Il trouva l’Armadillo, un bar au coin d’une rue, au rez-de-chaussée d’un immeuble à deux étages. Il se gara, entra et s’installa au comptoir. Des murs de brique, un plancher poisseux et un plafond criblé de taches jaunes. Une dizaine de clients environ étaient attablés, et au fond se trouvait une petite scène, avec des amplis empilés de part et d’autre et une batterie au milieu. Les chaises et les tables avaient été déplacées afin de laisser de la place aux gens pour danser devant la scène. Un jeune homme poussa une porte derrière le bar, une caisse de bière dans les bras. Il souleva le couvercle d’une glacière et cala les bouteilles à l’intérieur. Ses bras étaient recouverts de tatouages et ses cheveux savamment décoiffés. Russell était seul au comptoir et quand le type eut fini de ranger ses bouteilles il hocha la tête et Russell demanda une bière. Ce petit jeu se poursuivit pendant une bonne heure. Le barman allait et venait, préparant la soirée à venir, et Russell restait tranquillement assis, à fumer et à boire, essayant de déchiffrer ses tatouages, de repérer où finissait l’un et où commençait le suivant. De temps en temps il demandait une bière et le barman la lui servait.
Durant l’heure suivante, la porte de l’Armadillo s’ouvrit et se referma à une fréquence accrue et les tables commencèrent à se remplir. Russell se déplaça au bout du comptoir, d’où il pouvait observer la porte. La plupart des clients qui entraient avaient l’air soit trop jeunes pour se trouver là, soit trop vieux. Un type barbu et baraqué entra et se figea au milieu de la pièce. Regarda autour de lui. Se planta deux doigts dans la bouche et siffla. Un autre barbu, bandana noir autour du cou, poussa la porte à son tour, puis des étuis de guitare et des amplis défilèrent, transbahutés jusqu’à la scène à travers le dédale des tables. Une fois le matériel en place, les musiciens branchèrent leurs instruments, tapotèrent les micros et accordèrent leurs guitares. C’était le groupe le plus laid que Russell ait jamais vu.
Une serveuse fit son apparition pour prêter main-forte à l’heure d’affluence. Jeune, tatouée elle aussi. Le bas du ventre dénudé sous la chemise, le nombril entouré d’un soleil, et Russell le regarda avec délectation onduler tandis qu’elle s’activait derrière le bar. Jésus ou Elvis en personne auraient pu débarquer, il n’aurait rien remarqué, ou n’en aurait rien eu à foutre, hypnotisé qu’il était par ce soleil à l’encre noire dont les rayons se pliaient et se tordaient quand elle se hissait sur la pointe des pieds pour attraper les bouteilles et remplir les verres d’alcool.
Les tabourets de bar furent bientôt occupés eux aussi, par tous ceux qui étaient venus non accompagnés, et quand les musicos eurent descendu quelques bières et fumé quelques cigarettes, les lumières se tamisèrent et une rangée de spots d’ambiance éclaira la scène et la piste de danse d’une lueur jaunâtre. Un guitariste pinça une corde au timbre métallique puis, le temps de compter jusqu’à quatre, la soirée monta soudain d’un cran, les baraques se lançant dans un récital de Lynyrd Skynyrd aussi tendu et précis que si le vrai groupe s’était trouvé sur scène. Les têtes se mirent à dodeliner et les épaules à remuer et plus personne ne parlait, on n’entendait plus que des cris et les trois ou quatre premières chansons que le groupe enchaîna sans ralentir, et bientôt un couple se leva et s’avança pour danser. Ou pour valdinguer plutôt, agrippés l’un à l’autre, mais à l’évidence ils n’en avaient strictement rien à carrer de ce qu’on pouvait penser d’eux. Russell s’était mis lui aussi à battre le rythme du genou et il remarqua que le barman et la serveuse remplissaient les verres plus généreusement qu’avant le début du set. Les gens continuaient d’affluer, et bientôt il commença à faire une chaleur de fournaise dans le bar, et au bout de quelques chansons il n’y avait plus un seul visage dans la foule qui ne soit ruisselant de transpiration. Russell avait besoin d’aller aux toilettes, mais il savait que s’il lâchait son tabouret il ne le récupérerait pas, alors il essaya de divertir son attention en regardant le soleil autour du nombril de la serveuse qui luisait de sueur à présent sous les néons des enseignes de bière suspendus derrière le bar.
Le groupe décida de faire une pause, tout le monde se rassit et ce fut comme si la foule tout entière reprenait son souffle. Le bruit et l’énergie retombant d’un coup et le barman et la serveuse se dépêchant de remplir les verres des clients avant le début du second set. Le tabouret voisin de Russell se libéra mais un type blond vint aussitôt s’emparer de la place. Un type que Russell trouva bien trop élégant pour un endroit pareil. Il commanda à boire et quand il fut servi il voulut payer avec un billet de cent mais la serveuse secoua la tête et dit pas question. Elle reprit le verre et le donna à quelqu’un d’autre qui avait commandé la même chose. Le type demanda à Russell s’il avait de la monnaie et Russell secoua la tête, alors le type retourna à sa table et expliqua aux trois femmes qui l’accompagnaient qu’apparemment son argent n’était pas accepté ici. L’une des femmes sortit un billet de vingt de son porte-monnaie et le lui tendit, et il retourna au bar à côté de Russell. Ce dernier remarqua ses mains lisses, qu’il avait croisées sur le comptoir en attendant l’occasion de retenter sa chance. Et il remarqua sa chemise bien amidonnée et la montre à son poignet, et si ce n’était pas la première fois qu’il mettait les pieds à l’Armadillo, Russell aurait été prêt à parier que ce serait la dernière. Cette fois le type commanda deux boissons, la transaction eut lieu sans encombre et Russell le regarda regagner sa table. La femme qui lui avait donné l’argent se pencha, lui murmura quelque chose à l’oreille puis lui lécha le lobe et il se redressa vivement en jetant des coups d’œil autour de lui comme si quelqu’un venait de l’appeler. Elle se mit à rire et les deux autres se mirent à rire, mais pas lui, et il commença à siroter son verre tandis que les trois femmes continuaient de s’amuser.
Russell n’arrivait plus à se retenir. Il n’eut d’autre choix que d’abandonner son tabouret. Il laissa sa bière sur le comptoir, espérant ainsi réserver sa place. Il y avait deux portes de toilettes. Rien ne les différenciait, mais devant l’une d’elles s’était formée une file d’attente uniquement composée de femmes. Il put entrer tout de suite dans celles des hommes et en ressortir aussi vite, mais quand il regagna le bar quelqu’un avait pris son tabouret. Sa bière avait été poussée sur le côté et une femme était assise à sa place, les épaules nues à part les fines bretelles de sa robe, les cheveux tombant sur ses omoplates constellées de taches de rousseur. Russell se glissa derrière elle et tendit le bras pour attraper sa bière, mais à cet instant le tabouret à côté d’elle se libéra, un couple enlacé ayant décidé de quitter le bar pour trouver un endroit plus intime. Il s’assit et n’eut cette fois qu’à faire un petit geste pour ramener sa bière devant lui.
Elle le regarda et esquissa un sourire.
« C’était à vous ? »
Il opina.
« Et je parie que vous étiez assis à cette place.
— Pari gagné. »
Elle fit mine de se lever mais il l’en empêcha.
« Restez assise. Y a pas de problème. »
Elle sourit de nouveau et prit son verre à deux mains. Il ne la reconnaissait pas et il espérait qu’elle ne le reconnaissait pas non plus. Elle avait les ongles longs et roses, comme dix petites dagues, et des bracelets pendus aux poignets. Assise jambes croisées, elle sirotait son verre comme si elle avait toute la nuit devant elle.
Le groupe décida que la pause était terminée et remonta sur scène pour attaquer le répertoire de Hank Junior, et moins d’un couplet plus tard l’ambiance était de nouveau surchauffée. Plus personne assis, tout le monde en train de se déhancher. Plus de conversations, que des cris. Russell avait fini son paquet de cigarettes et en remarqua un posé sur le comptoir devant sa voisine. Il le désigna du doigt et demanda s’il pouvait en avoir une.
Elle la lui offrit de bonne grâce et la lui alluma avec un briquet tiré d’un minuscule sac à main qu’il n’avait pas vu, posé sur ses genoux. Elle le mit de côté, puis croisa les bras sur sa poitrine généreuse, s’étreignant comme si elle s’était manqué à elle-même. Russell regarda ses seins gonfler sous ses bras serrés, mais détourna les yeux dès qu’elle pivota vers lui.
« Vous aimez danser ? demanda-t-elle.
— Sans doute pas autant que vous, dit-il. Quelque chose me dit que vous avez le rythme dans la peau.
— Encore quelques verres et vous serez partant.
— Encore quelques verres et je serai partant pour tout », répondit-il avec une facilité qui le surprit lui-même.
Elle lui lança un regard perçant, puis lui tendit une main.
« Caroline.
— Russell », dit-il en lui serrant les doigts.
Il n’avait pas remarqué, mais elle s’était tournée sur son tabouret et se tenait maintenant face à lui, les jambes décroisées et tout près de sa hanche. C’était un homme qui n’avait pas vu les jambes ou les épaules d’une vraie femme depuis trop longtemps, alors il se dit oh et puis merde après tout, et il commença à la détailler des pieds à la tête, les chevilles, puis les mollets, les genoux, les cuisses, jusqu’à l’ourlet de la robe. Puis ses yeux remontèrent le long de son ventre et s’arrêtèrent un moment sur ses seins et ses épaules tachetées de son, avant d’arriver enfin au menton, à la bouche qui ne souriait plus, et au nez, et aux yeux, et elle soutint son regard.
« Bon, alors, je fais quoi ? Je la remonte ou je la baisse ? »
Il secoua la tête.
« Vous voulez que je me lève et que je me tourne ?
— Non. Peut-être.
— Vous pourriez au moins m’inviter à danser d’abord.
— Je préfère vous épargner ça.
— En tout cas vous me devez un verre après m’avoir reluquée comme ça.
— Ça, je peux », dit-il en faisant signe au barman.
Leurs bières arrivèrent et ils trinquèrent.
« Mince alors. Je crois bien que c’est le plus beau compliment qu’on m’ait fait ces cinq dernières années. »
Et l’interview commença. Elle lui demanda s’il était marié et il dit non. Elle lui demanda s’il avait des gosses et il dit non.
« Vous êtes sûr ?
— Je crois que je serais au courant.
— Ha ! On me l’a déjà faite, celle-là. »
Il pensait qu’elle ne le croyait pas et il avait raison. Il s’efforçait de se tenir droit. De la regarder dans les yeux quand il répondait. Cette façon qu’elle avait de le dévisager lui plaisait, ce regard malicieux et méfiant, et quand elle lui demanda ce qu’il faisait dans la vie, il mentit et dit qu’il repeignait des maisons. Il essaya de ne pas du tout bouger la tête, pour qu’elle ne remarque pas la naissance de la cicatrice de part et d’autre de sa barbe. Parce qu’alors elle aurait posé la question. À coup sûr elle aurait posé la question, et alors il aurait dû mentir et ça aurait pu tout faire capoter. Il s’attendait à tout moment à ce qu’un habitué de l’Armadillo vienne pointer le bout de son nez et essayer de la lui prendre.
Il lui paya une autre bière et elle lui demanda et vous, vous voulez pas me poser les mêmes questions, mais il n’avait pas envie. Il ne s’était même pas donné la peine de regarder son alliance, même si elle prenait grand soin de lever son verre de cette main-là et de tripoter son collier avec cette main-là.
Les musiciens continuaient de se la donner et Russell demanda s’ils jouaient souvent ici.
« J’en sais rien. Je fréquente pas trop ce bar », dit-elle.
Pourtant on dirait qu’il vous appartient, ce tabouret, songea-t-il à répliquer. Mais puisqu’il lui cachait des choses, autant la laisser mentir elle aussi. Puis Russell se retourna et regarda les quatre malabars sur scène, incapable de décider si leur heure de gloire était derrière ou devant eux.
« Ils sont pas mal, dit Caroline. Pour ce bouge.
— Oui, c’est vrai », dit-il en se retournant vers le comptoir.
Il commanda deux autres bières. Il se promit qu’il boirait la sienne plus lentement cette fois, tout en sachant que ce n’était pas une promesse très fiable.
« Bon, voilà ce que je vous propose, dit-elle. Je vais aux toilettes et vous me gardez ma place. Vous y allez et je vous garde la vôtre. Ou alors chacun peut en profiter pour filer à l’anglaise. Sans rancune.
— Ça me va, dit-il.
— Parfait. Moi d’abord. »
Elle laissa ses cigarettes sur le comptoir, prit son petit sac à main et s’éclipsa. Russell garda son verre dans une main et l’autre posée à plat sur le tabouret. Il se demanda quel genre de femme proposait des choses pareilles. Si elle jouait souvent à ce petit jeu, et s’il lui arrivait souvent de se faire planter. Elle n’avait pas l’air du genre à faire fuir les hommes. Pas à l’Armadillo. Il regarda le groupe jouer en l’attendant et il regarda le barman et la serveuse, et il se conjura lui-même de ne pas faire ni dire de conneries.