22.

Cathy s’était endormie. Trop de tension nerveuse. Une heure après le repas, elle s’était installée contre son mari, devant la chaleur des braises, incapable de combattre le sommeil que réclamait son organisme. David l’avait alors portée jusqu’à leur lit. Son épouse… Son enfant… Qu’avait-il voulu prouver en s’aventurant dans ces labyrinthes mortels ? Avec le recul, il était effrayé par son propre égoïsme.

De retour dans la cuisine, il ingurgita un bol de café. Au centre de la pièce, accoudée à la table, Adeline se tenait immobile, les yeux dans le vide.

— Vous n’allez pas vous coucher ? demanda David en rinçant son récipient.

— Pardon ? demanda-t-elle en secouant légèrement la tête.

Les pointes de sa chevelure rousse étaient emmêlées. Son visage démaquillé lui redonnait sa peau laiteuse, mouchetée d’un feu cuivré.

— Je vous demandais si vous alliez vous coucher, répéta David en s’asseyant à côté d’elle.

— Avec ce qui traîne dehors ? Je crois que mes nuits risquent de blanchir sérieusement.

Enfoncée dans le velours ocre d’une banquette, silencieuse, Emma veillait près de la cheminée. Elle les observait de loin.

— Et elle, pourquoi l’éviter ? chuchota David en la désignant discrètement du menton.

— Je… Je n’en sais rien. Depuis tout à l’heure, elle est devenue muette comme une carpe. En plus, je n’ai pas spécialement envie de lui parler. Mieux vaut la laisser tranquille, pour le moment… Elle semble sacrément bouleversée. Remarquez, il y a de quoi… Quinze kilomètres, seule dans les bois, la mort aux trousses…

Adeline se leva et avança jusqu’à la fenêtre, les bras croisés.

— Vous vous rappelez, ces sous-mariniers russes, piégés dans les profondeurs glaciales de la mer de Barents ? J’ai l’impression de vivre la même chose. Une force oppressante, partout et nulle part, qui cherche à nous broyer, là, juste à l’extérieur. Vous vous rendez compte que s’il… s’il venait à arriver un malheur, nous… nous n’avons plus aucun moyen de fuite, ni de prévenir les secours ?

— Arrêtez de dramatiser ! Ici, tous ensemble, nous sommes à l’abri ! Au pire, Christian viendra nous chercher dans trois semaines. Ce n’est pas si long, quand on y pense, et c’était prévu comme ça, initialement. En plus, je suppose que vous êtes payée tout aussi généreusement que moi. J’ai déjà connu pire, comme situation.

Les flocons s’écrasaient sur la vitre, telles des météorites furieuses. Petit à petit, le chalet sombrait sous un monde de glace, dans l’oubli des hommes et l’indifférence de la nature.

— Pas moi, rétorqua-t-elle. Enfin, pas dans le même registre, je veux dire. On ne sait pas ce qui se trame dehors. Et si… si quelqu’un se décide à nous faire la peau ? Une espèce de malade mental, de tueur, comme l’illuminé de votre dossier ? Ce… Ce Bourreau… On pourrait tous nous massacrer, nous passer des vêtements fluorescents, faire le tour de la forêt en traînant nos cadavres, que personne ne s’en apercevrait.

— Brillante imagination. C’est moi le romancier, pas vous.

Elle n’esquissa pas l’ombre d’un sourire.

— Il ne s’agit pas de fiction. Des faits horribles se produisent tous les jours, même en pleine ville, alors ici… J’ai toujours détesté les forêts… Ça fait des années qu’elles hantent mes cauchemars.

David la fixa avec un intérêt grandissant.

— Quel genre de cauchemar ? J’en ai aussi un, récurrent, qui me harcèle depuis l’adolescence. Une gamine qui…

— S’il vous plaît, parlons d’autre chose, parce que là, je crois que je vais craquer.

— Vous avez raison, dit-il en se levant. De toute façon, il faut que j’aille travailler.

— Ah oui… Votre livre… Je ne sais pas comment vous réussissez encore à écrire…

David se dirigea vers le couloir. Il boitait légèrement.

— Vous ne restez pas un peu, lui demanda Emma d’une voix fragile.

— Il me reste cinq pages à faire, ça risque d’être difficile, murmura-t-il. Je suis exténué. Vous n’avez pas sommeil ?

Elle se rongeait les ongles.

— Contraire à votre femme, je ne vais pas réussir à dormir. Surtout dans cette pièce avec… ces Gerippe, visibles de ma fenêtre. Tout cela est véritablement ignoble.

— C’était la seule chambre libre, désolé…

— Je… Je préfère encore attendre ici, dans le feu. Je ne sais pas comment vous faites pour rester si… positif. Je suis… terroriste…

— Terrorisée, vous voulez dire.

Elle frissonna.

— S’il vous plaît… Restez… Histoire de discuter d’autre chose que… de ce qui se passe à l’extérieur… J’ai besoin de… Je ne sais pas… ça me ferait du bien de parler…

— C’est que…

Les flammes projetaient des nuances rouges sur la partie gauche de son visage, tandis que le profil droit restait dans l’ombre.

— Arthur m’a dit que… vous êtes écrivain ?

David s’avança. Elle le détaillait avec attention. Elle se décala légèrement, afin qu’il s’asseye. Mais il resta debout, appuyé sur le dossier d’un fauteuil.

— Écrivain, écrivain… disons que j’ai écrit un roman.

— Alors il ne s’agit pas que d’une légende. L’écrivain… qui s’isole dans des endroits sinistres afin de creuser son aspiration.

— Inspiration. Il faut avouer que cette situation est particulière. … Mais ce serait trop long à vous expliquer, pour ce soir. Maintenant, si vous permettez…

Elle acquiesça, déçue. Depuis la cuisine, c’était au tour d’Adeline de les observer, par-dessus le mur où reposaient les brocs en faïence.

— Je ne sais pas vous intéresser beaucoup, reprit Emma.

— C’est pas ça du tout, mais…

— Il est certain que vous devez avoir une vie bouillante, comparée à la mienne.

— Pourquoi vous dites…

— Mon existence est d’un ennui accablant. Je dois sentir la vieille fille à plein nez.

— Vous interrompez toujours les gens comme ça ?

— Mon métier qui veut. Moins vous laissez causer le client, plus vous ven…

— Moi, mes clients, ils parlent rarement, l’interrompit à son tour David.

— Et qu’est-ce que vous faites ?

— Thanatopracteur…

Elle écarquilla les yeux.

— Pardon ?

— Ah, comment expliquer… Je… prépare les gens, quand ils sont morts, pour les rendre présentables à leur famille, avant leur enterrement.

— Non ! Ah ça, c’est incroyable ! Je n’aurais jamais cru !

— Pourquoi ?

Elle haussa les épaules. Deux sacs d’os qu’un marionnettiste délirant paraissait manipuler. Son cou, anormalement gros, donnait l’impression d’un personnage fait de pâte à modeler, ceux dont on assemble la tête et le reste du corps d’un coup de poing.

— Je… Je l’ignore. Vous êtes jeune, et votre très jolie apparence. … est plus proche du romancier de ténèbres que d’embaumeur. … Vous devez avoir un tas d’Anekdoten. Des morts qui se réveillent, par exemple, alors que vous les découpez. Ou… Je ne sais pas. Racontez !

— Désolé, mais…

— Au moins une !

David se réfugia derrière un sourire de politesse. Il détestait cette proximité qu’elle lui imposait.

— Non, non… Ce ne sont pas des choses dont on peut rire.

— Ne le prenez pas comme ça… S’il vous plaît, restez encore un peu. Je ne vous intéresse vraiment pas du tout ? Pourtant, vous avez risqué votre vie pour moi, sans vraiment me connaître. Et maintenant que vous avez l’occasion, vous fuyez ! Pourquoi ?

— Mais… Je n’ai pas risqué ma vie pour vous !

— Si ! Vous avez essayé d’aller à ma voiture pour…

— Mais non ! Je voulais juste comprendre ce qui vous était arrivé !

— Une cigarette… Il me faudrait vraiment une cigarette… Personne n’a ça, ici ?

David s’éloigna dans l’obscurité, sans même lui répondre.

— Si je prends peur, je sais où vous retrouver, ajouta-t-elle encore, criant un peu fort. Dans le Labor, je crois ?

De la cuisine, Adeline lui lança un regard de tueuse. David posa son index sur ses lèvres.

— Chut, vous allez réveiller tout le monde. Oui, je travaille dans le laboratoire. Mais s’il vous plaît, évitez de venir pendant que j’écris… Même Cathy ne le fait pas.

Il l’entendit marmonner quelque chose, mais ne s’en soucia pas. Il s’envolait déjà vers Ailleurs. Son ailleurs.

La Rheinmetall noire, sous l’ampoule pleurant ses watts. Le siège en cuir usé, juste devant. Autour, les luminescences vertes des Hydrotaeapilipes et autres comparses ailées. Plein sud, une large vitre, avec, pour toile de fond, les mâchoires charnues de la forêt. Cette pièce ressemblait à une salle d’exécution. La chaise électrique, au centre. Les yeux des observateurs, partout sur les murs. La glace du silence. Et lui, le condamné.

Cette image lui plut, en définitive.

Une fois la porte fermée, David s’installa, descendit d’un trait un verre de whisky, s’en servit un deuxième… Des craquements, dans le corridor. Sans doute Emma ou Adeline qui allait finalement se coucher.

Il patienta calmement, le temps que l’alcool fasse son effet.

Il brancha le lecteur CD et régla le volume au minimum. La Jeune Fille et la mort. L’allégro d’ouverture qui, chaque fois, le transperçait d’émotion.

Poils hérissés… Mains qui se rétractent… Doigts qui s’abattent sur les touches…

L’homme face à sa machine. Place à l’inconscient. Au moins soixante-dix pour cent des capacités cérébrales… Un renard, caché au fond d’un poulailler.

En avant… Phrases hachées, lettres torturées. Le style d’un boucher, entre les vers d’un poète. Quand il écrivait, il ne songeait plus qu’à cette face noire du monde. L’horreur, prête à jaillir dans le poison de ses lignes.

Cette forêt muette… Ces événements… Il en frémissait d’excitation…

À présent, le tsunami.

Ses pages… Les mots qui se déversent… Son héroïne, Marion, qui vient d’échapper aux griffes du Bourreau. La fumée qui sort de la cheminée. Elle pénètre dans le chalet, le souffle déchiré… Appelle à l’aide… Personne… Cuisine, salon. Sur le lit de la chambre, des revues pornographiques, des menottes, des cordes, imprégnées de sang séché. Elle est chez lui ! Chez celui qui vient de tuer son mari d’une balle dans la tête ! Et son enfant ? Qu’est-il arrivé à sa fille ? Comment a-t- elle pu les abandonner ? « Lâche ! Sale traîtresse ! » se maudit-elle. Elle s’effondre, se relève. Fuir, fuir… Un claquement de porte… Prise au piège. Des pas lourds. Le plancher qui craque, doucement, comme si l’autre marchait au ralenti. Le bruit qui enfle. Il approche. Elle veut mourir. Qu’il la tue ! Une douleur au creux de son ventre. « Non ! Ne crie pas ! Ne crie pas ! » Elle roule sous le lit. Ses muscles la brûlent.

Et la porte s’écarta lentement, en face, dévoilant une botte énorme dans l’embrasure…

David ôta la feuille de la Rheinmetall et l’empila sur les autres.

Maintenant qu’il était lancé, le roman venait à lui avec une facilité déconcertante. Comparé aux dix-huit mois que lui avaient demandés les six cent mille signes de De la part des morts. Ces jours et ces nuits qu’il avait passés en compagnie de Jack Frost, devant la lueur blême de son écran d’ordinateur. Jack Frost qui, serré dans son pull à larges mailles et ses Doc Martens, le mégot jaune aux lippes, l’avait littéralement passé à tabac. Blanc de l’œil explosé, scènes de ménage…

Jack Frost avait failli lui faire la peau.

David relut attentivement ce qu’il venait d’écrire, corrigea sept ou huit fautes de frappe. Un sourire de satisfaction illumina son visage. C’était vraiment très bon, du pur instinct, de l’imagination débridée. Son héroïne, Marion, était en définitive une sacrée garce. Avoir abandonné son mari et son enfant pour sauver sa peau… Quelle mère, quelle femme aurait fait une chose pareille ? De toute façon, pas le temps de s’intéresser à ces détails. Arthur n’avait qu’à aller se plaindre au service après-vente s’il n’était pas content.

En tout cas, lui, c’est comme ça qu’il l’aimait, Marion. Brute et sauvage.

Demain, il déciderait s’il la laisserait vivre. Bientôt, il mettrait en scène le flic, ce chien de rue, teigneux, acharné, mystique, dont Doffre avait parlé dans sa lettre. Il lui avait déjà choisi un prénom. David… Son sobriquet ? L’Embaumeur.

Deux heures cinquante-deux. Il terminait de se consumer, comme une vieille braise, bien incapable d’aller se coucher. Il était encore prisonnier de ses pages. Dans les bras de Marion. Oui, cette brune squelettique l’habitait déjà…

Emma…

Le Bourreau allait-il jaillir de ses pages, lui aussi ?

Franz…

Sur sa droite, le dossier, plongé dans l’ombre. Il hésita, puis le tira à lui. Les séances de Tony Bourne. Les pulsations cardiaques, tatouées sur les crânes des sept enfants… Les bilans psychologiques d’Arthur…

Les gonds gémirent. Porte ouverte. Il s’y précipita. Personne dans le couloir, pas un bruit. Tout le monde dormait.

Il retourna se cloisonner au milieu des odeurs de formol et d’éther. Son reflet dans la vitre, en face. Il aurait bien fermé les volets. Mais pas de volets…

Dossier ouvert. Les fiches couleur pomme, entre ses doigts… Il les parcourut rapidement. Sur les bristols, de moins en moins de notes du praticien. Sur les dernières, Arthur se contentait de consigner les dates de rendez-vous de son patient, à côté desquelles il dessinait des flèches. Vers le haut, vers le bas, ou à l’horizontale. A priori, elles représentaient l’évolution de l’état de Bourne, l’encéphalogramme simplifié de sa conscience. Quantité de flèches vers le bas…

Arthur s’était-il découragé face à cette psychanalyse qui ne progressait pas ? Car, à la vue des quelques lignes abandonnées sur les fiches, Bourne récitait toujours le même refrain. Son cœur malade, les numéros qui l’obsédaient, le souhait de quantifier le monde. Nombre de brins d’herbe dans un jardin, longueur d’un spaghetti, volume d’une expiration d’air. Peser, mesurer, compter. Une rengaine dont le psychologue devait avoir plus qu’assez.

Bourne parlait, mais n’écoutait pas. Doffre écoutait, mais ne parlait pas.

Bourne n’en faisait qu’à sa tête.

Mais dans ce cas, pourquoi ne pas l’avoir orienté vers un psychiatre, plus à même de traiter son cas ? Pourquoi avoir continué à le recevoir ? Conscience professionnelle ? Envie de percer cette phobie des palpitations cardiaques ?

David empila soigneusement les bristols déjà lus, à gauche de la machine à écrire, et plongea au cœur des autres feuillets. La volonté de savoir. D’aller au bout.

Début de l’année 1979. Changement de cadence dans les dates des rendez-vous. D’une visite par mois, on passe à une par quinzaine, puis une par semaine, alors que la date du septième et dernier massacre approche. 7 janvier 1979, 14 janvier 1979, 21 janvier 1979… Cette fois, plus aucune remarque. De simples flèches. Février… Des rencontres bihebdomadaires, régulières… La psychanalyse qui se met enfin en route ? Après pas loin de deux ans de cache-cache ?

Mais alors, pourquoi ne plus prendre de notes ? Pourquoi juste ces flèches insignifiantes ?

Sous le crâne de David, et partout autour, les mouches se mirent à bourdonner.

Le vert iridescent des insectes. L’odeur de l’arum. La scie électrique.

Un film de neige collé au carreau avait chassé la nuit.

Retour au dossier. 7 mars 1979. Le dernier bristol. Trois jours après l’ultime carnage. Tout s’arrête. Plus d’annotations, de flèches, de fiches. Psychanalyse terminée. Ou interrompue brusquement…

David fouilla encore. Il dénicha un cahier, trouvé entre ces dernières conclusions et le rapport d’autopsie de Tony Bourne. Un vieux cahier d’écolier, aux pages jaunies et cornées. Il ne se souvenait pas l’avoir remarqué.

Il le considéra longuement, sans l’ouvrir.

Puis il s’en empara. Sur le cahier, une écriture tremblotante. Celle d’un droitier, qui pour la première fois coince un stylo entre le pouce et l’index gauche.

Un journal intime. Celui de Doffre.

Avril 1979. Pitié Salpêtrière.

Doffre, cloué sur un lit d’hôpital.

Ecriture écorchée d’un être qui avait tout perdu. Confessions d’un condamné à vivre.

Subitement, le laboratoire parut bien plus froid. David remonta le col de son sous-pull et éteignit le lecteur CD.

Il se mit à lire. Des plaintes, de la douleur, des malaises, des envies de mourir. Des gribouillis, des dessins macabres, noirs, bleus, rouges, transperçant parfois le papier. Sur une feuille, un seul mot, répété à l’infini. Mort.

Doffre ne parlait pas de suicide, mais de mort. Quelle mort ? La sienne ? Celle de son âme ? De son corps en miettes ?

David se redressa, la nuque douloureuse. Le martyre d’Arthur qui transpirait de ces pages le frappait en plein cœur.

À l’époque, Doffre devait avoir trente-cinq, quarante ans. Un psychologue doué, séduisant… privé net des trois quarts de ses membres. Le réveil, dans une pièce remplie de capteurs. Soudain découvrir que, sous le bassin, le relief des draps est figé. Tenter de bouger les jambes, le bras droit, qui n’existe plus, et qui pourtant gratte encore, démange, brûle… Apercevoir sa propre chair, pouvoir effleurer ses os. Moignons. Corps déchiqueté. Vivant. Une tortue qu’on retourne sur sa carapace et qu’on laisse se débattre, jusqu’à la mort. Savoir qu’on ne pourra plus jamais capturer la sensation de la vaguelette, venue mourir sur les pieds, les orteils enfoncés dans le sable chaud. Deux troncs déracinés, sous le bassin. Vouloir fuir sans le pouvoir. Un fauteuil roulant. Ad vitam aeternam.

David poursuivit la descente aux enfers. Doffre, qui raconte la douleur du membre fantôme, pendant des semaines. Des élancements paroxystiques dans son bras droit inexistant, à se claquer la tête par terre, tellement puissants qu’on lui injecte sans cesse des dérivés morphiniques… Puis le thérapeute, qui vient masser du vide… Geste inutile, mais qui soulage.

Faire comprendre à ce stupide cerveau que ce membre n’existe plus…

Et soudain, Bourne qui réapparaît. Partout entre les pages, une gangrène de l’écriture.

Aujourd’hui encore, Bourne est venu me rendre visite. Il reste de plus en plus longtemps, me parle énormément. Je ne l’écoute pas, il ne m’intéresse pas. Pourtant, je le laisse agir. Pourquoi ?

Il est mon ombre, celui qui marche à ma place. Chaque jour, j’attends sa visite, pire qu’un chien impatient du retour de son maître.

Il s’est mis sur le rebord de la fenêtre et m’a dit qu’il se tuerait si je ne m’en sortais pas.

Dans la chambre, Tony Bourne en oublie son propre malaise. Il ne dénombre presque plus. Juste d’imperceptibles mouvements de lèvres, de temps à autre. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il est en train de guérir…

Des visites devenues quotidiennes. David n’en revenait pas. Jamais la moindre allusion au Bourreau, aux massacres, aux fantasmes. Un type exemplaire, qui aide et qui rassure. « Un frère, un père, un clown, un enfant », avait écrit Arthur.

Aujourd’hui, il a joué un sketch de Coluche, et j’ai beaucoup ri. J’en ai eu mal aux mâchoires. Je n’avais pas ri depuis deux mois.

Un clown… Comment comprendre qu’un tueur en série, un assassin qui forçait les femmes à mutiler leurs maris, puis qui les torturait, les étouffait d’une façon démoniaque, vienne jouer les assistantes maternelles au chevet d’un handicapé ?

Comment était-ce humainement possible ?

David inspira un grand coup. Les livres, les articles, les reportages sur le Bourreau ne véhiculaient que la face noire de l’être. A présent, il comprenait pourquoi la police avait décidé d’enterrer cet autre pan de la réalité, de faire taire Arthur, de le contraindre à déménager.

Car un assassin qui aide son psychiatre à retrouver la lumière du jour…

Impensable. Extraordinaire.

Bourne devait rester un monstre, aux yeux de tous. Enjeux présidentiels obligent.

La fin du cahier approchait.

Cent quinzième jour après l’accident. Arthur explique sa sortie d’hôpital, ses premiers instants chez lui, épaulé par un assistant dénommé Christian, le vieux Christian au doigt en moins. L’écriture est régulière, déliée, Arthur est devenu un pur gaucher. On perçoit, au travers de sa prose, le soulagement, une forme de renaissance. La liberté. Des pages entières de croquis, sous tous les angles, de son fauteuil roulant, auquel il a donné un nom : Dolor. En référence à la souffrance. Sa souffrance. Peut-être pour cette raison qu’il exige que personne n’y touche, aujourd’hui encore. Sa souffrance.

Dernière feuille du cahier. 2 juillet 1979. Ultime confession.

J’ai tiré un trait sur le passé. Tout ce qui existait doit sortir de mon esprit. Cette maison, la psychologie, les patients, l’hôpital. Bourne en fait partie. Cela m’a été difficile, mais je lui ai demandé de ne plus jamais me rendre visite. Je l’ai vu se décomposer sous mes yeux. Il me semble n’avoir jamais autant blessé un être humain.

Demain, je brûlerai tous les dossiers.

Je dois laisser derrière moi l’inaccompli. Et renaître de mes cendres…

Le lendemain, Bourne se pendait. Un jour avant l’exécution programmée de son huitième double-meurtre. Celui censé clore la série.

Un bref grésillement, provenant du filament de tungstène. Puis l’obscurité complète, avant le retour de la lumière.

Où était la fin ? La réponse aux questions ? L’élucidation du mystère ?

Non ! Cela ne pouvait pas se terminer de cette façon ! Toutes ces victimes…

« Voilà le plus important de toute une vie, répétait sa collègue Gisèle. La manière dont on va mourir. Le lieu, l’instant, l’ambiance. Tout se résume en une poignée de secondes… S’il y avait un souvenir à emporter, ce serait celui-là… »

Les Dumortier, Lefebvre, Potier, Pruvost, Cliquenois, Aubert, Böhme. Maris et femmes. Déchiquetés. Quel avait été l’ultime souvenir de ces gens-là ?

David prononça encore chaque nom, très lentement. Dumortier… Lefebvre… Potier… Pruvost… Cliquenois… Aubert… Böhme…

Sous ses yeux, leurs rapports d’autopsie, qu’il n’ouvrit même pas, se réservant le pire pour le lendemain. Il feuilleta de nouveau le dossier. Quelques articles de journaux. Les cartons vert pomme. Une photographie du Bourreau, vivant. Souriant, frange blonde sur le côté gauche, front très haut, barré d’une longue cicatrice. Strabisme prononcé. Stéréotype parfait du psychopathe. Le portrait-robot du Mal… Puis les expertises de la police scientifique, concernant la découverte du corps pendu de Bourne et les dizaines de preuves retrouvées à son domicile. Enfin les dépositions de témoins, prouvant sa culpabilité à cent pour cent.

Rien d’autre.

David rabattit la couverture, découragé. Durant toutes ces années, il n’avait rien appris. Toutes ces théories, ces hypothèses dressées au sujet du Bourreau, le décrivant comme un boucher, un être de colère, asocial, schizophrène. Du vent ! Mensonges ! L’esprit de Bourne était bien plus complexe. Plus ambigu.

David aurait donné cher pour savoir ce qu’avaient bien pu se confier ces deux êtres fracassés durant ces journées passées ensemble dans une chambre d’hôpital.

Bourne s’était-il suicidé simplement parce que Arthur l’avait rejeté ? Tout pouvait-il être aussi simple que cela ?

Non, bien sûr que non… Le praticien n’avait noté, sur ses bristols et son cahier, que ce qui l’arrangeait, c’était évident.

Toujours la même question, qui revenait : comment un psychologue avait-il pu ne pas déchiffrer, dans ces prunelles-là, la flamme rouge et perverse du psychopathe ?

L’influence…

« Tout est une question de point de vue, et d’influence », avait dit Arthur la première fois, dans le laboratoire. Qu’avait-il voulu dire ?

Il tira sur la chaînette, vidé de son énergie. Noir complet. Cinq heures vingt-trois du matin…

Avant de rejoindre sa chambre, il passa devant celle d’Emma, dont la porte était grande ouverte. Elle était éclairée par la lune, malgré le drap tendu devant la fenêtre. Sur l’écran blanc du tissu, des ombres pareilles à une toile d’araignée géante encoconnant un insecte.

David baissa les yeux. Une silhouette nue, sur le lit. Les reins cambrés, les fesses creusées, trop maigres, disgracieuses. La brune squelettique. Sa Marion…

Il voulut refermer la porte, mais il entendit la femme murmurer. Des chiffres, semblait-il. Neun… archt…

— Marion… Emma ?

Aucune réaction. Juste ces mots qu’elle ne cessait de répéter, comme un souffle sorti de son rêve. David s’avança le plus doucement possible.

— Neun… archt… sieben… archt… vier…

La connexion fut instantanée. 98784. Le numéro ! Le numéro tatoué sur le crâne du troisième enfant !

S’il avait été cardiaque, David serait mort à cet instant-là.

Il secoua la maigre charpente, sans ménagement.

— Emma ! Emma… Emma !

Elle émergea, en sursaut. Très vite, elle glissa un drap sur son corps décharné, strié de quatre marques parallèles. La Chose…

— Was ! Was ! David ?

— Ce numéro ! Ce numéro que vous venez de chuchoter ! Neun, archt, sieben, archt, vier. Que… Qu’est-ce qu’il représente ?

Elle se frotta les paupières, pas certaine d’être réveillée.

— Ich… Je ne saisis pas bien… Vous venez me stôren pour ça, ou pour…

Elle désigna la porte.

— Pourquoi vous avez ouvert ? Vous aviez bien une raison ?

— Mais pas du tout ! C’était déjà ouvert.

Elle se replia, genoux contre le torse.

— Je me trompe ou… vous… vous m’avez observée ?

— Répondez ! Le numéro !

— Vous… Je sais que vous m’avez étudiée… Vous êtes entré dans ma chambre pendant que je dormais…

David se sentit gêné.

— Emma… Parlez-moi d’abord de ces numéros… Ces numéros, neun, archt, sieben, archt, vier…

Elle se releva un peu, dévoilant un instant sa poitrine. Ses seins étaient pendants, d’une blancheur livide.

— Un nombre, qui n’arrête pas de immer wieder kehren dans ma tête, depuis mon accident. Juste avant que ma voiture percute l’arbre, j’ai vu ces chiffres. 98784. Le nombre parfait de kilomètres qu’indiquait mon Kilometerzahler. Pourquoi je l’ai retenu, je n’en sais rien. Mais je ne cesse pas d’y penser.

Elle prit la main de David.

— Pourquoi prendre… le prétexte de ce nombre pour… pour venir me voir ? David, vous êtes un peu… nigaud…

David perdait ses moyens, sa lucidité.

— Ce n’est pas… un prétexte. Mais…

Il retira sa main qu’il porta à son front.

— Vous avez un rôle dans cette histoire, Emma… Votre… Votre accident n’était pas fortuit… On… On dirait que nous sommes pris dans une spirale, une sorte de plan.

— Un plan ?

La marque au sommet du tronc. La photographie de l’entomologiste. Le compteur kilométrique. Trois nombres sur sept, découverts dans l’ordre des massacres… L’impensable, qui se matérialise.

— Le plan du destin… ou de la Mort… Une chaîne d’événements qui… reconstituent le chemin d’un homme, décédé voilà vingt-sept ans, et qui cherchent à nous conduire quelque part…

— Quel homme ?

David ne commandait plus ses nerfs.

— Un démon… De la pire espèce… Et qui essaie de revenir.

Elle attrapa de nouveau sa main.

— Vous êtes certain que vous n’essayez pas de me… rembobiner avec vos histoires bizarres ? Cette porte, elle était fermée, j’en suis certaine. Et là, maintenant, je vous vois assis sur mon lit…

Elle baissa les yeux, puis les releva.

— David, vous avez quelque chose à me dire ?

— Écoutez Emma. Je crois qu’il vaut mieux que…

Derrière eux, le grincement du plancher.

David, sur le lit. Elle, horriblement nue, lui souriant.

La foudre.

Le coup de poing s’abattit sur Emma avec la rage d’un ouragan, explosant sa lèvre inférieure.

Загрузка...