CHAPITRE XXXVII. C’EST TOUT

Le manuscrit s’arrêtait là. La fin, illisible, maculée de taches rouges en lesquelles les quatre complices eurent tôt fait de reconnaître du jus de punaise, laissait apparaître quelques lambeaux de phrases hachés… et quelques centimètres avant l’extrémité inférieure de la dernière page, Antioche lut avec un sursaut… « … onné le barbarin en cadeau de… ançailles… à la… tite… élaïde de Beaumashin… rompit aussitôt… partie avec… rival infâme… vengeance… fils… engera son père… »

Il y eut un silence. Adelphin était blême, plus blanc que son béret dont la petite queue se courbait sur le côté comme pour implorer le pardon de ses juges.

— La chose est claire ! dit le Major. Adelphin vous portez bien le nom de votre mère ?

— Oui, dit Adelphin. Mon père, ce héros au sourire en saindoux, l’a plaquée à soixante-sept ans…

— Lui ?

— Non, elle !…

— Il est un peu excusable, dit le Major, surtout si elle vous ressemblait. Ainsi votre mère vous a légué le barbarin à sa mort ?

— Oui… murmura Adelphin.

— Et vous n’avez jamais eu l’idée de lui en demander la provenance ?

— Je savais tout ! dit Adelphin dont les yeux égarés tournaient vertigineusement dans les orbites caves, produisant le même bruit que fait une assiette.

— Et vous saviez que Antioche Tambrétambre était le fils du Baron Visi ? L’ancien fiancé de votre mère ?

— Non ! rugit Adelphin. Ça je le jure ! Sans ça, je l’aurais tué tout de suite !…

— Pourquoi votre mère n’avait-elle pas rendu le barbarin au Baron Visi ? reprit le Major qui sembla ne pas entendre le hurlement d’Adelphin, mais dont la main s’enfonça dans la poche droite de la veste.

— Parce que c’était un beau barbarin et qu’elle a préféré le garder, ricana Adelphin. Elle a même essayé d’empoisonner le Baron… Et moi aussi, quand j’ai été plus grand… à six ans… J’ai tenté de lui faire ingurgiter des chocolats au cyanure de pétase…

— Vous le voyiez donc ?

— Je savais où le trouver… murmura Adelphin. Une annonce dans l’Ami du Peuple suffisait.

— Je comprends, dit Antioche. Il a perdu la trace de mon malheureux père depuis que l’Ami du Peuple ne paraît plus.

À ce moment, une balle jaillit des profondeurs du fauteuil où le Major, depuis quelques minutes, semblait somnoler. Elle traversa l’œil gauche d’Adelphin et vint se loger dans le repli latéral du sphénoïde, paralysant complètement les croco-aryténoïdiens et privant complètement le comte de Beaumashin de l’usage de la parole. Comme il était mort, cela n’avait plus aucune importance.

— Justice est faite ! dit Sérafinio.

— Une telle canaille, conclut le Major, ne méritait pas de vivre plus longtemps. Maintenant, Antioche, il nous faut retrouver ton père.

— Incidemment, dit Sérafinio, pouvez-vous me dire qui était la Pyssenlied ?

— Une ancienne au Baron, naturellement dit le Major.

— Et, ajouta Sérafinio, le rhizostomus ?

— Rapporté de Bornéo, murmura Antioche. Dans une vessie à glace. L’était tout petit, à ce moment-là. Drôle d’animal. Croyais qu’il était mort depuis longtemps. La vie dure, les rhizostomus. Mais que diable venait foutre mon père dans la région de Bayonne ?

— Mais quoi ? dit Sérafinio, jamais très compréhensif. Alors, le vieillard aux sauts périlleux ?

— C’est le Baron Visi ! conclut le Major. Et, maintenant, nous allons le chercher.

Cependant, Sérafinio montrait un front soucieux.

— Les bourses vous démangent ? demanda poliment Antioche.

— Non ! dit Alvaraide. Mais je dois vous dire que ma mère s’appelait Katrina Van den Bouic… C’était sa sœur…

— Le fils de la sœur de l’ennemi de mon père ! hurla Antioche. Mais je vais le tuer !

— Oooh ! gémit Sérafinio. Ennemi… Il l’a jamais beaucoup gêné… c’était lui qui était dans le petit navion… mon pauvre noncle…

La terreur le rendait gâteux.

Les yeux candides d’Antioche Tambrétambre irradiaient une lueur verte et les démons s’agitaient sous sa calotte crânienne. Il projeta ses mains en avant, les doigts recourbés et saisit Sérafinio Alvaraide à la gorge. Puis, il lui plongea son index gauche dans l’œil, et cet index, horreur ! ressortit par l’autre orbite. Tenant ainsi le malheureux par l’anse du nez, il lui déchira, de la main droite, le ventre et le haut des cuisses, à grands coups de griffes.

Arrachant enfin, d’un seul coup, la virilité entière d’Alvaraide, il la lui planta dans la bouche et rejeta le cadavre au loin… Le corps, fumant le cigare, restait là. Les hurlements du supplicié résonnaient encore dans le crâne du Major qui dégueulait doucement dans une potiche.

— Remets-toi, dit Antioche… C’était une crapule.

— Je sais, dit le Major. Mais ce sont les apéritifs de cette lope d’Adelphin qui me reviennent à la mémoire.

— Maintenant, dit Antioche, il s’agit de retrouver papa.

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