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Les dégâts étaient considérables : plus de la moitié de la récolte perdue. Il fallut attendre deux ou trois jours de franc soleil pour voir se redresser un peu de poil des champs. La source gargouillait, la citerne était presque pleine, le bassin ne tarderait pas à l’être, la saison était sauvée, c’était la boîte en fer qui ne se remplirait guère.
Il avait hâte d’expédier la routine des moissons, fastidieuses à cause de toutes ces navettes qu’elles exigeaient : la terre cultivée la plus proche de la ferme se trouvait à une demi-heure de marche. Un jour, tout ça changerait.
En attendant, il avait fallu enterrer la vieille, bricoler une caisse, creuser une fosse – derrière le cimetière, qui désormais refusait du monde – et faire monter le docteur Stéphan pour qu’il signe « l’ordonnance des morts ».
« C’est souvent à la fin de l’été que ces choses-là arrivent », avait déclaré celui-ci tout en rédigeant le permis d’inhumer ; et repoussant du doigt le papier en question sur la toile cirée, il avait paru étonné de voir aussitôt tout le monde se lever et se diriger vers la chambre où l’on avait descendu la morte pour ne pas donner à jaser aux gens avec ce grenier. Tout le monde, c’est beaucoup dire ; en fait on était trois : mari, femme et beau-père. Le frangin, lui, s’était contenté d’envoyer un télégramme : « Retenu par gros travail. De cœur avec vous. Lettre suit. Joseph-Samuel Reilhan. » La signature des grandes occasions.
Mais qu’est-ce que ça pouvait lui faire, au docteur Stéphan, qu’on enterre la vieille tout de suite et que le pasteur n’ait pas été prévenu ? D’abord, ça faisait deux ou trois nuits qu’elle était morte, et les gens qui meurent au cours d’un orage tournent plus vite que les autres, vous me direz que maigre comme elle était… Est-ce que ça lui aurait rendu la vie que M. Barthélémy ou un autre vienne débiter ses fariboles sur le corps d’une petite vieille toute ratatinée qui ne pesait guère plus lourd qu’un fagot de sarments farineux ? Simplement, on avait profité de sa présence pour qu’il y ait au moins une personne étrangère à la famille qui assiste à la cérémonie. Disons que ça faisait moins triste, surtout que le docteur était bien habillé, souliers noirs, le chapeau à la main, la cravate, et tout. Il avait réclamé une bible pour prononcer quelques mots sur la tombe : « Ce n’est pas la confession dans laquelle j’ai été élevé, mais peu importe, nous lui devons bien ça », et il avait ajouté : « Nous nous devons bien ça aussi. » Toujours le mot pour rire, ces docteurs. Au moment de commencer son laïus, il s’était tout à coup penché vers la Noiraude, et d’un air bizarre, il lui avait demandé à mi-voix comment s’appelait la morte, enfin quel était son prénom.
Ma foi… Celle-ci avait paru interloquée, et elle avait regardé son mari en tendant le cou et en écarquillant les yeux. Despuech ne disait rien ; il ne le savait pas non plus, ou il ne se le rappelait plus.
Juliette, qu’elle s’appelait. Oui, c’est ça, Juliette. Mais non, voyons, tu n’y penses pas. Abel avait secoué la tête d’un air entendu : « Si, je te dis qu’elle s’appelait Juliette, je le sais bien, tout de même, non, c’était ma mère, c’était pas la tienne ! » Même qu’ils avaient failli se disputer : « Tu mélanges tout ; depuis que tu es là-haut dans ton puits tu ne sais même plus combien tu as d’oreilles. » Elle voulait à tout prix que sa belle-mère ne s’appelle pas Juliette, je vous demande un peu. Enfin le docteur les avait mis d’accord : va pour Juliette ! Et il avait fait son petit discours en commençant à lire un passage de la bible. Un passage que lui, Abel, connaissait très bien ; il le leur avait dit, après la cérémonie, et ça leur en avait bouché un coin, à sa femme et à son beau-père. Pourtant, il n’avait pas de mérite à le connaître par cœur : c’était le passage que le vieux leur lisait le plus souvent, au moins une fois par semaine, quelquefois deux : « Une bonne réputation vaut mieux que le bon parfum, et le jour de la mort que le jour de la naissance. Mieux vaut aller dans une maison de deuil que d’aller dans une maison de festin ; car c’est la fin de tout homme, et celui qui vit prend la chose à cœur. Mieux vaut le chagrin que le rire ; car avec un visage triste, le cœur peut être content. Le cœur des sages est dans la maison de deuil, et le cœur des insensés dans la maison de joie. » Des paroles de religion, quoi…
Au moment où le docteur avait regardé sa montre pour s’en aller, on lui avait demandé combien on lui devait pour la visite, le dérangement : il n’avait rien voulu savoir. « Je ne l’ai pas fait payer pour la tirer d’affaire avec son dernier-né, pas plus que pour vous mettre au monde vous, vous ne voudriez tout de même pas que je la fasse payer pour mourir ! » Il avait l’air en colère en disant ça ; il avait regardé une dernière fois la caisse au fond du trou, on voyait un bout d’étoffe noire coincée dans une fente, ce devait être ça qui l’intriguait, puis il leur avait serré rapidement la main en s’excusant de ne pas pouvoir attendre jusqu’à la fin, ni les aider à combler la fosse, et il était reparti, la tête penchée sur le côté, droit sur ses longues jambes, mince pour un homme qui devait friser la soixantaine…
Une heure après, le beau-père les avait quittés à son tour ; à l’allure qu’il marchait, et avec ce gros ventre qui lui était venu, bien qu’il ne mangeât plus grand-chose, il mettrait bien quatre heures pour regagner son havre. Il s’étaient donc retrouvés tout seuls dans la cuisine, oisifs, vacants à cause de l’heure inhabituelle qui les trouvait d’ordinaire au travail chacun de leur côté, et les endimanchait un peu : c’est vrai, on se serait cru un dimanche après-midi, un jour de fête, ce désœuvrement des muscles laissait remonter la fatigue, et les pensées elles-mêmes étaient trop floues, trop informes pour venir jusqu’aux lèvres. Il était sorti fumer une cigarette sur le pas de la porte. Le printemps d’automne fleurissait le ciel de petits nuages gais comme un champ de pâquerettes ; c’était un ciel de mésanges, d’hirondelles, frais, liquide, azuré, qui donnait envie de marcher le long des chemins, de connaître d’autres pays, de voir l’herbe au bord des routes onduler sous la caresse du vent, d’écouter le frémissement des peupliers dans la plaine. Il l’avait entendue respirer dans son dos et il s’était retourné : elle considérait fixement le grand travers de la montagne en face, elle pinçait les lèvres et plissait son nez, une espèce de moue comme si elle retenait une envie de rire, ou de plaisanter, il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, mais tout à coup il avait vu ses yeux se remplir de larmes silencieuses ; puis elle avait ouvert la bouche et dit : « Nous sommes seuls, maintenant. » Gauchement, il lui avait entouré l’épaule de son bras, cela ne s’était plus produit depuis le jour où l’enfant était mort : « Mais non, tu es pas seule, tu es avec moi. Et pourquoi tu dirais pas à ton père de venir s’installer avec nous ? » Elle s’était lentement dégagée : « Je suis seule, tu es seul, nous sommes tous et toujours seuls. Et nous mourrons comme des chiens ! Il avait raison, ton frère ; j’ai entendu ce qu’il disait au docteur la dernière fois qu’il est venu, ou c’était peut-être au pasteur qu’il parlait je ne m’en souviens plus. Il disait que nous ne sommes rien. Rien du tout. Il n’y a que cette montagne qui soit quelque chose, là en face de nous. Il vaudrait mieux être une pierre qu’être ce que nous sommes. Si seulement…» Elle avait regardé autour d’elle en hochant la tête : que cherchait-elle ? « Quoi, si seulement… ? » Elle avait essuyé ses yeux, replié son mouchoir, l’avait serré dans la poche de son tablier. « Non, ce n’est plus possible, maintenant ; ce n’est plus la peine. Tu sais, la vie, sans enfants, pour une femme…» Elle était rentrée dans sa cuisine. Il l’avait rejointe au bout d’un moment ; elle était en train de couper dans une casserole d’eau bouillante posée sur le fourneau les pommes de terre que son père lui avait apportées ; elle ne s’était même pas retournée lorsqu’il lui avait déclaré – parce qu’il fallait bien lui dire quelque chose : « Si j’ai pas trouvé l’eau avant le printemps prochain, alors on s’en ira. » Il avait enfilé sa canadienne : la soirée serait fraîche, là-haut. Mais il lui avait tardé de s’y retrouver seul, d’attaquer de nouveau son ouvrage, en plan depuis trois jours – d’en finir avec ces drôles de choses qu’elle lui faisait remuer dans la tête au lieu que ce soit lui qui remue du sable et de la roche : finalement, ça valait mieux que toutes ces misères. Tant que dureraient les moissons, il ne pourrait consacrer à sa passion que deux heures tous les soirs et deux tous les matins de très bonne heure, ce qui justifierait son bivouac dans la galerie ; ainsi, il serait à pied d’œuvre et gagnerait du temps. C’est ce qu’il lui avait dit au moment de partir, tout à l’heure, un peu embarrassé de la laisser toute seule mijoter dans son noir et dans ses larmes, mais quoi, ce n’était que sa belle-mère, et d’un certain côté, ç’aurait dû être un soulagement pour elle que d’être déchargée de corvées dégoûtantes : lorsqu’elle n’est pas du même sang, on dit bien que la chair se révulse devant la chair. Par ailleurs, lui ne tenait plus en place dans ce lit, entre quatre murs, alors que ses outils et sa poudre l’attendaient là-haut depuis trois jours, depuis dimanche matin, après l’orage. La brouette grinçait et tressautait derrière lui, et à mesure qu’il s’élevait le long de la montagne et que le paysage autour de lui grandissait, il avait l’impression de se retrouver lui-même, de respirer plus librement, de se retrouver avec l’ouïe, l’odorat, avec une vue plus nette et plus ample des choses, cette force et ce bien-être qui lui manquaient partout ailleurs.
Il fit un pétard de mine un peu plus puissant que d’habitude, tout le sac y passa, cinq cents grammes de poudre, histoire de dérouiller un peu le chantier – et cette paroi grise et dormante qui n’avait pas lâché un gramme de roche depuis trois jours : tu vas voir, ma mignonne, ce que tu vas prendre dans les calcifs ! Il ensemença le trou, tortilla la mèche de papier journal avec le restant de poudre, bourra en ménageant le passage pour elle, et une fois allumée et grésillante, bondit hors du trou le diable à ses trousses.
Un bon diable : c’était chaque fois un moment rudement excitant à passer ; il dégringolait au milieu des rochers, se mussait derrière son arbre, et cœur battant, cou tendu, bouche grande ouverte, attendait la déflagration comme si la montagne tout entière allait sauter avec lui.
Ce mardi soir-là, elle ne sauta pas mais ce fut tout comme ; étreignant le tronc du hêtre derrière lequel il s’abritait, il sentit le coup venir lui résonner dans la poitrine, et quelques dixièmes de secondes après, léger décalage qui donnait à l’explosion on ne savait quoi d’imparfait et de vivant, un nuage de poussière et de fumée violemment expulsé de la galerie vint coiffer son émotion d’une bizarre ivresse ; peut-être parce qu’il en était privé depuis plusieurs jours, et que pour saluer son retour il avait doublé la charge de poudre habituelle, cette sensation n’avait jamais été si pointue, si exquise. La fumée s’était dissipée depuis un bon moment qu’il en avait encore les sangs tout retournés.
Là-bas au fond, le résultat obtenu était à la hauteur du vacarme ; le sol était jonché d’éclats presque jusqu’à l’entrée. Entre deux lourdes dalles, écartées de la paroi par l’explosion, la lueur tremblotante de la bougie dénicha une tache sombre ; il approcha la flamme : du sable ! Retenant sa respiration, il tendit le bras, plongea frénétiquement les doigts dans la fissure : sec !
Dépité un instant, il ne tarda pas à se reprendre et consacra une bonne partie de la soirée à charrier dehors à l’aide de sa brouette la récolte de l’explosion.
Il n’avait pas sommeil ; vers le mitan de la nuit, il prit son fusil et alla se placer à l’espère, dans cette éclaircie encombrée de grosses souches du milieu desquelles il avait assisté à la formation de l’orage.
La nuit était claire, calme, aussi légère qu’une nuit d’avril ; on voyait trembler des paillettes d’argent à la surface de la forêt ; le peu de lune qu’on voyait accroché dans le ciel, comme un croissant de carte postale sous lequel s’embrassent des amoureux, suffisait à faire étinceler la face vernissée des feuilles lavées par la pluie d’avant-hier. Il se souvint du nuage phosphorescent qu’il avait aperçu, une nuit, gravissant la montagne en face du chantier, chose magique issue d’un autre monde, et profitant de l’absence et du sommeil des hommes pour se manifester aux choses de la terre. Qu’est-ce que cela pouvait être ? Quand l’homme avait le dos tourné, le monde se remplissait de choses mystérieuses, d’étranges complicités naissaient entre elles, des alliances inconnues se formaient, dont nul n’avait idée, et dont il ne restait, aucune trace à son retour. Mais il fallait une prunelle pure et une oreille exercée pour les distinguer, pour en déceler les traces, comme il déchiffrait jadis celles laissées par les visiteurs nocturnes autour de la borie sur la can des Ferrières. Ainsi le chasseur immobile au milieu d’une lande morte surprend-il peu à peu une petite vie encore intimidée qui s’éveille et s’étire, oublieuse bientôt de la menace embusquée quelque part, et donnant le spectacle insolite et dépaysant au témoin camouflé, de créatures vivantes livrées sans calcul à l’existence – une existence dont les hommes se sentent exclus mais dont certains d’entre eux conservent comme une mémoire obscure.
L’odeur des champignons frais qui poussaient de la tête sous les souches vermoulues finit par l’endormir ; ce fut le cri rouillé d’un oiseau nocturne qui le réveilla deux heures après. Il alla se recoucher au fond de la galerie et se rendormit sur-le-champ.
L’automne fut de courte durée ; de grands oiseaux de passage volant en formation symétrique, noirs et silencieux, précipitèrent l’arrivée de l’hiver. Un matin, en écartant la bâche qu’il avait tendue devant l’ouverture de la galerie pour que le froid de la nuit n’y pénètre pas, il constata qu’il avait un peu neigé ; sauf les fonds estompés dans la grisaille, tout le paysage était blanc à partir d’un certain niveau. Des corbeaux passèrent en croassant dans le ciel pâle et froid, cherchant fortune et pleurant misère ; leur cri s’accordait aux sillons des champs labourés qui plissaient sous la neige fine, éclatée par endroits de grumeaux de terre noire. Il y avait un fil de fumée bleue accroché à la cheminée de la ferme. Hier encore, tout était lumineux et chaud. Qu’elle semblait loin, la canicule ! Cette brusque chute dans l’hiver escamotait chaque fois le temps sous les pieds, et pendant plusieurs jours, on tournait sur soi-même comme une bête qui ne se reconnaît pas dans sa bauge ; on avait un peu l’impression que la seule saison vraiment durable, c’était l’hiver. Les jours de soleil qu’on avait vécus paraissaient aussi mystérieux et fugaces que le lointain trou de lumière de la jeunesse.
Maintenant que les nuits glaciales le forçaient à réintégrer son lit – mais il y avait aussi dans sa décision le désir de ménager sa femme – il avait adopté un nouveau rythme de travail. Debout à six heures, une bonne assiette de soupe avalée, il partait pour la forêt, meilleure à tout prendre que les moissons : il travaillait seul ; au milieu des arbres, on est seul sans l’être.
La nuit tombait vite, mais pour creuser sa mine, il n’avait pas besoin de la lumière du jour. Dès cinq heures de l’après-midi, une fois qu’il avait rentré son voyage de bois et dételé le cheval dont elle voyait, en levant le nez de son tricot, fumer les naseaux à travers la vitre, il se réconfortait d’un bol de bajana et repartait là-haut ébranler sa montagne et écorner de la roche jusqu’à onze heures du soir, parfois minuit. Elle l’attendait pour se coucher, assise près du fourneau, le nez plongé dans son tricot, et il croyait chaque fois voir sa mère, qui avait occupé cette même place et attendu elle aussi quelqu’un ou quelque chose pendant plus de trente ans.
Il accrochait sa canadienne à la patère, posait son fusil, chien baissé, dans un angle de la pièce, s’approchait, fumant, crotté, glacé, rouge et sentant la poudre, tendait ses mains toutes crevassées au-dessus du fourneau :
« C’est moitié sable et moitié rocher depuis quinze jours ; maintenant, je sens que ça arrive. Un de ces quatre matins, tu me verras rentrer trempé comme un rat. »
Elle haussait les épaules, repliait son tricot, baissait le tirage du fourneau pour que les braises tiennent jusqu’à l’aube :
« Si tu rentres…»
Il n’aimait pas cette voix neutre avec laquelle elle lui répondait ; une voix qui disait son absence d’intérêt, décourageante, découragée. Une voix inhumaine. Il roulait la dernière cigarette de la journée ; quant à cette menace ridicule, très peu pour lui de risquer l’accident : maintenant qu’il creusait dans du friable – ce qui avait le double avantage d’économiser la poudre, presque épuisée, et de prouver qu’on progressait dans la bonne direction – il boisait poutre contre poutre, quasiment : le bois ne lui coûtait rien, que la peine de le couper. Au fond de cette galerie de trente-cinq mètres, il se sentait plus en sécurité que dans son lit.
Elle prenait la lampe, il la suivait dans l’escalier.
« Tu m’enterreras pas encore, va ! »
Ils pénétraient dans la chambre glaciale.
« Je n’aurai pas besoin de le faire », glissait-elle au moment de souffler la lampe, mais déjà, il ronflait.
Par bonheur, ce ne fut pas une année de grosse neige ; il y en avait juste assez pour cendrer la terre et permettre aux allées et venues des lièvres de s’imprimer sur la croûte glacée et de conduire jusqu’à leur gîte : il en tua trois coup sur coup, juste avant les fêtes, ce qui parfuma et enjoliva un peu l’atmosphère rigide et froide de la maison. Avec la vente de l’un d’eux, il offrit à la ménagère une paire de pantoufles chaudes pour la Noël (elle se plaignait d’avoir toujours froid aux pieds). Ce cadeau royal devait la préparer à la nouvelle décision qu’il avait prise depuis plusieurs semaines, et qu’il n’osait lui annoncer : il ne reprendrait pas le travail à la scierie ; il ne se retrouverait pas dans la sciure et le fracas des scies, à essuyer du matin au soir les quolibets de tous les petits besogneux de Florac, qu’il feignait de ne pas entendre, mais qui finissaient, bien qu’il ait la peau dure, par le démanger et le piquer sérieusement : vient un âge où l’épiderme dur aux épreuves l’est moins aux blessures d’amour-propre.
La forêt, la galerie… Maintenant, il prenait le large. Un jour viendrait où, grâce à l’eau, il obtiendrait définitivement son indépendance ; il avait déjà tiré pas mal de plans dans sa tête : au printemps, peut-être… Et en y songeant, il ressentait toujours la même petite crampe d’anxiété au ventre, comme s’il allait sauter dans le vide – peut-être parce que c’est toujours sauter un peu dans le vide que de songer trop précisément à l’avenir.
Tous les matins, le givre collait ses arabesques multicolores contre les vitres ; l’air, dehors, tintait comme du cristal : on entendait le moindre bruit glisser sur le silence avec une grande netteté : aboi d’un chien, effondrement mou et feutré de la neige garnissant les sapins qui se délestaient de temps en temps, égouttis et gloussements du dégel de midi, lorsqu’un pâle rayon du soleil franchissait le voile gris des nuages, grincement d’une charrette, ronflement ahanant d’une guimbarde quelque part entre ciel et terre, à l’assaut épuisant d’un col, ou simplement, vers le milieu du jour, le léger craquement de la neige sous la tiédeur du soleil.
Un jour, comme il se trouvait à la tâche en pleine forêt, il entendit un cri bizarre dans le ciel, et levant la tête, il aperçut un épervier – ou en tout cas un rapace, qui tournait très haut dans le soleil blanc et anémique – lointain. C’était la première fois qu’il entendait crier un épervier ; du reste, enfermé dans son tunnel, il n’avait pas eu, depuis des mois, l’occasion de satisfaire cette manie insolite que la vue d’un de ces oiseaux lui inspirait. Il laissa sa hache plantée dans l’arbre, saisit posément son arme, dans laquelle, grisé par le triplé de lièvres qu’il avait réussi, il triplait également la charge de poudre : on lui avait affirmé que le Chassepot était capable de résister à une pression bien supérieure à la normale, et il l’avait expérimenté plusieurs fois en coinçant le fusil par précaution entre deux rochers et en tirant sur la détente à l’aide d’une longue ficelle. Le résultat avait été surprenant : l’arme tonnait d’une voix beaucoup plus mâle et expédiait ses plombs à une distance beaucoup plus grande : à plus de soixante mètres, il avait retrouvé leurs éraflures sur un tronc d’arbre. Maintenant : gare ! Toute sa vie, le vieux Reilhan s’était baladé avec un thermomètre à la main : pour atteindre une proie, il fallait quasiment l’enfoncer dans la bouche ou dans le derrière de celle-ci. On lui avait conseillé de ne pas dépasser deux grammes de poudre, mettons. C’était le genre de type qui n’aurait jamais essayé de vérifier par lui-même si on pouvait en mettre trois sans se faire péter la gueule. La consigne du zouave ; comme pour la flotte, comme pour tout.
Il prit son temps, visa longuement, le canon appuyé sur une branche, le point noir de l’oiseau vraiment très haut et perdu dans le ciel d’hiver que le froid rendait plus vaste, malgré le voile nuageux ; lorsque le coup partit, il se produisit une chose extraordinaire : comme s’il avait été touché, le rapace exécuta une espèce de gigue en battant des ailes d’une manière désordonnée et en amorçant une chute en feuille morte. Touché ! Reilhan lâcha son fusil et se mit à courir dans la neige comme un fou, les yeux hors de la tête ; son cœur battait à tout rompre. Il l’avait eu ! Il l’avait eu ! L’oiseau, en effet, paraissait incapable de retrouver sa stabilité et de reprendre de la hauteur ; il battait des ailes, ou, plutôt, il se débattait et continuait à perdre de l’altitude, comme lesté d’un poids trop lourd. Parbleu, c’était de plomb qu’il l’avait farci ! Il courait dans la neige en écartant devant lui à la hauteur de son visage les branches qui lui fouettaient ses oreilles gelées, essayant de ne pas perdre des yeux sa victime.
Soudain, l’épervier parut se reprendre, et amorçant un début de vol plané, il plongea derrière une crête du plateau, cent cinquante ou deux cents mètres plus loin. Reilhan, au moment où l’oiseau disparut, crut voir quelque chose se détacher de lui et tomber, trop rapidement pour être une plume à vrai dire. Il parvint bientôt au sommet de l’éminence, rouge, transpirant, hors de lui ; ses yeux exorbités roulaient, inspectaient dans toutes les directions le blanc mat de la neige gelée où çà et là perçaient quelques touffes de genévriers écrasés au sol. Aucune trace de l’épervier, naturellement ; rien qu’un petit rongeur qu’il trouva un peu plus loin étendu sur le dos, raide mort et sec depuis Dieu sait combien de temps. Il le saisit, considéra pensivement dans le creux de la main ce fétiche tombé sans nul doute du ciel, et, troublé, l’empocha. Il avait peut-être touché l’oiseau à une serre ; il ne le saurait jamais. En tout cas, c’était un coup extraordinaire qu’il avait réussi : arracher sa proie à un épervier qui plane à une telle hauteur lui paraissait un exploit prodigieux, et il ne put s’empêcher, le soir même, d’en faire le récit détaillé à sa femme. Il lui montra le petit cadavre emmitouflé dans sa fourrure. Marie observa le rongeur avec une curiosité teintée de dégoût :
« Jette-moi ça au feu tout de suite, veux-tu ; ne dirait-on pas que tu as décroché la lune ! »
Reilhan ne répondit pas, mais ouvrant la porte et sortant comme s’il allait se débarrasser de la chose, il la fourra rapidement dans un trou du mur à l’intérieur de la remise où nul ne la dénicherait. Au moment de s’endormir, il se demanda si l’épervier avait pu aller crever plus loin, ou si simplement les plombs en lui fouettant les ailes l’avaient affolé. Quoi qu’il en soit, il s’était passé quelque chose – et à quelle altitude ! – il avait fini par atteindre cette cible ensorcelante qui, périodiquement, traversait son ciel et réveillait en lui la plus singulière et la plus gratuite des curiosités.
Le lendemain, par une manière de compensation où la quantité remplaçait plus ou moins la qualité, il tua quatre corbeaux de taille respectable, et en quatre coups de fusil – ce qui à ses yeux donnait une plus-value secrète à cette proie médiocre ; qu’il ne ramassa d’ailleurs même pas et abandonna dédaigneusement aux renards. Il regardait le ciel inhabité, fixant le soleil terne, et sentant se creuser en lui le même désir confus et insatiable.