Mardi matin — neuf heures

Shell Verlaine, c’était la station in, à mi-distance entre l’hôpital et le campus, en plein milieu du quartier des facultés. Un ensemble de maisons-cubes en verre fumé et alu, disposées sous un vaste auvent rectangulaire, qui faisait régner sur les pistes et dans les boutiques une vague luminosité d’aquarium. Shell Verlaine, c’étaient sept pistes équipées des pompes électroniques les plus récentes, deux boutiques de fringues du genre jeans et T-shirts, une librairie-papeterie aux piliers métalliques ornés de posters de Snoopy, de Chuck Brown, du Che Guevara et de Marilyn Monrœ, une vaste cafétéria où pour quinze balles, vous aviez droit à de fabuleux hamburgers-frites — à condition d’arriver dans les cent premiers — et de la brune à la pression, deux baies d’entretien et une grande cabine de lavage automatique et une cellule centrale avec le bureau des pistes, celui du gérant-chef de station et, entre les deux, le placard du coffre.

Sunil venait de prendre la piste. C’était un homme maigre et vif, d’une bonne quarantaine d’années, avec un profil en lame de rasoir et une prestance de danseur de tango. Sur lui, même la combinaison bicolore jaune et rouge avait l’air fringante, et il se déplaçait avec une insolence étudiée, le déhanchement du King, et semblait glisser sur les semelles de ses bottes astiquées et brillantes comme des miroirs. Des bottes US avec les bouts carrés, en pelle à tarte.

En outre, il portait la sacoche en cache-sexe, ce qui ne faisait que souligner l’insolente décontraction du personnage. De Sunil, on disait qu’il pouvait tomber un moulin et le remonter sans se ramasser une tache de cambouis, même pas une grosse comme une tête d’épingle.

La voiture, c’était une bonne vieille Renault 8 jaune Spéciale, avec la caisse carrée et ses quatre yeux effarés dans la calandre, dont la carrosserie ne tenait plus guère que par les décalcomanies de tout format, de toute couleur et de tout genre, qui la constellaient. Les ailes arrière semblaient découpées à l’acide, tellement la rouille les avait bouffées. Le pompiste ouvrit le capot arrière, défit le bouchon et enfonça le pistolet dans le tuyau d’essence, entre le moteur sale et l’habitacle.

— Pas jeune, hé ! constata-t-il.

Il releva la tête, sans faire gaffe. À trente centimètres de ses yeux, il y avait l’orifice noir, parfaitement circulaire et muet et le guidon en V très caractéristique d’une arme de guerre.

— Pas jeune, non plus, sourit Sunil paisiblement.

Il se releva.

— File-moi ta ceinture, dit l’homme, d’une voix presque inaudible. Allez, quoi, donne…

Il avait l’air mort de trouille. Il était grand et gros (gras, rectifia Sunil) et il portait un boléro en peau retournée et des clarks avachies. Il avait l’air d’un hippie de la côte Ouest : il manquait rien que le bandeau dans les cheveux rouges hirsutes. Ou coiffés à l’afro, comme ils disaient, avec une barbe longue à la Raspoutine et d’une nuance plus cuivrée.

Normalement, ni les hippies (ni a fortiori Raspoutine) ne se trimballaient avec une US Carabine, calibre 7,62. Une arme de parachutiste, avec la crosse métallique pliable et un chargeur quinze coups.

Sunil lâcha le pistolet de la pompe. Il l’avait calé en position automatique et la pompe continuait à débiter comme si de rien n’était et les chiffres digitaux orange ne cessaient pas de changer. Il hocha la tête, l’air contrarié, et il entreprit de dégrafer la grosse boucle du lourd ceinturon de cuir qui supportait la sacoche. Il ne semblait pas avoir assez de doigts pour les occuper tous.

— US M1, hein ! dit-il au gars, un jeune connard de moins de trente ans, aux yeux bourbeux. (Il souleva une épaule.) Si tu es vendeur, j’connais un acheteur.

— Putain, magne-toi, fit le type. Il donnait l’impression d’avoir des patates trop cuites dans la bouche, trop de patates dans pas assez de bouche.

Des voitures passaient, mais trop loin pour que cela présentât un risque quelconque. Les baies de lavage et de graissage, à gauche étaient vides, et quant à la cafétéria et aux boutiques, à droite, le type n’avait ni une Sten, ni même un brave vieux Riot-Gun en calibre 12. Sunil saisit la sacoche dans sa main gauche, d’un geste somme toute très naturel, pour se débarrasser du ceinturon qui lui battait maintenant le creux des genoux. À ce moment, le pistolet claqua et la pompe s’arrêta.

— Attends, attends, dit Sunil.

Il fit mine de se tourner afin de compléter le plein, et c’était encore un réflexe banal et habituel, de la part d’un pompiste, mais ce faisant, il effaça le buste et la carabine se trouva braquée un instant en plein sur la baie de lavage. Alors, tout le reste se passa en une fraction de seconde, un coup de feu claqua et se répercuta sous l’auvent, tandis que le ceinturon s’enroulait autour du canon de l’arme, s’entortillait sur le bois du garde-main. L’arme quitta les mains de son utilisateur, décrivit une grande courbe en virevoltant, frappa l’un des montants métalliques de la baie de lavage avec un dong grave, ricocha et glissa sur la piste, et s’immobilisa sans que le bruit se fût tout à fait éteint. Le ceinturon s’était envolé, droit devant, et fouetta l’air comme un reptile furieux et la sacoche arrosa les pompes d’une mitraille de pièces qui claquèrent et tintèrent et roulèrent sur le béton, pareille à tout un peloton de minuscules cyclistes pris de folie.

Retenu par un élastique, un paquet de chèques s’écrasa sur une Mini Austin en stationnement devant la cafét’.

Le type fit deux pas en arrière. Sa voix était geignarde et résignée, elle avait changé du tout au tout, mais pas vraiment craintive, comme si la situation lui échappait de plus en plus sans qu’il en ait rien à foutre. Il fit encore un ou deux pas en arrière et s’emmêla les crayons. Il allait soit tourner les talons, soit se casser la gueule lorsque Sunil lui saisit le bras gauche un peu au-dessus du coude. Ça pouvait vouloir dire deux choses, de loin, ou bien le pompiste l’empêchait de tomber, ou bien il l’attrapait pour l’empêcher de se barrer.

Sans doute afin de dissiper toute équivoque, Sunil lui aligna une terrible droite sur le côté de la figure, un marron venu du fond des talons de bottes bien campés sur le béton.

— Sunil ! hurla une femme dans son dos, Sunil, laissez ce malheureux, voyons…

Les talons du malheureux avaient déjà décollé du sol et il se retrouva assis sur le cul. Une 504 beige (un prof’ de l’IUT, un gommeux qui laissait jamais rien comme pourboire) avait pris la piste quatre, à la bourre comme d’habitude, mais le conducteur les aperçut et démarra en trombe. Sunil arma le bras droit à hauteur des basses côtes et en colla un autre sur l’oreille du type, de haut en bas, en vrillant. Et un gauche en pleine face.

— Sunil ! cria la femme d’un ton plus autoritaire.

Il entendit les talons des bottes de Maybelline claquer derrière lui et il laissa retomber le poing. C’était aussi exaltant que de cogner dans un bloc de gélatine, en un sens. Il saisit le boléro par le col à pleine main, souleva le cul du type sans effort apparent et le traîna jusqu’au bureau. La femme considérait alternativement la face maigre de Sunil et la figure en sang du type dans les vapes.

— Le troisième en un mois, dit-il. Le troisième, tu t’rends compte ? Y peuvent pas gratter, comme tout le monde ?

— Ah bon ! dit la femme. Ah bon !

Elle semblait paniquée.

— Prends ses guibolles, ordonna Sunil.

Ils l’assirent, adossé au coffre, et il le fouilla rapidement. Le type saignait du nez et de la bouche, et ses gros battoirs inertes reposaient de part et d’autre de ses cuisses, les paumes en l’air. Il alla ramasser la carabine là où elle avait fini par s’arrêter et éjecta le chargeur : il contenait encore huit cartouches 30 x 30 aux ogives en cuivre vaguement rosé.

Il récupéra également la sacoche et le fric, le paquet de chèques et la douille qui avait roulé près de l’îlot de la pompe numéro un. Puis il retourna dans le bureau et composa le numéro du Commissariat central.

— Schneider ? Ouais ! ici c’est Sunil. Ouais ! Sunil à Shell Verlaine. Ouais ! j’y peux rien… Ouais ! salut. (Il jeta un coup d’œil au gros à moitié répandu sur le balatum beige. C’était bien la peine qu’il y ait foutu un coup de serpillière avant de prendre son service.) J’ai un client pour toi, Schneider. Hein ? Ouais ! Un client. Non. Il a essayé de me braquer avec une carabine US. Ouais ! US. Hein ? Non, il est là… Hein ? (Il jeta un coup d’œil plus pénétrant.) Non, un jeune, dans les trente balais, peut-être moins, un crado avec de la barbe, comme ils ont maintenant… Cradingue. C’est difficile à dire : avec la barbe. Ouais ! j’ vous attends, j’vais pas m’envoler pour Ipanema…

Il raccrocha, sortit un paquet de Gitanes et en alluma une, tout en jetant un coup d’œil au portefeuille que trimballait le type, une cochonnerie en plastique qu’on pouvait avoir pour douze balles au Prisunic, tout collant.

Le hippie n’avait pas bougé d’un millimètre. Assis par terre, les yeux dans le vague, il laissait couler le sang sur son débardeur mauve avec autant d’indifférence que si ça n’étaient ni son propre sang, si ses fringues à lui.


La Renault 4 ne mit pas plus de cinq minutes à se pointer au bout de la piste. Elle alla se ranger le long de l’Austin et deux branleurs en parkas en sortirent, l’air faraud et le clope à la bouche. Sunil en connaissait un (si on pouvait dire), le frisé, parce qu’il avait sorti un bon moment une professeur de lycée, une excitée avec une vieille VW 1200, qu’ils s’étaient lardée à quatre dans la réserve derrière, un soir qu’elle était venue lui prendre dix balles d’essence après la fermeture. Une fille bien foutue, en plus, pour son âge… Et elle en avait eu pour son pognon.

L’autre était assez grand, mince, avec des marrantes petites bacchantes tracées au tire-ligne, qui lui donnaient l’air de se foutre de la gueule de tout le monde. Un bon physique d’avant-centre.

— Salut, Sunil, dit Catala. Où il est, ton mec ?

— Bonjour, dit Sunil. Dans le bureau.

— Un collègue, dit Catala.

— Enchanté, dit Sunil, mais le cœur n’y était pas.

Ils lui passèrent devant.

— Vous avez pas mis longtemps, remarqua Sunil.

— On rentrait de Saint-Jean, dit Viale, quand Schneider nous a appelés à la radio. Ça s’est produit il y a combien de temps ?

— Pas six minutes, dit Sunil.

Ils pénétrèrent dans le bureau exigu.

— Vous l’avez secoué ? demanda Charles.

— Pas trop…

Pas trop, ça ne voulait rien dire. Le type avait les yeux rivés sur leurs genoux, le regard à l’horizontale. Sunil sortit le portefeuille de sa poche-revolver et le remit au policier. Il n’y avait pas un rond dedans. Charlie l’examina rapidement. Il connaissait le pompiste de réputation, un ancien para-commando qui magouillait à droite à gauche, mais surtout à droite et qui devait avoir la conscience chargée.

— Il aurait pas pu mieux tomber, ricana le Chat.

— Ouais ! grinça Sunil. (Il agita ses grandes mains noueuses devant lui, il avait des bras interminables qu’on eût dit faits de torons d’acier, et les considéra avec affliction, comme des choses inutiles.) J’allais lui mettre une bonne dérouille, histoire qu’il s’en rappelle un moment, mais la patronne s’est pointée…

Ils remirent le gars sur pied. Il ne saignait presque plus, mais ça suintait encore un peu et il avait le pif rouge comme une tomate trop mûre et des caillots bruns dans la barbe.

— Merde, dit Viale, vous y êtes quand même pas allé de mainmorte…

— J’voulais pas qu’il s’ taille, dit Sunil. Et vous, vous êtes déjà fait braquer avec un flingue ? Non, bon… (Il fouilla dans sa poche.) Tenez, les clés de son cageot. J’l’ai rangée à côté du graissage, si ça vous intéresse. Elle est plus pourrie que vos copains les politicards, et en plus, elle pue la merde à plein nez. Pour une poubelle, c’est une poubelle, seulement, y fallait bien que j’ dégage la piste.

Les deux flics encadraient leur client. Ils ne paraissaient pas du tout épanouis. Ils regardaient la gueule du gros, sans doute histoire de se faire une opinion, mais il était bien évident à les voir que leur opinion était déjà toute faite en arrivant.

Charles Catala décrocha le téléphone, une fesse sur le bureau, et composa le numéro du C.C. On dut chercher Schneider dans les couloirs. Il en profita pour tripoter la carabine. Une Horizon avec des reflets de scarabée vint se ranger le long de la piste et un jeune homme fluet en sortit, un bidon d’huile à la main.

Sunil sortit de la cabine bureau et laissa la porte de verre se refermer sur ses talons. À le voir, on aurait juré que Sam Bass et une cohorte d’hostiles l’attendaient pour lui faire sa fête.

— Oui, dit Schneider d’une voix sèche.

— On a le type, un certain Lionel Carminati. Une cloche qui a l’air aux trois quarts mûre… Il a une carte nationale d’identité, un permis de conduire et une carte de l’A.N.P.E., dit Charles.

— Ramenez-le au Central, dit Schneider. Par la même occasion, ramenez Sunil. Il y a eu des témoins de l’affaire ?

— La patronne, oui…

— Vous ramenez la patronne.

— Et la voiture à Carminati.

— La voiture ?

— Ouais ! il s’est pointé en père peinard, dans sa R 8, une vieille bagnole tout juste bonne pour la casse. Sunil l’a garée… (Il se reprit. Schneider n’en avait rien à foutre, de l’endroit où on avait garé la bagnole : ce qu’il voulait, c’était l’auteur des faits, les plaignants, les témoins éventuels et la voiture. Et la carabine US, calibre 30 x 30, une arme automatique plutôt rare dans le coin, surtout dans cet état.) Sunil l’a sonné, dit Charles. Ça s’rait p’t’être pas mauvais de l’emmener faire un tour au SAMU…

— Non, dit Carminati, d’une voix forte. J’veux pas aller à l’hosto.

Viale le tenait toujours, juste au-dessus du coude, mais il se demandait si c’était bien la peine ; Carminati ne bougeait pas, il se contentait même de dire non, mais sans bouger, sans que le moindre de ses muscles tressaille. Il dégageait autant d’agressivité, ou seulement de détermination, qu’un bloc de saindoux. Les cheveux avaient l’air enduits de graisse figée, ce qui atténuait sensiblement leur flamboiement.

— Il veut pas aller à l’hôpital, transmit Charles.

— On se fout de ce qu’il veut ou de ce qu’il veut pas, trancha Schneider. Dites à Sunil et à la femme de passer au Central, récupérez tout ce qu’il y a à récupérer et ramenez votre lascar. Passez quand même au SAMU, en rentrant. Y s’agirait pas que l’autre tordu nous l’ait abîmé.

Capito, dit Charles. Et la guindé ?

— J’envoie la chercher, dit Schneider. Laissez les clés à quelqu’un, à la station. Suzanne est toujours à la boutique ?

— Sais pas…

— Laissez la clé à la boutique. Jetez un coup d’œil à la bagnole, quand même, avant de partir, et fermez-la à clé.

— Une Renault 8 jaune vif, couverte de décalques, précisa Charles. Ils peuvent pas se gourer ; une comme ça, y en pas deux au monde.

Il reposa le combiné sur son berceau et laissa cinquante centimes, bien en vue sur l’appareil. Kid Sundance avait exterminé tous les vilains et il revenait, les mains glissées à plat sous le ceinturon. Ça devait être vachement pratique pour se gratter les couilles, en douce. Il ouvrit la porte d’un coup de botte négligent.

Carminati regardait placidement, les bras le long du corps. Il avait fait sa part de boulot et maintenant il attendait. Les deux flics l’examinèrent. Il avait l’air d’un clodo, ni plus ni moins, d’une de ces cloches qui allaient au rab’ derrière les cuisines du restau U, et qui se ramassaient des grands coups de louche sur la tronche ; un détritus, un de ces inévitables excréments de la société de consommation, nuance Libérale Avancée, une de ces merdes qu’on prenait même plus la peine de filer à l’égout, le matin, avec les trognons de pomme, les capotes usées et les emballages de Miko et toutes les saloperies qu’on balayait en loucedé, histoire que les gros cons s’en foutent plein les fouilles, et que les Durand-Dupont moyens et supérieurs puissent s’ébattre à l’aise dans leur ville propre, suivant le slogan du député-maire, les connards métro-boulot-dodo, deux bagnoles et jogging le dimanche dans les allées du parc, Jacques Ribourel et « Bijaune » Borg, et qu’on finirait par enterrer debout dans le sable, avec leur résidence secondaire et le FigMag’ en cours de validité.

Putain de vie.

À en croire la C.N.I., Lionel Gérard Carminati était né le 21 juin 1953 à Luxeuil-les-Bains, Haute-Saône. Sur la photo, qui ne remontait guère qu’à trois ans, il avait déjà les cheveux à l’afro et de la barbe, ce qui fait que son visage tenait tout le cadre de l’image, mais on lui donnait ses vingt-trois ans. C’était entendu, il n’avait ni découvert la poudre à couper le beurre, ni le fil à canon, tandis que maintenant, on ne lui donnait plus aucun âge. Il était aussi vieux que le monde.

Le regard hébété se porta sur le visage de Charles. Avec le sang qui lui barbouillait le bas du visage et qui lui encroûtait la barbe, il donnait l’impression d’avoir un trou gros comme le poing à la place de la bouche.

— Où c’est que tu as eu ce flingue, mon gars ? demanda Charles sans la moindre trace de rudesse.

— Ce… Ce… Ah ! ça.

— Oui, ça, dit Charles. C’est un fusil de guerre. Où tu l’as eu ?

— C’est un copain qui me l’a donné, dit Carminati.

— Pendant que j’y pense, dit Sunil.

Il sortit les huit cartouches de sa poche, et l’étui percuté et remit le tout à Charles Catala.

— Vous vous rendez compte, commenta-t-il, ce con aurait pu me flinguer. Vous vous rendez compte ? Un dobo comme ça ?

— Ouais ! dit Viale. On se rend compte. Maintenant, si jamais vous ramassez un trente tonnes sur la gueule, vous allez pas lui demander s’il sort de Sciences po, non ?

Son ton n’avait rien de précisément chaleureux, et entre ses longs cils courbés de gonzesse, ses yeux noirs brillaient comme des escarboucles.

— On va te fouiller, mon gars, dit le Chat. On veut pas te faire des histoires et c’est pas la peine que tu nous en fasses, non plus. D’accord ?

— D’accord.

Charles fit comme il avait dit et sortit les pinces de la ceinture. Il saisit chacun des deux poignets, l’un après l’autre et passa les bracelets à Lionel Gérard Carminati. Il y avait de très fortes probabilités que ce fût vraiment son nom, son propre portefeuille et sa propre chignole, et il habitait presque certainement à l’adresse qu’il leur avait donnée. Ça faisait partie intégrante du Blues de la Grande Ville, de tout ce que les tauliers et les gros voyaient jamais, bien calfeutrés dans leurs beaux bureaux moquettés.

Pour rien au monde le Chat ne serait passé du côté des tauliers et des gros, des apôtres bienveillants du « Armons-nous et allez-y, messieurs ! », des champions toutes catégories de la course au galon et à l’échalote réunis. Question d’honneur.

— Tu as quelque chose, dans ta bagnole ? s’enquit-il à tout hasard.

— Oui, dit Carminati. Un autre fusil et des boîtes de balles. Trois boîtes de balles.

Ah, putain ! pensa Charles un instant, il est con ou quoi ce mec ? Un large rideau de pluie avait débordé la longue façade de l’hôpital et l’eau se mit à tambouriner sur le vaste auvent, qui résonnait comme un immense bidon d’huile vide. Le Chat secoua la tête : il en voulait aux connards qui avaient conçu la station sans imaginer un seul instant qu’il pouvait pleuvoir dessus et que des millions de gouttes claquant côte à côte pouvaient fort bien provoquer un vacarme exaspérant, il en voulait aux connards qui braquaient les stations-service avec des carabines à crosse pliable, et aux autres connards qui pétaient la gueule des précédents, il n’était pas loin d’en vouloir au monde entier.

Sur la banquette arrière de la voiture, il y avait une deuxième US M1, une arme à crosse de bois beaucoup moins recherchée que l’autre mais en tout aussi bon état, une arme de collection, la bretelle de toile bien tendue à plat sur le côté, entre l’huilier et l’anneau de garde-main. La carabine reposait sous un plaid en acrylique bleu vif, avec deux boîtes pleines de cinquante cartouches. La troisième boîte était nettement plus longue, beaucoup plus lourde, et comportait un tiroir de carton fort, pareille à une grosse boîte d’allumettes de ménage. Rien à voir avec les boîtes de dotation de la carabine.

Viale la soupesa et l’ouvrit. Elle contenait cinquante cartouches de .357 Magnum, de marque Winchester, et il n’en manquait pas une.

— Nom de Dieu, souffla Charles. (Il saisit la boîte, l’examina sous toutes ses coutures, comme si elle n’allait pas tarder à prendre la parole pour lui expliquer les tenants et les aboutissants de l’affaire. Il leva les yeux.)

— Dis-moi, mon gars, tu as eu ça avec les deux flingues ?

— Oui, dit Carminati.

Un rideau de flotte dégouttait du bord de l’auvent, et drossé par le vent, il les enveloppait d’un brouillard froid composé de milliards de gouttelettes impalpables, fugaces et lancinantes comme des milliards de cauchemars grouillant dans la nuit des temps. Carminati était immobile entre les deux flics, la tête un peu inclinée sur l’épaule gauche, les mains sur l’estomac.

— Comment il s’appelle, ton copain ?

— Maurice Chevallier, dit-il en se protégeant la figure.

C’était à chaque fois la même chose : il disait Maurice Chevallier et, aussi sec, le type ou la nana lui mettait un gnon dans la gueule. Le flic frisé avala sa salive. On sentait qu’il faisait des efforts plus que méritoires pour ne pas lui coller une bonne patate dans le bide. Carminati haussa les épaules et ses bras retombèrent lentement.

— Reprenons, dit Charles Catala d’une voix éteinte. Maurice Chevallier t’a passé deux carabines automatiques, avec deux boîtes de cartouches et une boîte de .357 Magnum, toutes trois pleines. (Il interrogea le barbu du regard, le visage plein d’appréhension.) Bon, jusque-là, on est d’accord.

— Oui, dit Carminati.

— Quand c’est qu’il t’a donné ça ? demanda Viale.

— Dimanche soir, dit Carminati.

— D’accord, d’accord, soupira Charles. Donc, un type qui s’appelle Maurice Chevallier, ou qui dit qu’y s’appelle comme ça…

— C’est son nom, affirma Carminati. Y s’appelle…

— Ça va, écrase, tu veux ? dit Charles. Bon, y t’a filé ça dimanche soir. Tu lui as donné quoi, en échange ?

— Rien, dit Carminati.

— Il te donne tout ça pour rien ? C’est ça ?

— Non, dit Carminati. On devait venir ensemble.

— Venir ensemble ?

— Venir ici, ensemble. Hier il est pas venu, mais comme la station est fermée le lundi, c’était pas un problème, pas vrai ? J’l’ai attendu jusqu’à huit heures et demie et il est toujours pas venu, alors j’ suis venu tout seul.

— Vous deviez braquer la station ensemble, dit Viale. C’est ça que vous aviez prévu : la faire à deux.

— Oui, dit Carminati.

— Où il habite, Maurice Chevallier ? interrogea Charles.

— La cage à côté de chez moi.

— Où ça ? tonitrua le Chat, les yeux fermés.

Il simula un terrible moulinet du bras droit et la carabine faillit lui choir sur les orteils. Bardé de fusils, mais sans chapeau de brousse, il avait l’air d’un cheyenne sur le sentier de la guerre. Le gros recula d’un pas, les mains croisées devant le nez. Viale fit mine de s’interposer. Charles s’affairait à récupérer l’US M1 qui lui glissait le long de la cuisse.

— Cité Mozart, récita Carminati. Bâtiment F 16, troisième étage.

— Lui ou toi ? s’enquit Viale.

— Moi, lui c’est cité Mozart, bâtiment F 18, troisième étage. La cage à côté, le même étage. Cité Mozart.

— Ah ! nom de Dieu, dit Charles.

La Renault 8 ne fermait plus à clé, depuis un bon demi-siècle au moins. Charles fila les clés au chef de garage, en disant qu’on allait venir la chercher, des types de la maison, sans préciser de quelle maison au juste il s’agissait. Ils prirent Carminati chacun sous une aile, et il toucha à peine terre jusqu’à la 4L.

— Tu penses à ce que je pense ? demanda Charles par-dessus son épaule. Il manœuvrait la frêle voiture à l’aide de grands moulinets de bras.

— Ouais, ouais ! dit Viale. Putain, fais gaffe…

Il était sur la banquette arrière avec leur client, et une Alfasud qui courait sur l’erre leur frôla le cul et passa à moins de dix centimètres. Le chauffeur, un binoclard paisible, semblait passablement éberlué. La 4L achevait un S arrière serré, et Charles stabilisa la caisse en freinant sec. Il se préparait à attaquer le bateau de sortie, pied dedans.

— Rien à cirer, cria-t-il. Tu connais cette putain de cité Mozart ?

— Oui, dit Carminati.

— Oui, dit Viale en même temps.

Ils se regardèrent une seconde, en attendant le coup de catapulte qui n’allait pas tarder à les faire décoller de la piste déserte. Le gros puait la souris blanche, et il eut un regard douloureux et ferma les yeux. Viale se pencha en avant, sur le siège du passager.

— Tout droit, dit Viale. (Les essuie-glaces battaient et les autres voitures, à droite, soulevaient de grandes écharpes de pluie mêlée de boue.) Ensuite, au feu… (Il n’y avait pas d’ensuite : ils étaient au feu, sur la file de gauche, et il fallait tourner à droite.) Là, au feu, là… (Il fit signe, à droite, et Charles coupa devant une Talbot, tout schuss, et la 4L faillit se coucher sur le flanc gauche. Ils virent la Talbot qui continuait tout droit, en sinuant toutefois un peu sur sa trajectoire.) En bas, sous le passage à niveau, tu prends à gauche. À gauche…

Charles n’avait pas allumé la radio. Ils étaient censés se trouver encore à Shell Verlaine. Ou alors au SAMU, pour l’autre pomme. Il avait déjà assez de mal à garder la bagnole sur ses roues. L’une des boîtes de cartouches était tombée sous les sièges avant.

Le bâtiment F 18 ressemblait au bâtiment F 16, comme ce dernier ressemblait au bâtiment F 14, et il y avait sept ou huit bâtiments F 14 autour d’un terre-plein bétonné où poussaient à l’abandon une carcasse de Fiat 850, deux frênes rachitiques qu’on eût dit dévorés par une ou deux cohortes de moutons, quatre bancs en béton ornés de bombages politico-érotiques, une cabine téléphonique dévastée et des caddies de supermarché.

Les types F 14 comportaient six étages, un escalier central et des étendoirs à linge à claire-voie de part et d’autre, une fenêtre et deux doubles-fenêtres de chaque côté. Pas le moindre balcon et un toit plat, sans doute recouvert de bitume et de gravier.

Ils planquèrent la 4L tant bien que mal, juste au pied de l’immeuble. Ils avaient collé les armes entre les sièges, avec un journal par-dessus. La porte du F 18 avait ramassé deux douzaines de chevrotines dans le bas-bide ; ou on y avait foutu des milliers de coups de latte chaque jour, depuis trois siècles, pour rentrer les bras chargés de paquets, mais en levant quand même le pied assez haut ; ou une bande de loubards désœuvrés s’y était attaqué un après-midi d’août encore plus orageux que les autres : elle tenait par les deux gonds supérieurs et il manquait les deux tiers inférieurs du panneau. Sur les bords, on voyait encore des écailles de contreplaqué.

Dans le hall, ils retirèrent les pinces à Carminati. C’était pas la peine d’affoler l’autre tordu. Ils montèrent à la queue leu leu et Charles avait entrouvert sa parka et dégrafé le gros bouton-pression qui maintenait le .38 dans son étui.

Le hall puait la pisse, on y avait bombé des cœurs, des verges exotiques et des couilles poilues, « P.C. — P.D. », sans qu’on pût deviner si tel parti politique ou tel locataire se trouvait ainsi dénoncé, les escaliers puaient la pisse et il y manquait une ampoule sur deux et on y avait bombé « Amède = Hocine = ZOB », on y avait crayonné deux ou trois fois « Chantal, je t’ème » et « Chantal = salop », mais on sentait que c’était fait à la va-vite, à la pointe-feutre.

Et ça puait de plus en plus la pisse et le chou bouilli.

La porte des Chevallier, c’était plus à la va-vite.

C’était de la gravure sérieuse, méthodique, appliquée. Il y avait une plaque de cuivre bien astiquée à hauteur des yeux, avec le nom marqué dessus, en lettres somme toute élégantes dans le style Télé-Poche, et tout autour, ce n’étaient qu’arabesques et volutes compliquées, surcharges et lettrines aux jambages échevelés, aux boucles sinueuses entrelacées de cœurs et de runes. Des années de travail, à la pointe du couteau, au clou de charpentier ou au tesson de bouteille. On n’y lisait, excepté les runes, qu’un mot, en long, en large et en travers, en italiques ou en gothiques, en Letraset ou en ronde sévère, un seul mot, un nom. Chevallier, avec un ou deux l.

Ils tapèrent sans retenue.

Un roquet se mit à japper et à griffer, de l’autre côté de l’œuvre, et ses ongles cliquetaient sur le carrelage comme s’il patinait.

Des chaussons clappèrent sans hâte, il y eut un bruit de serpillière mouillée contre quelque chose de mou et le cleps cessa de japper et se mit à pleurer tout doucement, comme un gosse. La porte s’ouvrit. Une grosse femme regardait le trio, une cigarette à la bouche.

— S’ tu veux ? dit-elle au gros d’une voix rogue. Elles sont pas là.

— C’est eux, dit Carminati paisiblement, c’est pas moi.

— Qui c’est eux ? demanda la femme. J’t’ai déjà dit…

— Non, dit le gros. C’est pas ça.

Il avait toujours les mains sur le ventre, les poignets rapprochés, et il ne paraissait pas avoir compris qu’on lui avait retiré les bracelets. La minuterie s’éteignit et Viale appuya sur l’interrupteur qu’il avait près de l’épaule.

— Où est Maurice ? demanda Charles.

— L’est pas là, dit la femme. L’est parti.

— Depuis quand ?

Elle regarda les deux jeunes gens. Ils étaient grands, pas mal sapés en dépit de leur décontraction vestimentaire apparente, et ils portaient tous deux de gros ceinturons de cuir comme ceux des bidasses. Ces deux-là n’en avaient pas l’air, mais elle savait reconnaître des flics de la Secrète, quand elle en voyait.

— Deux trois jours, dit la femme. Il est à Paris, avec sa frangine.

Charles sortit sa rondelle de la main gauche.

— Ouais ! ça va, dit la femme. Entrez, ça coûte pas plus cher et vous pourrez pas dire que j’ai fait des histoires. (Elle leur ouvrit la porte d’une cuisine, à gauche et ils y poussèrent Carminati. Charles lui remit les pinces. La femme les observait sans mot dire. Elle fumait des John Player’s Spécial.)

— C’est ce tordu qui m’a balancée ? s’enquit-elle.

— Personne vous a balancée, dit Viale avec un soupçon d’agacement.

— Mon cul, dit la femme.

— On va visiter le reste, dit Charles.

Elle le fixa dans les yeux. Elle avait dû être pas mal, dix ans auparavant et avec vingt kilos de moins. Son peignoir et le machin dessous étaient défraîchis mais propres, et la cuisine était nickel. Ça ne sentait ni la pisse, ni le chou, ni les ordures comme en bas ou dans la cage d’escalier.

— Vous voulez savoir où il est ?

— On aimerait bien, oui, dit le Chat. Vous le savez, vous ?

— Oui, dit la femme.

Elle fit un signe de tête et ils passèrent à côté, Charles et elle. Elle visita une salle de séjour de style Conforama avec une grosse télé couleur et deux divans en équerre, dans le coin salon, puis un placard à chaussures, à gauche, une salle de bains de pygmée et un autre placard, puis une chambre d’au moins douze mètres carrés, à gauche, avec un lit, une coiffeuse, une armoire-penderie et deux tables de nuit. Sur celle de droite, il y avait un radio-réveil digital, une lampe en biscuit et un cadre avec une photo de jeunes mariés.

Un Christ massif au-dessus du lit et une poupée de foire.

Sauf le Christ et la poupée, tout le mobilier était de style Conforama.

Charles jeta même un coup d’œil dans la penderie et sous le lit.

La dernière pièce se trouvait dans la pénombre.

Elle faisait au moins quatorze mètres carrés, et rien de ce qu’elle contenait ne provenait de chez Conforama ou du Global du coin. Le lit de style semblait avoir été conçu pour qu’une équipe de rugby puisse s’y ébattre sans risque majeur de collision, on avait tendu le plafond et le haut des murs de velours bleu assoupi et coûteux et lambrissé le bas de bois sombre, sauf un panneau, au pied du lit. Du sol au plafond on y trouvait une de ces glaces qui ornent d’ordinaire les brasseries, depuis qu’on a bouclé les boxons.

Sous une housse, il y avait une petite télé couleur portable. Sous une autre housse, il y avait une caméra électronique et le Chat ne mit pas plus de dix secondes à découvrir le magnétoscope dans le meuble bas en teck, à gauche de la porte.

Il n’eut aucun mal ; il y avait deux meubles dans la pièce : le lit à dix coups et le meuble de régie. Pas plus de Maurice Chevallier que de beurre en broche, même dans les chiottes.

— Voilà, dit la femme. Vous avez pas besoin que j’vous fasse de dessin, pas vrai ?

— Non, reconnut Charles.

— Vous voulez l’adresse ?

Le Chat émit un rire léger et très désagréable. Ça avait l’air sympathique, tout ça, sympa comme tout…

— Tu sais combien ça coûte, ton truc ? demanda-t-il sans cesser de rire. Elles sont bien, tes gonzesses, au moins ?

— Y a de tout, dit la femme. Les plus enragées, c’est celles qui sont mariées. Tu veux voir un peu ?

— Non, dit le Chat, pas maintenant.

Elle sembla déçue.

— Où c’est qu’on peut trouver Maurice ?

— Qu’est-ce il a fait Maurice ? ça peut pas s’arranger ?

— Non, dit Charles.

Il se retourna. La femme le fixait, la cigarette au coin de la bouche, à gauche, les paupières serrées. Elle gambergeait à toute vitesse. Elle sourit, et elle parut tout à coup beaucoup plus jeune et infiniment plus cruelle qu’auparavant. Cruelle et madrée.

— J’te l’file, tu fermes ta gueule ?

— Ouais ! dit le Chat.

— Ça t’empêchera pas de rev’nir, j’espère…

— Ouais ! répéta le Chat.

Elle secoua la tête, la bouche immobile. La cendre lui tomba sur la poitrine et le cylindre d’un demi-centimètre dévala le nylon de la même manière que s’il se fût agi de quelque sérac rosâtre et s’effrita au passage.

— D’abord, il crèche plus chez nous. Il crèche chez l’autre con d’à côté, ça fait six mois. Il vient faire un tour de temps à autre, je lui ai laissé un lit dans le salon pour quand il reste et il reçoit toujours son courrier ici, quand il en a, mais c’est pas souvent. Mais il habite plus chez nous.

— Ça va, dit Charlie. Où il est ?

Il sortit un bloc de papier et sa pointe-feutre. Elle lui donna trois adresses : celle, chez sa belle-sœur, dans le quatorzième, à Paris, l’autre en ville, chez la gonzesse d’un type et une autre, au cas où il serait ni à l’une ni à l’autre, dans une cabane au bord de la Saône, où ils allaient pour faire des trucs peinards.

C’était pas la porte à côté, mais ils étaient toute une bande à y aller, surtout les vacances. Elle y était jamais allée. Elle savait pas comment c’était. Maurice avait presque pas d’affaires chez elle, la moitié d’un placard. Même pas.

— On peut voir ?

— Ouais ! dit la femme.

Il sortit une valise en carton bouilli, plein de fringues propres. Sous une chemise de meunier, il trouva deux boîtes de cinquante cartouches 7,52 ainsi qu’une dague de combat, un paquet de photos couleur tenues par une nouille élastique et deux flacons de Linyl.

À côté de la valise, il y avait une trousse de toilette en matière plastique rayée blanc, rose et bleu vif. Charles Catala la saisit machinalement. Il n’avait pas bien programmé l’effort à fournir pour soulever l’objet, il n’avait pas la moindre idée préconçue, mais il eut la certitude immédiate qu’il s’agissait d’une arme. Il leva la trousse à hauteur des yeux.

— C’est quoi ça ? dit-il d’une voix sourde.

— Comment tu veux qu’j’te dise interrogea la femme. J’fous jamais le nez dans ses fouteries, moi. Du moment qu’y fout pas l’bordel partout. Sauf c’qu’y m’donne à laver, j’touche à rien. Autrement, j’aurais quand même pas laissé ce truc-là… Il est correct, Momo, dit-elle brusquement.

— Ah ! parce que c’est Momo, soupira Charles.

— Ça peut pas être Mimile, quand même.

Il souleva la valise qu’il avait refermée, saisit la pochette et fit signe à la grosse de reculer jusqu’à la cuisine. Il ne voulait pas courir le risque de se retrouver coincé contre le mur, ou de ramasser un vieux coup de nichon.

Viale fumait, les chevilles croisées et la parka ouverte. Quant à Carminati, il était soudé par les fesses à l’évier et il regardait dehors, quelque part.

— Du nouveau ? dit Viale.

Il semblait très modérément concerné. Charlie sortit l’arme de la pochette. Un superbe 9 mm parabellum, plus très jeune mais en parfait état de conservation. Au fond de la trousse, il y avait le chargeur vide, trois plaquettes de Fringanor pleines et trois autres emballages mais dont les alvéoles de plastique étaient vides.

— Il a laissé ça quand ? demanda Charles.

— Il est venu dimanche matin avec son sac à cannes à pêche. Il avait fait son tiercé, et il avait un paquet sous le bras, dans du papier marron. Il a mangé à midi et après, il s’est tiré pour prendre le train de Paris…

— Et avant dimanche ?

— Avant, ça y était pas. J’y ai fait son linge samedi et j’l’aurais vu, quand même…

— Tu savais qu’il tournait aux amphètes, ton gosse ?

— Aux amphètes ?

Elle paraissait soufflée. Charles lui fourra les deux fioles et les gélules sous le nez. Elle les examina sans la moindre trace d’émotion, puis elle finit par jeter la cigarette dans l’évier.

— Tu as le téléphone ? demanda Charlie.

— Y a intérêt, ricana la femme. (Elle sortit un paquet de cigarettes et le tendit à la ronde, mais ils refusèrent de la main et elle en alluma une sans se presser.) Comment vous voulez que je fasse, autrement ? Bien la peine d’être flic… Dans la salle à manger à gauche, frisé.

Il appela Schneider et tomba sur Perrier, qui se branlait les couilles dans le bureau à côté.

Il ne s’était rien passé de spécial au C.C. depuis une heure. Big Brother ne s’était pas manifesté de la matinée, mais il était encore trop tôt pour dire et ça pouvait le prendre comme une envie de chier, quant à Jack l’Éventreur, les vigies l’avaient vu disparaître un peu avant neuf heures en compagnie d’un grapillon de petits tauliers stagiaires, de futurs décideurs, mais sans radio de bord, et ça pouvait signifier n’importe quoi. Y compris qu’ils avaient une faible chance que le ciel ne leur tombe sur la tête avant qu’il soit l’heure de sortir les mains des poches pour aller bouffer.

— Fais pas chier, mec, dit Charlie. Radinez-vous vite au 18, cité Mozart. On a laissé la 4L en bas, vous pouvez pas vous planter. On a dégotté un petit boxon pas craignos, avec vidéo et tout… On est même tombé sur un neuf parabellum, un truc de collectionneur. Démerdez-vous, il faut qu’on tape une perquise chez Carminati, le type de Shell Verlaine. Il en a supergros sur la patate, ce con. Et le pire, c’est qu’il s’en rend même pas compte.

— Bon, vous êtes chez qui ?

— Maurice Chevallier, ricana Charles avec un consentement lugubre. On est chez Maurice Chevallier, au troisième étage à droite en montant. Chez le beau Momo…

— Y manque plus qu’Ursule, dit Perrier imprudemment.

— On a aussi Ursule, rigola le Chat.

Il raccrocha, alluma une Gitane. Puis il retourna dans la chambre bleue, tout seul comme un grand. Quelque chose le chiffonnait. Il n’y avait pas de bar. Il fit coulisser deux ou trois portes. Il y avait un bar et un frigo de caravane. Un beau bar. Un bar beau.

Il revint dans la cuisine en brandissant une bouteille de Black & White qu’il tenait par le col. La femme soupira, sortit quatre verres et alla chercher un bac à glace dans le frigo.

— C’est comment, ton prénom ? demanda Charles.

— Maud, dit la femme.

Elle passait le bras sous l’eau chaude.

— Maud… (Il hocha la tête, savoura le prénom. Rohmer, ils étaient jeunes et pour rien au monde il n’aurait fait flic, à l’époque.) Maud, j’te frai remarquer qu’il y avait aussi du Glen-machin, mais que j’ai pris çuilà…

— Mon con, dit la femme avec amertume. Le Glenfiddish, c’est là-dedans, pas dans l’autre. L’autre c’est de la saloperie de Prisu…

— Ah ! merde, dit le Chat. (Il regarde la bouteille sans ressentiment ni rien.) Ah ! merde… On est peu de chose, hein, tout de même.

— Où il est passé, le kador ? se souvint Charles en regardant autour de lui. Y avait bien un chien chez toi, tout à l’heure…

— Sous le lit que t’as vu, dit la femme. Dès qu’il entend quelqu’un taper à la porte, il est comme fou : il fait son souk, il ramasse sa mandale et il va se filer sous le lit… Après, pour le sortir, c’est la croix et la bannière, tu m’ diras. (Elle rit doucement. Elle pouvait valablement faire de la publicité pour Wilkinson ou Shick Injector, à condition de la prendre avant et après, et de se munir entre-temps d’une lame de chasse-neige parfaitement neuve.) À croire que c’est un détraqué, ce con…

Ils burent le coup, peinards, en regardant la pluie tomber.

Pensif, Claude Viale compara cette phase plus ou moins merdique de l’enquête à une espèce de ricochet : le premier ricochet presque majestueux d’un mince galet poli sur la surface dure et grise d’un étang figé. De fil en aiguille, il se rappela une mince fille brune, vêtue de noir, au bord d’un étang figé, un après-midi de novembre. Il se rappela son grand front bombé, ses longues mains ivoire aux jointures un peu mauves. Ils entendirent la voiture arriver.

D’autres ricochets, pensa Viale. Et encore d’autres jusqu’au moment où le caillou sombre et les cercles se distendent à l’infini et finalement, c’est exactement comme s’il ne s’était rien passé. Il reste un vague clapot et l’odeur de pourriture et d’eau.

— Sors encore des verres, Maud, dit le Chat. Y a du monde qui s’pointe.

Il était bien installé, le cul sur une chaise de cuisine et les talons de boots coincés entre les barreaux de l’autre. Il tripotait le pistolet. Où qu’il se trouvât, Charlie était installé. Pour reprendre après d’autres la formule de Saint Chose, il était partout comme un poisson dans l’eau, pensa Viale. En même temps, il se rendit compte qu’il avait peur. Il ne savait ni pourquoi, ni de quoi, mais il sentit la peur lui nouer les intestins et il eut froid en dedans.

Schneider pénétra dans la pièce, le trench déboutonné, en costard sombre et avec une cravate en tricot noir autour du cou. Ses yeux gris semblaient ensommeillés. Derrière lui, le grand Perrier croquait une pomme verte, non sans affectation.

— Qu’esse vous prenez ? demanda la grosse en s’appuyant sur un seul bras.

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