Il plongea la main dans le sachet de nourriture pour poissons-chats et en attrapa une poignée et la lança dans l’étang, les petits morceaux se disséminant et flottant, et avant que les remous aient cessé les bouches surgirent du fond béantes et affamées et claquant à la surface pour avaler leur pitance. Mitchell Gaines les observa pendant une minute, les mains dans les poches, puis il s’assit sur sa chaise de jardin au bord de l’eau. Il ouvrit la boîte de criquets et accrocha un appât à son hameçon et d’un coup de poignet il envoya le flotteur au milieu de l’étang. Les pins sur la rive opposée étiraient leur ombre sur les douces ondulations de l’eau brune. Il se renfonça dans sa chaise, même s’il savait qu’il n’aurait pas à attendre longtemps, ayant déjà excité les poissons en leur jetant de la nourriture. C’était de la triche, mais c’était son étang, ses poissons, alors il n’était pas trop regardant sur les règles. Il portait une chemise de cow-boy, les manches retroussées au-dessus des coudes, et il s’essuya les mains sur le pantalon déjà sale qu’il portait depuis trois jours.
Il y avait deux autres chaises de jardin à côté de lui et par terre à côté de la sienne une glacière en polystyrène remplie de glace et de cannettes de Coca et une demi-pinte de whiskey posée sur la glace. D’ici l’après-midi, les cannettes et le whiskey auraient disparu et les plus belles prises marineraient dans la glace à moitié fondue. Il s’était dit qu’il passerait la fin de la journée à écailler et à décortiquer les poissons et le lendemain ils se retrouveraient attablés dans la cuisine autour des poissons frits et des boulettes de semoule de maïs et il demanderait à la femme de préparer le coleslaw et ensuite ils pourraient s’asseoir sur la véranda pour prendre le café et contempler le paysage, qui lui paraissait toujours plus vaste sous le ciel du soir. La ligne se raidit et il moulina et un poisson-chat à qui il manquait quelques kilos surgit au bout de l’hameçon en battant de la queue. Il le décrocha et s’approcha du bord de l’eau et y déposa délicatement le poisson qui gigota et remua dans la boue un moment puis disparut. Il alla se rasseoir et accrocha un autre criquet à son hameçon et lança de nouveau sa ligne.
Le moment est enfin arrivé, se dit-il. Le moment est arrivé même si j’avais fini par croire qu’il n’arriverait jamais ou qu’en tout cas je ne serais plus là pour le voir. Il regarda sa montre et se dit que son fils serait là d’un instant à l’autre maintenant. Si ce vieux pick-up ne rechignait pas trop.
Il regarda autour de lui. Il passait la majeure partie de son temps assis désormais, après une vie entière à rester debout et à s’activer. À racheter des bicoques dont personne ne voulait et à les repeindre et à remplacer les planchers pourris et à réparer la tuyauterie de cuisine et la plomberie de salle de bains moisie et à refaire la toiture et le carrelage et tout ce qu’il fallait refaire. Tout ce qu’il pouvait faire avec son garçon. Apprendre à Russell à installer des fils électriques et à changer un tuyau et à bien mesurer deux fois pour être sûr de ne pas se louper au moment de découper. Faire de ces maisons quelque chose dont il pouvait être fier et puis les louer à des gens qui payaient leur loyer parfois et parfois disparaissaient dans la nature, mais au fond peu importait qu’elles soient habitées par des gens bien ou pas, il y avait toujours quelque chose à faire. Toujours une fuite quelque part ou une prise mal fixée ou un lave-vaisselle en panne. Toujours quelque chose à faire, et s’il n’y avait rien à faire il y avait toujours une autre baraque délabrée quelque part dont personne ne voulait et qui gisait là comme un tronc d’arbre abattu au milieu d’une forêt abandonnée et alors il la rachetait et la ramenait à la vie. Il n’y avait pour ainsi dire pas un seul quartier où Russell et lui ne soient pas intervenus. Pas un jour qui se soit écoulé depuis qu’il avait dû tout abandonner sans qu’il ait souhaité qu’au lever du soleil le lendemain son dos et ses jambes lui permettent de continuer à faire ce qu’il avait toujours fait. Et pas un jour écoulé depuis que son garçon s’était fait embarquer dans le delta et enfermer derrière ces barreaux sans qu’il ait prié le soir pour que Dieu lui prête vie jusqu’au jour où Russell reviendrait.
Et ce jour était venu.
Il avait prié deux fois plus après la mort de Liza. N’avait jamais pu se résoudre à l’idée qu’elle était partie sans l’avoir revu. Partie pendant que son garçon était là-bas entre quatre murs. À payer pour ce qu’il avait fait. Mitchell était rentré un soir et l’avait trouvée là, étendue dans le jardin à côté de son petit carré de tomates. Les gants encore enfilés sur les mains et les manches retroussées, allongée là toute pliée comme une vieille poupée. Les yeux fermés. Une expression paisible sur le visage. Partie. Il n’avait jamais beaucoup pensé à la mort jusqu’à cet instant mais après l’enterrement ce fut comme si cette pensée avait décidé de ne plus le lâcher, le suivant à la trace du cimetière jusque chez lui. Elle était là avec lui sur la véranda quand il fumait une cigarette. Là avec lui dans le grand silence de la maison quand il lisait le journal. Là avec lui à la table de la cuisine quand il buvait son café le matin. Là avec lui dans son pick-up quand il partait faire ce qu’il avait toujours fait, et au moment où ses genoux avaient commencé à se dérober quand il se baissait pour peindre et au moment où il avait senti la force quitter ses bras quand il fallait sortir et remettre les échelles à l’arrière du pick-up, c’était comme si la pensée de la mort était non seulement là avec lui et le suivait partout mais comme si elle s’était aussi enracinée dans son esprit et ramifiée jusque dans son cœur et jusque dans ses rêves. Ses muscles lui faisaient mal et ses articulations lui faisaient mal et ses pensées lui faisaient mal et il avait beau prier pour voir un jour Russell surgir de nouveau au bout de l’allée, il ne croyait plus vraiment que ça finirait par arriver. Tout en lui disait que ça n’arriverait pas. À plusieurs reprises il avait écrit à Russell, des lettres où il essayait d’exprimer certaines choses qu’il aurait été sans doute incapable de lui dire en face, mais il n’en avait jamais posté une seule. Les avait toutes déchirées et brûlées sur le sol en terre battue de la grange. Il ne voulait pas rajouter un fardeau pour Russell à ceux qui pesaient déjà sur ses épaules.
Son désespoir s’était accru avec le temps et poussé par le vide du lieu et des heures et du désespoir il était allé à Bogalusa, en Louisiane, voir son frère unique. Espérant trouver auprès de lui une forme de réconfort. Un genre de révélation. Et il l’avait trouvée. L’avait trouvée, elle, debout pieds nus devant le cabanon où elle vivait, aligné avec la longue rangée de cabanons où ils vivaient tous. Les cheveux noirs, la peau caramel et les yeux noirs, comme tous les autres. Hommes, femmes, enfants, bébés. Tous là pour travailler dans les champs et manœuvrer les machines pour la moitié de ce que payait jadis Clive pour l’entretien des champs et des machines. Elle était plantée là, pieds nus. La jupe jusqu’aux chevilles, trop grande pour elle. Les bras croisés sur la poitrine et elle l’avait suivi des yeux tandis qu’il passait avec Clive devant la rangée de cabanons pour rejoindre la bordure du champ de canne à sucre où Clive voulait montrer à Mitchell le tracteur rouge flambant neuf qui avait remplacé le vieux tracteur rouge.
Et quand ils avaient fini d’inspecter le tracteur et qu’ils étaient revenus elle était toujours là. Les bras toujours croisés. Le suivant toujours des yeux. Et il lui avait adressé un petit signe de la tête et elle lui avait souri. Et quand il s’était installé avec Clive sur la terrasse à l’arrière de la maison pour prendre le café, à la fin de leur deuxième tasse Mitchell avait demandé s’il pouvait l’engager. À condition qu’elle soit d’accord.
« Bah. J’en sais rien, avait dit Clive. Faudra que tu lui demandes toi-même. »
Elle était d’accord. Son mari mort avant qu’elle suive ses sœurs et leurs maris venus travailler dans l’exploitation de canne à sucre. Une fille déjà grande quelque part tout là-bas au Mexique. Elle avait mis tout ce qu’elle possédait au monde dans une taie d’oreiller et puis elle était montée dans le pick-up avec Mitchell et ils étaient repartis vers le Mississippi, laissant derrière eux le soleil qui se couchait dans un ciel limpide, comme poussés par la nuée des lueurs rouges et rose pâle. Entre eux, le silence. Mais un silence pas comme les autres. Un silence partagé.
Rien de mal à ça. Voilà ce qu’il s’était dit après les premiers jours, les premières semaines passées avec cette inconnue dans sa maison. Une phrase qu’il se répétait pour éviter la culpabilité, le sentiment qu’il était en train de commettre une infidélité à la vie qu’il avait connue avec sa femme. Et il s’était enfin débarrassé de cette culpabilité quand ils en étaient venus à mieux se connaître, elle et lui. Il ne comprenait pas un mot de ce qu’elle disait et elle ne le comprenait pas non plus. Au début du moins. Ils communiquaient par gestes, montrant du doigt, hochant la tête, puis les mots étaient venus et maintenant s’il voulait un verre d’eau ou si elle avait besoin d’une couverture ils pouvaient se parler. Et les mots avaient donné un surcroît de réalité à quelque chose qui n’existait pas auparavant.
Il regarda de nouveau sa montre. Un poisson mordit à l’hameçon mais il n’y prêta pas attention.
Il s’attendait à ce que son fils comprenne mais il n’était pas sûr et bientôt il serait fixé. Rien de mal à ça. Liza était morte et Russell était parti et un grand silence s’était abattu qui le tenait éveillé la nuit et cette femme avait mis un terme à ce silence. Il tourna la tête vers la maison et vit Consuela marcher vers lui. Elle portait un panier et avançait d’un pas déhanché et il s’émerveilla même de loin de la noirceur brillante de sa chevelure. Elle s’approcha et s’assit à côté de lui, tendant les jambes et croisant ses pieds nus. Dans le panier se trouvaient des pois violets et elle se mit à les écosser. Il était arrivé à un moment de sa vie où il avait moins de mal à imaginer la fin qu’à se souvenir du passé et peu importe d’où elle venait, ça n’avait pas la moindre importance parce qu’il n’y avait rien de mal dans tout ça. Il lui sourit et elle lui rendit son sourire.
Il entendit le Ford s’engager dans l’allée. Il ne pouvait pas voir la grand-route de l’étang, à cause de l’allée de gravier qui montait puis redescendait entre la route et la maison, mais il reconnut aussitôt le bruit, après vingt ans et des poussières à conduire ce pick-up. Vingt ans et des poussières à l’entretenir. Il resta les yeux fixés sur la route et le pick-up apparut et ralentit sur le gravier. Ce pick-up faisait tellement partie de sa vie depuis tellement longtemps que l’espace d’un instant il crut se voir lui-même derrière le volant, arrivant chez lui. Il sourit à part soi et sa ligne se tendit de nouveau et il remonta un gros poisson. Mais il n’avait pas envie de s’en occuper tout de suite, et puis il avait le temps et il y avait plein d’autres poissons alors il relâcha celui-ci puis se rassit sur sa chaise. Il posa la canne par terre et croisa les jambes et il attendit que son fils sorte du pick-up et vienne jusqu’à lui.
J’ai réussi, songea-t-il. Le moment est enfin arrivé.
La maison était une modeste bâtisse de plain-pied que Russell avait aidé son père à repeindre l’année avant le désastre. Elle se tenait à la lisière de cinq petits hectares de pins et de chênes que le passage des années et des tempêtes et des ouragans avait peu à peu déboisés. Mitchell avait possédé quelques vaches et des chevaux et un arpent de maïs dans le temps, mais il avait renoncé à tout ça après la mort de Liza. Tout vendu, sauf le tracteur dont il se servait pour débroussailler et le petit bateau à bord duquel il allait se mettre au milieu de l’étang quand le soleil était bas et le ciel lavande et que s’emparait de lui cette sensation si particulière de solitude qui vient avec le jour finissant. Le petit étang était à cent mètres derrière la maison et avait été rempli de poissons-chats à l’époque où Russell était tout gamin et qu’il passait ses étés assis sur la même berge où était assis Mitchell à présent, à boire de l’orangeade et à manger de la tarte aux flocons d’avoine. Et aujourd’hui la toiture était neuve et la balancelle sur la véranda n’était plus la même qu’avant et il se demanda si Russell remarquerait tous ces changements.
Il regarda son fils s’avancer lentement, tourner la tête vers la maison et l’appentis et la grange et se diriger vers l’étang comme si c’était la première fois qu’il venait ici. Russell avait toujours été grand et mince mais Mitchell remarqua que sa chemise flottait sur ses épaules comme s’il l’avait empruntée à un grand frère. Russell remonta le petit sentier qui menait de l’étang à la maison et quand il fut à mi-distance Mitchell se leva. Russell le rejoignit sur la berge et dit comment va vieil homme et le vieil homme sourit en gardant les lèvres serrées comme s’il avait peur qu’elles ne lui échappent et il serra vigoureusement la main de Russell comme s’il venait de lui vendre une tête de bétail. Puis Russell regarda la femme aux cheveux noirs et aux yeux bruns qui lui rendit son regard.
« Je te présente Consuela », dit Mitchell.
Russell la salua d’un hochement de tête.
« Es mi hijo, dit Mitchell en désignant Russell d’un geste de la main.
— Yo se », dit-elle.
Russell regarda son père comme s’il venait de démasquer un imposteur. Mitchell l’examina de la tête aux pieds.
« T’as l’air bien.
— Je me sens bien. »
La femme laissa tomber ses pois écossés dans un seau. Russell la désigna du doigt.
« C’est Consuela, dit Mitchell.
— J’avais compris.
— Elle m’aide. Viens t’asseoir. »
Ils s’installèrent sur les chaises de jardin et Mitchell ouvrit la glacière et sortit deux cannettes de Coca et posa la bouteille de whiskey sur ses genoux. Il tendit une cannette à son fils.
« Belle journée, dit Russell.
— Mais chaude », répondit son père.
Ils sirotèrent leur Coca en regardant l’étang. Sans rien dire pendant plusieurs minutes, incapables de reprendre le cours de la conversation que des années de séparation avaient interrompue. De parler des maisons qu’avait rachetées Mitchell ou du bétail qu’il avait vendu ou du dîner que venait de leur préparer la mère de Russell. On n’entendait que le bruit des cosses tombant dans le seau.
« Elle parle anglais ? demanda Russell.
— Sí, répondit-elle.
— Elle comprend par bribes, quelques mots ici et là, dit Mitchell.
— Toi aussi, on dirait.
— Faut bien, j’imagine.
— Oui, j’imagine, dit Russell en souriant. Espèce de vieux briscard.
— Comment ça ?
— T’as très bien compris.
— Tu te trompes, c’est pas du tout ça.
— Elle vit où ? »
Mitchell ne répondit pas. But une gorgée.
« Vieux briscard, répéta Russell.
— Elle s’est installée dans ton ancienne piaule, derrière la grange.
— Ben voyons.
— Consuela, dit Mitchell. Duermes donde ? »
Elle se retourna et montra la grange.
« D’accord, dit Russell. Tu aurais pu me prévenir. »
Mitchell haussa les épaules.
« J’aurais pu.
— Et elle est là depuis quand ?
— Ça va faire environ un an.
— Et elle a débarqué comme ça un beau jour ?
— Peut-être bien.
— Ou peut-être bien que non. »
Mitchell remua sur sa chaise.
« Si je te raconte, il faut que tu promettes de ne le répéter à personne.
— À qui j’irais le répéter ?
— Je sais pas. Mais fallait que je le dise.
— D’accord. Je ne répéterai rien à personne.
— Elle travaillait dans la ferme de ton oncle Clive à Bogalusa. Il en a des tonnes comme elle. Entassés dans des cabanons et tout le bordel. Une belle saloperie, si tu veux mon avis. Une plantation version moderne. Je suis allé le voir là-bas et on faisait le tour du propriétaire et je l’ai vue. Je lui ai demandé si elle voulait venir ici et elle a dit oui.
— Tu lui as demandé ?
— Oui, bon, façon de parler. T’as très bien compris. J’ai dit à quelqu’un de lui demander et quelqu’un lui a demandé et elle est repartie avec moi.
— Donc c’est une esclave, dit Russell.
— Non. C’était une esclave. Je voudrais que tu voies comment Clive les traite, parqués les uns sur les autres. Et il les paye avec la petite monnaie qu’il trouve entre les coussins de son canapé, à mon avis.
— Tu la payes, toi ?
— Un peu.
— Donc tu la payes pour travailler et je sais pas quoi et elle vit dans la grange et j’imagine qu’elle est pas exactement inscrite sur les listes électorales mais c’est pas une esclave.
— Si tu fermes pas ta grande gueule, je te préviens, j’appelle le shérif et je lui dis de te rembarquer fissa. »
Consuela finit d’écosser ses pois et elle posa son panier et s’essuya les mains sur sa longue jupe en denim. Puis elle se leva et dit quelque chose très vite et Mitchell hocha la tête et elle repartit vers la maison.
« C’est devenu calme ici, dit Mitchell quand elle se fut suffisamment éloignée. Je sais pas trop quoi dire d’autre. Avec ta mère qu’est plus là et tout.
— Je sais. Tu n’as rien à expliquer.
— Le soir parfois je m’asseyais sur la véranda et ce que j’entendais c’était comme si la fin du monde avait eu lieu et qu’il y avait plus personne sur terre. »
Mitchell se pencha, ramassa sa canne à pêche et lança sa ligne au-dessus de l’étang.
« Je m’inquiétais pas d’avoir à t’expliquer la situation, c’est pas ça. J’ai essayé d’arrêter de me faire du mauvais sang pour ça. Mais je sais pas si ta mère, elle, elle comprend.
— Ça fait un moment qu’elle est plus là, maman. Je crois qu’elle aurait compris.
— J’espère.
— J’en suis sûr.
— Parce que Consuela, des fois ça arrive qu’elle dorme à la maison.
— C’est bon, va. Espèce de vieux briscard. »
Un poisson mordit et le flotteur oscilla et Mitchell laissa sa prise filer un moment puis la remonta. Celui-là était costaud et il se leva pour le tirer de l’eau puis il décrocha l’hameçon et Russell fit de la place dans la glacière. Ils se rassirent et Mitchell tendit la canne à son fils et lui dit à ton tour mais Russell dit non merci. Mitchell reposa la canne par terre.
Russell se renfonça dans sa chaise et dit :
« Merci pour le pick-up.
— Je me suis dit que ça te serait utile. Mais un petit coup de neuf lui ferait pas de mal. »
Mitchell ouvrit la bouteille de whiskey et but une rasade puis la fit passer avec une gorgée de Coca glacé. Il tendit la bouteille à son fils.
« Et la maison, dit Russell en la prenant. Tu es sûr que tu n’as pas besoin d’un locataire, quelqu’un qui paierait ?
— Cette baraque a été achetée et payée deux fois. J’en ai pas besoin.
— Bon. D’accord. »
Mitchell lui jeta un regard en coin.
« Tu te laisses pousser la barbe ?
— Oui, m’sieur. »
Mitchell passa la main sur ses joues glabres. Le soleil était suspendu juste au-dessus des arbres et il regarda l’étang en plissant les yeux.
« On dirait qu’il y a encore pas mal de gros poissons là-dedans, dit Russell.
— Assez, oui. J’ai pensé que je pourrais nous en pêcher quelques-uns pour le dîner demain soir. Si ça te va.
— Je suis partant.
— Ton œil. Qu’est-ce qui t’est arrivé ? » demanda Mitchell en désignant la tête de son fils.
Russell toucha du bout des doigts la bosse rouge et fit la moue.
« Petit cadeau d’adieu des copains là-bas.
— J’espère que c’est tout ce qu’ils t’ont offert.
— Oui. C’est rien. Je me suis fait pire cent fois quand je retapais tes maisons.
— C’est vrai. T’as jamais trop aimé rester en haut d’une échelle. »
Russell but une gorgée de Coca puis de whiskey et encore une de Coca et il redonna la bouteille à son père. Mais une fois au fond de son estomac le breuvage lui fit du bien, alors il fit un signe de la main et son père lui tendit de nouveau la bouteille. Il but une nouvelle rasade et rendit la bouteille et son père la reboucha et la remit dans la glacière.
« C’était eux, pas vrai ? dit Mitchell.
— Eux qui ?
— Ceux qui t’ont amoché comme ça. C’était eux.
— Oui.
— Faut croire qu’ils pouvaient pas attendre.
— À mon avis ils avaient déjà bien assez attendu à leur goût. Comment t’as deviné ?
— Y a peut-être tout un tas de nouveaux bâtiments dans le coin, mais ça veut pas dire que c’est pas comme avant. Les gens parlent comme ils l’ont toujours fait. J’étais au café dans le centre et j’ai entendu un vieux copain de leur père déblatérer comme quoi il avait l’intention de te rendre une petite visite.
— Leur père est toujours là aussi ?
— Non. Il est mort y a déjà un bout de temps. Avant ta mère. »
Russell prit un glaçon et le frotta contre son œil gonflé puis le balança dans l’étang. Une bouche s’ouvrit et l’engloutit puis disparut sous la surface.
« Ils t’attendaient devant la maison ? demanda Mitchell.
— Mieux que ça. Sur le parking de la gare routière, quand je suis descendu du car.
— Je me disais aussi que cet œil au beurre noir avait pas l’air bien vieux. Rien d’autre ?
— Non.
— Et quel genre d’idées ils ont derrière la tête à ton avis ?
— Je sais pas trop. »
Mitchell posa sa cannette par terre et ramassa sa canne et prit un criquet dans la boîte.
« Viens t’installer ici, dit-il en plantant l’hameçon dans le corps du criquet. La route est longue. Quand y a des visiteurs, on les voit arriver de loin.
— Pas question que je ramène mes emmerdes ici. Tout ira bien. »
Mitchell lança sa ligne doucement cette fois-ci, lâchant l’hameçon près de la berge. Les deux hommes gardèrent les yeux fixés sur le fil jusqu’à ce qu’il se tende et Mitchell sortit un poisson d’au moins deux kilos.
« Belle bête, dit Russell.
— À ce train-là y en aura pas pour longtemps », dit Mitchell.
Russell ouvrit la glacière et sortit la bouteille de whiskey et deux autres Coca. Mitchell décrocha l’hameçon et posa sa prise avec les autres sur la glace. Le poisson eut encore quelques spasmes de survie puis se figea et Russell referma la glacière.
Ils retournèrent à leur chaise et restèrent assis un moment. Le soleil se couchait. Ils continuèrent à pêcher, ramenant encore deux ou trois poissons, descendant la bouteille à petites gorgées, en parlant peu et de tout et de rien. Ils se levèrent et regagnèrent la maison, où Mitchell s’installa sur la véranda avec un seau et vida les poissons pendant que Russell s’affairait dans l’appentis à la recherche du matériel dont il aurait besoin pour repeindre une maison. Ce serait une manière comme une autre de s’occuper. Tout était là. Les échelles. Les bâches. Les pinceaux et les racloirs. Tout au même endroit qu’avant. Il sortit de l’appentis et rejoignit son père sur la véranda. Mitchell secouait la tête, le bout de la langue pointant à un coin de la bouche. Concentré sur les poissons et sur ses mains barbouillées de sang jusqu’aux poignets.
« Je vais rentrer en ville, dit Russell. Ça fait tout drôle d’avoir rien à faire.
— J’imagine.
— Je suis passé devant un café dans le centre. On mange bien là-bas ?
— Pas mal. Si tu te goures pas dans la commande.
— D’accord. Je vais essayer alors.
— Et demain on te remplit la panse de poiscaille. Histoire que tu commences à reprendre un peu de gras.
— Je viendrai dans l’après-midi alors. »
Mitchell leva les yeux vers Russell et hocha la tête puis dit attends deux secondes. Il s’essuya les mains avec un torchon puis il disparut par la porte de la véranda et la ferma derrière lui. Russell resta là à attendre en regardant autour de lui. Comme il l’avait fait mille fois en rêve. Il serait bien entré mais il gardait ça pour plus tard, pas encore prêt à constater que rien n’avait changé à l’intérieur, à part sa mère qui n’était plus là avec son tablier et ses mains pleines de farine. La porte se rouvrit et son père ressurgit avec un fusil calé sous le bras et une boîte de cartouches à la main. Il essuya le canon avec le bas de sa chemise puis il s’approcha de son fils et lui tendit le fusil. Russell reconnut l’arme. C’était son propre fusil, calibre 20, celui avec lequel il arpentait autrefois les bois à l’affût du gibier.
« C’est pour quoi faire, ça ? dit Russell, hésitant à prendre le fusil des mains de son père.
— Tu sais très bien pour quoi c’est, dit Mitchell. Prends-le. »
Russell saisit le fusil par le canon puis la boîte de cartouches.
« Rien que d’avoir ça sur moi j’enfreins la loi de je sais pas combien de façons.
— Je sais. Je te force pas.
— Mais tu essaies quand même.
— Non. Tu fais comme tu veux. Mais faut faire des choix.
— Ça ira pas jusque-là, dit Russell en coinçant le canon sous son bras.
— T’en sais rien jusqu’où ça ira. J’espère que non mais on sait jamais. »
Russell opina. Mitchell opina. Puis Russell lui redit qu’il reviendrait demain et il remonta dans le pick-up et s’en alla sous les yeux de Consuela postée à la fenêtre de la cuisine, là où se tenait sa mère autrefois.