires, un commissaire fait une carrière.

Et ils bichaient comme des poux sur un nord-africain.

Et pourquoi pas un Nord-Africain ?


Les inspecteurs Charles Catala et Claude Viale ne bichaient pas, eux. Ils étaient contraints de se battre sur deux fronts et simultanément. Ils devaient bosser sur le front Fozzi, qui voulait leur en balancer un max, histoire qu’ils puissent se faire Speedy Gonzalès, et qu’il se fasse pas dessouder, lui, Fozzi, et ils devaient bosser sur le front du jeune connard d’interne qu’on leur avait flanqué dans les dents.

Il était maigre, avec une blouse blanche et le stéthoscope dans la poche de poitrine avec les branches autour du cou, il avait une barbiche frémissante à la Léon Trotsky et des petites lunettes d’intello (et ils ne lui avaient rien demandé, putain de merde), ils le trouvaient super-extra et tout dans sa composition de gaucho de service, il en fallait, de toute façon, comme il fallait des boogies dans les séries télévisées américaines, ou même des chicanos et des lieutenants wops, mais lui, les deux jeunes poulagas avaient tendance à trouver qu’il en faisait trop.

Charlie commençait à la trouver saumâtre.

Le jeune connard insistait. Il déclinait toute responsabilité.

Fozzi insistait. Il voulait en dégoiser tant et plus.

Le jeune connard lui piaillait de rien dire.

Fozzi insultait le jeune connard.

Le jeune connard traita les flics de fumiers de S.S.

Charlie poussa un coup de gueule étouffé et marcha sur le jeune connard. L’autre rentra dans le mur et sa hanche fit dong contre la table de nuit.

— Ouille ! dit l’interne.

— Putain, faites gaffe, dit Fozzi en retenant une bouteille d’Évian par le cul.

L’interne se massait la cuisse.

— Allez vous faire foutre, lui dit le Chat. Le type qu’on essaie de se faire vend de la poudre à des mômes de quinze ans, alors allez vous faire mettre, toubib de mes deux.

Viale saisit l’avant-bras de son collègue. L’ablette de calcif en profita pour se tirer de la chambre. Derrière la porte en bouclier, il dit :

— Je décline toute responsabilité et je vais aller chercher le médecin chef.

Charlie esquissa un pas en avant, mais c’était pas la peine : la porte s’était refermée. Les deux flics s’assirent sur le lit, à la bonne franquette et Charlie sortit des sèches et son carnet.

— Tu veux une clope ? proposa-t-il. Putain, ils t’ont fait une gueule pas possible, mec.

— Oui, dit le jeune homme. C’est pas des yeux au beurre noir, hein en plus, c’est du beurre jaune et vert, hein ? (Il prit une cigarette dans le paquet et Viale l’alluma.) Un vrai beurre d’escargot, hein ?

— Oui, dit Charles. Alors, Fozzi ?

— Pas grand, dit Fozzi. Pas grand mais vachement baraqué, genre un peu Nougaro, tu vois ?

— Oui, je vois, dit Charles. Tu as pas de cendrier ?

— Non, dit Fozzi, mais y a un haricot dans la table. Nougaro, mais de gueule pas du tout pareil, un jeune, quoi, maigre. (Viale cherchait dans le tiroir de la table de nuit. Il dénicha l’objet et le passa à la ronde.) Genre… j’sais pas dire. Genre gamin, quoi. Super gamin.

— Oui, dit Charles. Commence par les tifs, Fozzi.

— Bruns, longs, dit le jeune homme. Il est frisé, les cheveux sur les épaules, tu vois, comme c’est la mode. Non, tu vois, j’ai trouvé le type : tu connais Polanski, tu sais, Polanski, le metteur en scène, tu vois ?

— Oui, dit Charles, je vois.

— Même genre de gueule pointue, tu vois ?

— Oui, je vois, répéta Charles.

— Il a une patte folle, dit Fozzi en tirant avec délice sur sa cigarette. Il a une grosse godasse orthopédique, vous savez, un gros truc avec des bouts de ferraille qui lui montent de chaque côté de la jambe, comme la guibolle à Gégène Vincent. Vous voyez c’ que j’ veux dire, comme truc ?

— Oui, dit Charles.

— Il trace vachement, avec ça, dit Fozzi. Il a bricolé un truc et il a une lame, dedans. Le long du truc, là, du mollet. Un peu la gueule à Gégène aussi, si tu veux. Mais quand il tournait avec les Blues Caps, tu vois, dans l’ temps. (La voix se teinta de mélancolie. Ils voyaient bien, sauf qu’à l’époque des Blues Caps, le jeune homme n’était même pas encore dans les couilles de son vieux. Charles sourit.) Non, c’est vrai…

— On n’en doute pas, dit Charles avec douceur. Où il crèche, ton gus, Fozzi ?

— Bon, à c’que je sais, il dort de temps en temps dans un vieux bus cradingue, un vieux Renault, j’ crois, derrière le campus dans les terrains vagues.

— Autrement, il parait qu’il a une piaule dans la vieille ville, du côté de Notre-Dame, mais là, je sais pas où…

— Tu sais pas où, oui. Bon, dit Charlie. Un bus derrière le campus.

— Ouais ! dans les terrains vagues…

Viale passa le haricot. L’objet puait l’eau de Javel. Dont acte. Il pleuvait contre les vitres en dépoli de la réa. Dont acte. Ils fumèrent deux minutes en silence.

— Tu vois rien d’autre ? hasarda Charles.

— C’est Speedy qui a buté la gosse dans les chiottes du Splendid, dit le jeune homme en fermant les yeux. Elle savait pas si elle voulait ou pas et Speedy lui a refilé la dose maximum, pour se fendre la gueule. Vous vous rendez compte, dit Fozzi, pour se fendre la gueule…

Il regarda les deux flics.

Sous les pansements, il avait l’air grotesque. Une grosse tête d’extraterrestre. Les deux jeunes poulets avaient la mâchoire inférieure sur les genoux.

— Comment tu sais tout ça ? s’enquit Viale lorsqu’il eut récupéré.

Fozzi tordit la bouche.

— Y avait du monde autour, dit-il avec amertume. Plein de monde autour, les mecs, mais tout le monde s’est tiré en vitesse, pour pas avoir des histoires. Speedy, tout le monde le connaît, mais tout le monde le craint alors personne l’ouvre. Vous comprenez ? L’histoire que personne l’a vu, c’est de la couille en barre. Personne veut s’attirer les emmerdes oui. Bon ! comment il fait, putain, c’est super simple : il dit, la came est là, dans une boîte aux lettres ou n’importe quoi, sur une roue de bagnole ou une chasse d’eau dans les chiottes, ou j’ sais pas, moi, sous une table dans un cani avec du scotch, il dit, bon ! c’est là, mais avant de te le dire il dit ça fait tant et les mecs et les nanas ils raquent, recta, pasqu’y savent que c’est vrai que la came elle est là où il dira qu’elle est, une, deux doses, suivant le prix… Ils raquent en confiance, comme on dit… Voilà le coup : Speedy, il a jamais un gramme sur lui, jamais rien. Voilà, dit Fozzi. Voilà comment ça marche, sa combine.

Il y avait du ramdam dans le couloir. Trotsky fit irruption dans la pièce. Il traînait en remorque un grand balèze en blouse blanche, avec des cheveux noirs en brindilles collés sur le crâne et une mâchoire lourde qui paraissait rasée à la lampe à souder et roidie d’indignation.

— Voulez-vous, menaça le balèze.

On sentait que c’était le taulier, vu qu’il y avait une flopée de culottes autour. Charlie ferma son carnet et le rangea dans une poche de blouson, au hasard. Viale avait le haricot à la main. Charles se leva.

— Votre numéro, rugit le balèze. Je vais en référer à vos supérieurs.

— Viens, Claude, dit le Chat. On se tire de c’bordel, man.

Ils se tirèrent.

Vous savez, la sacro-sainte trouille du taulier, c’est simple et c’est pas ce qu’on pense, c’est pas de laisser du monde sur le carreau ou de foirer une affaire, parce que neuf fois sur dix, les commissaires se contentent de faire les beaux en signant le rapport de transmission au procureur, et qu’ils en ont rien à cirer, des affaires : non, la sacro-sainte trouille du taulier, c’est de se faire mal voir en haut, c’est la trouille de l’incident, mais pas qu’un ou deux braves types d’un bord ou de l’autre crache ses tripes sur le trottoir, ça non plus en général, ça les motive pas, ils en ont rien à foutre, non, la hantise, c’est l’incident, le coup merdique qui va les empêcher d’accrocher le tableau de principal ou de divisionnaire et après celui de contrôleur général.

Pas d’incident, hein ! pas de vague — et les états de fin de mois. Les fausses fenêtres pour la symétrie. Les statistiques. Le reste, Rien À Branler.

Non, c’est vrai, on s’imagine des trucs, hein ! : Maigret, le commissaire Moulin, des conneries pas pensables, des jeunes types styles officiers israéliens, allez demander à un flicard de la base combien il en a vu des commissaires qui vous disent, On y va, les gars, et je vous couvre, comme Moulin ? Non, ça c’est de la téloche à l’usage des gogos, c’est de la merde. Le genre, en général, c’est « Armons-nous, et allez-y », pour gonfler les troupes, on dit pas, mais pour ce qui est de prendre des responsabilités, c’est plutôt des champions de course à pied, parce qu’il faut bien qu’ils sauvent leurs précieuses fesses pour le plus grand bien de la République, merde alors, et les branle-la-gueule, avec ou sans barbiche poivre et sel, on peut dire qu’on en trouve partout, des as de la couverture, des pétochards tous azimuts (eux, c’est pas ma cassette, c’est ma carrière), des volubiles du rapport administratif format 21 x 29,7, des pour qui le parapluie administratif, c’est rien moins qu’un parachute à matériel.

Ça fait que leur bête noire, c’est pas la piétaille, ces connards d’inspecteurs et d’enquêteurs, qu’on sait jamais quelle connerie ils vont bien pouvoir faire pour les emmerder, c’est vrai, quand ils sont peinards dans leurs pantoufles, les boss. Forcément, ils se méfient, surtout que la valetaille, c’est quand même pas des gens du même monde, hein, d’abord c’est même pas des cadres A, alors…

Alors le jeune poulet qui se pointe, même s’il est gonflé, il se pointe la tête farcie de conneries, il s’attend à un patron dur, c’est certain, mais à un mec solide, d’attaque, un vrai flic balèze et qui se couche pas devant les gros, un type avec l’échine en verre de lampe, et il se retrouve devant quoi ? Il se ramasse neuf fois sur dix un administratif vachement tatillon et frileux, il se bloque un farouche traqueur de fautes de frappe, un vague employé aux écritures qui ne hante ni les canis ni les coins où on risque de casser du truand mais les couloirs du Ministère comme d’autres le bureau des Pleurs et les cabinets des préfets, des types qui ont quand même (il faut bien leur laisser ça en passant) l’art subtil de savoir toujours se retrouver du bon côté du manche même s’il leur faut pour ça jeter des cris d’orfraie et affecter de grands airs de pucelle effarouchée, des grands commis comme ils se disent eux-mêmes, des chaouches plus que frileux et pas question de les niquer sur les frais (« In-ze pocket »), les vacations funéraires et le copinage — les seuls, par parenthèse, à se bouffer la gueule jusqu’à l’os en petit comité (il faut les entendre !) mais à se serrer les coudes sur un seul rang dès qu’il y a un grain, et pour ça, c’est bien les seuls dans la Grande Maison.

C’est qu’ils sont très conscients de leur poids.

Ils savent bien qu’ils constituent une mafia, un gang, un petit club privé — et qu’ils sont bien macqués avec tous les pouvoirs en place. Une manière de groupe de pression, mais costaud. Rien à voir avec ces branleurs d’inspecteurs et leurs syndicats suspects de sympathies gauchistes. Les tauliers, c’est du bétonné. Du crédible. Du giscardien massif à tendance Chirac pasqu’on sait jamais, pas vrai ?

Des grands libéraux, quoi.

Faut pas déconner, merde, quand même, dans le tas il y en a bien un ou deux qui soient d’attaque, un ou deux qui auraient presque pu faire de bons inspecteurs s’ils n’avaient pas mal tourné, des types de terrain, intègres et acharnés, des dingues du service public et du trottoir, des qui flippent à la nuit blanche et au caoua, et qui n’ont jamais su (ni voulu savoir) comment on passe une porte à reculons. Ouais ! il y en a, mais ceux-là, ils ont pas encore percuté qu’ils sont tauliers (voiture et chauffeur), les malheureux, qu’ils font partie du ghotta, du who’s who in police, des décideurs, les pauvres types.

Une misère, quoi. C’est bien la peine, après ça, de les envoyer se farcir un an au cours supérieur à la campagne, avec les grands, ceux-là, merde !

Voilà à quoi pensaient Viale et Catala au garde-à-vous en train de se faire incendier dans le bureau de Sir Jack l’Éventreur. Ils pensaient morose. Sir Jack hurlait à la mort. Le médecin chef avait porté le deuil. Aussi sec. Au lieu de cavaler après Speedy, les deux flics étaient en train de se faire remonter les bretelles par un énergumène vociférant. Vache mais régulier. Et dehors il pleuvait. Vache mais régulier.

— Vous me ferez un rapport, rugit Sir Jack, et pas plus tard que tout de suite, nom de Dieu. J’vais vous apprendre à foutre le bordel partout, sous prétexte que vous vous prenez pour Starsky et Hutch, tous les deux… (Il pointa un index grassouillet sur Viale) Vous, vous retournez aux délégations judiciaires, vite fait, et je vous promets solennellement que vous n’en partirez pas avant que j’aie quitté cette putain de Sûreté de merde…

Charles Catala tâtait ses poches de blouson. Il finit par en sortir un vieux paquet de Gitanes.

— Selon ce que Fozzi nous a confié, dit-il d’une voix tranquille, Speedy Gonzalès a liquidé la fille Rouyer dans les chiottes du Splendid. C’était pas une simple overdose.

Sir Jack regarda alternativement le paquet de cigarettes dans les mains du jeune homme et son visage paisible. Charlie Chan, avec ses faux airs nonchalants de Julien Clerc, avait tendance à l’agacer. Comme c’était un des flics les plus populaires du service, il ne voyait pas trop comment le coincer sans se faire mal.

— Conneries, dit-il d’une voix soudain calmée. Conneries de camés… Il vous a signé un procès-verbal relatant les faits, avec les témoins et tout ? Non. Alors ?

Charles haussa les épaules. Il mit la cigarette à la bouche.

— C’est tout pour aujourd’hui ? s’enquit-il d’une voix sourde.

Sir Jack bondit au plafond.

Charlie quitta la pièce sans tourner la tête. Il n’avait pas envie de traiter avec un cinglé. Il enfila tranquillement le couloir en allumant sa cigarette, Viale sur les talons. On entendait l’autre miauler à travers les murs. Ils longèrent le secrétariat et passèrent devant le bureau des Pleurs, et ils allèrent décrocher une clé de voiture au bureau auto.

Ils s’abstinrent de s’emparer d’une voiture radio. Ils se contentèrent d’une simple et humble Simca 1300 noire destinée d’ordinaire aux vacations funéraires et ils quittèrent le Commissariat central sans que quiconque fît quoi que ce soit pour tenter de les empêcher. Ils avaient envie d’aller chatouiller un peu Speedy Gonzalès, la gentille petite souris du campus.

Le reste, ils n’en avaient que foutre.

Alors ils sortirent dans la pluie, comme n’importe quelle paire de tueurs blêmes dans leur longue, leur interminable, voiture noire.

Ils y mirent toute leur hargne et toute leur énergie, et ils ratissèrent dans les coins : ils arrivèrent même à bloquer Skinny Jim entre deux portes de cave — Skinny avec sa banane préfabriquée, son blouson peau de pêche vert acide à grincer des dents, ses santiags toutes neuves et sa mob’ à paillettes, mauve et rose sucette acrylique. Ils le firent à l’esbroufe, pour changer.

Skinny Jim les dévisagea l’un après l’autre, à la chiche lumière jaune et intermittente de la lampe de coursive.

— Vous avez une chance de le bloquer dans son truc, derrière le campus.

— Quel truc ? s’enquit Viale.

— Un vieux car Citroën qui roule plus. Des fois, il pieute dedans. Je vous ai rien dit, hein ? supplia le jeune homme.

— Rien du tout, dit Charlie. Dans quel coin, derrière le campus ?

— Y a des anciens jardins ouvriers. Entre les jardins et les terrains vagues, où ils ont balancé toute la merde, les gravats et tout ça, quand ils ont fait la Zone industrielle.

— Autrement, où on peut le trouver, Speedy ?

La lumière s’éteignit et Charlie ralluma d’un vieux coup d’épaule.

— Il a une marmite, du côté Notre-Dame, dit Skinny. Seulement là, je sais pas où, pasqu’il est vachement prudent, le mec.

— Il a de la dope, en ce moment ?

— Je sais pas, dit Skinny. J’carbure pas à ça…

— Comment elle est, sa marmite ?

— Une grosse dans les vingt ans, avec des cheveux au henné et des saloirs jusqu’en bas des pieds. Une cradingue avec une gueule de chow… Elle est plombée comme une batterie de camion, mais question pipes, elle se défend pas mal.

Charlie sortit un billet de cent balles. Il le plia jusqu’à ce qu’il ressemblât à un cure-dents et il le glissa dans la poche rivetée du blouson, sur le sein gauche.

— Pour la pénicilline, Skinny, ricana le poulet.

Ils sortirent en traînant les pieds et regagnèrent la voiture. Ils démarrèrent et allèrent se garer deux immeubles plus loin, le temps de voir le jeune homme se tirer, couché sur le petit guidon de la 49,9 cm3. Avec la pluie qu’il prenait dans la gueule, Skinny ne les remarqua pas, alors ils lui laissèrent un peu de mou, et en lui laissant du mou, ils le paumèrent.

Alors ils prirent la direction du campus.

Ils trouvèrent le citron sans difficulté : on avait remplacé pas mal de vitres par des morceaux d’Isorel et bombé la carrosserie un bon millier de fois — et le résultat aurait sans doute beaucoup plu à Jackson Pollock, ou à n’importe quel dingue d’art brut, même si l’opération avait eu seulement pour but au départ d’imiter le camouflage des Messerschmitt 109 engagés en Libye en 42–43.

Ils trouvèrent le citron vide comme un vieil os.

On y avait habité récemment, on y avait même allumé un petit Godin de récupération dont le corps de fourneau vous sinuait dangereusement au ras du front, mais on l’avait abandonné non moins récemment parce que la paillasse dans le fond n’avait pas eu le temps de moisir.

Ils jetèrent un coup d’œil sous le châssis et dans le moulin, qui bâillait ses viscères noircis à tous les vents. Nix. Que dalle. Ils allumèrent une cigarette entre leurs paumes et jetèrent un dernier coup d’œil dans le décor. Des gravats et de la décharge sauvage, un prunier squelettique. Ils avaient les pieds trempés et de la boue jusqu’aux chevilles, et la Simca arborait des grandes giclures jaune clair jusqu’au-dessus de la ceinture de caisse. Ça ne parvenait pas à lui donner l’air redoutable.

Ils essayèrent de se remonter le moral en allant bouffer un steak avec des frites et de la salade aux noix dans une cafétéria du coin. Ils poussèrent le vice jusqu’à se taper un gorgeon de Chateauneuf-du-Pape pour faire descendre.

Ils en eurent pour cent balles et ces agapes pantagruéliques ne remontèrent rien du tout. La seule chose qui pouvait leur remonter vraiment le moral, c’était qu’ils enchristent ce fumier de Speedy et que ce dernier s’affale en deux coups les gros et leur raconte pourquoi et comment il avait poussé la pompe et envoyé une giclée mortelle à la gosse.

Alors ils s’y remirent sans repasser chez le central ni rien.

Ils prirent seulement le temps de refaire le plein de cigarettes avant de passer chez la mère Chevallier, qui les orienta sur une bande de babas-cools sur la ZUP du Lac, où ils se rendirent sans désemparer et où on les aiguilla sur les junkies du Splendid, et ainsi de suite pendant tout l’après-midi, ce qui fait que lorsqu’ils finirent par se résigner à rentrer au C.C., ils avaient le réservoir à sec, et l’impression d’avoir ouvert et fermé les portières, monté et descendu des escaliers et posé les mêmes questions et entendu les mêmes réponses des centaines et des centaines de fois — et pour rien.

Ils s’étaient ramassés.

Schneider tapait à la machine.

Perrier et Dumont avaient regagné leurs pénates.

— Vous êtes convoqués tous les deux chez le central lundi matin, leur annonça le chef de la Criminelle « B ». (Il leva les yeux. Charles lui trouva l’air fatigué et abattu et il se laissa tomber sur une chaise en allumant une cigarette. La lampe de bureau dispensait une lumière chaude à cent lieues des tristes néons blêmes. On n’entendait presque plus le murmure de la ville, comme si des tonnes de silence et de lassitude les isolaient du reste.)

— Officiellement, dit Schneider, je vous ai envoyés toute la journée aux fesses de ce Speedy de malheur.

— D’accord, dit Charlie.

Les deux jeunes flics comprirent que Schneider les avait attendus. Et pas pour leur remonter les bretelles.

— Vous en avez pour longtemps ?

— Non, dit Schneider.

Il commença à retirer la liasse de la machine.

— On va prendre un godet ?

— D’accord, dit Schneider. À la santé de la nouvelle Sûreté.

— Comment ça ? s’enquit Charlie. Quelle nouvelle Sûreté ?

Schneider leva les yeux. Ils étaient gris, larges et fixes et il dit, sans cesser de les dévisager :

— La Criminelle « B » est dissoute à compter de la fin de ce mois. Nous avons huit jours pour écluser les instances. Vous, Charles, vous passez aux Mœurs avec Estève, Perrier et Dumont prennent la section mineurs-répression du groupe « A »… (Il retira les carbones de la liasse et chercha un trombone dans le tiroir, pour agrafer les procès-verbaux.) Quant à vous, Viale, vous retournez d’où vous venez, à moins qu’on décide de vous virer aux Étrangers. (Il ne se força pas à sourire et ajouta :) Voilà, messieurs…

— Et vous ? demanda Charles.

— Brigade administrative, dit Schneider.

Ça ne semblait lui faire ni chaud ni froid.

Ils éclusèrent un apéro sans échanger plus de vingt mots chez Ange et les trois bagnoles partirent, chacune dans sa propre direction et ce fut comme si une porte s’était refermée derrière eux — une lourde et haute porte de bronze plutôt miséricordieuse et qui ne s’ouvrirait jamais plus.

Et il pleuvait.

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