Il faisait les cent pas devant la porte des urgences. Fumant une cigarette. Se parlant à lui-même. Russell se demandait où était passé ce fils de pute et s’il s’était déjà vidé de son sang et il s’en voulait à mort de ne pas avoir continué de tirer sur Larry jusqu’à ce que son corps ne puisse être évacué de chez lui qu’à la petite cuillère. Il fuma sa cigarette jusqu’au filtre puis jeta le mégot et en ralluma aussitôt une autre. Il y avait des taches de sang sur sa chemise, le sang de Maben qu’il avait relevée et portée dans ses bras, le sang qui avait coulé de son oreille quand sa tête s’était affaissée sur son épaule. Il l’avait allongée sur la banquette du pick-up et il avait roulé à tombeau ouvert, passant à deux doigts de provoquer des carambolages parce qu’il avait grillé le feu rouge à au moins trois intersections. Deux jeunes gens en blouse médicale avaient surgi par les portes vitrées automatiques et l’avaient sortie du pick-up et posée sur un brancard et il avait tout juste eu le temps de leur dire qu’elle était blessée à la tête avant qu’ils ne disparaissent avec elle à l’intérieur du bâtiment. Il n’avait pas le courage d’entrer et il était resté dehors à marcher en rond et à fumer et à attendre. Une femme derrière le comptoir d’accueil n’arrêtait pas de lui faire signe par la fenêtre en agitant un porte-bloc dans sa direction, l’appelant pour qu’il vienne lui dire ce qu’il savait. Mais il avait montré sa cigarette allumée en guise d’excuse puis l’avait ignorée.
C’est à cet instant que la voiture de patrouille déboula. Boyd aperçut Russell, manœuvra pour se garer puis descendit du véhicule et le rejoignit devant la porte des urgences.
« J’ai appris par la radio, dit-il. Ton adresse était mentionnée. Tu vas bien ?
— J’ai l’air d’aller bien ? »
Boyd désigna du doigt le sang sur l’épaule de Russell.
« C’est à qui, ça ? »
Russell jeta sa cigarette. Se redressa et balaya des yeux le parking. Sentant peser sur lui le regard de Boyd. Conscient qu’il ne savait plus quoi lui dire. Qu’il n’avait plus aucune échappatoire. Presque plus aucune excuse derrière laquelle s’abriter. Conscient que la prochaine décision de Boyd serait d’entrer dans cet hôpital et d’aller voir par lui-même ce qui s’était passé. Et alors il découvrirait Maben. Puis il attendrait qu’elle soit en mesure de parler. Que cela prenne une heure ou un jour ou une semaine, il serait la première personne qu’elle verrait en rouvrant les yeux et alors elle devrait répondre à ses questions et il n’y avait aucun moyen de savoir comment elle répondrait après le coup qu’elle avait pris sur le crâne. Ou si elle serait seulement capable de répondre. Peut-être aurait-elle tout oublié. Peut-être aurait-elle oublié juste ce qu’il fallait. Impossible de prédire ce qui sortirait de sa bouche si du moins elle retrouvait l’usage de la parole. Impossible de savoir ce qu’il lui resterait dans la cervelle.
« Qu’est-ce qui s’est passé, Russell ? Tu peux me le dire soit maintenant, soit plus tard, c’est toi qui vois. »
Russell alluma une autre cigarette.
« Je suis rentré chez moi et Larry était là. Y avait une femme avec moi et il l’a frappée avec un pied-de-biche ou je sais pas quoi. Pensant que c’était moi. Et ensuite on s’est battus et j’ai réussi à attraper mon fusil et j’ai tiré sur ce connard.
— Les flics t’ont déjà interrogé ?
— Pas encore. »
Boyd marchait en rond sur le trottoir. Les mains sur les hanches.
« Bon. Et la nana, c’était qui ?
— Une femme, c’est tout.
— C’est grave ?
— J’imagine. Putain de pied-de-biche en plein sur la tempe. »
Boyd se remit à marcher d’un pas nerveux. Il aurait voulu que Russell crache le morceau et lui dise qui était cette femme sans devoir le lui redemander mais apparemment ça ne sortirait pas tout seul.
« C’était qui ? » demanda-t-il sèchement.
Russell renversa la tête et souffla sa fumée vers le ciel. Frotta les traces de sang sur sa chemise. Puis désigna la voiture de patrouille.
« T’as de l’essence dans le réservoir ?
— Un peu.
— Alors viens. On va faire un tour. »
Russell se mit en route et Boyd lui emboîta le pas. Ils croisèrent une voiture de police en sortant du parking de l’hôpital. Boyd lui demanda où on va et Russell lui dit d’aller vers le lac. Ils traversèrent la ville puis la laissèrent derrière eux sans desserrer une seule fois la mâchoire. La radio diffusa un appel à renforts suite à un accident sur l’autoroute mais ils n’avaient pas besoin de tout le monde et Boyd dit qu’il était occupé du côté de Pricedale, une histoire de tracteur. À l’approche du lac, Boyd ralentit et attendit que Russell lui indique le chemin et celui-ci finit par l’emmener à son endroit favori. La voiture de patrouille s’engouffra sur l’étroit chemin de terre entre les arbres serrés. Ils s’arrêtèrent juste au bord de l’eau.
« Coupe tout », dit Russell.
Boyd éteignit les phares et tourna la clé de contact. Russell descendit de la voiture et alla s’asseoir sur le capot et Boyd vint s’asseoir à côté de lui. Il croisa les bras et attendit. Russell termina sa cigarette, s’avança sur la berge et jeta son mégot dans le lac. Il ne voulait pas retourner là-bas. Les odeurs de cet endroit le poursuivaient. Les hurlements et les menaces et la promesse de ce qui l’attendait quand il reviendrait. Il restait tant de batailles à livrer, mais il savait qu’il était plus à même qu’elle de les endurer.
Il se retourna face à Boyd.
« Tout est dans la confiance. Quatre ans à l’entendre nous seriner ça jour après jour, tu te souviens ? dit Russell. Et je parie que notre bon vieux coach Noland continue de le seriner aujourd’hui encore à qui veut bien l’écouter. Tout est dans la confiance.
— Ce qu’on pouvait en avoir marre de ce couplet, acquiesça Boyd.
— Tacler, tout le monde peut le faire. Courir vite, tout le monde peut le faire. Soulever de la fonte. S’entraîner comme un chien. Mais c’est pas ça qui compte. Ce qui compte, c’est de se faire confiance les uns aux autres. Faut faire le job. Faites ce que vous avez à faire. Laissez les dix mecs en face croire que vous êtes là à faire ce qu’il faut. Croire qu’ils font leur job de leur côté et vous le vôtre. C’est ça qui fait la différence.
— Le pire, c’est que ça marchait. On gagnait vachement plus de matchs qu’on n’en perdait. Et la plupart du temps on n’était ni les plus baraqués ni les plus forts.
— Ça non.
— Mais on avait la niaque. Plus que d’autres, sans doute.
— Sans doute.
— Bon, mais j’imagine qu’on n’est pas là pour échanger des souvenirs d’anciens combattants ?
— Non, dit Russell. On n’est pas là pour ça.
— Et pourquoi on est là alors ? »
Russell se rassit sur le capot de la voiture. Jambes croisées. Tendant un doigt vers le lac.
« Là, dit-il. Le flingue de ton gars, il est là-dedans.
— Comment ça, le flingue de mon gars ?
— T’as très bien compris, Boyd. »
Boyd se frotta la bouche. Les yeux.
« Merde, Russell.
— Oui, comme tu dis. »
L’eau clapotait doucement sur la berge. Boyd chassa un moustique. Une chouette hulula et une bête poussa un cri dans la forêt.
« Et maintenant, dit Russell au bout d’un moment, à ton tour.
— De quoi ?
— De me faire confiance.
— Ah non, commence pas.
— Je commence rien du tout. Je veux juste que tu m’écoutes. Sérieusement. Écoute-moi. Je vais te dire la vérité et il faut que tu me fasses confiance et que tu me croies.
— Je vais essayer.
— Pas simplement essayer, dit Russell.
— Hé, je vais pas non plus prêter serment, Russell. Je peux pas faire ça. Tu le sais aussi bien que moi.
— D’accord. Dans ce cas fais de ton mieux et écoute-moi jusqu’au bout. Et m’écoute pas comme un homme de loi.
— Et tu veux que je t’écoute comme quoi alors ?
— Comme si t’étais juste toi et que moi j’étais juste moi et c’est tout.
— Ça fait une sacrée chiée de conditions de la part du mec qui vient de me montrer où était le pétard que tout le putain de comté est en train de chercher.
— Tu sais très bien que c’est pas moi qui l’ai tué. Ou en tout cas tu devrais.
— Et c’est qui alors ?
— Pas quelqu’un qu’était pas dans son bon droit. »
Russell se leva de nouveau. S’avança face à Boyd. Le regardant dans le noir. La silhouette massive de l’ami sur lequel il espérait pouvoir encore compter.
Et alors il se mit à parler.
Il dit à Boyd que la femme aux urgences était Maben mais ça j’imagine que t’avais déjà deviné. Oui, la même Maben. Et puis il lui raconta comment leurs chemins s’étaient recroisés. Maben qui l’avait braqué à la sortie de l’Armadillo et qui lui avait demandé de les emmener, se dépêchant de faire monter la petite à bord du pick-up. Le revolver qui tremblait dans sa main. Il tremblait tellement qu’il m’a suffi de tendre le bras pour le lui prendre. Et puis le long trajet, toute la nuit, et voilà ce que je faisais ce fameux soir-là qui t’intrigue tant. Puis il lui raconta ce que Maben avait subi quand ce flic l’avait arrêtée sur le parking du relais routier et qu’il l’avait embarquée et tout ce qu’il l’avait forcée à faire. Le moment où elle avait cru que c’était fini et où il lui avait dit que ce n’était pas fini. Qu’ils allaient bientôt avoir de la compagnie alors ferme ta gueule. Et la panique de Maben en pensant alors à Annalee qu’elle avait laissée dans la chambre du motel et le moment où elle avait décidé que ça ne se terminerait pas comme ça pour elles et l’instant d’après elle avait le flingue entre les mains puis le flic étendu mort à ses pieds et elle qui s’était mise à courir.
Russell expliqua ensuite à Boyd qu’elle était convaincue que personne ne la croirait et que c’était pour ça qu’elle s’était enfuie et je lui ai dit qu’elle avait raison. Personne ne la croirait. Sauf lui. Lui, il la croyait et il ne savait pas pourquoi ou peut-être que si d’ailleurs mais toujours est-il qu’il avait le sentiment de devoir l’aider. C’est à cause de moi qu’on en est là. Tous. À cause de moi que Maben s’est enfuie avec ce revolver et à cause de moi qu’on est ici tous les deux ce soir. C’est la route que j’ai choisie qui nous a tous amenés là et guidé par quelle force j’en sais rien. Mais quoi qu’il en soit on en est là et je peux pas laisser tomber. Elle est seule au monde avec sa gosse et les choses feront qu’empirer et certains d’entre nous sont capables d’endurer un truc pareil mais y en a d’autres qui ne peuvent pas et qui sont pas censés devoir. La fillette, c’est qu’une gosse. Mais le regard lourd. Comme Maben. Elles ont pris cher, Boyd. Bourlingué Dieu sait où. Si tu l’entendais raconter ce qu’elles ont traversé toutes les deux, toi aussi tu pourrais pas faire autrement que de la croire. Alors je les ai emmenées chez mon père et elles ont pu manger un peu et se reposer un peu et dimanche soir on est venus là elle et moi à cet endroit exact et j’ai pris le flingue et je l’ai balancé à la flotte. Aussi loin que j’ai pu. Et j’espérais qu’avec ça ce serait terminé. Mais apparemment non. J’allais la mettre dans le car ce soir et on avait décidé de passer chez moi d’abord pour que je lui donne un peu de cash et l’autre taré était là et il a failli la tuer. Elle en a bavé, Boyd. Elle en a bavé. Et si je te raconte tout ça c’est pour que tu comprennes tout de suite quand je te demande de la laisser tranquille. Je te dis pas de le faire. Je te le demande. Laisse-la tranquille. L’autre connard a eu ce qu’il méritait. Laisse tomber.
Boyd avait écouté Russell sans bouger, sans moufter. Et il resta immobile et silencieux encore un moment en réfléchissant à ce que lui avait demandé Russell.
« C’est pas si simple, dit-il enfin.
— Si. C’est très simple.
— Non. Pas simple du tout. Loin de là. Tu sais qui y a chez moi en train de dormir à l’heure où on se parle ? Une femme et deux gosses, putain. D’accord ?
— Je sais.
— Eh bah, alors viens pas me dire que c’est simple. »
Boyd descendit du capot et s’avança jusqu’au bord de l’eau. Il se baissa, ramassa un bout de bois et le lança dans le lac.
« J’imagine qu’y a pas mal de gens qui aimeraient bien te toucher deux ou trois mots, dit-il.
— J’imagine, oui, dit Russell.
— Tu l’as lancé où exactement ? demanda Boyd.
— Loin. »
Boyd tira sur son ceinturon. Rajusta son pantalon.
« Allez, viens », dit-il en tournant les talons.
Russell le suivit et monta dans la voiture de patrouille.
« Vas-y, dis-le, fit Russell. Je sais que t’as autre chose à me dire.
— Pas maintenant », répondit Boyd sans le regarder.
Il passa la marche arrière et recula doucement entre les arbres, puis ils quittèrent le sentier de terre et s’éloignèrent du lac. Les lumières des chalets brasillaient sur la rive opposée et un bateau aménagé flottait paisiblement au milieu du lac par cette nuit sans vent. Ils retournèrent à l’hôpital sans parler et Boyd s’arrêta au bord du trottoir au lieu d’entrer dans le parking. Deux voitures de police étaient garées devant les urgences.
« Vas-y, dit Boyd. Mais écoute-moi bien. Je te promets rien et je t’accorde rien. Je t’ai écouté et c’est tout. Je t’ai écouté. Et bon sang, Dieu sait que j’aurais pas dû.
— C’est tout ce que je voulais. Que tu m’écoutes.
— C’est pas tout ce que tu veux. Nom de Dieu. Mais tu te rends compte ce que tu me demandes de faire ? Je sais bien que ça fait un bout de temps que tu vis pas exactement selon les mêmes lois que tout le monde, mais merde. T’as le beau rôle maintenant.
— Y a pas de beau rôle.
— D’accord, peut-être, mais si y a un truc que je sais c’est qu’on a tous les deux beaucoup à perdre. Et moi plus encore que toi, si tu veux mon avis.
— T’as sans doute pas tort.
— Je sais que j’ai raison. Tu crois que t’as vécu l’enfer à Parchman ? Vas-y, balance un flic dans la cour et tu vas voir. Ton séjour là-bas, à côté, je parie que ça te ferait l’effet d’avoir été en colonie de vacances chez les scouts… Je parie que ce que tu verrais, tu le souhaiterais à personne. Et c’est ça qui se profile à l’horizon quand tout ça sera fini. »
Russell resta assis sans répondre. Tourna la tête vers Boyd qui n’avait pas détaché les yeux de son volant. Il ne savait pas quoi dire d’autre. Ne voulait pas en rajouter. Il avait tout déballé, et maintenant arriverait ce qui arriverait.
« Allez, dit Boyd, vas-y. »
Russell hocha la tête, descendit de voiture et se dirigea vers l’entrée de l’hôpital. Fatigué, traînant les pieds. Perclus de douleurs partout où Larry l’avait frappé. Il entendit derrière lui la voiture de patrouille démarrer et s’éloigner. Il aurait voulu trouver un endroit où s’asseoir tranquillement et rester seul un moment, même s’il savait que ça n’arriverait pas. Il entra aux urgences et vit deux policiers à l’accueil. Ils lui annoncèrent que Larry était mort et que Maben était vivante. Puis ils lui demandèrent de se tourner, lui passèrent les menottes et l’escortèrent dehors. Ils le poussèrent à l’arrière d’une des voitures de police et le conduisirent au poste où il se retrouva assis dans une pièce sur une chaise droite devant une table carrée avec une cigarette et un cendrier et il expliqua comment il en était arrivé à tirer sur Larry.