Les derniers kilomètres — comme les premiers — sont les plus longs. Au départ, le but est trop éloigné. A l'arrivée, l'appréhension nous freine. En se rapprochant du but, on se rend compte qu'il n'est pas même une étape, mais une simple borne, devant laquelle la vie doit défiler, sans s'arrêter. Ce n'est pas dans le domaine de l'espace, c'est dans celui du temps que sévit le plus clairement la loi d'inertie. « Soledot, trois kilomètres », ou « licence, dans trois mois »… Où irons-nous ensuite ?
Je n'en savais rien. J'avais dû me tirer de mon lit pour repasser devant le conseil de révision qui m'avait cette fois définitivement exempté (on feint d'être satisfait, mais on est toujours un peu vexé de cette faveur). Je n'aurais donc pas à faire mon service, et la question se posait : en profiterais-je pour pousser jusqu'au doctorat ?
— J'ai l'impression, disait Paule, que tu n'es pas de ceux qui relient leur vie dans les peaux d'ânes. Je te connais bien maintenant : tu ne cherches qu'à humilier ou à épater ta famille. Valet de chambre, homme-sandwich, laveur de carreaux, tu espérais les abaisser en ta personne et tu te décernais au surplus un brevet de courage. Tu confonds le courage avec le jusqu'au-boutisme. D'ailleurs, tu penses aussi que tu remonteras à leur hauteur, que tu les surclasseras par tes propres moyens. Tu ne vis pas pour toi, tu vis contre eux. Tu ne te rends pas compte qu'ils s'en moquent. Ils savent très bien qu'un diplôme ne te conférera aucun droit au bénéfice des autres chances sociales que tu as perdues. Il va falloir te caser, sans relations, en pleine crise, et, peut-être, sous un tir de barrage. C'est à ce tournant-là qu'ils t'attendent.
Depuis la visite de mes frères, Paule avait changé de ton, comme si elle s'était brusquement rendu compte d'un problème et en cherchait la solution. Ce ton, je ne l'aimais guère. Toute expérience est incommunicable et nous suspectons plus vivement les expériences manquées. Je sais aujourd'hui que Paule s'était réussie en ratant sa vie, mais nos disputes m'apparaissaient alors identiques à celle de la poêle et du chaudron. Je tolérais ses conseils comme ceux d'un mauvais prêtre, et je les tolérais uniquement parce que j'avais de l'affection pour elle ou, plus exactement, de l'affection pour son affection. Que craignait-elle donc ? Tout allait mieux. Je n'avais pas repris mon travail, mais je m'étais fait prendre en charge par les Assurances sociales : une radio suspecte les avait décidées à m'accorder un congé de longue maladie, puis un congé d'invalidité. J'étais néanmoins parvenu à éviter le sanatorium et je pouvais ainsi assister aux cours, terminer ma licence en toute tranquillité. Ma famille elle-même semblait en rabattre : le gérant ne recevait plus de visites. Depuis le mois d'avril, j'étais majeur. Marcel, devenu mon voisin depuis son entrée à Polytechnique, n'était pas revenu chez moi ; quand, par hasard, je le rencontrais dans la rue, il évitait soigneusement de me fuir, se contentait de hausser les épaules en parlant de Fred « toujours matelot et pas même foutu de faire un quartier-maître », poussait la condescendance jusqu'à me donner des nouvelles de notre mère « décidément très fatiguée » et de M. Rezeau « dont les reins fonctionnaient de plus en plus mal ». Enfin le printemps ramenait au square Viviani les crocus perceurs de gazon, les enfants perceurs de tympans, les retraités et l'inconnue… L'inconnue, dont je savais le prénom depuis qu'une autre jeune fille l'avait interpellée devant moi :
— Tu oublies l'heure, Monique !
Prénom convenable pour qui connaît le grec et confère à l'amour l'attribut essentiel du Seigneur : l'unicité. Les choses en étaient là. Je ne suis pas timide ni enclin à jouer les romantiques sous le pleurnichement mauve des glycines, mais j'aime jouer au chat et à la souris avant même d'avoir pris la souris. Cela fait partie des jeux de mon enfance à retardement. « Tiens, voilà Micou II ! », raillait Paule en allongeant le bras par la fenêtre. Au bord de l'indignation, j'en rigolais comme d'une bonne blague. Mais Paule reprenait avec un drôle de soupir. « Descends donc, tu en meurs d'envie. Tu as peur de l'abîmer ? Il n'y a pires sentimentaux, décidément, que les petites brutes de ton espèce. » Un samedi, alors qu'éclataient dans le jardin trois cents cœurs de tulipes, je finis par lui jeter : « Tu paries que j'y vais ? » — « Chiche ! » cria-t-elle avec une sorte de passion.
Quand j'arrivai au square, il n'y avait plus personne sur le banc. Paule survint très vite et s'assit dans le coin réservé.
— Excuse-moi, fit-elle, si je prends sa place encore chaude. Il faut que je te dise… J'aurais dû… Enfin, cette petite ou une autre, là n'est pas la question. L'important…
Elle bafouillait, secouait à tous les vents ses cheveux qui avaient été noirs. Essoufflée, lamentable, sa voix se frayait un chemin à travers mes pudeurs, que je croyais mieux défendues.
— L'important, reprenait-elle, c'est que tu gagnes. Or tu n'as pas gagné. Ceux qui ont raté leur femme se dédommagent en pensant à leur mère, et ils sont légion ! Mais ceux qui ont raté leur mère sont rares et ceux-là ne peuvent pas rater leur femme. L'amour… Je t'en prie, ne souris pas ! Si l'amour est une invention des femmes, ce sont les hommes qui exploitent le brevet ! L'amour, tu en as plus besoin que tout autre… Je sais ce que tu penses, mon petit Rezeau, toi qui n'aimes pas être jugé et qui juges si vite les autres. Tu penses que j'ai gâché ma vie et plus précisément ce dont je parle. Tu penses que je devrais balayer devant ma porte… Ne fais pas attention à ce que je t'ai crié tout à l'heure. Il est possible que je sois vaguement jalouse : je ne suis pas une sainte, moi ! Mais j'ai l'habitude de perdre et, en ce qui te concerne, je voudrais perdre en beauté. Ton bonheur… Encore un sourire de trop, mon bonhomme. Crois-moi sur parole. Des bonheurs, j'en ai gâché quatre ou cinq… Enfin je croyais ce mot-là réservé aux midinettes. A le bramer dans les courriers du cœur, on l'a dévalorisé. Pourtant, le bonheur, comme c'est méritoire ! Il est si bête, si facile, si commun d'être malheureux ! Vouloir l'être ou seulement l'accepter, c'est ne rien vouloir.
La finaude ! On dit que les femmes ne pensent à rien ou qu'elles pensent à autre chose. Celle-là pensait à tout. Voilà qu'elle me prenait de biais. Je ne pus m'empêcher de sourire.
— Zut ! fit-elle, comment te manœuvrer si tu t'en aperçois ? Tous les fils sont trop blancs pour toi. Pourtant, tu fais bien partie des gens qu'il faut prendre par leur faible pour se servir de leur force.
Sa main, soudain, s'appuya sur mon épaule.
— … parce que tu es né fort, il faut le reconnaître. Mais tu ne te sers pas de ta force : tu la sers. Tu combats au lieu de militer. Tes positions sont presque toutes des oppositions. Je dis : presque, car tu t'améliores depuis un an… Mais je me demande si, par exemple, tu ne considères pas l'amour comme une simple contrepartie de la haine. Dans ce cas, tu serais encore le fils de ta mère.
— Toujours le fil blanc. Tu récidives !
— Ose dire que ce n'est pas là ton problème ?
Irritante pénétration ! L'argument était bien celui que je m'opposais chaque fois que j'avais envie d'abîmer une Emma, une inconnue, une idée généreuse. Toute la question était là, en effet : avais-je reconquis « la seigneurie de moi-même » ? Si mon orgueil était monté plus haut, ne s'agissait-il pas toujours de ma précieuse personne, de mon précieux bonheur, de ma précieuse force ? Avancer, vipère au poing, en effarouchant mon public… Bah ! il n'est pas un être qui ne soit avant tout son propre public ! N'était-ce point moi qu'il s'agissait d'effaroucher ? Tout deuil craint sa fin et songe avec terreur au jour où succombera sa peine. Ainsi la haine craint par-dessus tout de se délivrer de soi, elle se remord la queue… Une vipère, plus que toute autre bête, a l'instinct de conservation. Où grouillait-elle encore ?
— Moi, reprenait Paule d'une toute petite voix, j'ai d'abord éprouvé envers l'amour de l'ironie, puis de la crainte, puis une sorte de honte. Bien plus tard sont venus l'étonnement et la honte d'avoir honte, enfin l'attente qui conduit à cette chaleur inemployée…
— Tu mens, Paule ! C'est de moi que tu parles.
— Bien sûr !
Levée d'un bond, elle pouvait maintenant abandonner la place chaude. Rayonnante et les cheveux dans le vent comme une torche, elle pouvait me crier :
— Cette fois, tu ne l'as pas vu, mon fil ! Ça t'est sorti du ventre, sale gamin ! Tu vas gagner !
Puis son enthousiasme tomba d'un seul coup. Elle se voûta, s'accrocha, se suspendit à mon bras, murmurant avec difficulté :
— Je t'aurai aidé… un peu.
A une lettre près, le verbe était exact, je le savais.