Ils étaient trois, ils étaient coriaces et le Commissariat central se vidait comme une vieille peau crevée, et dans un moment, il n’y aurait plus qu’eux, plus les diverses permanences des divers services, pas plus d’une trentaine de personnes, y compris les gardiens des S.O.S., séparées par des kilomètres et des kilomètres de couloirs sombres. Ils étaient trois, un au bureau à pivoter lentement dans son fauteuil, un autre assis sur une chaise retournée, les avant-bras sur le dossier et le menton sur les avant-bras, à droite, et l’autre adossé à une armoire métallique, à gauche.
Ils étaient trois costauds, et elle était seule.
Les quatre charlots mijotaient en garde-à-vue, en attendant qu’ils en aient fini avec elle, et qu’ils procèdent à la confrontation. Seulement, Schneider et ses deux collègues n’avaient pas l’air pressés.
Ils étaient d’autant moins pressés qu’ils jouaient la pendule. Ils lui avaient fait apporter un repas de la taule, vers une heure, ils n’avaient ménagé ni l’eau minérale ni les cigarettes, il avaient été attentifs et courtois, à aucun moment Perrier ou les autres n’avaient élevé la voix. Ils ne lui avaient pas collé la moindre tarte, ils n’avaient pas proféré la moindre menace.
Josiane Fontera avait pris vingt ans en dix heures. Elle était tassée sur la chaise et ses doigts étaient entortillés sur ses cuisses, comme des sarments secs. En un sens, elle aurait préféré qu’ils lui tapent dessus.
Schneider alluma une cigarette.
Il lui restait une carte à jouer, et c’était peut-être bien le moment. Il avait baissé l’abat-jour de la lampe de bureau et son visage se trouvait dans la pénombre. Il tripotait un cliché anthropométrique face-profil.
— On va taper une perquise chez toi, Jo, dit-il d’une voix sourde.
— Usage et trafic de stupéfiants, dit Perrier. Avec ton casier, tu vas prendre le maximum.
— Cinq ans, sec, dit Charles au pif.
— J’vous dis que je sais rien, dit la femme.
— Reprenons, proposa Schneider.
— Un grand type, très grand. Un grand balèze, dit Perrier.
— Avec une gonzesse avec des cheveux jusqu’aux fesses, psalmodia le Chat. Une grognasse avec les cheveux décolorés.
— Un type à moto, dit Schneider. Une 750 Honda.
— J’ai rien à vous dire, dit la femme.
— Tu nous emmènes en bateau, Jo, soupira Perrier.
— Je suis sûr que tu les connais, dit Schneider.
— Seulement, tu veux pas faire d’efforts, dit le Chat.
— On les aura quand même, dit Schneider.
Il semblait pensif, à en juger par l’intonation, et curieusement détaché.
— Y a longtemps que tu bosses chez Mayer ? demanda-t-il.
— Pas loin d’un an, dit la femme.
— Qu’est-ce tu y fais ? demanda Charles.
— Le ménage, dit la femme. Les pièces du rez-de-chaussée.
— C’est tout ? s’enquit Perrier.
— Non, dit la femme.
— Tu avais des relations sexuelles avec lui ? demanda Perrier.
— Oui, dit Josiane Frontera.
— Il te payait, pour ça ? demanda Charles.
— Vous allez pas me croire, dit la femme.
— Pourquoi on te croirait pas ? demanda Schneider. On n’a pas de raisons de ne pas te croire.
— Non, il me payait pas.
— Qui c’est qui a gagné, au poker ? demanda Perrier.
— Au poker ?
— Vendredi soir. Qui c’est qui a gagné ?
— Eddy Rais. Il a une veine de cocu.
— Tu parles, ricana Le Chat.
— Tu fais le ménage des pièces du rez-de-chaussée, dit Schneider. C’est ça ?
— Oui, dit la femme.
— Et les autres ?
— Les autres, il n’y habitait pas. Pas depuis que je bossais chez lui.
— Pourquoi tu bossais chez lui ? demanda Perrier.
— Je sais pas, dit la femme.
— Tu n’as jamais vu personne chez Mayer ? Jamais personne en presque un an ? C’est incroyable, non ? dit Perrier.
Dans la pénombre, il avait l’air immense.
— Ou alors tu as la trouille de mouiller quelqu’un, dit Charles. Comme tu sais pas lequel, tu préfères la boucler.
— Charles, dit Schneider, allez chercher le manteau de madame. On l’emmène faire un tour.
Le jeune homme se redressa, pivota sur les talons et se dirigea vers la porte. La femme secoua imperceptiblement la tête et ses phalanges craquèrent.
— J’ai vu le type, dit-elle d’une voix rauque, pénible à entendre. Une voix comme sont censés en avoir les spectres dans les séries C. Elle se passa lentement les doigts sur le front. J’ai vu le type, mais je ne le connais pas. Je sais pas qui c’est.
— Pourquoi ? demanda Schneider.
— Je crois pas que Mayer aurait apprécié que je me rencarde sur lui.
— Pourquoi tu dis ça ? demanda Schneider.
— Les cloisons étanches, dit la femme. Vous connaissez ?
— Non, dit Schneider.
— À quoi il ressemble, ton ange de l’enfer ? demanda Perrier.
Elle ne fit pas le moindre effort pour se souvenir. C’était comme si ils avaient ouvert un robinet mal joint. Et ils ne tardèrent pas à comprendre que si elle ne savait pas qui il était, elle savait fort bien à quoi il ressemblait. Un grand balèze d’un mètre quatre-vingt au moins, avec des cheveux noirs, très raides et sales, qui tombaient sur les épaules. Un poignet de force à chaque bras.
— Barbe, moustaches ? s’informa Perrier.
— Non, dit la femme.
— Les yeux ?
— Marron foncé.
— Petits ? Gros ? Rapprochés ? Séparés ?
— Petits, dit la femme. Très petits, assez écartés.
Elle chercha. Elle prit une cigarette dans le paquet de Schneider, sur le bord du bureau et Charles Catala lui donna du feu.
— Comme un chinois, dit-elle en soufflant la fumée vers le plafond.
— Le nez… dit Schneider.
— Des tatouages, des cicatrices ?
— Un coup de schlass, dit la femme. Près de l’épaule…
Il y eut un silence interminable. Une machine crépitait quelque part, dans un bureau de la P.J. Une voiture klaxonna deux fois sur le parking, comme une souris couine dans un piège. Schneider tira sur sa cigarette. Josiane Frontera se prit la figure dans les mains. Ils ne l’entendirent pas, mais Charles vit ses épaules se soulever et ils comprirent qu’elle pleurait entre ses doigts.
— On reprend tout à zéro, Josiane, dit Schneider.
— Je sais pas son nom, dit la femme.
Elle secoua doucement la tête, puis elle se plia et ses mains touchèrent ses genoux, et elle se redressa lentement. Et elle se pencha de nouveau en avant.
— Son pseudo, dit Perrier.
— Comment tu l’appelais ? demanda Charlie.
— Je l’appelais pas, dit la femme. J’vous en prie, foutez-moi la paix. J’vous en prie.
— C’est un meurtre, Jo, dit Schneider. Ça nous plaît pas, ce qu’on fait en ce moment, mais Mayer est mort.
— C’est peut-être pas lui qui l’a tué, dit la femme. Qu’est-ce que vous en savez ?
Le buste penché, elle releva la tête, écarta les doigts. Elle ne voyait pas Schneider, mais elle sentait ses yeux morts braqués sur elle et qui luisaient vaguement. Sa longue main maigre apparut dans la lumière chaude et il secoua la cendre de sa cigarette.
— Ils l’ont torturé avant de le buter, Jo, dit Schneider. Si ça se trouve, il était déjà mort quand ils lui ont tiré dessus.
Elle fit non de la tête. Le rimmel avait dégouliné et ses yeux noirs étaient liquides et démesurément agrandis. Sa cigarette fumait dans le cendrier.
— C’est vrai ?
— Oui, dit Schneider. C’est vrai.
— Y avait jamais beaucoup dans le bureau, dit la femme. Jamais plus de deux, trois briques.
— Comment tu l’appelais ? demanda Charles.
— Je l’ai jamais appelé, dit-elle. On n’a jamais eu le temps de se parler.
— Et la fille ? demanda Perrier.
— Pourquoi ils l’ont tabassé ? interrogea la femme.
Il y avait de l’incompréhension dans sa voix. Elle reprit sa cigarette, en tira quelques bouffées hâtives et désordonnées. Puis elle se passa les doigts sur les sourcils. Elle essayait d’étaler le choc du mieux qu’elle le pouvait.
— Comment tu sais qu’ils l’ont tabassé ? questionna Schneider.
— C’est vous qui avez dit…
— J’ai pas dit qu’ils l’ont tabassé, soupira Schneider. J’ai dit qu’ils l’avaient torturé. Et il y a un tas de manières différentes de torturer quelqu’un.
— La fille, rappela Perrier sans impatience excessive.
— Une jeune, maigre, dit Josiane Frontera. L’air d’une souris crevée dans une jatte de petit lait.
— Blonde ? Brune ?
— Aussi brune que moi, ricana Jo, l’air égaré. C’est pour dire…
— Blonde ou brune ? insista Charlie.
— En haut, blonde. Décolorée. Presque blanc.
— Elle a les cheveux longs ?
— Ouais ! dit Jo. Des cheveux jusqu’aux fesses, presque. Mais ça se coupe… (Elle se reprit, regarda vers Perrier.) Les cheveux, ça se coupe, hein ?
— On avait saisi, dit Charles dans son dos. Quelle taille, environ ?
Au bout de vingt minutes de triturage, ils avaient récupéré deux signalements potables, sauf qu’avec les erreurs de parallaxe et la dérive des continents, sans compter la légitime prudence du témoin qui en a gros sur la patate, ils pouvaient sans doute s’appliquer à un demi-millier de personnes qui n’avaient strictement, mais strictement, rien à voir dans le rappel prématuré de Mayer ; et malgré tout ce flou indéniablement artistique, c’était mieux que rien : ils savaient maintenant que les deux connards existaient bien, qu’ils n’étaient pas le fruit de l’imagination d’un débris cacochyme, ni issus des rêveries égrotantes d’une ruine légèrement secouée.
C’était quand même pas mal.
Il leur en manquait un. Le troisième homme.
Ils repartirent à l’assaut, comme de vaillants petits soldats, ils refirent le tour du problème et une longue série de straffs, ils consommèrent une impressionnante quantité de tabac en pure perte : il n’y avait pas de troisième homme. Le couple était toujours venu seul (sic). Parce que c’était un couple. Parce qu’ils venaient ensemble. Toujours. À n’importe quelle heure. Ils restaient jamais longtemps. Avec une grosse Honda, oui, peut-être bien une 750. L’homme la rentrait dans le garage. À chaque coup. Ils portaient des combinaisons de motards. Tous les deux. Et des casques. Oui, quoi ! un casque chacun. C’était obligatoire, maintenant, non ?
— Pas pour conduire une Mercedes, objecta Schneider d’une voix qui en sous-entendait beaucoup plus qu’elle n’en disait. Charles, vous voulez bien prendre la machine ?
Le jeune homme contourna tout le monde et s’assit à la bécane. Il relut à haute voix, pour tout le monde, la dernière phrase du P.V., ajouta des tirets afin de clore le paragraphe et retourna à la ligne.
— Je signerai rien, prévint la femme. J’veux pas me faire descendre…
— T’as pas tellement le choix, Jo, dit Perrier. (Il était plus immobile qu’une souche à fleur d’eau.) On va se mettre sur le dos du type ; si ça se trouve, on va en rajouter un peu, histoire de faire joli dans le tableau… (Il secoua la tête, d’un geste fataliste.) Vu le temps qu’on t’a gardée, il va piger en deux coups les gros.
— Et t’auras plus qu’une chance de pas te faire descendre, commenta Schneider d’une voix dure. Il va falloir qu’on le trouve, lui, avant qu’il te trouve…
— Parce que j’ai l’impression que c’est pas un marrant, ton type, dit Charles.
— C’est tout sauf un marrant, dit la femme les dents serrées. Il est complètement nase.
Elle regarda Charles et Perrier. Schneider se pencha légèrement et son visage maigre apparut dans la lumière chaude. Les yeux gris et sagaces étaient épouvantablement fatigués : ils n’en voulaient plus. On sentait qu’ils en avaient plus que marre. Le policier esquissa son sourire de gargouille, mais il dut juger que c’était pas la peine d’en remettre, parce qu’il dit enfin, d’une voix presque indifférente :
— On t’a fait une fleur… Un tas de fleurs. Un vrai bouquet. On n’a pas tapé de perquise chez toi, pour commencer. On t’a emmené la Mustang sur le parking, et ça peut s’entendre de différentes façons, surtout qu’on y a à peine touché. On s’est contenté de t’entendre comme témoin, c’est tout… On va te refoutre dehors dans une heure, à fond la caisse, alors que normalement on pourrait encore te garder un bon moment. Qu’est-ce qu’il va gamberger, ton pote le motard ?
— Salaud, dit la femme d’une voix presque inaudible.
— On attaque, Jo ? suggéra Charles en pianotant sur le capot de la machine à écrire, un vénérable accessoire de bureau, qui ne comptait sans doute pas moins d’un demi-siècle de bons et loyaux services. Plus tôt on aura fini, mieux ça vaudra, sourit le jeune homme.
Ils n’en tirèrent rien de plus.
Ils procédèrent à la confronte, et de deux choses l’une : ou ils étaient fin crevés, ou ils n’y croyaient plus des masses, mais Schneider flanqua tout le monde dehors un peu après vingt heures. Sans tambour ni trompette.
Dumont et Viale n’avaient pas reparu au bureau. On était arrivés à les joindre chez Blondain où il étaient en train de se taper des petits fours arrosés de thé à l’orange, et à présent, ils se trouvaient tous les deux dans le cabriolet 403 orange poussiéreux de Viale. C’était pas tout à fait l’idéal pour une filoche, mais il était peu probable que la voiture fût retapissée, et de toutes façons, ils n’avaient guère le choix qu’entre la Peugeot et une Renault 4L administrative, d’un bleu pâle éteint et plus que débonnaire.
Schneider leur avait donné pour instructions de se coller sur la femme, et d’essayer de voir où elle irait.
Ils reprendraient contact depuis une cabine et Schneider essaierait de leur faire passer un poste portable en état de marche.
Ils la virent tous descendre les marches du C.C. avec la bande des quatre. À l’intention de son collègue, Dumont fit les présentations :
— Le grand costaud, à gauche, le tonneau à pattes, c’est Mahmoud. Le taulier de l’Étoile du Sud. Il trafiquote dans le kief, il fait un peu dans le trafic des 404 et il a deux fatmas derrière, des filles pas mal qui montent un peu, il est malin comme un singe et pour ce qui est de le faire se mettre à table, c’est macache…
Il s’enfonça dans le siège, les yeux au ras de la portière :
— Elle récupère pas sa Mustang, merde, lâcha-t-il.
— Vous croyez qu’elle nous a reniflés ?
— Aucune idée, dit Dumont. L’autre balaize en costard sombre, c’est Loulou. En principe, en ce moment, c’est l’un des deux réguliers à Jo Frontera…
— Qui c’est, l’autre ?
— L’autre quoi ? demanda Dumont, l’air intrigué.
— L’autre régulier.
Dumont tourna très légèrement la tête. Viale avait le front et les yeux dans l’ombre du pare-soleil baissé, et le reste immobile.
— Vous n’êtes pas tellement à la coule, aux délégations judiciaires, remarqua Dumont. L’autre, toujours en principe, c’est Ramsès.
— Le patron du Twenty Flight ?
— Oui, ricana Dumont. (Ça ne lui ressemblait pas du tout, de ricaner. Ça allait bien à Schneider et à Perrier, qui étaient deux vieux caouèdes, cyniques et blasés, des flics rusés et durs qui ne s’embarrassaient guère de fioritures, et qui avaient sans doute pas mal de points communs avec leur clientèle, mais ça ne cadrait pas avec le caractère mesuré de Dumont). Ramsès… Le minet, c’est Pierrot Rivat. Il est tombé pour la première fois le jour de ses vingt ans, un matin de janvier 1950…
— On dirait pas, remarqua Viale.
— Pédé comme une orchidée, dit Dumont. Il a fait Monthléry, et des compétitions de motos, jusqu’au jour où il est sorti dans une ligne droite… On dirait que ça l’a calmé, ça fait des années qu’on ne l’a plus vu dans une bagnole.
— Ah ! dit Viale.
— Le dernier, c’est Edouard Rais. Lui ne fait rien. Ça fait cinq ans qu’il a le même manteau, il parasite à droite à gauche. C’est pas le Pérou, mais on a l’impression qu’il lui en faut pas plus.
Le groupe leur passa par le travers avant, sans un regard, et disparut au coin de la rue. Viale tira sur le démarreur.
— Collez pas trop, conseilla Dumont. Laissez-leur pas mal de mou : à cette heure-ci, il n’y a plus grand monde dans les rues. On risque pas tellement de les perdre, mais s’ils nous remarquent, ils sont capables de nous promener jusqu’à l’Ascension.
Viale décolla très lentement du trottoir.
Et il se remit à pleuvoir.
En quatre ans de boîte, c’était sa première filoche. Il en fallait bien une première, pour qu’il y en eût d’autres après, mais instantanément, lorsque les grands pneus se mirent à écraser tout doucement la pluie, avant même qu’il ait eu le temps de remettre la caisse dans l’axe de la rue avant d’attaquer un long gauche à vingt à l’heure, à un léger froid qui lui courut sous la peau du visage et la tendit sur les pommettes, à l’excitation qui lui chatouilla les coudes, il comprit les deux chasseurs de nuit paumés dans la ville.
Il était de leur monde. Ça n’avait rien à voir avec sa morale ordinaire, ça avait même tendance à être un peu contradictoire, mais il comprit qu’il était aussi un chasseur. Et tout se mit à baigner dans l’huile, chaque geste qu’il fit pour diriger la voiture à bonne distance, tandis que Jo et ses hommes se hâtaient vers le centre en carrant les épaules sous la pluie qui les prenait de face, chaque accélération retenue, chaque coin d’ombre : il ne les suivait pas, il prévoyait où ils iraient, quand ils traverseraient…
Il était derrière, et ils ne le savaient pas.
Ils prirent à contre-sens une rue en sens unique. Ils marchaient vite, mais Viale prit à droite, puis deux fois à gauche dans des rues vides, puis il se gara et coupa les lumières et le contact.
— Plein travers, dit Viale. Ils vont pas tarder.
— Oui, dit Dumont.
Les quatre connards se profilèrent dans la lumière d’un abribus. Ils avaient traversé, et Josiane Frontera n’était plus avec eux.
— Le parking, près du dépôt S.N.C.F., dit Viale.
Ils les laissèrent disparaître encore une fois au coin, et Viale remit le contact. Il avança le museau de la 403, coupa la rue en perpendiculaire dans leur dos et déboucha tous feux éteints sur le parking presque vide. À l’autre bout, près du remblai, une longue et fine voiture sombre manœuvrait et ses phares balayaient le mur comme des projecteurs de D.C.A.
Viale laissa aller. Occupé comme il l’était avec son volant, le chauffeur ne risquait pas de les repérer. Entre deux voitures, ils virent la BMW passer en trombe. La femme n’était pas au volant. Le type qui conduisait portait un costard — ou seulement une veste — gris fer et de grosses lunettes à montures noires, le genre de lunettes qui dénoncent aussi bien l’énarque que le maffiosi et qu’affectionnaient Arthur Miller et Henry Kissinger.
Une interminable seconde, il passa dans la lumière crue du projecteur qui inondait les voies de chemin de fer. Il avait le visage tourné vers eux, mais ils eurent la certitude qu’il ne les vit pas.
— Ramsès, dit Viale.
— Ramsès, acquiesça Dumont. Lui, on sait où le trouver, et plutôt dix fois qu’une…
Viale ralluma ses phares.
— Ça va comme ça, dit Dumont d’une voix désabusée. Il fonce comme une bombe, et on n’a pas loin de cent chevaux d’handicap… On rentre au C.C.
— O.K. ! dit Viale.
Lorsqu’il parvint au bout du parking, la BMW avait déjà disparu. Et merde, pensa Viale. La première filoche et ça tournait en eau de boudin. Il ne pouvait pas s’empêcher d’être déçu. Il ne savait pas qu’il avait à la fois raison et tort d’être déçu. Autant raison que tort. Ils ne savaient pas l’un et l’autre qu’ils avaient eu Ramsès presque sur un plateau, l’espace de trente ou quarante secondes, mais que cette chance ne s’offrirait plus jamais à eux.
Ils raisonnaient normalement, avec cet atavisme du flic qui leur fait compter parfois plus qu’il ne le faudrait sur le facteur temps pour les aider à résoudre les intrigues les plus compliquées, sur le temps et les habitudes du gibier. Et ils n’avaient pas du tout affaire à une intrigue compliquée. Rapport à certaines autres, c’était même quelque chose de très simple : trois jeunes branleurs — dont une branleuse, ce qui n’avait plus rien de surprenant, avec l’évolution des mœurs — avaient effacé Mayer, dans la nuit de vendredi à samedi, après l’avoir un peu bousculé, tout ça pour lui piquer trois bâtons, au max. Une misère…
Il faudrait attendre la saisie de l’arme et le résultat des tirs de comparaison pour en avoir la confirmation, mais il était presque certain qu’ils l’avaient liquidé avec son propre revolver — et ses propres .38 wad-cutter, car qui se trimballe avec de la .38 wad-cutter dans ses poches ?
Une vraie misère.
— Ramsès, hein ? dit Schneider avec son sourire de loup.
— Oui, Ramsès, dit Dumont. Il l’attendait près de la voie ferrée…
— Sa taule est ouverte, ce soir, observa Perrier.
Schneider récupéra son Colt dans le tiroir. Tout en se levant, il enfonça un chargeur plein dans la crosse et actionna la culasse.
— Un volontaire pour aller faire des misères à Ramsès, dit-il d’une voix presque enjouée.
Il glissa l’automatique dans son étui, boucla la patte entre le chien et le bloc de culasse.
— Je viens avec toi, décida Perrier. Lorraine a un truc sur le campus, une connerie d’expression corporelle…
Le Chat ricana affectueusement.
Perrier se déplia presque jusqu’au plafond, étira ses grands bras.
Schneider tâta le tissu de son manteau et celui de l’imperméable : ils étaient aussi mouillés l’un que l’autre. Il choisit le manteau. Un manteau noir, très bien coupé et qui datait de quatre ans. Il se souvenait encore de la boutique où ils l’avaient choisi ensemble, au hasard de la rue du Faubourg Saint Honoré. Et le rire qu’elle avait chez Charlot, ce soir-là…
— Vous verriez une objection à ce que j’aille avec vous ? demanda Viale.
— Aucune, dit Schneider d’une voix lointaine. Il lui tendit des clés de voiture : vous drivez. Direction, le Twenty Flight. Ramsès.
— Direction Gallien, grinça Charles dans son dos, juste assez fort pour que tout le monde entende, même Dumont qui avait déjà passé la porte.