19

Au point du jour, Maben réveilla Annalee et lui dit de s’habiller. Plusieurs heures s’étaient écoulées. Assez pour que le cadavre ait été découvert et examiné. Assez pour que les hommes en uniforme aient fouillé le véhicule de patrouille et passé les environs au peigne fin. Assez pour que le bruit ait commencé à se répandre. Annalee demanda pourquoi on s’en va et Maben répondit parce qu’il faut et la fillette gémit à l’idée de devoir reprendre la route. Lève-toi j’ai dit. On n’a pas le temps.

Quand elles furent habillées, Maben remit dans sa poche les quelques billets qu’il lui restait et dit je reviens tout de suite. Elle alla à la cafétéria et s’arrêta devant la caisse. La même serveuse que la veille arriva et lui dit je parie que vous avez bien dormi.

Maben opina et lui rendit la clé et la fille dit merci mais Maben ne répondit pas. Elle allait ressortir quand elle remarqua deux hommes assis au comptoir, le premier avec des lunettes relevées sur le sommet du crâne et qui se frottait les yeux en attendant que le second, en costume noir, ait fini de parler au téléphone. Maben sortit en hâte et rejoignit Annalee devant la porte de la chambre du motel. Elle contourna la fillette, ramassa le sac-poubelle contenant toutes leurs affaires et dit on y va.

« J’ai soif, maman.

— Viens. On prendra quelque chose sur la route.

— Pourquoi on peut pas prendre quelque chose ici ?

— Parce que c’est comme ça. »

Elle avait enroulé le revolver du flic dans une chemise et enfoui celle-ci au milieu de leur tas de vêtements. Elles sortirent de l’aire de stationnement pour rejoindre l’autoroute et prirent la direction du nord. Six kilomètres jusqu’à McComb. Et puis elles y seraient presque. Le soleil du matin s’abattit sur elles sans pitié et au bout d’un kilomètre elles avaient toutes deux le visage cramoisi. Les voitures filaient devant elles, les gens qui partaient au travail. Ou ailleurs. Elle n’arrêtait pas de se dire qu’elle aurait dû jeter le revolver dans les hautes herbes ou dans un fossé mais il y avait trop de circulation et elle ne voulait pas s’arrêter, elle ne voulait pas qu’on les remarque, que quelqu’un puisse se souvenir de les avoir vues. Et elle n’était pas encore parvenue à se convaincre entièrement qu’être armée n’était pas une mauvaise idée, peu importe à qui appartenait cette arme et comment elle se l’était procurée. Maben et Annalee continuèrent à marcher, avançant dans les bourrasques de vent qui soulevaient des volées de poussière et parfois même de cailloux. Au bout d’une heure, elles virent un panneau indiquant la sortie pour McComb. Un kilomètre et demi.

« C’est là ? demanda la fillette.

— C’est là.

— Et après on ira où, quand on sera arrivées ?

— Quelque part. Allez, avance. »

Elle était restée éveillée toute la nuit, à se demander ce qu’elle allait faire. Et elle ne savait toujours pas. Alors elles se dirigeaient vers le foyer. Encore trois kilomètres en suivant la route à quatre voies. Elles passèrent devant des concessionnaires d’occasions, des magasins d’outillage et des débits de boisson, puis Maben accepta enfin de faire une pause dans une station-service devant laquelle il y avait une table de pique-nique. Elle était abritée du soleil par l’ombre portée du bâtiment, et la mère et la fille s’y installèrent avec des boissons fraîches et des beignets recouverts de sucre glace. Quand elles eurent fini de manger, elles se remirent en route, et Maben promit à Annalee qu’elles étaient presque arrivées. Encore une demi-heure de marche et les immeubles du centre-ville se profilèrent à l’horizon, et Maben crut se rappeler que Broad Street était la rue qui longeait la voie ferrée. Le sac-poubelle pesait toujours plus lourd à chaque pas, et son chemisier était trempé de sueur. Le front de la petite était rouge et luisant, et son visage semblait figé en une grimace.

Maben n’avait rien remarqué, mais de gros nuages gris s’étaient amoncelés derrière elles dans le ciel du sud, et alors qu’elles se trouvaient encore à quelques pâtés de maisons du foyer, elles sursautèrent en entendant le crépitement soudain d’un éclair, puis vint le tonnerre. La lumière du soleil disparut presque instantanément et une atmosphère sinistre s’abattit sur elles. Au coin d’une rue, Maben tourna la tête à gauche et aperçut un petit pavillon et une aire de jeux, et elle tira la fillette par la main en lui disant vite, par là. Elles pressèrent le pas, autant que le leur permettaient leurs jambes fourbues, tandis que le vent redoublait d’intensité et qu’il se mettait à pleuvoir, de grosses gouttes qui tombaient sur l’asphalte comme des pièces de monnaie. Elles y étaient presque quand le ciel se déchira d’un coup, et le temps qu’elles se mettent à l’abri sous le pavillon, elles étaient trempées comme si elles venaient de plonger dans une piscine. Maben posa le sac-poubelle sur une table de pique-nique, secoua les bras et la tête, et la fillette l’imita.

La grisaille emplissait tout le ciel à présent, et Maben se dit qu’elles allaient devoir rester là un petit bout de temps. Elle s’aperçut qu’elles étaient juste à côté du cimetière. La pluie nettoyait les traces de pas maculant les toboggans et les balançoires de l’aire de jeux, et des flaques commençaient à se former dans les trous creusés dans le bac à sable. Annalee s’avança jusqu’au bord du trottoir, à l’endroit où les gouttes de pluie tombaient du toit du pavillon dans un léger bruit de crécelle, et elle tendit les bras pour sentir l’eau lui éclabousser les poignets. Maben s’assit sur la table de pique-nique, le menton posé dans la paume. Elle regarda la pluie rebondir sur les balançoires, puis tourna la tête vers les tombes, en face de l’aire de jeux, et elle se demanda qui avait eu la riche idée d’installer une aire de jeux à côté d’un cimetière. Les sépultures luisaient sous l’averse et la terre ocre d’une tombe fraîchement creusée virait à la boue. Le tonnerre grondait et rugissait et le ciel était strié de brefs éclairs silencieux, puis la pluie redoubla et vint les cingler de plein fouet sous l’effet d’un brusque coup de vent. Annalee poussa un petit cri et courut se réfugier auprès de sa mère, et Maben l’aida à grimper à côté d’elle sur la table tandis que la pluie continuait de marteler le toit du pavillon, et leur désolation était plus bruyante que jamais.


L’orage fut violent mais s’arrêta aussi subitement qu’il avait éclaté. Elles se remirent en route, dans la vapeur exhalée par les rues et les chaussées détrempées du centre-ville. Les commerçants remettaient d’aplomb les plantes et les enseignes bousculées par la tempête, et elles passèrent devant un restaurant où des clients attablés prenaient le café et mangeaient des tartines. Les cloches d’une église se mirent à sonner quelque part. Leur timbre si profond et résonnant que la petite leva soudain les yeux vers le ciel. Maben fit passer le sac-poubelle d’une épaule sur l’autre, endolorie de partout à présent. Les passants leur jetaient des regards curieux. Ces deux silhouettes trempées, épuisées. Une grande et une petite. Les ampoules aux talons de Maben à vif et en sang. Au bout de Main Street, elles tombèrent sur la voie ferrée, et elle ne s’était pas trompée. Broad Street était bien la rue qui longeait les rails. Maben posa le sac-poubelle par terre et se plia en deux, les mains en appui sur les genoux, et la fillette lui tapota le dos et lui dit tout va bien maman. Maben esquissa un sourire forcé puis se releva et regarda à droite et à gauche. Aucun Foyer familial des ministères chrétiens en vue, et elle ne se rappelait plus le numéro. Seulement Broad Street. Il n’y avait rien d’autre à faire que continuer à marcher. Une voiture de police ralentit alors derrière elles, et le flic leur demanda par la vitre baissée si elles avaient besoin d’aide et Maben dit non. Puis se ravisa et lui demanda s’il savait où se trouvait le foyer.

« Dans l’autre sens, répondit-il. Montez, je vous dépose.

— Merci, ça ira, dit Maben. On est mouillées.

— Pas grave.

— Ça ira.

— Vous êtes sûre ?

— Oui.

— Bon. »

Le flic repartit et tourna à droite au bout de la rue.

Elles firent demi-tour, revinrent à leur point de départ trois rues plus loin et traversèrent. Encore quelques pâtés de maisons puis elles sortirent du centre-ville et passèrent devant de vieilles bâtisses, dont certaines étaient condamnées, leurs fenêtres barrées de planches, leurs vérandas écroulées, tandis que d’autres avaient été remises à neuf et repeintes, leur toit réparé et leur façade agrémentée de parterres de fleurs. Elles arrivèrent devant une gare de triage où une locomotive poussait un wagon contre un autre et elles entendirent le bruit du métal s’encastrant, et Annalee ne quitta plus les wagons des yeux tandis qu’elles continuaient et elle les regardait encore quand sa mère dit on y est.

On aurait dit une ancienne église, ou peut-être une école. C’était un bâtiment de brique, rectangulaire, et derrière l’accueil s’étendait une rangée de cloisons jusqu’au fond, et entre les cloisons on apercevait des couchettes, des armoires étroites et des tables de chevet. La femme à l’accueil avait les cheveux gris, serrés en chignon au sommet du crâne, elle était menue mais parut sûre d’elle quand elle leva les yeux vers Maben et Annalee et qu’elle leur demanda ce dont elles avaient besoin.

« Un endroit où se poser », dit Maben en lâchant le sac-poubelle au sol à côté de la petite.

La femme sortit de derrière son comptoir, s’approcha, s’accroupit devant la fillette et lui demanda si elle voulait quelque chose à boire. Annalee hocha la tête, et la femme appela et une adolescente apparut à la porte d’un bureau sur la droite.

« Apporte-nous un peu d’eau. Et des serviettes », dit la femme.

La jeune fille retourna dans la pièce et revint avec deux bouteilles fraîches. La première chose que firent Maben et Annalee fut de les presser contre leur front. Puis la femme aux cheveux gris leur désigna des chaises alignées contre le mur et elles s’assirent toutes les trois. Maben se sécha la tête avec une serviette puis fit pareil pour Annalee.

La femme dit qu’elle s’appelait Brenda, puis elle commença à poser des questions, auxquelles Maben répondit. Sans presque jamais dire la vérité. Annalee buvait en silence, et elle finit sa bouteille avant sa mère. Une fois Brenda apparemment satisfaite et assurée que cette femme et sa fille avaient réellement besoin d’une place au foyer, elle leur expliqua qu’ils pouvaient les accueillir mais que ce n’était que temporaire. Elle ne donna pas plus d’explications. Aujourd’hui on est vendredi, donc on vous inscrit à compter de là. Il y a une petite cuisine, mais si vous vous en servez, c’est vous qui nettoyez. Que du basique, alors ne cherchez pas la carte des plats du jour. Les hommes ne sont pas autorisés. Si vous enfreignez cette règle, on vous demandera de partir immédiatement. Nous pouvons installer deux matelas dans la même pièce, comme ça vous ne serez pas séparée de votre fille. Il y a des douches, des serviettes et du savon. Lave-linge, sèche-linge. Je suis là pendant la journée, et il y a quelqu’un d’autre pour la nuit, la porte ferme à vingt heures et il vous faut un mot de passe pour rentrer. Et si vous cherchez du travail, il y a un café en ville où vous pourrez faire la plonge et travailler en cuisine.

Puis elle demanda ce qu’il y avait dans le sac-poubelle.

« Tout », dit Maben.

Le sac était troué et déchiré et des bouts de vêtements dépassaient ici et là.

« Je vais vous trouver autre chose, dit Brenda.

— Non, dit Maben en ramenant le sac contre elle. Ça ira. Vous pouvez nous montrer où on peut se mettre ?

— Ça, ça ne devrait pas être trop difficile, vu qu’il n’y a que vous. Il y avait une femme mais elle a disparu Dieu sait où pendant le week-end, et une autre qui est repartie avec son petit copain. Celui-là même qu’elle fuyait quand elle est arrivée ici. Ça n’arrête jamais. Mettez-vous où vous voulez. Tous les emplacements font grosso modo la même taille. Cela dit, je vous conseille d’aller plutôt vers le fond, parce que les trains ne roulent pas exactement sur la pointe des pieds quand ils passent. »

Elles allèrent se poser dans un coin au fond du bâtiment, près de la cuisine et des sanitaires, et sous une grande fenêtre parce que Annalee voulait voir la lune quand elle serait couchée. Maben fouilla dans le sac, sortit des vêtements secs, et elles se changèrent. Elle aurait voulu le vider de tous ces habits crasseux roulés en boule, mais elle ne savait pas où mettre le revolver, alors elle fit glisser le sac sous sa couchette. Elle se rendit dans la salle de bains, se nettoya le visage, puis elle mouilla un gant pour nettoyer celui d’Annalee, mais quand elle revint la petite s’était endormie. Maben passa délicatement le gant sur son front, puis elle le reposa et s’allongea à côté de la fillette, et la fatigue de la marche et l’inquiétude la rattrapèrent et elle ferma les yeux, et elle rêva de sirènes et d’inconnus qui faisaient ce qu’ils voulaient avec elle, et elle se réveilla en poussant un cri. Elle regarda autour d’elle. Mit quelques secondes à se rappeler où elle était. Regarda la petite, que le cri de sa mère n’avait pas dérangée et qui dormait toujours.

Maben se leva, s’isola dans la salle de bains et s’assit sur les toilettes. Enfouit son visage dans ses mains. Se mit à haleter comme si elle venait de monter l’escalier d’un grand immeuble. Sentant qu’elle commençait à transpirer, elle se releva et se mit à aller et venir devant le miroir de la salle de bains. Essaya de se calmer en fredonnant, puis en chantant, mais aucune chanson ne lui venait à l’esprit, alors elle ouvrit le robinet, s’aspergea le visage et s’ordonna de respirer comme un être humain normal, bon sang, mais il n’y avait rien à faire.

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