6.

Cher David Miller,

Si vous lisez ces mots, c’est qu’une partie de moi est déjà entrée en vous. Je ne peux être que flatté par ce début prometteur.

Cathy retira ses lunettes et se frotta les paupières. David était contre elle, dans le canapé du salon. Clara, dans son parc de jeu, s’amusait à lancer des fruits en plastique en criant.

— Mais fais quelque chose ! Elle est insupportable depuis son réveil ! Tu ne peux pas t’en occuper un peu !

— Oui, bien sûr. Excuse-moi ma chérie. C’est que j’ai eu une drôle de journée.

— Et ma journée, à moi, tu y penses ? Tu me dis à peine bonjour, tu te moques de ce que j’ai à raconter, mais toi, par contre ! Tu me plaques cette lettre sous les yeux ! Je n’y comprends rien ! Qu’est-ce que c’est ?

— Une surprise ! Continue à lire, tu verras !

— Une surprise ? Tu parles ! La vraie surprise, ce serait que tu te lèves et que tu embrasses enfin ta fille !

David se redressa et se dirigea vers le parc.

— Comment va son œil ?

— Tu le vois bien ! Un coquard c’est un coquard, et il est pas près de partir. Tu as des questions plus constructives ?

David ramassa la feuille qu’elle avait jetée sur le sol.

— Mais lis-la, tu vas comprendre !

— La lettre, la lettre, la lettre ! Tu te moques vraiment de tout !

Elle soupira. Quand il ne s’agissait pas de ses romans ou de cadavres à recoudre, c’était autre chose. Peut-être devrait-elle lui avouer sa grossesse. « Tiens ! Chéri ! Tu sais, Greg ! Eh bien, on a couché ensemble, pendant que toi, tu partais pour tes salons et tes dédicaces ! Et puis, j’allais oublier… Dans la matinée, je suis allée à l’hôpital. Tu vois, là, je suis en plein processus d’avortement. J’ai des saignements et j’ai super mal au crâne. Alors, s’il te plaît, évite de me gonfler ! »

Elle le mitrailla du regard avant de reprendre sa lecture.

La règle est très simple. Je vous demande de m’écrire un livre, un thriller, dans lequel je tiendrai le rôle principal, moi, Arthur Doffre. Ah ! Bien sûr, vous aurez tout intérêt à me rajeunir, je vous donnerai des photos de l’époque où j’étais un beau jeune homme, elles vous inspireront, j’en suis certain…

Elle ôta une nouvelle fois ses lunettes, se massa les tempes avant de poursuivre.

Pour cette aventure commune, nous partirons la totalité du mois de février, soit vingt-huit jours. Notre lieu de retraite ? Un splendide chalet, dont vous avez les photos en votre possession. Vous verrez, il s’agit d’un théâtre absolument féerique, planté dans le cadre magnifique du Wildseemoor, dans l’isolement absolu de la Forêt-Noire. Ma compagne sera à mes côtés ; quant à votre épouse et votre enfant, elles sont, bien entendu, les bienvenues.

— Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ! David reposa Clara dans son parc.

— J’ai eu exactement la même réaction que toi. J’aurais peut- être dû commencer par… Tralalala ! Roulements de tambour !

Il sortit les liasses de sa poche, qu’il lança sur la table basse. Son épouse en resta bouche bée.

— Mais…

Elle soupesa les billets.

— David ?

— Juste un peu d’argent de poche. Cinq mille euros.

— Quoi ?

— Auxquels on ajoute les mille cinq cents euros qu’Arthur Doffre m’a remis ce matin…. Une broutille…

Cathy retira brusquement sa main.

— Là, il va falloir que tu m’expliques, et sérieusement ! C’est quoi ce délire ?

David reprit l’histoire en détail. L’entretien du matin, dans la BMW. Le cadeau des mille cinq cents euros. Le rendez-vous à l’hôtel. L’argent dans l’enveloppe avec les instructions. Le départ dans quatre jours.

Cathy essayait de garder son sang-froid, l’œil rivé sur les photos.

— C’est complètement dingue…

— Je sais, je sais ! Mais regarde tout ce fric !

Elle secoua la tête, essayant de faire abstraction de la petite fortune.

— Attends, tu es en train de me dire que toi, tu es prêt à plaquer ton job et à t’engager comme ça avec quelqu’un que tu connais même pas ?

Elle se pencha vers lui, à dix centimètres de son visage.

— Tu as perdu la tête ?

Elle se dirigea vers la cuisine d’un pas de fantassin. David lui collait aux talons.

— Mais pourquoi pas ? Dis ? Pourquoi pas ?

— Il suffit qu’on te parle de bouquins et tu délires complètement ! Arrête tes conneries, d’accord !

— Et ces billets, c’est quoi ? C’est des conneries aussi ? Tu n’as pas l’air de bien te rendre compte ! Merde, il m’aurait fallu presque six mois pour gagner ça !

David reprit, plus calmement :

— Je pose juste quatre semaines de congés sans solde, il est hors de question de tout plaquer ! Et puis, tu te rends compte, Doffre me paiera trois mille euros par jour ! Vingt mille francs ! Multiplie par vingt-huit ! Réfléchis, pour une fois.

— Pour une fois, oui. T’es gentil…

— Dans un mois, la maison est presque payée, et on aura devant nous un horizon complètement nouveau. Peut-être que grâce à ce type, je serai enfin reconnu dans le milieu littéraire ! Il m’a dit qu’il me lancerait. Tout peut changer pour nous, tu ne peux pas en faire abstraction !

Elle fit mine de ne pas écouter et sortit des cuisses de poulet du frigo. Cette histoire était ahurissante. Et pourtant… Les billets étaient bien réels. Six mille cinq cents euros…

Lorsqu’elle se redressa, elle sentit les mains de David glisser sur sa poitrine.

— Arrête… Clara est juste à côté.

La chaleur de son corps se fit plus intense. Cathy se crispa.

— Mettre les voiles, ça nous permettrait de respirer, tous les deux. Se retrouver loin d’ici, en pleine nature. Ne plus penser aux délires de Miss Hyde, au boulot, au chômage… Juste oublier un peu le quotidien et se vider la tête. De vraies vacances, aux frais de la princesse.

Il chuchota :

— Pour toi, je bâtirai un logis de bois au cœur des fougères, de mes mains d’ouvrier. Avec les meilleurs arbres, pour la plus belle des femmes.

Cathy retrouvait le bad boy, cheveux courts, barbe naissante, qui l’avait fait chavirer. Cette déclaration… sa demande en mariage. Elle ferma les yeux. Pourquoi la lui sortir maintenant ? Il voulait la faire craquer ? Un simple artifice ? David se mit à lui caresser le ventre. « Pitié… Pas maintenant… » Et s’il devinait ? La jeune femme retint sa respiration. Ses doigts se rétractèrent sur les poignets de son mari. Elle ne pouvait pas. Pas ce soir. Ni demain. Ni après-demain.

— Chéri… Je t’en prie… Clara… Je l’entends arriver…

— Moi, je n’entends rien… Imagine, là-bas, au calme, on aurait le temps d’y réfléchir.

Le sang qui gonfle les artères.

— Réfléchir à quoi ?

David fit pivoter son épouse. Les yeux dans les yeux. Il allait lire le mensonge. Lire…

— Tu le sais très bien, répondit-il en lui effleurant la joue. Un petit être, dans ton ventre…

— David… Que… Je…

— Un deuxième enfant ! On en a déjà parlé. Maintenant qu’on va avoir de l’argent ! Plein d’argent ! Il n’y a plus d’excuses !

Elle se serra contre lui. Fuir ses prunelles. Ne pas craquer.

« Pense à un truc qui te dégoûte. Réfléchis ! Un chien écrasé… Un berger allemand écrasé. »

Elle avait les larmes aux yeux.

— Tout ça va trop vite.

— Mais c’est dans quatre jours, pas demain ! Et puis, on l’a déjà fait, non ? Partir à l’aventure ! Confier les chats à ta mère et tout oublier ! Rappelle-toi avant, la tente dans le sac ! La Miss petits nichons, envolée pour la grande vadrouille !

— Oui mais avant il n’y avait pas Clara ! Et ne m’appelle pas comme ça, j’ai toujours eu horreur de ça !

Tout s’emballait dans sa tête. Quatre jours… Samedi… Son rendez-vous à l’hôpital, après-demain. L’expulsion de l’embryon… Non !

— Je… Comment tu veux que je te réponde maintenant ? Arrête un peu avec ça, OK ?

Ils dînèrent presque sans un mot. Malgré elle, Cathy ne cessait de penser à cette somme incroyable qu’ils pouvaient accumuler, en si peu de temps. Départ samedi, pour la Forêt-Noire. … Elle avortait jeudi. Si elle décidait de partir, elle ne pourrait pas passer l’échographie de contrôle, quinze jours après… Et si la chose n’était pas expulsée ? Elle tenta de se rassurer. Tout se déroulait bien dans quatre-vingt-dix-huit pour cent des cas. Et puis, pas besoin d’échographie. Non, pas besoin, l’embryon se décrocherait, du premier coup.

Elle regarda David. Il y croyait vraiment. Si elle lui cassait son rêve, leur couple risquait de morfler.

— J’ai encore besoin de réfléchir un peu, fit-elle en lui prenant la main. Tu peux comprendre ça ? Ce n’est pas le fait de partir qui m’inquiète. Mais cette histoire est tellement bizarre. Je veux dire, pourquoi toi ? Pourquoi tout cet argent ? Pourquoi une telle urgence ?

Il lui caressa doucement la main.

— Je me suis déjà posé toutes ces questions. Il a réussi à réserver ce chalet pour le mois de février, pas un jour de plus. C’est expliqué dans la lettre. Pour l’argent, c’est énorme pour nous, mais pour lui… De la rigolade ! Tu aurais vu l’hôtel dans lequel j’avais rendez-vous ! Il en est propriétaire…

— Mais tu ne trouves pas ça complètement dingue, toi ? Si… Et s’il ne te paie pas, finalement ? En plus, on ne connaît même pas l’adresse ! Il faut un médecin à proximité ! Si Clara tombait malade !

— Tu sais, Doffre est infirme, il est âgé, sa compagne doit l’être tout autant, ils auront sûrement pensé au médecin. Quant à l’argent… Il dit dans la lettre qu’il me remettra des bons au porteur. Un par jour. J’ignore à quoi ça ressemble, je vais me renseigner sur internet.

Internet… Le modem trafiqué… L’estomac de Cathy se tordit.

— N’y songe pas trop. J’ai essayé de me connecter, impossible.

— Qu’est-ce qui se passe ? Tu as l’air bizarre.

— J’ai un peu mal au ventre, je sais pas… Le froid, l’humidité, le contact des bêtes, à la SPA…

David désigna une tablette vide de Lexomil.

— Tu devrais éviter ces saletés.

Elle se leva et partit s’allonger sur le canapé.

— Tu peux coucher Clara ? Je commence à avoir la migraine.

David lui palpa le front.

— Tu n’as pas l’air d’avoir de fièvre. Repose-toi, j’emmène la puce en haut. Je jetterai un œil au modem, il est peut-être HS. Tu as essayé avec le modem interne ?

— Quoi ?

— Il y a un modem intégré à l’ordi. Il est moins rapide, mais il fonctionne.

David se dirigea vers le parc.

— Allez Clara, donne-moi la main.

Cathy se redressa et lui demanda :

— Tu veux pas me lire la fin de la lettre ? J’arrête pas de penser à ton histoire… Tu as peut-être raison… Fuir loin d’ici, quelques semaines… Tente et fringues mouillées.

— Et épaules qui pèlent !

Elle laissa éclore un sourire sur ses lèvres.

— On s’est un peu ratés, ces derniers jours, non ?

David acquiesça. Il lui posa un baiser sur la joue.

— Et puis c’est une chance qui n’arrive qu’une fois, ajouta-t- elle. Tu… On ne peut pas rater ça. Ça fait si longtemps qu’on n’est pas allés en vacances.

— Presque trois ans… Attends, je te lis la suite. Bon, je te passe le baratin sur les titres au porteur et sur le fait qu’il se charge de toute la logistique, y compris, je cite, « des instruments pour écrire le livre ». Bref, il va me filer la grosse artillerie, portable, imprimante, scanner… OK… Voilà le passage intéressant, le roman à venir : « Vous vous arrangerez pour rédiger dix pages par jour que vous me remettrez le lendemain avant midi. Libre à vous d’organiser vos horaires, tant que le contrat est rempli. »

— Attends, là ! Dix pages ? Tu en écris deux d’affilée, au meilleur de ta forme !

— Ouais mais après dix heures de boulot, et complètement crevé. Dix pages, à plein régime, c’est jouable ! Il faut le prendre comme un défi. Je continue, écoute bien : « Vos connaissances en criminologie, entomologie, sciences forensiques, ainsi que votre goût pour le mystère vous seront utiles. Car vous allez ramener à la vie, et transposer dans notre époque un être dont le seul nom fait encore trembler les lèvres de ceux qui en parlent. Le Bourreau 125… »

Cathy rabattit ses genoux contre son torse.

— Le Bourreau 125 ? C’était pas…

— Chut ! Attends, attends ! « Je ne vous ferai pas l’affront de vous le présenter, car, si je ne m’abuse, vous en connaissez un rayon en matière de tueurs en série, même si celui-là n’est pas de votre temps, mais plutôt du mien. Ressuscitez-le, faites qu’il ne se soit pas suicidé, laissez-le s’exprimer de sa lame la plus violente et, surtout, confrontez-le à un digne adversaire. Le meilleur des flics. Un type sans croyances, sans interdits, un chien de rue de la pire race, un prédateur. Je le veux ténébreux, secret, et néanmoins terriblement séduisant, à votre image, à la mienne, il y a si longtemps… Pour le reste, bien évidemment, je fais confiance à votre imagination.

Donnez-moi le meilleur de votre plume. Notre paradis, fait d’arbres et de silence, vous inspirera, je n’en doute pas. Bien à vous, dans l’impatience de vous revoir, et surtout de vous lire. Arthur Doffre. »

David replia la feuille et la reposa délicatement sur la table.

— Alors, qu’en penses-tu ? Le flic Arthur Doffre, confronté a…

— Stop ! Je trouve le sujet affreusement glauque. Drôle de thème pour un type qui souhaite remarcher. Pourquoi pas une histoire d’amour, ou un roman d’aventures ? Il y a tellement de possibilités ! Pourquoi sortir de sa tombe cet être… abominable ?

— J’en sais rien, Doffre a peut-être toujours rêvé d’être flic. En tout cas, il a vu sacrément juste. Le Bourreau 125, c’est un thème que j’adorerais traiter. J’ai lu un tas de trucs sur lui. C’est l’occasion où jamais !

— Super thème ! Franchement, il n’y a rien de plus gai ?

David leva les yeux au plafond.

— Je vais taper « Arthur Doffre » sur internet ! Verdict dans deux minutes.

Il s’élança dans l’escalier, et cette fois, ce fut Cathy qui lui emboîta le pas, laissant Clara seule dans son parc.

— Excuse-moi d’insister, mais pourquoi cet endroit si isolé ? Pourquoi pas en France ? Nous aussi, on a des forêts !

— Les bons écrivains ont besoin d’un environnement de mystère, et Doffre en est conscient, plaisanta David en paramétrant son modem de secours. Cette ambiance me paraît idéale. Imagine les randonnées, les paysages… Vacances, vacances !

Quant au vieil homme, attends de le rencontrer. C’est quelqu’un d’étonnant !

Le bruit de la connexion. Clic sur la messagerie, par réflexe. Une petite enveloppe… L’arrivée de messages.

— Ça y est, ça marche. Qu’est-ce que c’est long !

La jeune femme crut qu’elle allait s’évanouir. Tout pouvait s’écrouler. Là, maintenant.

— Rien de Miss Hyde, s’étonna David.

Il garda un instant le silence.

— Bon, tant mieux… Et maintenant, Doffre.

Cathy se recula légèrement et souffla sans bruit. La menace Miss Hyde, plus lourde que jamais… Tout compte fait, s’ils pouvaient s’envoler là, tout de suite !

— Tiens, c’est bizarre, il n’y a rien sur lui.

David fronça les sourcils. Un riche anonyme ? Pourquoi pas, après tout ? Avec son handicap, Doffre devait sûrement fuir la publicité.

Recroquevillé devant son écran, il s’enfonça dans les méandres d’internet. Bons au porteur… Forêt-Noire… Bourreau 125…

Cathy redescendit chercher Clara pour aller la coucher.

— Toi aussi, tu cherches après ton papa, ma puce, chuchota-t-elle à sa fille. Tu vois, il n’est plus avec nous…

Avec ses recherches, son mari resterait plaqué à son ordinateur ce soir, jusque tard dans la nuit. Tant mieux. Inutile de trouver des excuses pour ne pas faire l’amour.

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